C. A. Mardis, Prot. Apost, Vicaire Général
Voilà l'homme dont Trois-Rivièrés fêtait brillamment le jubilé épiscopal, et voici comment, au banquet que les Dam.es de la cité lui offrirent à l'Hôtel de Ville, s'exprima un missionnaire du Nord-Ouest, vieux compagnon de l'évêque dans la milice choisie des missionnaires, et qui était accouru, escorté de sauvages gagnés à Dieu, pour le seul plaisir de redire leur reconnaissance. Ce missionnaire était le P. Lacombe, délégué par Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, dont les paroles, faute de sténographe, ne purent être que reconstituées d'après des souvenirs cependant fidèles^.
Monseigneur, du fond des solitudes du Nord-Ouest nous avons entendu des bruits de guerre. On nous a dit qu'il allait se lever un grand combat à Trois-Rivières ; non pas un combat avec épées et mitrailles, mais un combat d'amour, et de reconnaissance pour vous. Monseigneur, entre tous ceux qui ont reçu de vous quelque bienfait : combat des cœurs dans lequel chacun veut prouver qu'il vous doit plus que les autres et qu'il vous aime davantage.
Nous avons assisté à des démonstrations belles et émouvantes
1. Le P. Lacombe, oblat de Marie Immaculée, fut le compagnon dy Mgr Laflèche, de Mgr Taché, des Pères Pacaud; Thibaut, missionnaires, et de bien d'autres dans le Nord-Ouest canadien»
depuis trois jours. Avant hier, chez les Chers Frères des Ecoles Chrétiennes et chez les Rdes Sœ.urs de la Providence, nous avons assisté au premier choc, à l'assaut qui s'est livré de façon à faire hésiter les cohortes réservées. Hier c'étaient le Monastère des Ursulines et votre Séminaire diocésain qui se disputaient la palme dans des démonstrations isolées qui ont transportés d'admiration tous les assistants. Aujourd'hui, c'est la ville épiscopale et le diocèse entier qui réclament l'un et l'autre l'honneur de vous être le plus redevable et le plus attaché.
Je viens, moi, Monseigneur, en qualité de délégué de Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface; de Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert; de tous les missionnaires du Manitoba et du Nord- Ouest et de tous les métis et sauvages de ces contrées lointaines, qui se rappellent encore l'ancien missionnaire de l'Ile à la Crosse et qui lui gardent un souvenir si plein de reconnaissance qu'ils se croient en droit de prendre part à la lutte de ce jour.
Puisque je suis envoyé pour prendre part à cette joute, il est donc temps que j'apparaisse dans la lice. — J'arrive tard, mais quand même assez tôt, je l'espère, pour remporter la victoire.
Ceux qui m'envoient. Monseigneur, vous le savez, n'ont ni or, ni riches présents à vous offrir. Mais ils vous envoient quelque chose qui vous fera plus plaisir que les opulentes offrandes : c'est la représentation, en miniature, d'une partie de ce pays qui vous fut si cher et dans lecpiel vous avez sacrifié, pour le bien des âmes, les douze premières années de votre vie sacerdotale.
La voici. Monseigneur... Voyez...
Vous trouverez ici, Monseigneur, la Rivière Rouge qui serpente à travers la prairie; là une partie de l'Ile à la Crosse; çà et là des canots... des tobagannes... (Se tournant vers Vauditoire), des canots, des tobagannes. Messieurs, ce sont les steamers et les trains de chemins de fer de ces pays-là...
Voilà une tente... Vous avez souvent couché sous une tente comme celle-là, Monseigneur, dans vos longues pérégrinations à travers les prairies du Nord-Ouest. Voici un emblème. Monseigneur, pour les sauvages... le reconnaissez-vous?... (Montrant un calumet que sa Grandeur prend dans ses mains en disant : « c est le calumet de la paix ; c'est un objet sacré pour ces pauvres sauvages »).
