Lettre gardée aux arcliives de l'archevêché de Québec
Ouest a bien voulu présenter à l'indignation de ses propres admirateurs ?
De fait, les débuts de la colonie furent ceux de la plupart des établissements semblables en des pays lointains, inconnus et sauvages; on souffre, on peine, on attend l'avenïx en faisant son lit comme on désire s'y coucher. Ainsi les mécomptes inévitables dans tout début ne sauraient être imputés à crime aux généreux initiateurs de ces essaimages désirables.
Si torts il y eut, c'est certainement du côté de la Compagnie du Nord-Ouest qu'il faut les rechercher. C'est elle qui fit faire aux colons de lord Selkirk, par ses employés, engagés, et par les naturels, un accueil décevant; c'est elle qui raléliait les vivres, tendant à réduire ces étrangers par la famine, à les éloigner par le découragement, au besoin par la violence.
Bien avant l'arrivée des Ecossais à la Rivière-Rouge, nombre de trappeurs, coureurs de bois et d'aventures, gagnés par les charmes de la vie libre et facile du sauvage, se portèrent bien loin vers l'Ouest, se mêlèrent a^ux Indiens, adoptèrent leur vie, leurs mœurs pour mieux s'implanter, mêlèrent sang blanc avec sang rouge, et, par leur hardiesse, leur bravoure et leur ingéniosité, ils s'imposèrent à leurs nouveaux compagnons qui souvent les prirent potir conseils et les désignèrent comme chefs de leurs camps. En se créant des intérêts et une famille dans la Prairie, dans les bois, beaucoup de ces chasseurs ne revinrent pas à la vie civilisée et furent la souche des Métis qui jouèrent en plusieurs circonstances un rôle remarqué.
Les premiers missionnaires qui pénétrèrent dans cet Ouest reculé tels que les Pères Messaiger et AusseaU, Jésuites, rencontrèrent fréquemment parmi les sauvages des types qui accusaient une origine blanche indiscutable : la couleur des cheveux et des yeux, les formes arrondies de la figure écartaient toute méprise sur la présence du sang mêlé.
Autour du fort DoUglass ou à Pembino, les colons et les chasseurs, à la façon indienne, passaient l'hiver sous la tente ou dans des huttes. A Pembino surtout, les pâturages plantureux couverts de bisons et les eatix poissonneuses assuraient des vivres en abondance. Métis et Canadiens y allaient donc hiverner et Mgr Provencher lui-même, sans ressources à S^nt-Boniface, dut s'y réfugier durant l'hiver 1819-
La vie dans la Prairie était d'ailleurs attrayante. Beaucoup de voyageurs qui en goûtèrent la préféraient aux contraintes de l'existence au milieu de la civilisation raffinée.
A cette époque encore, quelques semaines passées à la poursuite du bison, qu'on rencontrait stir la Prairie par troupeaux énormes, suffisaient pour ravitailler un camp de Viande séchée au feu ou au soleil.
Cette chasse fructueuse n'allait pas, il est vrai, sans dangers, ne se pratiquait pas sans beaucoup d'adresse et d'expérience. Il fallait savoir supérieurement monter des chevaux agiles; il fallait placer sa balle au bon endroit, ^bien qu'emporté dans une course folle. Une pareille course, quand le chasseur tenait la piste du buffalo, durait ordinairement vingt minutes et dans ce temps réduit, le bon fusil abattait dix ou douze bêtes qu'on dépeçait sur place. Ce travail terminé, les hommes fumaient et devisaient entre eux étendus sur l'herbe épaisse, pariant sur les coursels à fournir. La saison de chasse s'écoulait ainsi et, l'hiver survenant, la troupe avec ses charrettes remplies de viandes conservées, regagnait le camp où femmes, enfants et vieillards attendaient sans vaines alarmes leur retour. La pêche d'automne ajoutait son produit à celui de la chasse; le tout faisait régner l'abondance sous la tente.
Cette facilité de subsistance faisait qu'à l'encontre des colons écossais, les Métis dédaignaient alors l'agriculture et son asservissement.
Cependant, les colons de lord Selkirk pendant les hiver-
nages de 1812 à 1813 durent se réfugier à Pembino, manquant de vivres, et y furent bien accueillis, mais en 1813 étant revenus pour le même motif, on les vit de mauvais œil, on les maltraita systématiquement, les exploitant sans vergogne, par ordre de la Compagnie du Nord-Ouest, ouvertement hostile à leur établissement., Ces malheureux résolurent donc de rester désormais chez eux, (pioi qu'il en pût coûter, et bien qu'autour du fort Douglass il y eût pénurie absolue de gibier pour subvenir à leurs besoins.
Nonobstant ces mécomptes et ces difficultés, il arrivait en 1814, à la Rivière-Rouge un troisième détachement d'immigrants écossais, ce qui n'était pas fait, à coup sûr, pour simphfier la tâche, déjà fort ardue, de Miles Macdonell. Cependant un quatrième détachement pour la même destination hivernait à la Baie d'Hudson, et d'autres groupes étaient encore annoncés pour Tété 1815.
afin d'emi^êcher tout ce monde de mourir de faim, après avoir établi les droits résultant de la charte royale que détenait la Compagnie de la Baie d'Hudson sur la vallée de la Rivière-Rouge, Miles Macdonell lança une proclamation en Vertu de laquelle il obligeait les chasseurs résidant dans le district d'Assiniboia de venir vendre leur venaison au fort Douglass, dont il avait la garde et l'administration.
Par cette proclamation. Miles Macdonell ne visait pas plus la Compagnie du Nord-Ouest que celle de la Baie d'Hudson; il obviait seulement à un danger pressant en usant d'un incontestable droit. Ce droit, la Compagnie du Nord-Ouest le mit en doute absolument et jura la ruine de la colonie écossaise, sans retard et par tous les moyens, entendez surtout les moyens arbitraires et violents.
Lord Selkirk se doutait bien de ce qu'il avait à craindre. Il songea alors à pourvoir le fort Douglass d'armes et de punitions.
ISur ces entrefaites, la Compagnie du Nord-Ouest, en violation de la proclaniation de Miles Macdonell s'apphqua à
accaparer les vivres nécessaires aux coloas qu'elle voulait décidément réduire par la famine. Elle ameuta en même temps Métis et naturels, les arma pour des expéditions dont nous verrons bientôt les tristes effets.
Miles Macdonell voyant donc sa proclamation méconnue, les vivres accaparés et amoncelés au grand dam de ses colons dans un fort distant de 150 milles du fort Douglass, résolut d'agir avec fermeté. Il envoya ses soldats s'emparer de ce fort, avec ordre de saisir le dépôt de viandes séchées qu'il contenait. Le procédé était sommaire, certainement; mais justifié par un besoin extrême. Naguère la Compagnie du Nord-Ouest n'avait nullement hésité à recourir à de semblables procédés, non pas pour s'assurer avec de justes titres des vivres qui devaient empêcher les siens de mourir de faim, mais uniquement pour voler des pelleteries qui avaient le tort d'exciter ses convoitises. Elle aurait donc dû réfléchir, user de patience, sinon de tolérance. Au contraire, elle poussa les cris de détresse d'un paon dépouillé de sa parure, jura de se venger et sournoisement déclara la guerre qu'elle avait provoquée et à laquelle, du reste, elle s'était préparée activement. Elle résolut de faire d'un certain fort Gibraltar, qui n'avait avec Gibraltar aucun point de ressemblance, mais avait l'avantage de se trouver dans le voisinage du fort Douglass, la base de ses opérations hostiles.
Au mois de juillet 1814, Duncan Cameron fut nommé au commandement de ce fort. D'autre part, Alex. Macdonell, son ami, fut délégué au fort Qu'Appelle, ayant ordre de travailler de concert avec Duncan Cameron à la ruine de la colonie écossaise.
A cette occasion, Alex. Macdonell écrivit à un ami de
Montréal, ce qui suit :
7 août 1814.
Mon cher Ami,
. . . Vous me voyez avec notre ami commun Cameron sur le point de commencer une guerre ouverte avec l'ennemi de la Ri-
vière Rouge. Si l'on en croit quelques-uns, on attend beaucoup de nous, peut-être trop. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous ferons de notre mieux pour défendre ce que nous considérons comme nos droits dans l'intérieur. Il y aura sans doute quelque chose de sérieux; il en est qlii ne seront satisfaits que par la ruine complète de la colonie, n'importe par quel moyen, ce qui serait fort à désirer si on peut l'effectuer.
Ainsi je m'y emploie de tout mon cϔur.
Alex. Macdonell.
Que firent ces deux conjurés, stipendiés pour accomplir une oeuvre abominable?
L'abbé G. Dugas, dans son livre L'Ouest Canadien observe qu'agissant avec intelligence, tenant en mains tout le pays jusqu'au Pacifique et l'Océan glacial, la Compagnie aurait pu en se réduisant à son commerce, connaître lencore de longues années de prospérité, mais que ses hommes )Dt ses façons étant Indignes de tant d'honneur et de bonheur, la Providence les réprouva-.
L'intérêt apparent de cette Compagnie était de maintenir le pays de la RiVière-Rouge dans un état d'invincible sauvagerie, et ce fut justement le moyen qu'elle choisit pour y arriver qui consomma sa ruine, amenant la civilisation sur ses pas, malgré elle et pour sa confusion définitive.
Duncan Cameron voulut d'abord user de l'intrigue, aimant mieux, pour vingt bonnes raisons, faire vider les lieux aux Ecossais par la persuasion que par la force; il s'agissait de décourager les colons, de les ramener de la Rivière-Rouge au Canada. Ecossais de naissance, il était mieux qualifié que personne pour aborder les colons; pour tenter de capter leur confiance. Il alla donc vers eux au fort Douglass; il les attira au fort Gibraltar, leur témoignant un vif intérêt et se donnant comme leur ami sincère. Il débinait inlassablement leurs • chefs et leur noble protecteur, leur annonçant, de plus, l'agression imminente des sauvages, prédic-
tîon qui ne lui coûtait guère puisqu'il soudoyait déjà les Indiens à cet effet.
