‹ Voix canadiennes: Vers l'abîmeChapitre 12 sur 83 · INTRIGUES ET CONFLITS SANGLANTS · texte numérisé non relu

INTRIGUES ET CONFLITS SANGLANTS

Il ne nous revient pas l'honneur d'^écrire la biographie édifiante et détaillée de Mgr L. F. Laflèche; mais seulement, nous le répétons, celui de réunir, pour les soumettre au lecteur impartial, force documents peu connus, sinon inconnus, généralement dissimulés par ses antagonistes ou leurs partisans; documents qui doivent jeter sur l'œuvre pastorale du grand évêque trifluvien, «t sur les conditions )de son existence militante, un jour plus honnête qni'ii ne leur en fut accordé jusqu'ici.

Nous continuons ici, notre œuvre d'historien et non d'apo- Ic^iste. Pussions-nous, dans la recherche de la vérité, ne pas causer des mécomptes ou des désagréments!

Nous ne nous arrêtons donc pas à analyser les nohles sentiments qui poussèrent le jeune prêtre à quitter des parents tendrement aimés, des collègues qui l'avaient pris en sincère amitié durant leur postulat commun; nous ne cherchons pas non plus à tirer argument de l'abandon généreux ,qu'il fit de sa patrie, tant honorée dans son cœur de Canadien-français, pour se rendre dans cet Ouest lointain qui, aux yeux des habitants du Haut comme du Bas-Canada, était et paraît encore aujourd'hui un autre monde.

Un Dom Benoist inspiré écrira un jour, nous l'espérons, un livre sur Mgr Laflèche comme il en parut un sur Mgr Taché on admirable compagnon, et ce sera tout profit^ certes, pour

les âmes en quête d'émotions saines et forteis, qui rendent meilleur.

5ii nous avons donné, si détaillés, les premiers voyages du jeune apôtre, d'abord de Montréal à la Rivière-Rouge, puis de Saint-Boniface à l'Ile à-la-Crosse, son principal champ de bataille apostolique; si nous l'avons montré en cours de route et en dernier lieu dans l'aimable compagnie du séraphique P. Taché, c'est qu'il nous importait de laisser toucher du doigt les énormes difficultés affrontées, c'est que nous avions à cœur de faire assister nos lecteurs à la naissance de cette tendre, généreuse et inébranlable amitié qui unit dans la Vie comme dans la mort Mgr Taché et Mgr Laflèche; c'est qu'il importe surtout pour la valeur même d'importants documents qui vont suivre ou qui ont déjà paru, de connaître le mérite des hommes éminents qui les ont produits ou qui les firent valoir pour la défense de la vérité méconnue, de la justice outragée.

Oui, il est admirable le jeune Laflèche, quand il se prosterne aux pieds de sa mère, et quand mêlant ses larmes joyeuses a,ux pleurs d'allégresse de cette digne femme, il se relève plus résolu à la quitter pour réaliser au service du Maître qui l'appelle un idéal commun! Qu'il est beau, quand il sacrifie jeunesse, espérances, charges flatteuses et profitables, et s'en va vers la Prairie où la voie mystérieuse de l'Infini l'appelle; qu'il est touchant enfin, le spectacle qu'il nous procure, quand humble serviteur d,'uh évêque héroïque, il s'adonne à tout labeur, ou rebutant ou' relevé, à seule fin d'attirer les grâces! de Dieu sur ses entreprises généreuses ; qu'il se montrait ferme déjà et bon, et combien il justifiait dès lors, dans le désert même, où il pensait bien finir ses jours, sa future devise épiscopale : Suaviter et fortiter ! Le voilà donc avec beaucoup de bonne volonté et une grande ardeur, mais encore avec un bien faible bagage linguistique, au milieu des tribus errantes et polyglottes qu'il fallait conquérir, ou ramener à Dieu : car il ne faut pas ou-

blier que des missionnaires avaient déjà passé sur la Prairie semant à la volée le grain divin, qui ne se perdit pas totalement sur le roc aride, ou dans les buissons d'épines. Il y en Qut qtii leva et grandit; quelques fruits çà et là restaient apparents. Il s*agissait d'en recueillir la faible mesure polir en faire une nouvelle semence acclimatée. A cette tâche, M. Laflèche s'adonna de tout son cœur. Il parcourut d'immenses espaces, visita les camps ^e toutes les tribus accessibles, soulageant les corps, éclairant les âmes, se faisant aimer dans tous les wigwams, fussent-ils divisés entre eux.

