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Lettre du P. Taché à sa mère, En mute, 31 juillet

trouvait M. MacKensie, bourgeois de rile-à-la-Crosse en charge de la Rivière aux Anglais, que nous connaissions déjà », vieillard de 72 ans marchant avec des béquilles, « puis son fils qui est à la tête de l'un des postes du même district. Ces deux messieurs parlent facilement le français ». Les égards qu'ils eurent pour nous et leur bonté nous rendirent leur compagnie pleine d'agréments.

« Nos hommes, ajoute le P. Taché, tous employés de l'Ileà-la-Crosse, sont aussi de braves gens et paraissent se réjouir de nous avoir avec eux. Il y a entre autres trois Montagnais qui se montrent très zélés pour apprendre leurs prières en français et qui sont nos précepteurs dans leur langue, véritable jargon qui, pour la prononciation, offre des difficultés qu'on a peine à comprendre avant d'y avoir goûté. Nous ne perdons pourtant pas courage, et avec le secours de vos prières, nous espérons en venir à bout. Seulement M. Laf lèche m'exprimait ces jours derniers la, crainte de se déraciner la luette, tant il faut que la pauvre langue fasse de contorsions dans la bouche. En dédommagement de ces difficultés, les Montagnais sont, comme je vous l'ai dit, de très bons sauvages, qui désirent s'instruire et qui ont une très grande facilité. Deux de ceux qui sont ici n'ont passé au^ huit iûurs avec M. Thibault Tété dernier et en ce court espace de temps, ils ont appris toutes les prières nécessaires à la récitation du chapelet, et cela en français, quoiqu'ils ne sachent pas cette langue ».

Les barges remontent la rivière aux Brochets, franchissent de nouveau Flay Green LaTce, mettent plus d'une journée à traverser le détroit. Le 30, elles entrent de nouveau dans le lac Winnipik et en longent le côté nord.

« Là, nous voyons ce qu'on appelle les Ecores. Pendant plusieurs lieues, la côte est coupée verticalement et très élevée, en sorte que cet endroit devient dangereux quand on y est surpris par le vent ».

Le soir, les voyageurs campent dans la petite île Mcintosh...

« Le vent nous retient près de trois jours sur cette petite île. L'eau soulevée par l'impétuosité du vent nous force deiux fois à planter ailleurs nos tentes, et, à la fin, nous n'avons à la surface de l'île qtie l'espace absolument nécessaire pour nous loger. »

Les missionnaires emploient ces trois jours « à catéchiser les Montagnais, à leur apprendre les prières et à étudier Un Deu leur ratapias ». Le P. Taché écrivait encore à sa mère : « La troisième journée était un dimanche, nous avons tout le loisir possible de faire l'office divin; notre basilique retentit de nos chants d'allégresse et des instructions qfue nous donnons à notre petit peuple.

» Sur le soir, le vent s'étant un peu calmé, nous quittons sans regret l'île Mcintosh. Pour réparer le temps perdu, nos hommes rament toute la nuit et le lendemain à midi nous arrivons au Grand Rapide formé par la rivière Siskatchiwan, à l'endroit où elle se décharge dans le lac Winnipik.

» Cette rivière est un des grands coUrs d'eau de notre Amérique. La masse d'eau qui passe au Grand Rapide est énorme; de là beaucoup de difficulté d'avancer, pour les petites embarcations. Les trois quarts à peu près de ce rapide se montent au câble par demi-charge. Celui qui tient le gouvernail demeure à son poste; celui qui est à l'avant de la barge, s'arme de sa longue perche; les autres hommes, avec leurs colliers vont s'atteler sur le câble, où ils halent de toutes leurs forces. Il est pénible de voir des hommes condamnés à un travail qui bien certainement n'est fait que pour de robustes bêtes de somme.

» Nos pauvres hommes ne laissèrent le collier que sur les 8 heures : ce qui leur faisait 27 heures du travail le plus pénible, sans une seUle minute de sommeil et aVec un seul repas pris bien à la hâte.

» Le lendemain, il s'agissait de faire portage pour passer

Iie reste du rapide. Comme l'eau était très forte, il fallait

rensement qu'il se trouvait là quelques sauvages qui prêtèrent main-forte à notre équipage. Une vingtaine d'hommes attelés encore sur ua eâbk suffirent à peine à cette manœuvre*

» Vint ensuite le port des pièces, ce qui se faisait comme dans les voyages en cajttot....