Naturellement, il offrait sa protection qui, cependant, ne devait pas s'exercer au fort Douglass, vu que c'était en vain, mais au Canada où il offrait de les évacuer aux frais ide la Compagnie du Nord-Ouest qui allait encore, et pour :un an, leur assurer là-bas vêtements et subsistance. Aux plus influents, aux plus habiles, il offrait de l'or pour déserter et trahir; pour les amener à voler outils, vivres, armes et bagages, afin d'affaiblir d'autant les colons fidèles à lord Selkirk. Ces agissements incroyables -furent confirmés sous la foi du serment devant les juges saisis de l'affaire, par des témoins qui furent l'objet de ces sollicitations et dont quelques-uns y souscrivirent malheureusement.
Le 10 février, Cameron écrivit du fort Cameron, deux lettres adressées à deux colons. Dans l'une il disait entre autres choses aux sieurs Donald Livingston et Hector Eachern :
« ...Je suis charmé de voir que quelques-uns d'entre vous commencent à ouvrir les yeux sur la situation où vous vous trouvez en ce pays barbare et que vous reconnaissez enfin la folie que vous avez faite en obéissant aux ordres d'un brigand, et, je puis le dire, d'un voleur de grand chemin.
» Par pitié... j'accepte vos offres et me trouverai heureux de pouvoir tirer de l'esclavage un aussi grand nombre de mes compatriotes qu'il me sera possible. Je sais que lord Selkirk ne renverra jamais personne de vous dans son pays.
» Vous avez déjà été trompé et il n'aura pas honte de vous tromper encore, car faire des dupes est pour lui etMacdonell le commerce le' plus profitable. Je me ferai un honneur d'être votre libérateur; je ne vous demande pas un sou pour votre passage, non plus pour les provisions dont vous aurez besoin en route, etc.. 1.
» Votre ami sincère,
» D. Cameron. »
Quelques semaines plus tard, il écrivait aux mêmes : 1. Voir V Ouest-Canadien de l'abbé Dugas, page 287 et 288.
« ...Je me réjouis pour vous en vous voyant dans les mêmes sentiments... d'autant plus cfue j'en aurai occasion de délivrer de l'esclavage un plus grand nombre de personnes..., mais de vous sauver la vie, car tous Les jours votre vie est en danger du côté des ^autetix et des Sio'ux.
» Vous ne devez attendre aucune justice en ce pays. Quoi qu'il en soit, avant de partir, enlevez du magasin de la colonie tout ce que vous pourrez enlever; j'achèterai les articles qui pourront être d'usage ici et je vous les paierai en Canada...
» Signé : D. Câmehon". »
Ces incitations à l'insubordination, à la désertion et au vol ne furent q:ue trop bien entendues par une partie des colons, si bien qu'un nommé George Campbell et soixante d'entre ceux qui l'écoutaient, quittèrent le fort Douglass, comme nous le verrons, emportant neuf canons, destinés par lord Selkirk à la défense de la colonie, et qui furent ainsi livrés par des traîtres aux conspirateurs embusqués dans le fort Gibraltar ^.
Donc, à l'exemple de George Campbell, 60 sur 200 colons écossais firent défection; les autres restant sourds aux excitations de Cameron, celui-ci décida de les réduire par la force. C'était le 9 avril 1815, en l'absence de Miles Macdonell, Duncan Cameron envoya au fort Douglass des gens armés avec cet ordre h l'adresse d'un certain ArchiblaM Macdonell, gardien des armes de ce fort.
Lundi, 3 avril 1815.
Monsieur Archiblald Macdonell, gardien du fort.
J'ai autorisé les colons à s'emparer de vos pièces de campagne, mais non pas pour m'en servir d'une manière hostile, mais uniquement pour vous empêcher d'en faire un mauvais usage. J'espèro que vous ne serez pas assez aveugle sur vos propres
1. Voir V Ouest-Canadien, par l'abbé Dngas, pages 290 et 291.
intérêts pour tenter une résistance inutile, d'autant plus que personne ne veut du mal ni à vous, ni à vos gens.
D. Cameron, Capitaine au corps des Voyageurs.
C'est comme nous venons de le dire, George Campbell qui se chargea de remettre cet ordre et de l'exécuter, enfonçant les portes du magasin, s'emparant des neuf canons et des fusils, se retirant à la tête des colons rebelles auprès de D. Cameron, qui, à quelque distance du fort, surveillait les opérations gu'il avait préparées, ordonnées et dont il entendait tirer profit.
Le fort ainsi désarmé, en vertu d'un mandat d'arrêt qu'il se fit remettre par un magistrat, son complice, Cameron s'empara aisément de Miles Macdonell. Bientôt la colonie désemparée, sans chef et sans armes, mais que les sauvages amenés à cette fin par Alexandre Macdonell refusèrent pourtant d'exterminer, fut réduite par la force brutale à se rendre à discrétion. ' |
Telle fut l'inqlialifiable machination des mandataires de la Compagnie du Nord-Ouest qui, froidement, de propos délibéré, tentèrent diversement de faire anéantir par le fer, par le feu, par la famine, de fond en comble, hommes et choses, la colonie de lord Selkirk, dans le seul but de rester les maîtres incontestés du commerce de ce pays immense. Sans arriver à cette extrémité, qui ne répugnait pourtant pas à ceux qui l'avaient envisagée, en juin 1815, la colonie écossaise était néanmoins détruite. Les Bourgeois du Nord se réjouirent ouvertement de ce succès et récompensèrent l'homme astucieux et cruel, ainsi que ses complices qui le leur assurèrent.
Les preuves écrites de ces forfaits tombèrent avec les archives de la Compagnie du Nord-Ouest entre les mains de lord Selkirk, lorsqu'il s'empara lui-même, plus tard, du fort William où fut ourdi cet exécrable complot.
Quant aux colons écossais, les uns, sur les instigations de la Compagnie Nord-Ouest, allèrent au Canada dans l'espoir d'y voir la réalisation de belles promesses dont on ne tint aucun compte; ils furent lâchement abandonnés; les autres restèrent fidèles à lord Selkirk et se rendirent vers la Baie d'Hudson, mais s'arrêtèrent au poste de cette Compagnie appelé Jaclc Biver House. En juillet, Collin Robertson vint les y trouver et leur proposa de les garder, de les défendre s'il voulait en sa compagnie retourner à la Rivière- Rouge. Ils ne demandaient pas mieux et dès le mois d'août ils étaient réinstallés sur leurs terres.
Sur ces entrefaites un nouveau convoi d'Ecossais survint portant derechef l'effectif de la colonie à deux cents membres. Le fort Douglass fut repris aux Bourgeois du' Nord et la récolte qui n'avait pas été endommagée durant l'absence des colons fut heureusement abondante.
Cependant, lord Selkirk, venant d'Ecosse débarquait à New- York et y apprenait avec une indignation bien naturelle, la destruction de sa colonie. Toutefois, les Bourgeois lui faisaient perfidement entendre que ce qu'ils avaient craint pour lui était arrivé, que c'était les sauvages qiii avaient tout anéanti. Mais Collin Robertson, qui avait rétabli la colonie, envoya de la Rivière-Rouge, un trappeur habile qui sut éviter toutes les embûches et parvint à Montréal le 6 janvier 1816. Collin Robertson expliquait par lettre à lord Selkirh, ce qui venait de se passer, les infamies dont son œuvre avait eu à souffrir; il demandait en n^ême temps du secours pour parer à de nouveaux attentats toujours à craindre.
Malgré ses démarches pressantes et les excellentes raisons qu'il fit valoir auprès du gouverneur général, Gordon Drummond, lord Selkirk ne put obtenir, ce qui lui avait été promis en Angleterre : la protection officielle, au besoin armée pour sa colonie menacée. Mais il n'était pas homme à s'en laisser imposer, ou à abandonner une idée, à renoncer surtout à une fondation qu'il estimait bonne.
Les circonstances le favorisèrent. La paix conclue entre l'Angleterre et l'Amérique amena le licenciement de trois régiments anglais, en Canada. Les soldats qui ne voulaient pas être rapatriés avaient droit à des concessions de terrains. Cent de- ces homme» s'offrirent à lord Selkirk pour aller à la Rivière-Rouge. Il les enrôla, leur fournit des armes, comme aux autres colons.
Il envoya Miles Macdonell, qui avait été libéré sans procès, à la tête d'un premier détachement, vers la colonie; lui-même devait suivre avec le reste en compagnie d'un sergent et de sept soldats anglais comme garde personnelle.
Arrivé à Sault-SainteiMariè, il vit venir à lui deux canots dont l'un portait Miles Macdonell qui venait lui annoncer que la colonie avait été une seconde fois détruite, que 25 colons avec le président de la Compagnie de la Baie d'Hudson avaient été massacrés, et que le fort Douglass était retombé aux mains des agents de la Compagnie du Nord-Ouest.
A ces nouvelles, lord Selkirk changea d'itinéraire et,, sachant que les, coupables étaient assemblés au fort William, il s'y rendit directement à la tête de 110 soldats dont 2, capitaines, 2 lieutenants, ses futurs colons, sauf pourtant les 7 militaires, tormant sa garde personnelle.
En sa qualité de magistrat, lord Selkirk pouvait informer et requérir régulièrement. Etant juge et partie dans l'affaire, il eût préféré le concours de magistrats indépendants et qu'on n'eût pu soupçonner de violence ou de partialité. Il s'adressa en vain à deux juges du Haut-Canada qui se dirent empêchés. Lord Selkirk informa le nouveau gouverneur, J. C. Sherbrooke} de ces circonstances et, vu. l'urgence, il résolut d'agir lui-même. Il alla donc au fort William autour duquel campaient beaucoup de sauvages et d'engagés, dans lequel logeaient force associés de la Compagnie du Nord-Ouest, accourus pour l'assemblée générale. Là, se: trouvaient encore des prisonniers du fort Douglass, des co-
Ions écossais, maltraités pour cause de leur iidélité envers lord Seikirk.
