‹ Voix canadiennes: Vers l'abîmeChapitre 4 sur 83 · MGR L. F LAFLÈCIIE. — FÊTES JUBILAIRES · texte numérisé non relu

MGR L. F LAFLÈCIIE. — FÊTES JUBILAIRES

Nous ayons observé Elzéar Tascbereaa dans des situations, dans des attitudes assez variées pour pouvoir en déduire, sans erreur possible, qxie cet homme autoritaire, ombrageux, ambitieux et vindicatif, se trouvait être en même temps un libéral doctrinaire souvent emballé et généralement dénué de scrupules.

A ces titres divers, il fut un adversaire redoutable pour tous ceux qui, débordant la médiocrité ambiante et servile, osaient lever la tête, penser, opiner, faire autrement q'ue lui : car, le combattre était une témérité à laquelle, ^n Canada, on ne s'abandonnait guère. C'est que, en effet, l'astuce éveillée de cet homme, sa fourberie éprouvée, les ressources inépuisables dont il disposait en dehoi^ de tout contrôle et de toute contrariété capable de le modérer, pour faire prévaloir ses vues, ses projets, ses intérêts personnels et lets autres dont il avait pris la charge, rendaient tout conflit avec lui disproportionné et, partant, tout corps à corps insoutenable. !

Tel était, du moins, l'avis unanime du troupeau pusillanime qui bêlait inlassablement les mérites incomparables de ce grand homme illustrissime et éminentissime, dont les œuvres faciles à dénombrer, et la dignité exceptionnelle jetaient sur l'Amérique du Nord un lustre qui parut éblouissant à Mgr Têtu, comme aux libéraux.

Mais ce ne fut jamais l'impression que ressentit en face

de cette idole de Béotiens 1^ zélé, lé vaillant apôtre da Nord- Ouest canadien, le si digne et si réellement illustre Louis- François Laflèchxî, le saint évoque des Trois-Rivières.

Celui-ci, au contraire, le cœur à Taise et sur la main; la pensée toujours au ciel, lui faisait face partout, le dominant ordinairement par la clarté et la droiture de son génie rayonnant, rebelle à tout compromis : génie admirable fait de vérité, de justice autant que de bonté, dont le zèle apostoliquiei et l'inlassable charité restaient sans cesse souriants parc^ Çî'ils reflétaient la confiance, la sérénité d'une âme que des grâces précieuses montraient être prédestinée.

Or donc, l'archevêque Taschereau devenu l'homme lige des pouvoirs civils, comme il l'était déjà de l'Université-Laval, où il avait trouvé en qualité de recteur d'abord, de chancelier ensuite, considérations, honneurs, relations utiles avec une enviable fortune, se fit par les dispositions mêmes de son esprit dominateur, et en faveur de ses alliés, 'rantagoniste irréconciliable de Mgr L.-F. Laflèche des Trois-Rivières.

Malheureusement, en sa qualité de métropolitain de l'évêque trifluvien, Elzéar Taschereau se trouvait en excellente position pour contrecarrer son digne suffragant : il le fit, hélas! toujours avec un regrettable empressement, à l'ordinaire avec une absence de mesure déconcertante; non pas, cependant, sans ces formes civiles et ces manières onctueuses en usage en certains milieux et qui en imposent si facilement aux esprits simples, respectueux avant tout envers les dignitaires ecclésiastiques, peu avertis par là même des faiblesses, des travers dont les hommes d'Eglise peuvent être affligés tout aussi bien qiie le reste des humains.

Chez Elzéar Taschereau, user et abuser de son autorité pour imposer comme vérité indiscutable des errements ma ni. festes, des équivoques savamment ménagées, des affirmations aventurées, des médisances, des mensonges, des calomnies, des faux variés et multipliés à seule fin de surprendre et

d'ébranler des adversaires sans défiance, tout en égarant l'opinion sur ses intentions et ses mérites, comme sur le bon droit d'autrui, étaient choses familières dont il tirait gloire et profit. C'est ce qui nous a fait dire et nous permet de répéter que cet étrange pasteur des âmieis était au fond un malfaiteur onctueux et raffiné; que sa haute situation seule le défendit contre la répression en le rendant en quelque sorte irresponsable. Il ne l'ignorait pas, du reste, et son audace n'en devenait que plus agressive.

Et qu'était donc Mgr Laflèche que nous verrons poursuivi, combattu, méconnu et persécuté comme s'il avait été, lui, l'homme suspect et dangereux que son ennemi ne cessa d'être? Nous laisserons à plus compétents que nous le soin de répondre.