En maints endroits où il allait ainsi il relevait encore les faibles traces des apôtres qui l'avaient devancé : c'était des Pères de la Compagnie de Jésus qui, les premiers, s'étaient lancés dans ces Prairies et dans ces forêts à la poursuite des âmes. Le Roi de France, à le faire, Içs encourageait, tandis que la piété des fidèles ne les laissa pas ^n détresse. Mais la France eut bientôt d'autres soucis; et un jour vint où l'Ouest canadien échappa fatalement à sa sollicitude. L'ennemi survint alors, et à sa suite la domination anglaise. L'Ouest fut abandonné; naturellement aussi l'œuvre des Jésuites périclita. Alors les cabanes tenant lieu de chapelles furent déclarées vetives du Visage-Fâle, homme de la Prière, délaissées mais respectées; et le crucifix accroché à de pauvres lambris, continuait à veiller inlassablement sur les âmes qui retombaient par ignorance dans les vices des ancêtres couchés dans la Prairie.

Les pauvres sativages n'avaient donc pas complètement perdu le souvenir des hommes de Dieu qui donnèrent à leur misérable existence un but élevé et surent les conquérir à force de bienfaits.

Ces sauvages n'étaient pas exposés à confondre le missionnaire avec le traitant ou le trappeur. Alors que celui-ci, surtout quand il était Anglais, ne considérait en tous ses rapports avec eux que le bénéfice immédiat qu'il en pou-

vait tirer honnêtement ou autrement, surtout par l'accaparement des pelleteries précieuses; le missionnaire, par contre, ne leur demandait rien, leur donnait au contraire et s'intéressait étonnamment à leur sort qu'il rendait rneilleur; avant tout il leur parlait aimablement de choses merveilleuses; il promettait après les grandes misères de la Prairie le bonheur dans le Ciel, séjour des vertus. D'ailleurs ces Hommes de la Prière étaient justes, humains; de plus les sauvages observaient que les traitants qui les accompagnaient, contrairement aux autres, pratiquaient leur commerce avec loyauté. C'est cette circonstance heureuse, la bienfaisante influence des missionnaires sur les tribus et les traitants, qui permit la pénétration pacifique de l'Ouest canadien, par une poignée d'hommes audacieux qui assurèrent à peu de frais^ avec un minimum d'efforts, cette extension rapide de la France et ce réel progrès de l'Eglise dans le Nouveau-Monde.

Les Hommes de la Prière, devant l'Anglais envahisseur et persécuteur, s'étaient donc retirés; mais les sauvages en espéraient le retour. En attendant, ils continuaient de prier le Dieu des hommes Blancs dans les cabanes solitaires, vestiges du passage des Jésuites^ qui se retrouvaient alors éparpillés dans l'Ouest, jusqu'au pied des Montagnes -Rochettses. D'ailleurs les preuves ne manquent pas de ce que la constante préoccupation de Canadiens-Français était de mener de front la conquête politique, économique et morale du Nord américain. Cet effort généreux, couronné dès le début d'un très appréciable succès, aujourd'hui encore, ne saurait passer inaperçu, ni les droits qui en découlent être contestés à rencontre des descendants des découvreurs admirables de ces terres; ils n'ont, du reste, ni dégénéré, ni toléré aucune prescription dont l'adversaire puisse se prévaloir contre eux.