Le noble lord dressa ses tentes à quelque distance du fort et y envoya d'abord quelques hommes pour requérir la mise en liberté des prisonniers. On lui en délivra trois qui donnèrent sur les attentats commis à la Rivière-Rouge de tels renseignements qu'il se décida aussitôt à lancer des mandats d'amener contre plusieurs associés de la Nord-Ouest. Il chargea de leur exécution, MM. John MacNabb et MacPharson qui se rendirent au fort accompagnés de nBuf hommes en armes. Mac Gilliwray se rendit et vint au camp de lord Seikirk avec deux cautions. Cette première arrestation faite, les accusations s'étant précisées, lord Seikirk ordonna encore l'arrestation de MacKensie et Laughlezi et enfin prit la -même mesure pour tous les associés de la Nord-Ouest. Il fit accompagner cette fois les hommes chargés de signifier les mandats d'arrêts par le capitaine d'Orsonnens, le lieutenant Fauche et 25 hommes.
La situation s'aggravant et les gens à arrêter ayant sans doute un moindre sentiment de leur responsabilité, songèrent un instant à résister. Ils commencèrent par formuler leurs prétentions, exigeant la mise en liberté de leur chef Gilliwray. On essaya de pousser le porte-parole du lord requérant vers la sortie du fort avec l'intention de lui fermer la porte sur le dos. Mais, ceM-ci appelai à son aide et les soldats de lord Seikirk se précipitèrent vers lui, franchirent la porte, s'emparèrent des deux canons ^giui les défendaient. Les Canadiens se dispersèrent aussitôt et les opéjations judiciaires se poursuivirent régulièrement.
Sur leur parole d'honneur de laisser toutes choses en état et de ne commettre aucun acte d'hostilité, lord Seikirk autorisa les associés à réintégrer pour la nuit, leurs apparterments du fort. Mais ils profitèrent de ce loisir pour détruire force lettres et autres papiers compromettants, pour sortir du fort huit barils de poudre, armer et cacher des fusils.
en un mot pour préparer un coup de main sur le camp du lord malencontreux. Ne pouvant plus compter sur l'honneur de ces gens, lord Selkirk s'empara des livres et papiers de la- Société qui furent mis sous-cellés et il envoya les associés compromis à York, dans le Haut-Canada. Ils partirent pour cette destination, le 18 août 1816.
Qu'avaient donc fait ces gens pour atteindre leurs fins coupables à la Rivière-Rouge et pour justifier ces mesures radicales?
Nous avons vu que Collin Robertson ayant rétabli la colonie écossaise avait envoyé porter cette bonne nouvelle à lord Seiyrk par un trappeur nommé Lajimonière qui, pour éviter les embûches de la Compagnie du Nord-Ouest, fit 400 lieues à pied et remplit sa mission. Lord Selkirk, ainsi renseigné donna des lettres pour C. Robertson au trappeur intrépide qui repartit vers la Rivière-Rouge. Malh'eureusenient; il fut pris et enfermé au fort William.
Coljjn Robertson resta donc sans réponse à éa demande de secours, mais le groupe de colons qu'il avait ramené, renforcé par de nouveaux arrivants, rétablit les fermes, se fortifie de son mieux dans l'attente des événements qu'ils pouvaient redouter de Duncan Cameron, le principal auteur de leur. ruine, et qui s'était du reste installé dans le fort Douglass pour les harceler sans cesse.
C. Robertson voulut mettre fin à cette situation intolérable. Au mois d'octobre 1815, il reprit le fort, en chassa Cameron, recouvra deux canons, trente fusils; et, peu de jours après ayant surpris Cameron, tramant de nouveau la perte de la colonie, il s'assura de sa personne; le relâcha cependant sur la promesse formelle qu'il irait désormais chercher à se faire pendre ailleurs, ce dont il n'avait pas cure, s'entend.
Tout cela ne faisait évidemment pas l'affaire de la Compagnie du Nord-Ouest qui avisait à se refaire dans le pays.
On se rappelle qu'Alex. Macdonell avait été délégué au fort Qu'Appelle pour soudoyer Sauvages et Métis, afin de
les jeter sur la colonie renaissante de lord Selkirk. La preuve de cette trame persistante fut interceptée par Collin Robertson. Elle se trouve dans la lettre ci-après dudit Alex-. Macdonell adressée à son complice D. Cameron, au fort de Gibraltar. Il lui confiait ceci le 16 mars 1816 :
« J'ai reçu votre lettre de la Rivière la Souris. Je vois avec plaisir les démarches hostiles de nos voisins. Il se forme un orage dans le Nord; il est prêt à crever sur la tête des misérables qui le méritent. Ils ne connaissent pas le précipice ouvert sous leurs pas. Ce qli'on a fait l'an passé n'est qu'un badinage. La nation nouvelle s'avance sous la conduite de ses chefs pour nettoyer le pays de ses assassins, qui n'y ont aucun droit : Glorieuse nouKrelle d'Athabaska ^.
» Alex. Macdonell. »
Et le même jour, ce même homme affable et glorieux écrivait à un ami de Sault-Sainte-Marie :
« Je suis au poste de la Rivière Qu'Appelle, me donnant des airs avec mon épée et mes épaulettes, dirigeant et faisant vos affaires. Sir William Shaw rassemble tous les Bois-Brûlés (métis) des départements voisins. Il a envoyé ordre à ses amis de ces quartiers de se tenir prêts à entrer en campagne. Il a déjà rassemblé tous les métis jusq;u'au fort des Prairies. Dieu seul connaît ce qui va en résulter. »
Et quelles sont les dispositions des Métis dont on escompte les services : leur chef Eleuthère Grant, commis de la Nord- Ouest le dit ainsi à Alexandre Froser, Métis aussi, et également commis de la Compagnie du Nord-Ouest :
13 mai 1816.
« ...Je suis bien aise de vous dire que les métis sont tous d'accord et prêts à exécuter vos ordres. Ils ont envoyé ici un des
1. Cette glorieuse nouvelle consistait dans la mort par la famine, durant les rigueurs hivernales, de 18 engagés de la Compagnie de la baie d'Hudson I
leurs pour connaître l'état des choses et pour savt)ir s'il était nécessaire qu'ils vinssent tous. Je leur ai fait dire de se trouver tous ici vers le milieu de mai...
» Cutbert Orant. »
Le même jour, Grant écrit aussi à D. Cameron au Sault- Sainte-Marie :
« Les Bois-Brûlés des Prairies et de la Rivière des Anglais se ront tous ici au printemps; j'espère que nous remporterons haut la main et qu'on ne verra plus duns la Rivière Rouge des gens à colonie. Les trappeurs aussi décamperons pour avoir désobéi à nos ordres le printemps dernier, nous passerons l'été aux Fourches (la 'Rivière Rouge) de peur qu'ils ne nous jouent le même tour que l'été dernier de revenir encore, mais s'ils le font, ils seront reçus de la même manière. »
Ces lettres interceptées et autres preuves concluantes, prouvèrent à Collin Roberts<Mi que la colcmie était vouée à la destruction; qu*elle avait à se défendre. Il y songea. D. Cameron était au fort Gibraltar poursuivant ses intrigues et ses mesures contre les Ecossais. C'était trop.
Un jour donc, que C. Robertson en compagnie de quelques colons, s'était rendus en armes ^ux abords du fort Gibraltar, il en vit les portes ouvertes, point de gardes alentour. Sa résolution est prise aussitôt. En avant I A la tête des colons, armes au poing, il se jette dans le fort et met la main sur Cameron et sur ses commis, comme aussi sur les canons et fusils, que les prisonniers avaient pris l'année précédente aux Ecossais.
C'était hardi, mais réussi, n'était-ce pas aussi légitime? Le fort fut rasé et on comptait réexpédier Cameron, par la Baie d'Hudson, en Europe.
La Nord-Ouest machinait donc un crime horrible, une forfaiture sans excuse possible : l'extermination sous ses yeux, grâce à ses moyens, mais par les Métis et les Sauvages à ses ordres ou soudoyés par elle, de toute une colonie de
gens paisibles, laborieux, ^ui ne pouvaient porter, ombrage qu'à des coureurs de .bois, jaloux d'un monopole arbitraire.
Comme prélude, on essaya d'a£famer la colonie en raréfiant les vivres autour d'elle; lorsque la Compagnie de la Ba,ie d'Hudson, voulant suppléer à la mauvaise volonté des voisins, eût délégué au fort Douglass son président, d'abord, et qu'elle eût organisé ensuite, un convoi de ravitaillement qui devait partir de la Rivière Qu'Appelle, d'un fort voisin d'un autre fort de même nom, mais appartenant celuilà à la Compagnie du Nord-Ouest et où ppérait l© triate Alex. Macdonell, celui-ci réunit ses associés et engagés, assaillit le convoi de vivres, s'empara des bateaux chargés do 600 sancs de viande pillés et autres aliments, captura les hommes qu'il renvoya à leurs foyiers, n'en gardant qu'un seul comme otage.
Ce -coup de main accompli,, Alex. Macdonell, qui affirmait à qui voulait l'entendre, •qae son hut était d'affamer les Ecossais pour les contraindre à vider la Rivière-Rouge, se mit en compagne avec tout son monde. On k vit s '-embarquer sur les bateaux mêmes gtiil venait de voler à la Compagnie de la Baie d'Hudson. Une troupe de caValiors Métis suivaient le convoi sur la rive et tous ces gens mobilisés pour mal faire étaient équipés en bandits ;de grand chemin : le but à atteindre justifiait bien <:et accoutrement.
L'expédition, forte de 125 hommes, arriva le 15 juin au Portage; elle y laissa ses vivres, des bagages et ses deux canons sous bonne garde et 70 cavaliers furent expédiés vers le fort Douglass distant encore de êO milles. Le reste de la troupe fut divisé en cinq groupes placés sous les erdies d'hommes sûrs, le tout commis à la garde du camp.