« Mgr Laflèche, écrit Dom Benoist dans sa belle Vie de Mgr Taché, avait l'esprit à la fois facile, universel, puissant, il démêlait en un instant la question la plus compliquée. Avec son regard d'aigle, il embrassait en un clin d'œil l'ensemble et les détails; il était ouvert à tous les genres de 'vérités.

i> Ce nomade a tout lu. Ce voyageur a tout étudié. Il connaît tous les livres, toutes les découvertes. Tout ce q;u'il sait, il ne le sait pas à la manière des autres. En tout, et même dans le domaine scientifique, ce ne sont pas des aperçus, de simples connaissances, des opinions qu'il exprime; ce sont des convictions profondes.

» On demandera peut-être où il avait puisé cette sûreté de jugement, cette vaste érudition qui lui permettait de parler patiemment sur presque toutes les questions, cette intuition presque prophétique des événements qui se préparaient pour l'avenir. Demandezle plutôt à la brise de l'Ouest et à ces immenses plaines qui ont été les témoins de ses courses apostoliques. Elles vous diront que le silence de ces déserts est bien propre aux graves méditations et ouvre l'esprit aux profondes réflexions. La méditation élève les pensées et leur donne une solidité qu'on ne trouve point chez les esprits superficiels qui ne prennent pas le temps d'approfondir leur sujet. 'La retraite et le silence du désert répondent à des besoins du cœur de l'homme et la solitude chrétienne est rarement stérile. Que de fois monté sur ses raquettes, suivant péniblement la traîne à chiens, n'ayant pour tout compagnon qu'un pauvre sauvage, pen-

dant que le souffle glacial du nord faisait entendre sa voix plaintive, Monseigneur, livré à ses seules pensées, s'entretenait de graves problèmes et de leur solution pour le bonheur des âmes qui lui sont confiées. Dans les siècles passés, c'est du fond des déserts et des cloîtres que sont, sortis les plus puissants génies qui ont illuminé et régénéré l'Europe. Les déserts du Nord-Ouest, nous ne craignons pas de le dire, mûrirent et développèrent sa haute intelligenco et son grand cœ,ur. Mgr Laflèche puisa dans la vie contemplative et les longues heures de recueillement qu'ils lui fournirent, des ressources inépuisables, pour juger de haut les hommes et les choses, se dévouer sans défaillance à la cause de la vérité et de la justice, et supporter avec magnanimité les épreuves dt; sa longue mission et de son laborieux épisoopat.

» Sa puissante intelligence était servie par la plus heureuse mémoire. Il n'oubliait jamais ce qu'il avait vu, lu ou entendu. Il citait avec une exactitude étonnante les dates et les moindres détails des événements dont il avait été témoin. Les hommes richement doués pour l'intelligence ne le sont pas toujours pour le cœur. Mgr Laflèche joignait au génie la plus exquise sensibilité. L'intelligence de ce grand évêque était si vaste qu'elle le faisait planer comme l'aigle dans des sphères supérieures; mais d'autre part, il était une merveille d'exquise délicatesse et de généreuse tendresse qui coulait à pleins bords et débordait dans ses écrits ou ses conversations intimes.

» A côté de l'homme de génie, à côté du lutteur placé au centre d'une province qui a connu bien des orages auxquels il a été intimement mêlé, il existe un homme affectueux, tendre, timide parfois, qui se répand avec ses amis en un flot de paroles. C'était là qu'il se révélait entièrement. On sentait qu'il éprouvait line excessive jouissance dans ce commerce intime où il semblait, pour ainsi dire, vous mendier une parole d'affection.

» Mais cette tendresse si touchante était relevée par une mâle énergie et une invincible constance qui ne connaissait pas les lassitudes de la lutte. Aussi, il tint ferme le gouvernement de son église pendant les tempêtes qui l'agitèrent. Comme les Machabées des Israélites, il demeura sur la brèche, combattant pour les siens, réclamant avec des accents émus et une éloquence virile, les droits imprescriptibles de la vérité et de la justice.

» Les coups de la forteresse et l'ingratitude des hommes infli gèrent à son cœur des blessures bien sanglantes, mais ne réussi rent jamais à décourager ce grand lutteur, cet athlète de la justice. Il ne connut ni les enivrements de la gloire, ni les abattements

de la défaite. Se repliant sur lui-même, il trouvait dans la grandeur de son âme et la voix de sa conscience un appui ferme qui lui permettait de demeurer calme et confiant...

» Mgr Laflèche avait l'humeur fort joviale; sa conversation était toute pleine de saillies joyeuses et de traits d'esprit, qui jaillissaient à tout instant, sans effort, sans recherche, tout spontanément. Il saisissait aisément les côtés piquants, avait presque toujours le mot pour rire, mais toujours bienveillant et charitable, riait luimême du meilleur cœiur, et mettait toute la société en liesse...

» Mgr Laflèche était d'une initiative incessante et d'une activiité extraordinaire: il avait l'œil à tout. Il était remarquable aussi pour son amour de l'ordre.