Pour vous représenter vous-même. Monseigneur, dans ce paysage, j'ai ajouté vos armes au fond du tableau. On voit représenté sur cet écusson, au bas, un canot avec deux avirons. On sait maintenant ce que signifie ce canot; c'est un souvenir du missionnaire que l'Evêque a imprimé là sur ses armes. Au-dessus du canot,
une flèche... Savez-vous, Messieurs, ^e que signifie cette flèche? Je vais vous le dire, ou plutôt vous le faire comprendre par un trait
Il y avait un jour un jeune sauvage sans nom, sans famille, sans fortune, obscur parmi les siens. Mais il avait un grand cœur, une grande âme et un courage à toute épreuve. Il se disait souvent : « J'irai moi aussi me faire un nom dans les combats. » Il part donc un jour avec son arc et son carquois, bien rempli de flèches, et s'élance, seul, en secret, à travers la prairie, vers le camp des saxivages ennemis de sa tribu. Après une marche pénible de plusieurs jours, il rencontre au lever du soleil un sauvage ennemi. Sans perdre de temps, il tire de son carquois une flèche empoisonnée, tend son arc et d'une main aussi sûre que son regard, il la lance droit au cœ.ur de l'ennemi qui tombe mort à l'instant. Il court à lui, lui enlève la chevelure, saisit un riche butin parmi le troupeaxi des alentours et revient triomphant dans son pays. Les vieillards de sa tribu le reçoivent comme un triomphateur, lui donnent un nom et le placent au rang des chefs les plus intrépides de la nation des Cris. Vous aussi, Monseigneur, vous êtes allé, un jour, dans votre jeunesse, livrer la guerre chez les sauvages ennemis, non ^e votre pays, mais de votre foi. Vous êtes aussi parti seul portant un carquois, rempli de flèches, non pas de flèches empoisonnées, mais de flèches d'amour, de charité et de religion. Vous en avez frappé votre ennemi au cœur; mais au lieu de le terrasser, vous l'avez relevé de la poussière et du vice où il gisait; vous l'avez amené des ténèbres de l'erreur et de la mort à la lumière de la vérité et de la vie. Et quand, après tant et de si belles victoires que vous aviez remportées sur la barbarie et le paganisme des sauvages, vous êtes revenu dans votre pays, vos compatriotes vous ont acclamé, et le Souverain Pontife vous a placé au rang des princes de l'Eglise.
Quand je vous voyais ce matin, Monseigneur, descendre de votre trône épiscopal avec cette belle crosse que vous portez si dignement, je me disais en moi-même : Cette crosse vous appartient à vous, pauvres missionnaires et sauvages de l'Ouest; ou plutôt elle nous est commune avec les ouailles du diocèse des Ïrois-Rivières.
Vous, Monseigneur, qui avez vécu si longtemps à l'Ile à la Crosse, vous savez sans doute d'où lui vient son nom. Permettez-moi de le dire à ce sympathique auditoire.
Ceux qui bnt abordé les premiers sur cette île, Messieurs, y trouvèrent caché dans un buisson, trois crosses de bois. C'est pour cela qu'ils lui donnèrent le nom d'Ile à la Crosse.
P^h bien! Messieurs, de ces trois crosses, cachées on ne sait par qui, probablement par les anges tutélaires de ce pays-là, l'une est aujourd'hui sur le trône épiscopal de Saint-Boniface, une autre a été pendant de longues années entre les mains de Mgr Faraud, de sainte et vénérée mémoire, puis la troisième est ici sur le trône épiscopal des Trois-Rivières dans les dignes mains de votre saint Evoque que vous avez tant de raisons d'aimer, de vénérer et de fêter avec enthousiasme comme vous le faites aujourd'hui. Cette crosse, en la voyant je l'ai reconnue... Les braves gens des Trois-Rivières ont couvert d'or et orné de pierreriescette crosse de bois, mais je l'ai reconnue quand même... C'est bien elle; c'est une des crosses que les anges gardiens de trois futurs évêques avaient cachées dans le buisson de l'Ile. à la Crosse.
Vous savez sans doute. Messieurs, ou bien je vous l'apprendrai, que l'ancien missionnaire de l'Ile à la Crosse, aujourd'hui votre digne Evêque, a bien failli vous échapper et rester sur le théâtre de ses premiers exploits pour y porter jusqu'à la mort sa crosse et sa mitre glorieuses.
Je me suis demandé, bien des fois, ce que les gens des Trois- Rivières, après tout pas plus dignes que les autres en apparence, avaient bien pu faire au Bon Dieu pour mériter d'avoir un tel évêquel Je m'en doute, après tout ce que je viens de voir et d'entendre chez eux depuis trois jours; mais je me demande encore s'ils ne doivent pas craindre pour plus tard de n'avoir peutêtre pas encore assez compris l'avantage et le bonheur qu'ils ont eus depuis vingt-cinq ans d'avoir un tel pasteur pour les gouverner.