Les cavaliers lancés sur l'ennemi avaient ordre de dissimuler leur présence, de cacher leurs intentions comme leurs mouvements, de diriger seulement, et encore à distance, Métis et Sauvages déchaînés, de les soutenir au besoin et ^de veiller à ce que la besogne fût bien faite. Les instruc-
tions étaient de tout piller et saccager, de faire prisonniers les colons, de les massacrer tous à la moindre résistance.
Si bien qu'ils s'y prirent la présence des cavaliers fut cependant connue au fort Douglass, deux satiVages vinrent même prévenir les colons de l'imminence de l'attaque, les suppliant de se tenir en garde.
En même temps que les 70 cavaliers arrivèrent du fort William, envoyés par Gilliwray qui avait devancé Selkirk, cent hommes armés jusqu'aux dents. Ceux-ci avaient lelir poste fixé en aval de la Rivière-Rouge et étaient commandés par Norman MacLeod de la Nord-Ouest.
Grâce aux manœuvres poursuivies tout l'hiver, le 19 juin, des centaines de guerrier, Métis et Sauvages, sous la conduite proche et lointaine de la Nord-Ouest se trouvaient à l'embouchure de la Rivière-Rouge pour tomber à l'improviste sur la colonie qu'il fallait enlever, et le fort qu'on voulait détruire; brigandage osé et fort habile qu'on ne saurait applaudir quels qu'en fussent les auteurs.
La scène sauvage qui survint alors a été décrite et garantie véridique dans quatre rapports assermentés, donnés par d'honnêtes gens qui assistèrent à la bataille.
A l'approche d'un groupe de cavaliers venant au fort Douglass, le gouverneur Semple appela 20 hommes et se rendit au-devant de ces gens pour leur demander ce qu'ils voulaient. Les nouveaux venus entourèrent aussitôt M. Semple et sa troupe, tuèrent un homme de sa stii.te, blessèrent le gouverneur qui cria à son monde de se soustraire aïïx assaillants. Ils se groupèrent plutôt autour de lotir chef et on les abattit presque tous à coups de fusils, de matraques et de casse-têtes, le témoin et son compagnon se tirèrent à grand' peine de ce guet-apens.
M. Pitchard dans son rapport ajoute :
« En peu de minutes, tout notre monde fut tué ou blessé. Le capitaine Rogers qui était tombé, se releva et vint à l^aoi; je lui criai : Pour l'amour de Dieu, rendez-vous. Il
courut vers rennemi dans cette intention et je le suivis. Il éleva les mains, demanda grâce. Alors, un Métis, fils du colonel .William Mac Kay, lui perça la tête d'un coup de fusil, un autre lui ouVrit le ventre avec son couteau en prononçant d'horribles imprécations. Par bonheur pour moi, un nommé Lavigne joignit ses efforts aux miens et parvint quoique difficilement à me sauver du sort de mon ami.
» Les blessés furent achevés à coups de fusil, de couteau, de casse-tête et les barbares exercèrent sur leurs corps les cruautés les plus horribles. M. Semple, cet homme si aimable et si doux, couché sur le côté (il avait la cuisse brisée) et la tête appuyée sur une de ses mains, s'adressa au commandant en chef des ennemis, et lui demanda s'il n'était pas M. Grant. Celui-ci ayant répondu : oui, le gouverneur ajouta : Je ne suis pas blessé mortellement; si vous pouvez me faire transporter au fort, je crois que j'en réchapperais. Grant promit de le faire et le confia immédiatement aux soins d'un Canadien qui rapporte ensuite q;a'un sauvage lui avait tiré un coup de fusil en pleine poitrine...
» Nous étions 28; sur ce nombre, 21 furent tués, 1 blessé.
» Les chefs de l'ennemi étaient Grant, Fraser, Ant. Houle et Bourassa, tous Métis ».
Remarquons que ces 70 cavaliers assaillants étaient tous Métis, sauf 6 Sauvages et employés de la Nord-Ouest. Cependant un camp de Sauvages cris était au pied du fort^ mais plus humains que les civilisés, ils ne prirent point part à l'action infâme, ils déplorèrent hautement ce massacre, et le lendemain, ce sont eux qui relevèrent les cadavres pour les enterrer au fond d'une coulée desséchée sur laquelle s'élève aujourd'hui rHôtel-de-Ville de Winnipeg.
Vers le soir, les prisonniers furent conduits au camp de Grant à l'endroit dit La Grenouillère.
IR Pitchard, dans sa relation poursuit ainsi : 1 « Lorsque je fus arrivé à La Grenouillère, Me Grant me ■it que le fort serait attaqué la nuit même et que, si nos
gens tiraient un seul coup, ils seraient toTis massacrés. Vous voyez, me dit-il, nous n'avons pas fait de q;uartier; eh bien! maintenant, si Ton fait la moindre résistance, on n'épaxgnera personne, ni hommes, ni femmes, ni enfants. Fraser ajouta : Robertson a dit que nous étions des noirs; il verra que la couleur de nos jœurs ne • dément pas la couleur de nos corps- Persuadés que la perte de ces malheureux était inévitable, je demandais à Grant s'il n'y avait aucun moyen de sauver ces femmes et ces enfants; je le suppliai d'en avoir pitié au nom de son père qui était leur compatriote. Il me répondit alors que si nous voulions lui livrer tous les effets des magasins du fort, il nous laisserait aller en paix et nous donnerait une escorte pour nous conduire au delà des lignes de la Compagnie du T^ord-Ouest, dans le lac Winnipeg, ajoutant que notre escorte serait pour nous protéger contre deux autres corps de Métis que l*on attendait d'un moment à l'autre... ^
Les pourparlers engagés aboutirent à ce que voulairt Grant : le fort, ses armes et ses munitions furent livrés, et les colons pêle-mêle jetés en des bateaux, mais envoyés sans escorte vers le lac Winnipeg. L'établissement écossais était de nouveau ruiné et Alex. Macdonell, revenant au Portage, annonça ainsi l'heureuse nouvelle : « S... nom de Dieu, vingtdeux Anglais tuésl »
La. première réplique fut, nous l'avons vti, la prise du fort William et la capture de ces bandits.
Mais, auparavant, ayant appris la mise en route des soldats de lord Selkirk, et finalement le départ de celui-ci, les gens de la Nord-Ouest prirent leurs dispositions pour faire à cette troupe importune le même sort qu'aux colons, pour assassiner le lord lui-même.
Ayant entrepris le massacre en masse d'une colonie entière, les gens de la Nord-Ouest ne reculèrent pas 'devant des assasèinats isolés dont il fut ensuite témoigné en justice (exem-
pie : meurtre de Rereny) lâchement, tué à l'écart et abandonné sans sépulture).
Les Bourgeois du Nord capturés au fort .William par lord Selkirk, arrivés à Montréal demandèrent et obtinrent d'être admis à caution et, chose prodigieuse, oii vit alors le prisonnier libéré sous caution, Mac Gilliwray, envoyer au fort Vfilliam des constables avec ordre d'arrêter lord Selkirk et de le ramener prisonnier à Montréal I
Lord Selkirk ne se laissa pas intimideij; il intima à ces policiers l'ordre de rebrousser chemin; de son côté, il marcha sur le fort Douglass, dont il s'empara après avoir détruit, chemin faisant, par voie de représailles, divers établissements de la Nord-Ouest : les rôles étaient décidément intervertis.
Lord Selkirk eut soin de rappeler les colons sur leurs fermes en s'engageant de réparer en paitie du moins les dommages subis. Dès juin 1817, la colonie renaissait de ses cendres.
Dès lors, les plus cordiales relations s'établirent entre colons, métis et sauvages. Lord Selkirk distribua des terres entre ses soldats pour les mieux fixer dans le pays; mais leconnaissant que l'avenir dépendait de l'état moral aussi i)ien que de la prospérité matérielle de la colonie, il songea à assurer à tout ce monde, moralement abandonné, les icours de la religion.
Il engagea donc les colons à demander des missionnaires Il Mgr Plessis, évêque de Québec, les assurant d'user de toute son influence pour faire aboutir leur req;uête; il le fit élot[uemment.
Or, à Québec, on se rendait si peu compte des besoins spirituels de ces enfants des bois et des prairies qu'un supérieur de communauté se laissa aller jusqu'à dire devant M. Provencher, partant pour cette mission : « A quoi bon envoyer si loin des missionnaires, est-ce que tout le monde ne peut pas baptiser! » — « Sans doute, riposta M. Pro-
vencher, mais il y a dans l'Eglise d'autres sacrements que tout le monde n'administre pas. »
Et, chose digne de remarque, ce sont lord Selkirk et sa femme, et les membres les plus influents de la Compagnie de la Baie d'Hudson, tous protestants, qui firent les plus instantes démarches pour l'envoi, et firent le plus de sacrifices pour l'établissement des missionnaires catholiques sur la Rivière-Rouge.
Par contre, il faut bien l'avouer, la Compagnie du Nord- Ouest vit de très mauvais œil, les démarches de lord Selkirk à 1 evêché, et refusa de les appuyer, se rendant compte qu'avec les missionnaires s'introduirait la civilisation chré- ♦tienne dans la Prairie, qu'avec leur présence diminueraient les profits de l'exploitation du sauvage, maintenue jusq;ue-là, systématiquement, dans la barbarie.
Mgr Plessis envoya néanmoins, nous Tavons vu, les abbés Provencher et Dumoulin à la Rivière-Rouge. Lord Selkirk, pour les soustraire au mauvais vouloir de la Nord-Ouest les fit escorter jusqu'à destination.
Ceci se passait en 1818, année de la naissance de M. Laflèche, futur apôtre du Nord-Ouest; et, fait avéré, c'est que l'établissement des missionnaires, fut pour la Compagnie du Nord-Ouest, qui se montra rapace et inhumaine, un coup direct et heureusement mortel.