» Il avait l'habitude de juger de toutes choses avec les lumières surnaturelles «t au point de vue de la foi. Il ne vivait que pour Dieu et le prochain. Sa charité pour les pauvres n'avait pas de bornes : il ne comptait pas quand iJ donnait. Tous les jours l'Evêché était le refuge des pauvres et des malheureux.

» Mgr Laflèche était remarquable aussi par sa grande bonté. Chez cet intransigeant de doctrine et de principes, chez ce lutteur sans quartier, chez ce saint obstiné d'un autre ordre de choses supérieur au nôtre, ce fut précisément ce qui lui fit tout pardonner de ses ennemis. Sa main déposait en définitive l'épée de Judas Machabée dont il tenait son peuple couvert, pour tirer de la hari^e de David ces notes douces qui apaisent les pensées tumultueuses, de Saiil et mettent en fuite l'esprit mauvais. Un des principaux signes de la vraie charité est le pardon des injures. Sa nature droite et noblement loyale lui faisait ressentir fortement les procédés indélicats, les reproches et les injustices, surtout s'il y intervenait de la mauvaise foi. Mais après s'être expliqué avec ceux qui lui avaient fait de la peine, il pardonnait du fond du cœur, prêt à les recevoir avec la même bienveillance qu'auparavant et à leur accorder les faveurs qu'ils pouiTaient désirer. Mgr Laflèche était encore d'une politesse exquise et d'une rare délicatesse sur le chapitre des convenances. Nul ne pouvait le fréquenter sans être séduit par les charmes de sa conversation, sans admirer ses belles manières. Tous ceux qui avaient des rapports avec lui en étaient charmés. Les étrangers qui venaient lui rendre visite, emportaient de sa personne un agréable et ineffaçable souvenir et tous se montraient enchantés d'avoir fait la connaissance d'un homme aussi éminent.

» Il déployait dans tous ses rapports un tact et une distinction qui indiquaient dès l'abord un esprit supérieur. Il aVait l'amabi-

lité courtoise des chevaliers du moyen âge. Sa politesse innée, son esprit communicatif et bienveillant, le sourire affectueux qui se promenait sans cesse sur ses lèvres, donnaient un attrait irrésistible à son commerce. Il avait recueilli, dans ses lointaines ratissions, une foule d'anecdotes dans la note gaie. Il peignait les choses qu'il racontait; c'était comme si no^is y avions assisté. Aussi sa conversation avait toujours un intérêt captivant. C'était un plaisir de l'entendre discourir sur l'histoire des grandes prairies de l'Ouest qu'il avait parcourues en tous sens et qu'il connaissait aussi bien que les alentours de son palais épiscopal, dans ses longues courses apostoliques il s'était trouvé en ra4)port avec les vieux bourgeois des Compagnies et avec les anciens trappeure qui lui avaient raconté mille aventures chez les Indiens. Pendant les heures de récréation à l'évêché et ailleurs, il redisait à ses prêtres toutes ces légendes avec un charme indicible.

» Cet étrange voyageur, couvert de poil et de frimas, qtii tout à l'heure fera sa maigre soupe d'herbe et de neige fondue, qui -ce soir dormira à la belle étoile, qui demain trouvera dans sa mission une bûche pour seul siège, que jamais les terribles épidémies ne font reculer, qui semble se plaire de prédilection, parmi le rebut de l'humanité, que veut-il donc, que cherche-t-il ? Ce sont les âmes qu'il cherche. C'est leur salut qu'il veut. Ce zèle du saJut des âmes est la vertu dominante du grand Evêque, celle qui a inspiré toutes ses pensées, soutenu tous ses dévouements, réglé toutes ses entreprises; en tout et partout il a été missionnaire et apôtre... i

y> Mgr Laflèche conserva toute sa vie une tendresse privilégiée

jour les métis et les sauvages. Son âme s'échappait souvent des

occupations dévorantes de son épiscopat pour se transporter vers

les missions qui avaient été les témoins de ses premiers labeurs

et ide ses premières souffrances.

» Il écrivait avec une grande facilité. Il avait le style clair ^t vigoureux. Dans ses ouvrages, on sent battre pour ainsi dire à chaque ligne son cœ,ur ardent pour le bien et on est émerv^eillé en même temps des beautés littéraires qu'il sème à pleines mains. Les idées qu'il répand dans ses écrits ont le plus souvent poiiir sources, les observations qu'il a faites lui-même. Son expérience et la sûreté de son jugement lui viennent du travail original et direct de ses facultés au contact des hommes et des choses, de son tact rapide et de son attention infatigable et minutieuse. Jamais son regard ne demeure superficiel et sonamaire. Il plonge dans les angles obscurs et dans les derniers fonds pour bien saisir

la raison ultime des choses. Il a écrit la plupart de ses Ouvrages pour défendre ses ouailles contre les calomnies et les entreprises de ses ieinnemis

» Ce bon évêque faisait valoir le domaine épiscopal avec sagesse et économie et tenait ses comptes avec un grand soin. Aucun détail ne lui paraissait une (Quantité négligeable.