Je vous ai entendu dire. Monseigneur, en réponse à certaines adresses que vous avez reçues ces jours-ci, que vous n'avez été qu'un pauvre jardinier répandant sur les plantes et les fleurs de votre jardin l'eau gue des mains généreuses et charitables avaient mise dans votre arrosoir. Il peut se faire qu'ici, Monseigneur, vous trouviez bien des mains et des cœurs charitables pour remplir cet arrosoir.
Mais, quand vous étiez seul, là-bas, au milieu des tribus sauvages du Nord-Ouest où je yous ai trouvé à l'œuvre qiuand j'y suis arrivé moi-même, vous n'aTiez personne pour remplir votre arrosoir.
Quand vous alliez de bourgade en bourgade, parcourant les vallées et les prairies, couchant sur la dure et souvent en plein air, quelquefois n'ayant pas de quoi calmer votre faim ni étancher votre soif, vous n'aviez alors pour remplir l'arrosoir que les^
sueurs de votre front, que les larmes de vos .yeux, que la charité inépuisable de votre cœ,ur de missionnaire.
Je me rappelle, moi, ce jour, Monseigneur, où je vous rencontrai pour la première fois, et c'est le cœ.ur bien gros d'émotion que je me représente encore l'angoisse de votre cœ.ur durant cette nuit cruelle où vous deviez voir, le lendemain, se lever pour vous la dernière aurore.
Lorsque je vous arrivai, avec mes sauvages, vous aviez déjà dit de loin, de bien loin, adieu à vos parents, à vos amis, à votre mère chérie qui allait ignorer toujours le malheureux sort de son bien-aimé fils, ou bien mourir en l'apprenant.
Et combien de fois, hélas I n'avez-vous pas couru les mêmes dangers, ou d'autres non moins redoutables! Vous savez, vous, Monseigneur, que je n'exagère pas quand je fais ainsi ce pâle tableau des misères, des souffrances et des angoisses du missionnaire de ces temps-là! J'ai été votre compagnon, ou plutôt votre élève dans oe rude labeur des missions; mais aussi, j'en suis aujourd'hui le témoin irrécusable, et malgré toutes les ruses de votre humilité pour échapper à ces éloges, il lui faudra bien céder devant le témoignage d'un vieux missionnaire de quarante-quatre ans de service, qui a suivi vos pas, qui a ru de ses yeux et partagé vos travaux dans ces solitudes muettes qui, sans moi, n'auraient rien à dire aujourd'hui des années les plus méritoires de votre vie... de ces années qui peut-être aussi sont pour vos vieux jours. Monseigneur, le plus doux et le plus consolant souvenir du passé.
Je vous demande pardon, Messieurs, de me laisser ainsi gagner par l'émotion et de verser des larmes devant vous dans un jour de si grandes réjouissances.
Mais c'est qu'il m'est impossible de les retenir, aux souvenirs que j'évoque en ce moment devant vous... (Applaudissements frénétiques).
Comme je vous le disais tout à l'heure, Messieurs, votre digne Evêque a bien failli vous échapper et rester avec sa crosse et sa mitre sur le théâtre de ses premiers exploits. En effet il fut désigné et choisi comme devant être le successeur de Mgr Provencher dans cet immense territoire du Nord-Ouest. Mais savez-vous comment son humilité s'y prit pour échapper à ce premier assaut de la crosse et de la mitre épiscopales?
Je vais vous le dire. Il avait contracté dans ses courses apostoliques une infirmité qui le rendit boiteux pour toute sa vie. Il mit en avant cette infirmité de la jambe et du pied. On sait fort bien partout, et ici mieux qu'ailleurs, que Mgr Laflèche s'est toujours
plus distingué par les qualités de la tête que par celles des pieds. La tête a donc alors profité de la faiblesse de la jambe pour se soustraire à la mitre.
Mais la mitre et la crosse l'ont poursuivi jusque dans son pays, et voilà pourquoi vous avez aujourd'hui le bonheur de l'avoir pour Evêque.