MGR LAFLÊCHE A LILE A LA CROSSE (1847)
Revenons aux missionnaires que nous avons laissés au fond de rOuest-Canadien.
Selon Mgr Taché, Vlle-à-la-C rosse n'est qu'une butte de sable, d'environ une lieue de circuit, située dans !un élargissement de la rivière aux Anglais vers le 55<'25 de latitude septentrionale et le 108'' de longitude occidentale (méridien de Greenwich). Elle n'avait jamais été peuplée et ne semblait guère susceptible de l'être; seulement, la tradition rapportait que les Cris, campés dans le voisinage, s'y réunissaient autrefois pour jouer à la crosse; d'où lai vient son nom.
La Compagnie du Nord-Ouest y avait un poste à l'endroit même où les missionnaires allaient bâtir leur église et leur résidence., La Compagnie de la Baie d'Hudson y vint faire concurrence à sa rivale; et là comme ailleurs, cette rivalité donné lieu à des excès déplorables qui se renouvelèrent jusqu'à la fusion des deux Compagnies.
On se redit encore au pays les exploits d'un nommé Campbell, qui, au service des Seigneurs du Nord, se croyait tout permis contre les engagés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qu'il attaquait à mains armées, dépouillait de leurs pelleteries qu'il envoyait comme effets de traite à ses maîtres : ceux-ci ne s'inquiétant pas autrement de leur provenance. Fidler et Robert Henry se mesurèrent ensuite en ces lieux, le premier au service des gens de la Baie d'Hudson, le second à celui de ceux de la Nord-Ouest et ce fut encore ce
dernier qui se distingua par son absence de scrupules et par sa violence. Duncan fut un digne successeur de Robert Heniy et perfectionna encore ses méthodes malhonnêtes. Il tenait les Sauvages dans un véritable état d'esclavage^ ne tolérant de leur part aucune infidélité commerciale : c'était ses clients exclusifs et il ne leur* était pas permis de faire commerce, si ce n'est qu'avec lui. Pour supprimer les concurrents d'en face tout lui semblait bon, les horions les plus variés, les sévices sur les personnes, les atteintes contre la propriété et finalement les agressions suivies d'effusion de sang et de menaces d'extermination totale. Il s'entourait de hretteurs, écumeurs de la Prairie, gens de sac et de corde, sur les capacités desquelles l'adversaire n'avait pas à se faire illusion. Aussi, la Compagnie de la Baie d'Hudson vida la place et son comptoir fut incendie.
Le fort qui subsistait encore et que trouvèrent les missionnaires, était bâti, à l'extrémité méridionale de l'Ile. C'était un comptoir principal, comprenant quelques maisons et des hangars entourés d'une palissade. Il était le centre d'un vaste district du même nom, dit Mgr Taché, qui embrasse une superficie presque égale à celle de la France entière. », où errent des sauvages Montagnais et Cris, dont le nombre « ne s'élève certainement pas à deux mille âmes ». Trois autres forts moins importants étaient établis dans le district, au lac Vert, au lac La Ronge ©t au lac Caribou.
« Les environs de l'Ile-à-la-Crosse, écrivit encore Mgr Taché à sa mère (lettre du 4 avril 1848), présentent, de distance en distance, des buttes de sable; entre ces buttes et derrière elles, sont des marais sans nombre; quelques-uns, plus profonds que les autres, portent le nom de lacs. La nature, dans ce coin du monde, semble n'avoir pas terminé son œuvre; Tordre donné au troisième jour de la création, n'a pas encore trouvé ici son parfait accomplissement; Peau n'est pas encOTe séparée d'avec la terre. Aux bords des grands
lacs, il y a une lisière de terre cultivable par endroits. Le fond ie cette terre est de sable et de cailloux, mélange peu fertile de sa nature; cependant l'eau qui, je crois, ne s'est retirée que depuis quelques années, a déposé certaines substances, qui produisent beaucoup plus qu'il n'est permis de le soupçonner par la nature du sol. Le blé, l'orge, les patates, y viennent très bien ». « Nos forêts sont très pauvres. Le pin, ce roi des forêts, ne secoue point ici son épaisse chevelure. Le chêne, cet autre géant de la forêt, méprise une terre que dédaigne son glorieux rival. L'érable, le bon érable, n'offre pas à nos sauvages une douceur qui leur serait si agréable. L'épinette blanche est assez commune; surprise de se trouver au premier rang, elle croît ici plus gracieuse et plus élancée qu'ailleurs. C'est le seul bois de construction que nous ayons. Les seules autres espèces sont : l'épinette rouge, le sapin, le cyprès, le peuplier, le tremble et le bouleau. La Providence a placé ce dernier partout où il y a des sauvages; son écorce leur est nécessaire pour la construction de leurs légères embarcations. »
Nous donnons ces détails, explique Dom Benoist dans sa Vie de Mgr Taché, parce que, dans ces contrées du nord placées si loin des pays civilisés, les missionnaires construisent souvent eux-mêmes leur habitation et demandent à la terre, par leur propre travail, une notable partie de leur subsistance.
M. Laf lèche et le P. Taché, arrivèrent donc au fort de rile-à-la-Crosse, le 10 septembre 1846 à une saison trop avancée pour leur permettre de se bâtir une demeure. Ils logèrent au fort, le Gouverneur M. Simpson, ayant donné des ordres à cet effet. M. MacKensie, qui leur avait témoigné les plus grands égards durant le voyage, ne cessa dès lors de combler ses hôtes de prévenances.
Les sauvages du Nord-Ouest ayant coutume de se rendre autour des forts au mois de septembre, avant de partir pour
les grandes chasses de l'hiver à seule fin de se réapprovisionner, les deux missionnaires trouvèrent ainsi, dès leur arrivée, un grand nombre de ces sauvages réunis et ils se mirent aussitôt en rapport avec eux.
« Nous les trouvâmes aussi bien disposés qu'il était possible, écrivit M. Lailèche dans Etat des missions du diocèse de Saint-Boni face, et passablement instruits déjà par M. Thibault ». « Comment redire ce qui se passa dans l'àme des missionnaires, disait de son côté le P. Taché, dans Vingt années de missions, en touchant la main à des centaines de pauvres sauvages avides d'entendre parler de Dieu et remerciant à grands cris ceux qui venaient continuer l'œuvre commencée par M. Thibault ». « Malheureusement, nous n'avions point d'interprète et toutes nos instructions se bornaient à apprendre les prières en français ».
L'affluence des sauvages dura un mois. Les missionnaires ne savaient pas leur langue, ni les sauvages celle des missionnaires; mais ceux-ci gagnèrent le cœur des sauvages par leur charité et les sauvages celui des missionnaires par leur confiance.
Le P. Taché fit ensuite un petit voyage, dans le but de trouver un emplacement plus favorable à l'établissement de la mission. On dit aux missionnaires « qu'à une journée de marche », il y avait des terres plus fertiles. Le P. Taché s'y rendit en explorateur. « Comme ce n'était qu'un très petit voyage, disait-il, je ne voulus point m'embarrasser d'un gros bagage, je ne pris que mon couteau de poche. Je fus reçu par une espèce de chef. Les sauvages, informés que je devais me rendre là, se réunissent pour me voir et faire baptiser quelques enfants. Mon hôte avait fait chasse, quelques jours auparavant, et m'avait réservé les trois parties les meilleures d'un orignal. Je fis festin dans sa loge; mais je me trouvai embarrassé de n'avoir point de fourchette; je voulus y suppléer par un bois pointu; la femme de mon
hôte crut alors devoir m'offrir une alêne; je l'acceptai et pendant que je m'en servais, il me vint cette pensée : Si majïian me voyait! Je fus sur le point de m éclater de rire et j'eus toutes les peines du monde à garder un sérieux conforme à la gravité du personnage qui m'était assigné. Je passai là une journée, je fis quelques baptêmes, donnai tme petite instruction à mes sauvages et, après avoir reçu force remerciements, je me remis en route. Cette place offre sans doute des avantages, continue le narrateur, mais comme elle n'est pas commodément située pour les sauvages, nous préférons nous fixer auprès du fort ».
La principale occupation des missionnaires durant tout l'hiver, fut encore l'étude des deux langues sauvages parlées dans ces régions, le montagnais et le cris. Ils avaient pour professeur « un aveugle », métis cris, qui possédait très bien la langue montagnaise, fait rare parmi les cris, mais qui ne savait pas « un mot de français », ce qui rendait bien pénible l'étude de deux langues inconnues. « Jamais si pauvre professeur n'eut des élèves mieux doués ».
A rile-à-la-Crosse, comme dans les pays civilisés, « le jour de l'an » fut l'occasion de cérémonies et de réjouissances. En ce jour, écrit le P. Taché à sa mère, les employés du fort viennent tous, en grande cérémonie, donner une poignée de main au Bourgeois, prendre un eoup et même trois, recevoir un bout de tabac, puis ils se retirent à la complète satisfaction des deux parties. Cette année, au lieu d'une poignée de mains, ils en avaient trois à donner, deux en notre faveur. Belle, je vous assure, fut la fête. Quelques sauvages, réunis au fort pour la circonstance, viennent prendre leurs ébats à la suite des gens du fort. Si vos élégants, conclut-il, ont épuisé toutes les modes de faire des visites, ils n'ont qu'à venir ici prendre une leçon et à coup sûr je leur promets du nouveau ».
L'Ile-à-la-Crosse recevait alors et envoyait ses correspon-
dances deux fois seuletnent par année, par l'exprès d'hiver et par l'exprès d'été.