» Il avait, au plus haut degré, le don de l'éloquence. Il est, dit un écrivain, un des orateurs les mieux doués que j'aie connus.

» Il a cette sensibilité qui émeut et entraîne les cœurs, cette intelligence nette qui conçoit et énonce avec tine clarté qui ne laisse rien dans l'ombre, cette logique et cette chaleur qui produisent la conviction cette verve spirituelle qui assaisonne les mets délicats qu'il sert à ses auditeurs.

» Dans notre pays, l'abondance des paroles est un don qui se rencontre assez fréquemment; mais il n'en est pas de même des idées, elles sont rares même dans nos orateurs les plus renommés.

» Chez Mgr Laflèche, l'abondance des paroles, qui est très grande, suffit à peine à exprimer la multitude des pensées que son esprit conçoit; et ce que l'on admire chez lui, c'est que la pensée toute grave et profonde qu'elle est ne le surcharge pas et laisse à son esprit toute sa légèreté d'allure, tout son entrain.

» Il y a des gens que les grandes pensées alourdissent et qui semblent ployer sous leur poids comme Atlas portant le monde sur ses épaules. Mais, chez Mgr Laflèche, les idées sont vives, alertes et jaillissent sans effort de son puissant cerveau, pour s'envoler sur les ailes de sa parole également vive et brillante.

» Mgr Laflèche n'est pas un classique et il n'a pas l'élocution brillante, châtiée, harmonieuse, de l'éloquence académique. Mais s'il n'a pas l'éloquence des mots, il a l'éloquence des idées et il ne iparle jamais pour ne rien dire.

» Il possède même à haut degré cette faculté précieuse chez un penseur comme lui, qu'on appelle l'imagination, et qui revêt les idées d'une forme sensible et saisissante.

» Il ne vise pas à l'effet, mais il y arrive. Ce n'est pas le cœur qu'il s'efforce de toucher, mais c'est l'esprit qu'il tâche de convaincre; et l'auditeur est forcé d'admirer à la fois l'enchaînement plein de logique, de symétrie et de clarté de ses idées, les termes de comparaison qu'il choisit pour les rendre plus frappantes, les rapprochements ingénieux qu'il sait trouver pour les faire ressortir, les images qu'il va chercher dans la nature physique et qu'il applique habilement à l'or-Jre moral.

» Il n'a pas ces mouvements passionnés qui viennent du cœur.

qui s'adressent aux sentiments; qui touchent, attendrissent et entraînent, mais ses conceptions intellectuelles ressemblent à des visions. Il voit les idées qu'il exprime et il les montre si nettement que l'auditoire les voit comme lui.

» 11 n'a pas les élans impétueux qui nous transportent dans la S(plière la plus élevée de l'idéal, mais tm vol régulier dans des hauteurs sereines au milieu d'horizons limpides... »

Telle était la victime d'Elzéar Taschereau. C'est ainsi que nous la présente un moine savant et pieux, gui du fond de sa solitude, à l'abri des passions et des exigences des partis en conflit, voit de haut les hommes disparus et juge avec sérénité leurs faits, leurs gestes, aussi les fruits que partent leurs œuvres plus ou moins éphémères.

Remontons maintenant à 1892.

Alors ce qui restait encore sous la houlette paternelle de Mgr L.-F. Laflèche de ce qui fut, avant les manœuvres d'E. Taschereau, le beau diocèse des Trois-Rivières s'apprêtait à célébrer le jubilé épiscopal de son admirable pasteur, avec d'autant plus d'éclat qu'on pensait avoir à adoucir une plus grande amertume.

Cet homme de Dieu, qui s'était toujours montré un homme de cœur, ne pouvait cependant se résoudre à concentrer sur lai seul l'attention avec l'affection de son peuple. Il connaissait trop les infirmités de son pauvre corps mutilé au champ d.'honneur des apôtres, les besoins incessants, les angoisses riultiples de son âme, uniquement préoccupée de l'action lienfaisante de l'Eglise et du salut nécessaire de son prochain. Se sentant ainsi faible, insuffisant, au milieu de l'im- Fiiense tâche qui s'imposait et l'accablait, il bénissait son divin maître des concours dévoués que lui assurait la grâce de Dieu, secondée, du reste, par les charmes de sa propre personne, vénérée de tous.