» Il faut plus de deux jours pour passer ce rapide, qui n'a certainement pas deux lieues. »

» Quand le portage fut terminé, « les bouts des barges » réparèrent Les embarcations, avant de continuer le voyage... »

Les voyageurs se rembarquent enfin et commencent à remonter la rivière, qui pendant plusieurs lieues n'est qu'une suite de rapides...

« Après quelques lieu^., nous arrivons à un lac dont les bords agréables semblent inviter les hommes à le tirer de Uabandon dans lequel il est laissé. Ce lac peut avoir une douzaine de lieues sur deux ou trois de largeur; T^au en est très limpide : sa profondeur commune est de douze brasses ». Il fut découvert par la Vérandrye en 1734. « Nos pères lui donnèrent le nom de lac Bourbon ; mais les Anglais ont changé ce nom en celui de Cedar Lake. Nos voyageurs canadiens, toujours amis des rois de France, lui conservent son ancien nom. C'est avec le lac Dauphin les seuls vestiges de la puissance française en ces contrées.

» Le 10 août, lundi, nous passons au F as. C'est une des missions catholique. M. DarveaXi s'y rendait quand il perdit la vie; l'été dernier (1845), M. Laflèché y séjourna six semaines; mais le peu d'empressement des sauvages et l'extrême rareté des missionnaires forcèrent Monseigneur de renoncer à ce poste^ du moins pdur un temps. C'est une triste nécessité, dont l'hérésie sawa profiter. Nous y vîmes quelques personnes : elles nous montrèrent combien elles sont peu dignes du bienfait qui leur a été offert pendant plusieurs années. D'autres au contraire témoignèrent à M. Laflèche, les larmes aux yeux, combien il leur était pénible

d être privées de leur missionnaire. Ce spectacle était bien fait pour émouvoir; mon zélé confrère n'y fut pas insensible. Il leur promit que Sa Grandeur penserait à eux, qu'ils ne seraient pas longtemps sans secours; mais que pour lui son devoir l'obligeait à aller ailleurs porter la bonne nouvelle. Il y a au Pas un ministre anglican; il n*a pas, je crois, beaucoup d'ouailles ; mais comme il a plus d'argent que nous, il réussit à en gagner quelques-unes. Le zèle des associés de la Propagation de la Foi est admirable ; mais il est pénible de le voir souvent au-dessous de celui de nos frères séparés ».

Remontant ensuite la rivière Siskatchiwan jusqu'à 70 ou 80 lieues du Grand Rapide, les voyageurs la laissent et s'engagent dans le chenal des Anglais.

Le 13 août, on arrive au lac Cumberland. Une des barges se rend au fort pour y prendre les provisions nécessaires au reste du voyage et M. Laf lèche y va administrer un malade et baptiser quelques enfants.

Le lendemain, poussés par un très bon vent, on franchit le lac Cumberland, puis celui des Anglais, qui n'en est séparé que par un très petit détroit. Dans l'après-midi, on atteint l'entrée de la rivière Maligne, qu'on met 3 jours à remonter, alors qu'on la descend en une demi-journée.

Le mardi 18, les missionnaires passent le petit lac Castor. Le Portage de la Fente, à l'extrémité de ce lac, voit mourir un jeune Montagnais de l'équipage, qui succombait au choléra. M. Laflèche l'assiste en ses derniers moments qui impressionnent vivement la caravane.

Les barges remontent encore quelques rapides et traversent plusieurs lacs... Le dimanche 23, on arrive au Portage du Fort de Traite.

Le premier blanc qui passa l'hiver au Fort de Traite se nommait Frobischer, l'un des premiers et des plus ^itreprenants commis de la Compagnie du Nord-Ouest. C'était en 1776. « Il faillit y périr de faim et de misère et ne dut

son salut qu'à l'industrieuse activité de l'un de ses hommes nommé Fagnaud ». Ce portage, dit Mgr Taché, dans son Itinéraire, a reçu le nom qu'il porte, parce que « pendant plusieurs années il a été l'endroit le plus reculé où se faisait la traite des pelleteries. Il n'y a plus maintenant de fort, mais seulement Une bien petite habitation, où le commis du lac Caribou se tient pendant Tété, ainsi que les femmes de ce dernier poste. L'excessive rareté des vivres, même du poisson, leur rappelle souvent les aventures de Frobischer ».