C'est donc bien en vain, selon nous, que les Anglais, provisoirement il faut le croire, devenus maîtres par le nombre en ces lieux éloignés, voudraient mettre en doute ces

droits acquis par les ancêtres, droits confirmés par les lois et les traités, comme ils le furent par le temps; c'est bien en vain aussi, certes, que ces Anglais tentent aujourd'hui de refouler dans l'oubli les souvenirs glorieux de l'âge héroïque de l'Ouest canadien, tous les hauts faits dont la Forêt et la Prairie furent le théâtre, injustement dédaignés, mais néanmoins source de gloire et de privilèges primordiaux imprescriptibles. A ces privilèges, les dignes rejetons de ceux qui les devancèrent dans cette carrière, les Canadiens français, n'entendent point renoncer; ils n'ont jamais d'ailleurs, manqué au devoir, à l'honneur qui gardent intact l'héritage d'une nation qui ne veut pas plus mourir que faillir.

Au demeurant, les vestiges de la civilisation ébauchée vers laquelle nous reportons notre pensée, notre cœur, et qui sont l'origine comme la justification des revendications franco-canadiennes sont-ils chimériques? sont-ils ignorés ou contestés par le conquérant? Non pas. Les pauvres sauvages ne dissimulèrent, ni leur attachement aux Hommes de la Prière, ni leur regret de les voir éloignés; ils montraient aux Anglais avec des marques de vénération, les huttes où leurs pères assistèrent au sacrifice divin, et entendirent la parole de Dieu, qui était pour eux une promesse de vie meilleure, de régénération; et, bien qu'ils fussent généralement retombés dans leurs vices habituels, malgré l'absence durable du missionnaire, ils redisaient aux voyageurs qui les interrogeaient^ :

« Là demeuraient les bons Pères blancs qui ne nous volaient jamais, ne nous trichaient jamais comme les autres blancs d.

Hommage naïf autant que significatif, parce que le même sauvage, par l'arrivée de l'Anglais, allait bientôt pouvoir ajouter ^vec autant de sincérité :

« Les Pères Blancs ne trichaient pas, ne volaient pas, com- ,^me souvent le faisaient les autres hommes blancs qui les

Voir Adventures of the Columbia rlc^r, par Cox.

accompagnaient; du moins ceux-ci ne nous enivraient pas pour s'emparer, à la faveur de l'ivresse brutale, querelleiuse et parfois sanglante, du produit de nos chas&es. »

En effet, les Canadiens français veillèrent toujours à défendre le sauvage contre son irrésistible passion des alcools, pour lesquels il lâchait tout et se serait vendu lui-même. Les Anglais, par contre, firent des spiritueux le principal objet de leur commerce d'échange, ce qiii les enrichit à coup sûr et à bon compte, en les rendant néanmoins justement odieux.

De 1760 à 1820, les missionnaires catholiques, en même temps que l'influence française et la domination franco-canadienne disparurent de l'Ouest qui fut abandonné aux opérations des grandes Compagnies de la Baie d'Hudson et du Nord-Ouest canadien qui se faisaient guerre et concurrence jusqu'à se rendre coupables d'horribles forfaits, à seule fin de se supplanter mutuellement auprès des sauvage qu'elles voulaient exploiter de même façon. L'influence salutaire des lois répressives était naturellement nulle dans ces solitudes reculées; la certitude de l'impunité faisait trop souvent qu'un trappeur devenait un aventurier sans scrupfiilie, et ies plus violents parmi eux, de véritables bandits.

Rappelons ici brièvement que la découverte de l'Ouest canadien comprend deux périodes; la première, toute française, voit le sieur de la Vérendrye et ses fils, traverser la Prairie immense et aboutir au pied des Montagnes-Rocheuses. Au nom du roi de France, ils prennent possessioin du pays qu'ils explorent, et commencent à l'ouvrir au christianisme. Cette période va jusqu'à 1760. Ainsi, depuis un siècle et demi. Français d'abord, Franco-Canadiens ensuite, découvrent et parcourent ces régions, y faisant connaître le commerce et. la civilisation. Depuis Un siècle environ, les missionnaires franco-canadiens, ont recommencé avec Mgr Pro< vencher, à prêcher l'Evangile aux salivages de l'Ouest qui

se rappelaient encore vaguement des anciens missionnairels français.

Ce serait donc bien à tort que les protestants voudraient aujourd'hui considérer et traiter la race française comme étrangère en ces parages. Le conflit scolaire n'est qu'une pareille prétention mise violemment, injustement en pratique.