Modeste, pieux et bon, ferme et vigilant, Mgr L.-F. LaflBche, avait administré son diocèse avec le concours éclairé

d^î sxm ricaire-gènéral, Mgr Thomas Car on. Comme il arrivait que son jubilé épiscopal coïncidait arec les noces d'or d£) ce digne collaborateur, le vieil évoque profita de cette circonstance pour partager avec lui les bénédictions ainsi gue les louanges d'un peuple reconnaissant : il devait se trouver ainsi mieux à l'aise, cédant à ce plaisir intime et délicat qui consiste à honorer autrui en même temps qu'on se trouve honoré soi-même pour des œuvres dont la récompense enviable ne doit être recherchée que dans la gloire des cieux.

D'ailleurs, disait-il, nous étant sacrifiés côte à côte, il n'est que juste de nous réjouir ensemble au déclin de notre journée apostolique, qui fut mouvementée, laborieuse. Et de fait, Mgr Laflèche ordonna que Mgr Caron fût au premier plan et reçut les premiers hommages; ou, pour mieux dire, de par la volonté prévenante de l'évêque, sa propre fête ne fut que le prolongement du triomphe de son ami et serviteur fidèle.

Ainsi; en ces beaux jours, non plus, Mgr Laflèche ne fut point « l'évêque toujours seul », que depuis beau temps il avait cessé d'être à supposer qu'il l'eût jamais été; mais comme a su cependant nous le dire, à nous-mêmes, Mgr Emard de Valleyfield qui s'exerça pauvrement, jadis, à l'évêché de Montréal !

Ahl certes oui, la divine Providence avait durement éprouvé le vaillant évêque des Trois-Rivières, pas plus à coup sûr qu'elle ne le bénissait ostensiblement : elle l'avait frappé dans son corps; elle avait laissé meurtrir son cœur; elle avait toléré dans son âme toutes les vives contrariétés qui font ordinairement le mérite des saints; ses intentions les plus pures avaient été dénaturées, ses intérêts les plus chers furent lésés; il fut accusé, enquêté; il fut traité comme sii avait failli; on le disait publiquement amoindri, dégradé 1 Et c'était précisément quand son zèle éclairé se prodiguait le plus et le mieux à procurer la gloire de Dieu, à défendre

les intérêts de TEglise, à garder rintégrité des mœurs, des traditions, de la foi et des espérances des catholiqaes franco canadiens, qu'il lui arriva d'être le plus abominablement calomnié, le plus tristement diffamé. Ce fut quand on aurait dû lui tresser des couronnes et l'exalter qu'une immense clameur joyeuse s'éleva parmi les BéotienS; ses ennemis ordinaires : à leur grande joie on déchirait son diocèse I Et c'étaient les défenseurs naturels de l'apôtre, ses amis nés qui le diminuaient et le frappaient dans le dos d'une blessure que la malignité publique voulait mortelle.

Mais l'arbre qui porte des fruits agréables à Dieu n'est secoué par le vent que pour qu'il les répande aux pieds des affamés; ainsi arrivait-il à Mgr Laflcche qui offrit dès lors un spectacle émouTant et beau dans sa touchante simplicité. Son diocèse diminué prospéra prodigieusement sous sa direction eft par la grâce du ciel; lui-même, tel qu'un chêne inébranlé, robuste jusqu'à l'extrême vieillesse, attendit les nouveaux assauts de l'ennemi pour les repousser avec autant de vaillance. et plus de bonheur que les premiers, restant aussi inaccessible à la crainte qu'à la rancune, et poursuivant son œuvre pastorale avec le plus consolant bonheur.

Pour Mgr Laf lèche, comme pour les saints dont il suivait les traces, la contrariété ne servit qu'à mettre en relief ses talents incomparables, son zèle débordant, sa haute vertu, surtout la sûreté de son enseignement, tant et si bien, ô contraste 1 que du vivant même d'Elzéar Taschereau, bien que devenu cardinal par la grâce des hommes, c'était l'évêque des Trois-Rivières, alors doyen de l'épiscopat canadien, qui était le conseiller des évêques et le flambeau rayonnant de l'orthodoxie romaine au Canada.

Mais n'anticipons pas. .

Aux fêtes jubilaires, préparées pour honorer ensemble Mgr Laf lèche et son vicaire-général. Th. Caron, les évêques canadiens étaient naturellement les premiers invités.

— revoir participer, ces prélats, avec un ensemble touchant, se répandirent en éloges flatteurs, en félicitations émues, dont le vieil évêque se serait trouvé flatté, s'il ne s'en était déclaré parfaitement indigne, sentiment d'autant plus méritoire en lui qu'il était d'une grande sincérité.

Notons ce que fit en cette circonstance 1 eminent cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau.