« Les équipements du lac Caribou se trouvaient dans nos barges. Beaucoup de sauvages de ce lac étaient venus pour recevoir divers objets contre les pelleteries qu'ils avaient apportées »; plusieurs étaient malades de la rougeole. Pendant que « le respectable bourgeois » livrait ces effets et réglait les affaires de ce poste, les missionnaires se mettaient en relation avec ces sauvages, en trouvaient plusieurs suffisamment instruits; ils administrèrent le sacrement de baptême à 8 d'entre eux et bénirent 1 mariage. Les sauvages prièrent les missionnaires de ne point les négliger. M. MacKensie engagea vivement le commis du lac Caribou, métis anglais, nommé Charles Thomas, à répondre aux bonnes dispositions des sauvages et à seconder le ministère des missionnaires ».

Les missionnaires reprennent leur marche après un jour d'arrêt, le mardi 25 août.

Le lendemain les barges vont à la rivière Rapide. Cette rivière prend sa source dans le lac La Ronge et se jette dans la rivière aux Anglais ; elle forme la plus jolie cascade que nous ayons vue dans notre voyage d'environ 30 pieds.

Au lac La Ronge, au point où la rivière en sort, il y a un établissement de la Compagnie. Les barges se déchargent d'une partie de leur cargaison « dans le hangar qui sert de dépôt à ce poste, » et continuent leur marche...

Toute la Grande Rivière aux Anglais ainsi que la Pe-

tite, n'est qu'une suite de lacs plus ou moins grands, réunisses uns aux autres par des rapides et des chutes dont les plus curieuses sont fort peu remarquables. Ces lacs, jusqu'à deux jours de marche de l'Ile-à-la-Crosse, sont bordés de rochers dont l'^idité naturelle est encore augmentée pai la destruction presqlie complète des forêts qui les ont autrefois ombragés. Le feu allumé par les sauvages a détruit tout le bois de ce vaste pays. Partout l'on voit des débris dont quelques-uns attestent une richesse qu'on ne sotipçonnerait pas, à voir la désolation qui l'a remplacée. »

Le mercredi, 9 septembre, après plusieurs jours d'un veni froid, de pluie^ de neige, les barges entrèrent dans le lac de l'Ile-à-la-Crosse. Ce lac peut ^voir douze lieues de long. A la faveur d'un gros vent du Nord, elles franchirent rapidement la moitié du lac. « Mais le vent augmenta à tel point qu'il y avait lieu d'appréhender quelque accident. Les ténèbres augmentaient encore l'embarras de notre position. Nous pûmes néanmoins gagner terre; nous avions, sans nous en apercevoir, passé l'endroit où étaient cam;pés nos compagnons : pour la première fois nous nous trouvâmes éloignés d'eux. Le lendemain le vent continua de soufller violemment et de nous contrarier; mais enfin dans l'après-midi nous arrivons au port ».

M. Laf lèche et le P. Taché avaient mis ainsi 2 mois et 2 jours pour se rendre de Saint-Boniface à l'Ile-à-la-Crosse, plus qu'ils en mirent pour ^ller de Montréal à Saint-Boniface même.

Et, à leur tour, ils allaient expérimenter que peu de pays au monde offraient au zèle du missionnaire un aspect aussi répugnant, si l'on se contentait de n'en envisager que les conditions matérielles. Les voyages à entreprendre étaient interminables, les moyens de communications nuls; il fallait franchir les monts, parcourir la Prairie immense et la Forêt impénétrable, à la recherche des sauvages dont les camps mobiles étaient éparpillés ici sur les bords des fleuves

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ou des lacs, là dans la brousse ou sous les hoki; et il fallait des semaines, des mois de pérégrinations pour porter quelques lumières divines à de rares familles errantes. L'ordinaire de la vie apostolique était les privations, les atteintes d'intempéries extrêmes, le tout compliqué d'un isolement qui privait l'esprit de ses jouissances sociales, et le cœur des sentiments intimes qui le font mieux battre et plus agir pour l'homme en Dieu.

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