Les missionnaires passant l'hiver au fort, M. MacKenzie éprouvait une véritable jouissance à la conversation et au commerce d'hommes si distingués. Il aimait à les retenir longtemps après les repas; le P. Taché et M. Laflèche, en hôtes reconnaissants, se prêtaient voIon'Jers à ses désirs. Mais le bourgeois ne se contentait pas de ces entretiens du midi et du soir. Il montait souvent dans leurs chambres, pour occuper auprès d'eux ses loisirs; les deux missionnaires ne refusaient pas ordinairement de payer la courtoisie de leur hôte par leur propre courtoisie. Quelçtuefois, cependant, les visites se multipliaient au point de prendre aux prêtres un temps pré ieux. Ceux-ci recouraient alors à Une industrie fort innocente pour le congédier sans lui imposer la peine d'un refus. Quand le bruit des béquilles leur annonçait l'ascension du bon vieillard, les deux amis se mettaient à genoux. Le visiteur arrivait à la porte demeurée ouverte, les voyait en prière : quoiqu'il ne priât pas beaucoup lui-même, il avait le plus grand respect pour cet acte de religion, et il rebroussait chemin en assourdissant sa marche le plus possible, ne manquant pas de dire au premier qu'il rencontrait : « Ces prêtres sont toujours à prier; les sauvages ont bien raison de les nommer les Hommes de la prière. »
M. MacKenzie n'était pas très instruit; il avait cependant assez d'intelligence pour apprécier les connaissances variées de ses deux hôtes. Il les questionnait sur beaticou^p de choses, était surpris et reconnaissant des réponses.
Un jour, M. Laflèche se servit d'un graphomètre pour mesurer la hauteur d'un arbre. Le bourgeois ne put comprendre qu'on mesurât un objet sans s'en approcher. Quand les deux missionnaires se furent retirés, il appela un de ses commis, lui donna une corde et le faisant monter au-dessus de l'arbre, en mesura avec lui par ce moyen la hauteur : la
mestire se rencontra avec celle de M. Laflèche, à un pouce près. « Ces prêtres catholiques savent tout », dit-il tranquillement.
Au printemps, les missionnaires décidèrent que l'un d'eux démoulerait à rile-à-la-Crosse et que l'autre irait faire des courses évangéliques auprès des sauvages des régions voisines, pour étendre les progrès de l'Evangile.
M. Laflèche, dont le corps était plus délicat, demeura à rile-à-la-Crosse ; le P. Taché eut le partage des courses apostoliques.
Pendant que celui-ci allait jeter les fondements des missions de Saint-Pierre et de la Nativité au lac Caribou et au lac Athabaska, M- Laflèche^ à rile-à4a-Crosse ou à Saint- Jean-Baptiste, partageait son temps entre le soin des néophytes de cette région, l'étude des langues sauvages, la construction de la première maison de Dieu et de ses serviteurs et le défrichement d'un jardin.
Il continuait de voir tous les jours les sauvages qui résidaient auprès du lac ou qui venaient au fort, et de leur expliquer, dans de courtes catéchèses, l'ensemble des vérités du salut, si lumineux par lui-même, quand il est présenté dans sa simplicité à des intelligences naïves. Les Montagnais avaient tous embrassé l'Evangile; les Cris, qui s'étaient montrés d'abord plus défiants, « étaient maintenant plus dociles à l'inspiration de la grâce ».
Sur ces entrefaites, continue Dom Benoist, M. MacKenzie avait fail élever, pour les deux missionnaires, une pelite maison de 36 pieds de longueur sur 24 de largeur, construite en logs, c'est-à-dire en pièces de bois superposées, à la mode du pays. Quand le gros de la construction fut terminé, il en fit don aux prêtres, leur disant gracieusement : « Je ne fais pas entrer le coût de cette bâtisse dans les livres de compte
Ide la Compagnie; car elle si piètre, que je craindrais d'enourir des reproches. »
La maison valait les autres constructions du pays; elle
vaudra celles que les Oblats élèveront dans toutes leurs nouvelles missions; mais telle qu'elle était, ello se recommandait surtout par sa pauvreté. Elle renfermait un appartement unique, ayant le toit pour plafond, ne présentant aucûiie division intérieure.
M. Laflèche, que la nécessité rendit pour la circonstance menuisier et charpentier, fit, au fond de Tappartement unijgue, une espèce d'alcôve, où il plaça « la grande consolation du missionnaire ». A droite et à gauche de l'alcôvCj il fit deux petites chambrettes, où il y avait à peu près juste la place de mettre une petite couchette : c'étaient les cellules des deux prêtres. Le reste de la maison était destiné à servir de cuisine, de réfectoire, de parloir. Aux heures de la prière, l'alcôve «'ouvrait et toute la maison devenait une église.
Ce type sera reproduit dans toutes les missions que fonderont les Oblats, et servira de demeure à Dieu et à ses ministres pendant les premières années et souvent durant de longues périodes : c'est ce qui s'appelle, dans la langue des missionnaires du Nord-Ouest, la maison-omnibus-
Cette maison s'élevait à un mille du Fort, sur l'ancien emplacement du premier établissement de la Compagnie du Nord-Ouest, en un lieu célèbre par des désordres qui s'y étaient commis naguère.
Le P. Taché, à son retour d'Athabaska, trouva M. Laflèche « installé dans la maison qui, tout l'été, lui avait coûté tant de sueurs et qui, depuis un an, était l'objet .de tant de désirs ». C'était le 15 octobre); quatre jours après, la gelée prenait les rivières et les lacs. La maison était encore tout ouverte au froid : car les interstices des pièces de bois n'étaient point encore fermés, ou, dans le style du pays, la maison n'était pas « bousillée ». Les deux missionnaires se mirent à l'œuvre.
« Pendant plus de quinze jours, M. Laflèche et moi, raconte le P. Taché, nous avons pétri de la, terre avec du foin; ce
mélange porte le nom de torche; appliqué entre les pièces de la maison, il remplace, mais assez désavantageusement, le mortier de chaux. Au lieu de ces riches peintures dont on enduisait votre palais de Lôngueuil, nous avons, à l'approche des froids, trempé modestement un torchon » de foin « dans un mélange de terre et de cendre et puis frotté de notre mieux tout l'intérieur de notre chaumière, tant pour la décorer que pour fermer les ouvertures qui semblaient promettre un passage trop facile au froid. Mais voilà que l'air extérieur, mécontent de ce que nous lui refusons l'hospitaHté, entreprend de se venger d'une manière bien cruelle : il se niche dans la cheminée et nous renvoie au nez toute la fumée. Après 15 jours de souffrances, nous étions à la veille d'être métamorphosés en jambons, ce qui nous décida à construire une autre cheminée ».
Cependant, si les missionnaires n'avaient pas tout le confortable désirable, « ils étaient chez eux, pauvres et dénués de tout » il est vrai, « mais heureux de leur sort et persuadés que leur œuvre allait se consolider et prendre une extension nouvelle ».
« Le bonheur et la satisfaction qui souvent n'habitent point les palais des grands, écrivait le P. Taché à sa mère, le 18 janvier 1848, régnent dans notre cabane et nous dédommagent amplement des richesses qui ne s'y trouvent pas ».
« Comme pénible compensation à ces jouissances, la santé de M. Laf lèche, ajoute-t-il, dans Yingt années de missions, se trouva très compromise. Un travail excessif avait développé le germe d'un mal opiniâtre qui, pendant plusieurs années, mit au grand jour une vertu rendue plus sensible pa.r la constance et la générosité avec lesquelles elle subit cette nouvelle épreuve ». Le jeune prêtre « souffrait depuis plusieurs années d'un rhumatisme dans une jambe et un bras ». Ce rhumatisme, par l'effet des fatigues de l'été, ou peut-être sous l'influence des marécages du pays, « se chan-
gea en bosses, puis en plaies « aussi incommodes que pénibles ».
Le P. Taché lut bien surpris de le retrouver boitant.
M- Lallèche attribuait plaisamment sa maladie à la paresse qui. l'avait retenu tout l'été sédentaire à l'Ile-à-la-Crosse. « Pour me punir de ma paresse, écrivait-il huit ans plus tard, le bon Dieu m'envoya un rhumatisme qlii me tourmenta longtemps, et pour m'empêcher d'oublier la leçon, il a eu soin, en le retirant, de me laisser boiteux ».
Dès le second hiver les missionnaires avaient leur maison, quelques minots de patates et une vache efflanquée. Le lac voisin était poissonneux, ce qui diminuait d'autant les soucis du lendemain.
M. Laflèche restait cependant affligé de rhumatismes et de plaies à la fin de l'été; il se trouva plus mal encore l'hiver et fut obligé de demeurer auprès du foyer pendant toute la saison froide. De plus, l'exprès d'hiver lui apporta la triste nouvelle de la mort de sa mère. « Ce cher confrère, écrivait le P. Taché à un confrère, le 16 avril, a été bien visité cette année par l'épreuve : à la triste nouvelle de la mort de sa mère est venue se joindre une infirmité [qui l'a forcé de garder la maison tout l'hiver. Des plaies se sont formées dans une jambe et un bras, ce qui l'incommode beaucoup et privera peut-être bientôt les missions des secours qu'elles peuvent recevoir de ce zélé et vertueux: prêtre. »
Le missionnaire oblat aimait tendrejnent ce compagnon que Dieu lui avait donné et qui « possédait tous les titres capables de concilier l'estime et le respect ». Il ressentit vivement la douleur qu'il éprouvait en apprenant la mort de sa mère et s'appliqua à le consoler par les attentions délicates d'une sincère affection. « Dans les circonstances où nous nous trouvons, écrit le P. Taché à sa mère (20 janvier 1848), c'est bien sans doute ce qu'un fils peut appren-
dre de plus cruel ». « 0 mon Dieu, ajoute-t-il, conservez-moi ma mère ».
Le P. Taché s'appliqua encore davantage à soigner le corps de son compagnon. Comme la sœur de charité la plus dévouée, il se mit à panser ses plaies le matin et le soir, avec un savoir-faire et des délicatesses que le cœur plus encore que l'esprit lui suggérait et qu'il agrémentait d'une multitude de traits d'esprit. Mgr Laflèche n'oublia jamais les soins empressés de son infirmier de l'Ile-à-la-Crosse et il en parla jusqu'à sa mort avec admiration- De son côté le r. Taché arriva toujours auprès de son ami, aux heures douloureuses de la vie, pour revendiquer comme un droit, l'office de donner à son cœur broyé par les épreuves, le vin et l'huile qu'il avait autrefois répandus sur ses plaies corporelles.