La seconde période va de la conquête anglaise (1760) à nos jours. Dès le début de cette période et jusqu'à 1820, ce fut le règne des grandes Compagnies rivales de la Baie d'iïudson et du Nord-Ouest, que la Providence semble avoir envoyées comme les précurseurs des apôtres qu'elle tenait en réserve pour la conversion des peuplades exploitées et sacrifiées jusque-là. Ces Compagnies veillèrent sur ces régions comme sur un domaine privé dont elles écartèrent tout ce qui pouvait les entraver ou leur nuire; ils agissaient, ces seigneurs bourgeois, en seigneurs féodaux rapaces.

Ces puissantes associations créèrent, pour leurs besoins commerciaux, des routes, des forts, des stations et des dépôts de ravitaillement, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour faciliter, peut-être malgré elle et même contre elles, la tâche des hommes de Dieu qui, bientôt, la houlette seulement à la main, allaient comme la pauvreté incarnée et la charité en action, s'aventurer au milieu des pires déshérités du monde sauvage.

Ce fut à l'occasion de la rivalité de ces deux Compagnies fameuses que la Providence conduisit les missionnaires dans l'Ouest, d'où la méfiance au service de la cupidité les avaient depuis 1760 tenus rigoureusement éloignés.

« Depuis quelques années S le descendant d'une des plufe grandes familles d'Ecosse, Thomas Douglaës, comte de Selkirk, homme à idées larges et philanthropiques, en même temps que littérateur distingué, se préoccupait de ses com-

1. Histoire des Bourgeois du Nord-Ouest, par Thon. Masson, page 115.

patriotes, les Higlanders, qui, au milieu de leurs montagnes, menaient une vie de privations et de misères, sans espoir de jours meilleurs. Il s'intéressait à leur faire trouver Une existence moins pénible dans les colonies anglaises de l'Amérique et il avait déjà réussi, malgré de grandes difficultés et au prix de sacrifices personnels considérables, à en diriger plusieurs centaines vers l'Ile du Prince Edv/ard.

» Après de pénibles commencements, la colonie prit de l'essor; les colons devinrent bientôt prospères et leurs descendants occupent encore aujourd'hui les terres sur lesquelles leurs pères, en 1803, étaient venus se fixer, demandant au sol d'Amérique un adoucissement à leUrs misères. »

Ainsi parle M. Masson, un ami enthousiaste de la Compagnie du Nord-Ouest, dite Compagnie française, au sujet dU' comte Selkirk dont il fait valoir les rares qualités d'esprit et de cœur, bien que les adversaires sans scrupules aient tente d'en faire simplement un égoïste et un ambitieux.

L'éloge est à retenir, parce qu'alors la Compagnie du Nord- Ouest, après de rudes contrariétés, triomphait de la Compagnie de la Baie d'Hudson jusqu'à l'acculer aux affres de la ruine totale, alors qu'elle-même, sans s'en, douter le moin-i drement, allait recevoir de la main d'un homme de bien, du comte de Selkirk, le coup de grâce qui allait la faire disparaître, comme une fée, dans une apothéose... mortelle.

Lord Selkirk, en vérité, joua un rôle éminent dans la fondatiori de la colonie de la Rivière-Rouge, et, à ce titre, il mérite ici une mention spéciale.

Thomas Douglass, 5™^ comte de Selkirk, était le 1"^^ fils de Dunbar, 4"^^ comte de Selkirk. Il naquit le 5 juin 1771 au château paternel, dans l'île Sainte-Marie Kirkenbrighshire en Ecosse.

Dès son enfance, il fit paraître de précieuses q;ualités qu'une excellente éducation perfectionnèrent étonnamment. Il aimait à parcourir les livres de voyages et les récits d'aventures, suitout ceux qui avaient trait à rAmériq;Se merveilleuse-.