Certes, la magnanimité envers un suffragant, le certain suffragant d'antan, envers un collègue chargé d'années comme lui-même, mais, franchement, disons-le, plus que nul autre pourvu de mérites, ne fût-ce que par les épreuves variées d'un apostolat fécond. exercé parmi les sauvages qui se montrèrent, eux surtout, reconnaissants, et par les odieuses contrariétés subies ensuite parmi les libéraux qui le parurent beaucoup moins ; la magnanimité, disons-nous, envers un homme aussi distingué et évidemment providentiel lui devait être facile et douce, d'autant plus qu'il avait pu donner -libre cours à ses rancunes, assouvir toute sa vengeance exaspérée naguère par des résistances aussi légitimes que nécessaires.

Co que fit ce pitoyable Taschereau...? Les lettres qui vont suivre nous l'apprendont.

Archevêché de Québec, 21 janvier 1892.

Monseigneur, — Je suis très reconnaissant de l'invitation que vous m'avez envoyée d'assister à vos noces d'argent épiscopales et aux noces sacerdotales de Mgr Caron. Si rien ne survient qui tn 'empêche, je me ferai un devoir de m'y rendre à temps.

E. A., Card. Taschereau, Arch. de Québec.

Il s'y rendrait à temps, à moins de distraction ou de revirement. Et, en effet, quelques jours plus tard. Son Eminence, se reprenant déjà, prétexte la maladie pour écrire :

« ...Mon médecin m'a recommandé de ne pas sortir avant d'être parfaitement guéri d'une troisième attaque de grippe dont je souffre, et comme je ne me sens pas bien proche de cette guérison.

je n'ose pas vous promettre de voyager la semaine prochaine... Si je ne puis être présent de corps à vos fôtes, j'y serai au moins d'esprit et de cœ.ur. »

Et le 23 février, cette autre lettre à Mgr Laf lèche :

« Monseigneur, j'aurais été très content de pouvoir assister à votre fête et à celle de Mgr Caron, votre Vicaire Général, mais la grippe ne me donne pas congé de faire le voyage.

» Une petite statue de Notre-Seigneur, que je vous prie d'accepter, me représentera d'esprit et surtout de cœur, avec le souhait le plus sincère pour vous et pour votre Vicaire-Général, ad multos annos, Veuillez agréer, etc.

E. A., Gard. Taschereau, Arch. de Québec.

Grippe opportune! aimable messagère que cette mesquine statuette, compensation de tant d'injustices commises dont personne, à Trois-Rivières, ne voulait alors se ressouvenir. Mais l'archevêque de Saint-Boniface dans la lettre ci-après, résumait en quelque sorte les justes hommages de l'épiscopat dont nous avons sous les yeux les nombreuses lettres de circonstances, toutes plus flatteuses les unes que les autres. La sécheresse était monopolisée par Elzéar Taschereau :

Saint-Boniface, Manitoba, 19 février 1892.

Vénéré et bien cher Seigneur, — Le diocèse des Trois-Rivières est dans l'allégresse! Les vénérables Chanoines de sa cathédrale, son clergé si zélé, ses dévouées communautés, ses pieux fidèles, tous éprouvent un bonheur particulier; ils célèbrent le jubilé de leur Père, de leur bien-aimé Pasteur.

Comme il me serait doux et consolant d'être au milieu d'eox tous pour dire à celui qu'ils vénèrent mon respect affectueux et mon reconnaissant dévouement.

Privé de cette consolation, j'ai celle de pouvoir me faire remplacer par le Rév. Père Lacombe, notre ami commun, et comme nous missionnaire des Sauvages du Nord-Ouest.

Ces fêtes me reportent à une époque bien éloignée, tout en laissant à mon co&ur le charme de l'amitié qui nous unit depuis quaxante-six ans.

Oui, Bien-Aimé Seigneur, je retourne souvent par le cceur et la pensée à cette Ile à la Crosse que nous avons tant aimée ensemble et où nous avons tant travaillé. Je vous y vois, au milieu de nos nombreuses privations, retenu par la maladie et dominant le tout par l'énergie de votre volonté, et égayant notre position par l'amabilité toute spéciale qui caractérise vos relations avec ceux qui ont l'avantage de vivre près de vous.

Dieu qui vous gardait pour les grandes choses que vous avez accomplies vous a rendu la santé, et notre bien-aimée patrie et l'Eglise du Canada bénéficient des dons si excellents qui vous ont été prodigués. Vivez, cher Seigneur, encore de nombreuses années. Je vous souhaite des jours heureux, d'autant plus volontiers que votre bonheur est le mien, et que vos joies comme vos peines nous sont communes.

Privé du bonheur de dire la sainte messe déjà depuis plus de quatre semaines, j'espère que j'aurai cette consolation la semaine prochaine; si je puis monter au saint autel le jour de votre jubilé, c'est pour vous que je le ferai, pour demander à Dieu qu'il vous garde, qu'il éloigne de votre âme généreuse les épreuves qui ne l'ont déjà que trop visitée, qu'il vous récompense dès ici-bas de ce que vous avez souffert pour lui et qu'il couronne votre vie par le bonheur du Ciel.