Il chantait la messe tous les dimanches, afin d'épargner à son compagnon la fatigue da jeûne; M- Laflèche occupait le lutrin. Voici à cette occasion une anecdote que celui-ci aimait à raconter plus tard, « Pendant que la messe se chantait, la cuisine se f-aisait dans le même appartement; c'està-dire qu'une chaudière contenant le poisson était suspendue dans la cheminée, car il n'y avait pas alors de poêle. Après la post-communion, le célébrant se tourne pour dire : Dowinus vobisGum, et voit son chantre en surplis tenant dans sa main, à l'aide d'un torchon quelconque, la chaudière et en agitant le contenu pour l'empêcher de brûler, tout en icpondant à l'officiant. Les assistants ne voyaient rien de lisible ni de surprenant dans la manœuvre. M. Laflèche cumulait, presque sans s'en douter, les fonctions assez disnates de chantre et de cuisinier : le P. Taché, lui, eut l^eine à garder son sérieux ».
Durant tout cet hiver encore, M. Laflèche et le P. Taché mployèrent leurs moments de loisir à étudier les deux langues sauvages de ces régions du Nord-Ouest. M. Thibault
ait réuni les premiers éléments d'un dictionnaire et d'une
grammaire crise; mais on ne possédait encore aucun manuscrit sur la langue montagnaise. Les deux prêtres commencèrent à rédiger une grammaire et un vocabulaire montagnais.
Avant la fonte des neigeS; dès le 8 mars, l'Oblat de Marie Immaculée se mit en route pour le lac Caribou, afin de visiter et de fortifier ses premiers néophytes et de travailler à augmenter leur nombre. « La maladie de M. Laflèche et une plus grande aptitude pour tout ce qu'exigeait le soin d'une mission établie, lui commandant une espèce d'inamovibilité, les délices de la promenade revenaient de droit à son compagnon »..
A son retour à rile-à-la-Crosse, le P. Taché « eut la consolation de trouver M. Laflèche un peu mieux q^i'il ne l'avait quitté ». Cependant, pendant l'absence de son compagnon, « il avait dû pour visiter ses malades, faire un voyage de plus de 50 lieues, par un froid très vif, couchant dehors, comme toujours, quand on voyage » en ce pays, « et ne pouvant, durant tout ce temps, panser les plaies qui torturaient sa jambe et son bras malades ». La belle saison avait amené une amélioration; mais néanmoins on craignait de plus en plus que l'infirmité ne forçât le missionnaire à quitter un genre de vie qui paraissait au-dessus de ses forces.
» Les vives inquiétudes que donnait la santé de M. Laflèche, la presque certitude de la nécessité de son départ prochain, furent compensées par la joie que répandit à l'Ile-à-la-Crosse, l'arrivée d'un autre Père. Le R. P. Henri Faraud, parti de Saint-Bonifa^e au mois de juin, arrivait au mois de juillet, plein de jeunesse^ de force et de bon vouloir ».
Cependant, par le courrier d'hiver (1848-1849), Mgr Provencher rappelait M. Laflèche à la Rivière-Rouge. Les infirmités du digne prêtre lui faisaient désirer à lui-même un voyage à Saint-Boniface pour essayer du changement d'air et recevoir des soins particuliers; le P. Taché croyait de
son côté que son ami devait quitter pour tin temps les missions du Nord-Ouest, afin de n'être pas perdu pour toujours à la grande œuvre qu'il avait si bien dirigée.
« C'est au commencement de juin 1849, que la mission et les missionnaires durent subir cette épreuve. M. Laflèche partit, emportant avec lui les regrets de tous ceux qui Tavaient connu. Estimé, respecté, chéri de tous, il put voir, aux larmes abondantes versées à son départ, qu'il n'avait pas travaillé pour des ingrats. Ses comt)agnons, plus que tous les autres, avaient été à même d'apprécier ses aimables qualités ». Le P. Taché et le P. Faraud ne vécurent plus, à leur grand regret, avec M. Laflèche; mais, revêtus un jour, comme lui-même, de la dignité épiscopale, ils continuèrent de l'aimer tendrement et d'être aimés par lui avec la même fidélité, et ils comptèrent toute leur vie, parmi leurs ^plus beaWx jours, ceux qti'ils avaient passés à Tlle-à-la-Crosse dans sa douce société.
Cependant le P. Taché passa encore quelques jours dans la compagnie de son saint ami. Il avait promis, l'année précédente, aux sauvages du lac Caribou de les visiter cette année à l'extrémité septentrionale du lac. Il prit passage sur les barges de la Compagnie qui emmenaient M. Laflèche. Les deux amis voyagèrent ainsi ensemble jusqu'à la Rivièreau-Rapide, où ils arrivèrent le 14 juin...
Mgr Provencher, explique Dom Benoist, rappelait M. Laflèche à Saint-Boniface dans le dessein de le faire nommer son coadjuteur avec future succession.
Le Saint-Siège avait érigé le vicariat apostolique de la Rivière-Rouge en diocèse, sous le titre assez vague de Nord- Ouest le 4 juin 1847. Les bulles de cette érection arrivèrent à Saint-Boniface un an après, c'est-à-dire, le 4 juin 1848.
Mgr Provencher se voyait alors vieilli et infirme. Dans les Pays d'en haut, si étendus et si peu peuplés, où deux voisins 5ont souvent à 50, 100, 200 milles de distance, où les voya-
ges se font à pied; à cheval, en caaot, en carriole à chiens, l'évêque ne peut évidemment visiter les âmes qui lui sont confiées s'il n'est vigoureux et alerte.
C'est pourquoi le vénérable prélat désirait depuis plusieurs années se faire donner un coadjuteur plein de jeunesse et de force. « Je pense, écrivait-il, en 1848, à Mgr Bourget, évoque de Montréal, je. pense à me pourvoir d'un coadjuteur jeune qui pourrait courir au loin, pendant que j'expédierais la besogne ici ».
Il estimait singulièrement les deux missionnaires de l'Ileà-la-Crosse, qui évangélisaient avec tant d'ardeur et de succès les pauvres sauvages de la rivière Churchill et de la rivière Athabaska. Son choix se fixa d'abord, sur le plus, ancien des deux, M. Laf lèche. « Celui que je voudrais avoir pour coadjuteur, écrivait-il à Mgr Boui'get, est M. Laflèche, que j'ai emmené dans cette intention ». « M. Laflèche est celui que je demanderai, dit-il à Mgr Turgeon; sans contredit, il l'emporte de beaucoup sur tous les a.utres. Des étrangers ne doivent pas être nais sur les rangs de longtemps. Le P. Aubert est pour lui du plus grand cœur. Je sais qu'il n'acceptera pas volontiers; il fera comme bien d'autres, il pliera beaucoup pour accepter le fardeau, plus réel ici qu'en t)ien d'autres places. Il passera 30 ans aVant que la destinée qu'on lui prépare s'accomplisse. Il est bien instruit dans les sciences de collège, il est studieux, il est un peu initié dans trois langues sauvages, parle passablement l'anglais, est doué d'un riche caractère. Ce qu'il y a de beau en lui, c'est qu'il ne sait pas ce qu'il est; du moins rien ne l'annonce dans sa conduite ».
Mais, au moment où il va prendre les dernières mesures pour le faire nommer, il apprend qu'il est infirme. Cette nouvelle l'afflige beaucoup. Doit-il poursuivre son dessein ? Ou faut-il différer ? « Il est grandement à désirer qu'un coadjuteur soit sacré avant la fin de l'année, écrit-il le 18 juillet 1§48 à Mgr Turgeon ; mais qui sait mieux qnie Dieu ce qui
peut procurer sa gloire? S'il veut M. Laflèch'e, il le guérira et ie le demanderai; sinon, je le prie d'en faire connaître un autre ». Cependant, il incline à poursuivre Un projet mûrement délibéré, tant que Dieu n'a pas manifesté une volonté contraire. « J'aurais bien dessein de le demander, ditil dans la lettre que nous venons de citer, sans avoir obtenu son consentement. Je sais qu'il ne voudra pas. Il sait que je pense à lui; il me prie instamment do n'y pas penser, vu sa mauvaise santé. Si elle -se rétablit, j'ai envie de demander des bulles pour lui. Qu'en dites-voUs? Il ne sera pas le premier auquel on jouera ce tour ».
Quelques jours après avoir tracé ces lignes, il reçoit des nouvelles de l'Ile-à-la-Crosse, apprend que « M: Laflèché est mieux et que des médecins qui ont passé par là ont déclaré que son mal n'est pas dangereux ». Il avait déjà auparavant prévenu le cardinal Franconi, Préfet de la Propagande, qu'il demanderait M. Laflèché pour coadjuteur « aussitôt qu'il aurait des nouvelles de son rétablissement ». Il écrit une seconde fois au cardinal Préfet^ cette fois pour le demander expressément. « J'ai écrit par Londres, dit-il à Mgr Turgeon au mois d'août suivant C1848\; ma lettre peut être rendue en ce moment. J'ai demandé une réponse rendue à Montréal au commencement d'avril pour ne pas être retardé d'un an. Cette mesure devient de plus en plus pressante. Favorisez cette mesure. Tâchez que je ne meure pas sans coadjuteur; il en résulterait de grands inconvénients. Je vais donner ordre à M. Laflèché de venir l'été prochain; je vais le faire grand vicaire, administrateur de mon diocèse en cas de mort, sans lui en parler. Le P. Aubert, par une lettre cachetée, a déjà cette charge; je ne révoquerai pas ses pouvoirs : deux sont plus sûrs qu'un ».