Il succéda à son père, en 1779, ayant perdu tous ses frères en bas-âge. Le 24 novembre 1807, le noble lord épousa Mlle Colville, fille de James Colville, d'Ocheltrie, gentilhomme très fortuné et membre influent de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Jouissant alors des dons de la fortune dans une mesure exceptionnelle, lord Selkirk songea à donner suite à ses projets coloniaux. En 1809, il visita les Etats-Unis et le Ca,^ nada, où sa réputation d'homme entreprenant et généreux l'avait devancé. A Montréal, il fut l'hôte des Bourgeois du Noid-Ouest, qui faisaient alors en ville la pluie et le beau temps, en laquelle dominait du reste, l'élément écossais.

Mais le noble lord ne pensait pas à s'amuser; il préféra s'instruire. Comme le pays de la Rivière-Rouge l'intéressait à cause de ses projets de colonisation, l'occasion lui parut bonne pour se renseigner; il en profita.

Les Bourgeois » ordinairement concentrés et méfiants ne se défièrent point d'un compatriote aussi distingué. Ils lui confièrent en tous cas, assez de leurs secrets pour confirmer leur hôte dans ses idées, puisqu'il apprit d'eux (Jue la vallée de la Rivière-Rouge était fertile, que son climat égalait celui du Canada, et que la chasse comme la pêche ,Y étaient productives à souhait.

Cela suffit à lord Selkirk, qui, en retournant en Angleterre, mûrit ses plans d'émigration.

Ce qu'il voulait à rencontre de tout ce qu'on a bien voulu lui imputer gratuitement, c'était tenter à la Rivière-Rouge ce qui lui avait si bien réussi dans l'Ile du Prince Edouard.

Bien entendu, dans une aventure en laquelle il- risquait le repos de sa vie, et son immense fortune, lord Selkirk, en homme supérieurement doué, songeait à engager la forte partie aVec la plus grande somme de garanties de succès possible. A cet effet, il pensait à acquérir non seulement une immense étendue de terres, mais tenait à les choisir

parmi les meilleures pour favoriser d'autant ses compatriotes qu'il voulait expatrier.

Pour arriver à ses fins, lord Selkirk se fit puissant actionnaire de la Compagnie de la Baie d'Hudson, dont il acheta 40 des 100 parts qui, constituaient son capital; son beau-père entra dans ses vues, que la Compagnie du Nord-Ouest combattit fatalement, ne voulant pas dans son domaine avoir des témoins de ses forfaits, et parce que de tous temps l'établissement de colonies avait été préjudiciable au commerce des pelleteries.

Principal actionnaire de la Compagnie rivale du Nord-Ouest, lord Selkirk exposa à la Société son projet de colonisation sur la Rivière-Rouge, où il voulait acheter, disait-il, de vastes terrains et établir ses compatriotes, désireux de chercher ailleurs un meilleur sort. Les agents qtie la Compagnie dii Nord- Ouest entretenaient dans celle de la Baie d'Hudson firent échouer le projet de lord Selkirk, tel qu'il fut proposé à rassemblée des actionnaires; mais le philanthrope n'en tint pas moins à l'exécuter.

Force fut donc à la Compagnie du Nord-Ouest de jeter le masque et, en 1817, dans une brochure publiée à Londres, par ses soins, elle essaya d'expliquer ainsi sa conduite :

« La Compagnie du Nord-Ouest exposa franchement à celle de la Baie d'Hudson et au gouvernement les motifs de son opposition à la tentative de lord Selkirk et la ferme résolution où elle était de défendre ses droits et ses possessions ; elle ajouta, que, malgré le déplaisir qu'elle ressentait des mesures adoptées par la Compagnie de la Baie d'Hudson, elle serait toujours disposée à adoucir le sort malheureux de ses infortunés compatriotes, destinés, comme colons, à devenir les victimes des projets chimériques de lord Selkirk. Elle réitéra sa déclaration expresse de ne jamais re-

connaître les droits de commerce exclusif que s'arrogeait la Compagnie de la Baie d'Hudson^ ».