Agréez, Bien-Aimé Seigneur, les vœ;ux que peut dicter l'amitié la plus vive et la plus sincère et croyez-moi toujours.

Votre ami, votre frère tout dévoué,

t Alex., Arch. de Saint-Boniface,

Qui avait fait tant souffrir ce vaillant héros arrivé aux abords de la tombe? Surtout Thomme drapé de pourpre qui bénissait la grippe qui le dispensait d'honorer publiquement sa victime, triomphante malgré lui par le plein d'années que la Providence lai accordait avec de sensibles faveurs et les bénédictions de l'Eglise.

Si Tépiscopat américain fut unanime à exalter Mgr Laflèche, lors de son jubilé, le clergé canadien de son côté se montra littéralement enthousiaste. Nous ne comptons pas les lettres émues ou inspirées qui parvinrent aux Trois-Rivières de tout la Dominion et des diverses parties des Etats-

Unis où s'étaient portés les émigrants franco-canadiens. Les citer, les résumer toutes est impossible. Prenons donc au hasard celle-ci qui donne une idée de toutes les autres!

New-York, 1051 Park Avenue, 9 fév. 1892.

Monseigneur, — Ce serait bien pour moi la plus joyeuse des fêtes, que celle de votre 25^ d'épiscopat, d'autant plus que vous avez eu l'heureuse idée de célébrer en même temps les noces d'or de notre ami et compagnon, Mgr Caron. Jugez donc du profond regret que j'éprouve de me voir dans l'impossibilité d'accepter votre aimable invitation 1

Vous, Monseigneur, je ne vous ai jamais vu depuis le jour mémorable où vous célébriez votre première messe à Saint- Roch de Québec, et où je vous adressais mes adieux du haut de la chaire.

Quant à notre cher Olivier, je ne me souviens point de l'avoir jamais rencontré depuis le jour où lui et M. Thomas Caron recevaient la prêtrise et où je recevais à leurs côtés le diaconat.

Il y aura bientôt 50 ANS de cela. Quel bonheur s'il nous était donné de célébrer ensemble cet anniversaire de notre prêtrise, aux lieux mêmes où se passèrent nos années de studieuse préparation 1

Ce golfe immense de cinquante ans de travaux et d'épreuves, qui sépare l'entrée de notre carrière sacerdotale de sa fin nécessairement prochaine, n'a pu effacer dans mon âme la vive et chère image de mes bien-aimés compagnons, ni affaiblir l'amour que je porte à votre Canada, — à Québec et à son Séminaire, la mère nourricière de mon âme, à Nicolet et à Saint-Grégoire où je reçus le don divin du caractère sacerdotal, et aux Trois-Rivières, où j'exerçai durant quinze jours le ministère sacré pour la première fois. Car, le jour même où je dis ma première ^messe, jil me fallut remplacer M. le grand vicaire Cook allé à Québec, faire sa retraite annuelle.

Lieux à jamais chers à mon co&ur, peuple canadien que j'aime toujours d'un amour de prédilection, que ne m'est-il donné de vous revoir après une si longue séparation!

Vous, Monseigneur, j'ai suivi avec nn intérêt d'ami et de frère votre carrière d'apôtre et d'évêque. C'est à Rome, en 1885-86, pendant que j'écrivais la vie de notre glorieux Léon XIII, que j'apprenais au Vatican, de la bouche de Mgr Boccali et d'autres, les détails de vos héroïques travaux et souffrances chez les féroces

Sioux. Ce sont des hommes comme vous dont la parole et surtout les exemples ont transformé ces loups dévorants en vrais chrétiens. Et combien, de retour au sol natal, de miracles de zèle, de patience, de dévouement n'avez-vous pas faits au milieu de ce bon peuple confié à votre ministère pastoral 1 Que j'aimerais de le voir, au milieu de ces fêtes prochaines, prodiguer les témoignages de son amour, de sa vénération, de sa filiale reconnaissance, à Votre Grandeur et à cet ami fidèle, qui a si longtemps porté la partie principale de votre fardeau 1

Jouissez, Monseigneur, jouissez avec votre digne collaborateur de l'hommage si précieux, si profond, si sincère que ces cœiurs dévoués de votre peuple et de votre clergé vont déposer à vos pieds. Est-ce là l'écho prophétique de la voix du Maître divin, Euge serve hone et fidelù?... Ah! qu'il daigne vous garder bien des années encore pour votre troupeau chéri 1 Qu'il vous consente tous deux l'un à l'autre, amis de jeunesse et compagnons insépables dans la lutte pour Jésus-Christ et son Eglise 1

Cette lettre est pour mon cher Olivier comme pour vous, Monseigneur. Nous voilà réunis d'esprit et de cœ,ur après cinquante ans d'absence. Priez tous deux pour moi, vieux soldat de la vérité catholique, gui n'attend que l'ordre d'en-haut pour déposer ses armes. Et de près et de loin, veuillez me croire toujours

Votre fidèle serviteur et ami,

Bernard O'Reilly.