En effet, il donne à M. Laflèché. l'ordre de revenir à la Rivière-Rouge. Le missionnaire de l'Ile-à-la-Crosse arrive à Saint-Boniface dans l'été de 1849. « M. Laflèché est arrivé bien portant, écrit Mgr Provencher le 28 août, mais cepen-
dant boitant du pied gauche : il ne peut pas appuyer (du talon à terre; il n'a pas de plaie, il ne souffre pas non p^lus; il s'appuie sur le bout du pied et se sert d'une petite canne pour se moins fatiguer, quoiqu'il puisse s'en passer. Il redoute le froid. Il va hiverner à la Prairie du Cheval Blanc avec le P. Maisonneuve, qai étudiera le cris et l'exemptera autant que possible d'aller au froid; il fera le catéchisme en cris aux enfants et aux autres qui voudront l'écouter. Je n'ai point parlé à M. Laf lèche des avances que j'ai faites à Rome; il profiterait de son état pour tout jeter bien loin ». Il ajoute tristement : « Il était véritablement mieux l'année dernière quand on m'écrivait la lettre d'après laquelle je me suis déterminé à écrire à Rome. Que va-t-il arriver? Sans doute les bulles vont être adressées à l'Archevêque (de Québec)? Celui pour qui elles seront adressées sera-t-il capable de les accepter? Que faire s'il ne peut pas les accepter? Faudra-t-il le consacrer boiteux? Dieu a-t-il d'autres vues? »
Il est bien difficile de consacrer un boiteux, quand on veut précisément un évêque qui puisse voyager. C'est ce que M. Laf lèche objecta à Mgr Provencher.
« Vous voulez un coadjuteur vigoureux et je suis infirme; vous avez besoin d'un coadjuteur (Jui puisse parcourir à votre place ces immenses régions et je suis plus incapable de voyager que vous. Durant les trois années que je viens de passer à rile-à-la-Crosse, il m'a fallu garder la maison et laisser les courses à mon compagnon, le P. Taché ».
L'objection est en effet sérieuse. « J'avais ce qu'il me fallait dans mon humble opinion, écrit le vieil évêque à Mgr Bourget; Dieu qui ne juge pas comme les hommes, l'a rendu infirme, je ne sais plus maintenant où porter mes vues ».
Le saint prélat ajoutait avec autant de charité que d'humilité : « Je mérite bien d'avoir des chagrins sur mes vieux jours; mais je demande que Dieu ne punisse pas les autres pour moi. Qu'il leur donne un pasteUr selon son cœur. »
Oui, Dieu avait son élu; il dira à Tévêqtie de Saint-Bo niface, comme autrefois le prophète Samuel au père de David : « Sont-ce là tous vos fils? Ne vous en reste-t-il pas d'autres? En effet, il en restait un autre occupé sùx fond d'un désert, à garder les brebis : mais il était si jeune (ju'on n'osait le faire venir ».
Mgr Provencher avait déjà jugé le P. Taché capable de porter la mitre, mais dans l'avenir : « Voici, écrivait-il à Mgr Turgeon, comme je visais à arranger les choses : prendre M. Laflèche pour mon coadjuteur; son règne pourrait être long. Après ma mort, il prendrait le P. Taché pour le sien. Par là les Oblats deviendraient charg«>s du diocèse. Ces deux évêq:ues peuvent mener loin. »
Mais, puisque M. Laflèche est infirme, ne pourrait-on appeler plus tôt le P. Taché à la charge épiscopale? Le vieil évêgue recule d'abord devant la jeunesse de l'Oblat : « J'ai bien, dit-il, le P. Taché qui est celui qui a le plus de talents; mais il ne fait que de naître ». Bientôt il est plus frappé du mérite que de la jeunesse. « C'est un homme de grands talents, écrit-il, connaissant la pays, les missions et les langues ». Puis il est Oblat; c'est sur les Oblats que le grand missionnaire compte pour l'évangélisation du Nord-Ouest : n'est-il pas convenable que le chef soit pris d'entro ceux qui sont à la peine? Si l'évêque est Oblat, la congrégation tout entière ne sera-t-elle pas plus étroitement liée à la grande Œuvie? Il y a une objection, une seule, les 27 ans du jeune missionnaire; mais « c'est un défaut dont le Saint-Siège dispense, dont l'élu se corrigera, même trop rapidement ».
A l'automne, M. Laflèche n'était pas mieux. « Décidément, écrit Mgr Provencher à l'évêque de Montréal, il ne faut plus songer à M. Laflèche ». Son choix est arrêté sur le P. Taché : « Il connaît le pays, les missions, les langues, dit-il à Mgr Bourget; il est fort et robuste. Je le propose à l'évêque de Québec et à ses suffragants. J'en fais aussi la demande à &^ l'évêque de Marseille comme à son supérieur ».
« J'ai jeté les yeux sur un de vos enfants », écrit-il (à ce dernier, pour être mon coadjuteur et mon successeur : « c'est le R. P. Alexandre Tachié, que V. G. n'a jamais vu et qui est depuis 1846 à l'Ile-à-la-Crosse et à Athabaska. Il a fait d'excellentes études classiques; il a étudié la théologie chez les Sulpiciens de Montréal, et depuis qu'il est employé dans les missions, il a appris deux langues, avec la connaissance desquelles il peut évangéliser les nations sauvages presque jusqu'au pôle. Outre cela, il sait passablement l'anglais, langue nécessaire partout dans ce pays. Il a réussi, au delà de mes espérances, à faire connaître Dieu aux nations des Cris et des Montagnais. Il avait pour compagnon M. Louis Laflèche, qui a appris les mêmes langues que lui. J'avais demandé ce dernier pour coadjuteur, et tous ceux qui avaient droit de se mêler de cette importante affaire, c'est-à-dire les évêques du Canada, applaudissaient à mon choix. Déjà, des démarches avaient été faites; mais, à notre grand désappointement, nous sommes arrêtés par les infirmités de ce digne sujet, qui est loin d'en demander la guérison, tant il redoute le fardeau de l'épiscopat. Mon intention était de lui faire faire un règne qui devait être long, puisqu'il n'a que 31 ans; il aurait pu prendre le P. Taché pour coadjuteur, et par là charger la famille des Oblats de tous les détails des missions dans le pays. Dieu n'a pas jugé comme moi, et je pense qu'il veut le P. Taché au timon des affaires des missions, quelques années plus tôt que je n'avais pensé. Il connaît les missions mieux que personne; je le propose et je le demande à V. G. comme à son supérieur généTal ».
Les bulles qui nommaient M. Laflèche, avaient été envoyées à l'archevêque de Québec. A la demande de Mgr Frovencher, rarchevêque de Québec et les évêques du Canada sollicitèrent du Saint-Siège la substitution du nom du P. Taché à celui de M. Laflèche.
Le Souverain Pontife accepta la demande. Le 24 juin 1850,
il nommait Alexandre-Antonin Taché, évêque d'Arath in partihus infidelium, coadjuteur de Mgr Provencher avec future su,ccessioii.
Le P. Taché, appelé à son tour, arriva à Saint-Boniface le 4 juillet 1851.
Mgr Provencher trouvait dans le jeune élu toutes les qualités nécessaires à la mission qu'il voulait lui confier. « M. Laflèche, écrivait-il à cette époque, a l'estime de tous dans le pays, même de la bourgeoisie, qui s'aperçoit qu'il la domine ou surpasse en talent; c'est en même temps l'homme le plus simple et uni dans tout ce qu'il fait. Il boite sans souffrir, n'ayant plus de plaie. Cependant je pense que le P. Taché sera plus propre à l'épiscopat : il aura plus de détail, l'autre est un peu oublieux. Ils sont amis; je souhaite que M. Laflèche l'assiste comme grand vicaire et tout ira bien. J'ai cru faire un bon coup en le demandant; je désire que Dieu soit aussi content que moi. Je suis persuadé qu'il n'y avait guère moyen de faire mieux ».
Mgr Provencher mourut le 7 juin 1853, laissant à son successeur 4 prêtres séculiers, 7 Oblats prêtres, 2 frères convers, 2 couvents de Sœurs grises, 5 résidences de missionnaires, 6 églises ou chapelles, 1 collège classique, un hospice, fruits de constants efforts et des bénédictions célestes qu'il avait su mériter.
Mgr Taché n'eut rien de plus pressé que de renouveler les pouvoirs de M. Laflèche en le confirmant dans la charge de vicaire général, dignité que Mgr Provencher lui avait conférée à l'entière satisfaction de tous et pour le plus grand bien de la jeune église du Nord-Ouest canadien. Mgr Taché aurait bien voulu aussi confier à M. Laflèche l'administration temporelle du diocèse, mais celui-ci éprouvait Une grande répugnance pour ce genre d'exercices; force lui fut de recourir au dévouement du P. Bermond, pour la gestion de la caisse épiscopale et de tout le temporel dont il pouvait disposer en toute liberté à seule fin de procurer la
plus grande gloire de Dieu et de travailler à rhonneur de la religion.
Entre temps, n'ayant pu consentir à son élévation à l'épiscopat, M. Laf lèche avait trouvé le moyen de décrocher un bâton de maréchal, comme commandant en chef à l'ennemî. Cette mémorable aventure lui arriva le 13 et 14 juillet 1851, comme il se trouvait à la tête de 80 Métis et fut assailli par 6.000 Sioux, qui, le cernant de toutes parts, lui livrèrent des assauts furieux et répétés.
Voici d'ailleurs l'exposé de ce haut fait d'armes, d'après le héros lui-même et l'abbé Georges Dugas^, longtemps missionnaire comme lui dans le Nord-Ouest.
1. Les deux narrateurs ne sont pas d'accord sur le nombre des combattants. L'abbé Laflèche donnera, comme nous le verrons, 80 métis contre 6.000 Sioux; l'abbé G, Dugas réduira ce nombre à 60 métis et 2.000 Sioux, forces sensiblement équivalentes; M. Laflèche tenait compte de combattants ayant 12 à 13 ans; peut-iêtre que l'abbé Dugas les éliminait.