A retenir d'abord qu'aucun colon à destination de la Rivière-Rouge n'avait encore quitté l'Ecosse; ensuite que la Compagnie de la Baie d'Hudson n'avait pas besoin de l'approbation de son droit exclusif de la part de la Compagnie du Nord-Ouest, vu qu'elle la tenait de sa charte consentie par Charles II, roi d'Angleterre en 1670. Personne durant un siècle et demi, n'avait Xîontesté l'effet pratique de cette charte, sinon, finalement, la Compagnie du Nord-Ouest. Celleci, ne possédant aucune charte du gouvernement, ne risquait guère en contestant à son profit les privilèges d'autrui qu'elle accaparait en attendant la solution laborieuse des conflits qu'elle-même faisait naître (1784-1810).

Cependant, , avant de conclure son marché, lord Selkirk avait soumis la charte de sa Compagnie aux jurisconsultes les plus compétents qui l'estimèrent valide et produisant ses effets sur tout le pays formant le versant de la Baie d'Hudson.

Fort de cette consultation, lord Selkirk passa sa transaction, tandis que le Nord-Ouest de son côté obtenait d'autres jurisconsultes des avis en faveur de ses prétentions. Il n'en fallait pas davantage pour que, arrogante et railleuse, la Compagnie des Bourgeois du Nord déclarât faire fi d'une charte aussi poudreuse que caduque, et n'en voulait tenir le moindre compte à l'avenir. Cependant, la légalité de cette charte contestée aussi légèrement par des hommes que Tintérêt mettait au-dessus des scrupules honnêtes, fut reconnue par le gouvernement canadien lui-même, en 1810, lors de l'acquisition des territoires du Nord-Ouest.

Or, donc, et malgré toutes les oppositions jalouses et les

Vf ^; 1 ^^^^^^ ^^^ Donell, dans une lettre à Lord Selkirk, déclare : « M. Alexandre McKensie, à Londres, s'est engagé de la manière la plus formelle et la plus décisive à s'opposer à 1 établissement de la colonie par des moyens en son pouvoir. » Rapport sur les Archives ■-nadiennes, vol. année 1886, Ottawa.

accusations gratuites, en 1811, une vingtaine de familles irlandaises et écossaises étaient dirigées vers la Rivière-Rouge, sous la protection d'un certain Mac Donell, que lord Selkirk faisait gouverneur de la nouvelle colonie. Ce Mac Donell fut abominablement calomnié par les agents de la Compagnie du Nord-Ouest qui le représentaient comme un homme emporté, ambitieux, rapace, coupable de mille méfaits et surtout de la ruine de l'œuvre de lord Selkirk survenue |en 1814, ruine à elle seule imputable.

Cependant-, ce Mac Donell se faisait connaître plus avantageusement en écrivant à Mgr Plessis, évêque de Montréal, lui demandant des missionnaires pour la Rivière Rouge, en ces termes :

«... Vous savez, Monseigneur, qtie sans la religion il n'y a pas de stabilité pour les gotivernements, les états ou les royaumes. La religion en doit être la pierre angtdaire. Le principal motif pour lequel j'ai voulu coopérer de toutes mes forces à la louable entreprise de lord Selkirk, ça été de travailler à faire prévaloir la foi catholiqlie dans cet établissement et l'espoir que je serais un instrument de la Providence pour aider à répandre ce bienfait. Nos besoins spirituels croissent aVec le nombre; nous avons beaucoup de pauvres catholiques écossais et irlandais outre une centaine de canadiens errants avec leurs familles autour delà colonie. Tous sont dans le plus déplorable état et dans le b( soin le plus pressant de secours spirituels; c'est une abondante moisson religieuse qtii s'offre. Il y aurait aussi un grand succès^ à espérer parmi les infidèles dont le langage est presque le même que celui des Algonquins du Canada. J'ai appris que vous devez envoyer cet été deux missionnaires au lac de la Pluie. Je serais heureux d'offrir à l'un de ces messieurs un passage dans mon canot jusqu'à la Riviège Rouge qui n'est qu'à six jours de marche du lac de la Pluie. Le zèle de Votre Grandeur fera tous ses efforts, je n'en doute pas, pour étendre sur notre colonie naissante les bienfaits de la religion catholique ^ ».

Est-ce là le langage du brigand que la Compagnie du Nord-

Page 1