Et citons encore, pour nous borner là, cette lettre cordiale partie de Tarchevêché de Québec, de ce palais d'où partirent à la même adresse, tant d'autres misisives, hélas! diversement fâcheuses : on le sait trop!

Archevêché de Québec, 1«^ fév. 1892.

Mon cher Monsieur le Chancelier, — Je voudrais po|uvoir assister aux fêtes religieuses q;ui se célébreront aux Trois-Rivières, à l'occasion du jubilé épiscopaJ de S. G. Mgr Laf lèche et auxquelles vous avez eu la gracieuseté de m'inviter.

De tous ceux qui y prendront part, je serais sans doute un des plus grands admirateurs du héros de la fête comme aussi je suis un de ceux q;ui lui porte le plus de vénération et de respectueux attachement. Mais si les devoirs de ma charge m'empêchent d'y assister, j'y serai au moins d'esprit et de cœ,ur pour partager l'allé-

gresse universelle, la jubilation de tous les assistants, et les élans d amour; de respect et de vénération qui se manifesteront en cette solennelle circonstance trouveront tous un bien fidèle écho dans mon âme. Avec vous je porterai au pied du trône de Dieu l'hommage de ma reconnaissance pour les bienfaits accordés à ce grand évêque, et je demanderai la prolongation d'une vie qui vous est si chère et si précieuse.

Comment pourrait-il en être autrement? Comment oublier que Mgr Laflèche, à peine âgé de 26 ans, à la suite d'un cours d'études des plus brillants, avec une intelligence supérieure, des talents variés, une éloquence entraînante, avec toutes les espérances d'une brillante carrière et l'assurance des honneurs que donnent, même dans l'église, la supériorité du talent et le- charme de la parole, a fermé les yeux à tous les côtés séduisants de la vie pour les porter vers les sacrifices de la vie de missionnaire dans les régions alors si inhospitalières du Nord-Ouest? Partez, jeune lévite, vous emportez avec vous l'admiration de nos cœurs; laissez-nous baiser vos pieds et vous adresser les paroles de nos saints livres : Quam speciosi sunt pedes evangelizantium pacem, evangelizantium hona ! Pendant douze années, votre vénérable évêque d'aujourd'hui s'est fait alors l'apôtre et le frère des pauvres enfants des bois, se soumettant à leurs coutumes, à leur genre de vie et à leur nourriture parfois si repoussante, s'imposant des privations et s'exposant à des misères qui l'ont rendu infirme comme nous le voyons aujourd'hui! Oh! que d'enthousiasme j'ai éprouvé en entendant cet apôtre, portant dans ses membres les glorieuses blessures de son apostolat, nous prêcher dans nos chaires l'amour de l'Eglise, le respect de ses saintes lois et nous tracer de main de maître les caractères de la vraie liberté des enfants de Dieu!

Je ne puis rappeler ici tous les faits dignes d'éloges de son laborieux épiscopat. Mgr Laflèche est pour nous le véritable apôtre dont la voix a retenti jusque dans nos contrées les plus lointaines, un pasteur agréable à Dieu, sacerdos magnus qui placuit Deo et voilà pourquoi son nom est en bénédiction, henedictio7iem dédit

Vos fêtes, cher Monsieur, seront grandioses parce qu'il y régnera un grand enthousiasme et une vive sympathie provoqués par tous ces souvenirs que je viens de rappeler. Célébrez avec un légitime orgueil ce Père bien-aimé de vos âmes qui fut tout d'abord un prêtre selon le cœur, de Dieu, sacerdos aller Christus et un pontife fécond en bonnes œuvres, virtutum opifex et qui a

été un pasteur irréprochable parmi son peuple, pastor bo7ie in populo !

Je fais des vceux, Monsieur le Chancelier, pour que vos fêtes répondent aux désirs de votre cœur, et puisque je ne pourrai y assister, veuillez être l'interprète de mes regrets auprès de Sa Grandeur et agréez mes sincères remerciements de m'y avoir invité.

C'e'st une heureuse pensée dont je vous félicite, d'unir dans la gloire et les réjouissances d'une même fête, le chef et le lieutenant, l'évêque et le grand vicaire! Puisque celui-ci a partagé les labeurs incessants, le dévouement, les sollicitudes et les épreuves du pasteur du diocèse, il est juste aussi qu'il partage ses joies et ses (allégresses!

Avec mes humbles et respectueuses félicitations à Mgr Laflèche et à son digne grand Vicaire, Mgr C. 0. Caron, à l'occasion de leur jubilé, veuillez agréer pour vous-même l'expression de ma parfaite considération.

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