Pourtant, je doute qu'il ait fait plus ici pour vous en vingtcinq ans qu'il n'a fait en douze ans dans le Nord-Ouest. Il a été là, l'un des premiers missionnaires. Il a tracé la route à ceux qui l'ont suivi. Mgr Taché, archevêqtie actuel de Saint-Boniface, lui-même se regarde comme son disciple, son élève dans les travaux de missionnaire. Son nom est resté si profondément gravé dans ces contrées qu'il n'y a pas un sentier qui ne garde l'empreinte de ses pas, pas un coin de terre qui n'entende encore parler tous les jours de JLaf lèche, le bon et courageux missionnaire d'autrefois, pas un vieillard qui ne bénisse son nom avec amour.
De ses travaux, de sa vertu et de son dévouement sont nés l'archidiocèse de Saint-Boniface, le diocèse de Saint-Albert, le vicariat apostolique de la Saskatchewan et celui de la MacKenzie, et le nouveau diocèse de New-Westminster qui comprennent cet immense territoire du Nord-Ouest dont l'étendue surpasse de beaucoup celle de tout le reste de la Puissance du Canada.
Voilà le résultat ou la conséquence de ses premiers travaux apostoliques, de ses douze années de mission parmi les pauvres sauvages que nous avons, nous, continué d'évangéliser en marchant sur ses traces, après avoir reçu de lui les premiers exemples et les premiers conseils. Dites à présent, Messieurs, si nous n'avons pas droit de venir prendre part à cette fête, à cette belle lutte de l'amour et de la reconnaissance, et si nous n'avons pas le droit de dire en retournant dans notre pays que nous emportons la palme.
Je vois. Monseigneur, écrit partout, sur les murs et sur les draperies, en lettres d'or et d'argent : « Ad multos annos. » Tout le monde, ici, sait ce que veut dire ce latin-là. C'est un souhait de longue vie, de jours nombreux et prospères.
Nous avons, nous aussi, dans notre langue sauvage, un mot qui exprime cette pensée-là. Ce mot (vous allez le comprendre, vous, Monseigneur), c'est (?)...
Je vais vous le traduire ce mot sauvage qui veut dire en français : « Tu as bonne envie de vivre, va. »
Oui, Messieurs, votre digne évêque a bonne envie de vivre;
c'est-à-dire qu'il est bien portant et qu'il promet de vivre encore plusieurs années. Il vivra aussi, allez.
Oui, Monseigneur, vous vivrez longtemps encore pour le bonheur de la nation canadienne dont vous êtes l'une des gloires les plus pures; pour le bonheur de vos ouailles qui sont si heureuses do vous posséder; pour la consolation et la joie de ce clergé si sympathique à son Evêqne, de ces dignes prêtres si unis entre eux et si bien disciplinés par votre main habile et votre cœ-ur de Père, que l'Evoque et son clergé ne font qu'un, et qu'ils se font honneur l'un à l'autre.
Vous vivrez aussi. Monseigneur, pour le bonheur des missionnaires et des pauvres sauvages du Nord-Ouest. Car c'est un grand bonheur, en effet, pour nous de penser, de loin, au fond de nos prairies, qu'il y a encore ici, sur un trône d'évêque, l'uï. des nôtres, un ancien missionnaire, qui prie pour nous et qui nous vient encore en aide très souvent dans le travail pénible que nous accomplissons après lui dans ces pauvres et lointaines contrées de Touest. .
Vivez donc. Monseigneur, et ]'ai l'espoir qu'avant de mourir, vous viendrez encore une fois revoir la Rivière-Rouge, l'Ile à la Crosse, et toutes nos missions, jusqu'au pied des Montagnes Ro*cheuses.
Je me charge de vous y conduire, et de vous ramener sain et sauf.
Et vous, braves gens des Trois-Rivières, qui venez de votis montrer si dignes de votre premier Pasteur, ne craignez rien pour votre Evêque quand il sera entre les mains du Père Lacombe. Eh bien! Monseigneur, j'ai dit... et j'ai fini!
Tels sont les souvenirs q;ue des fêtes attendrissantes, joyeusement prolongées, évoquèrent pour la consolation et Tédification d'un grand nombre.
C'est un spectacle que Taschereau ne pouvait décemment assombrir par sa présence.
Si nous avions dit le même bien, et beaucoup moins, de Mgr Laflèche, on aurait pu suspecter notre impartialité; mais ces éloges, tous mérités, furent publiés éloquemment du vivant de notre héros, devant d'éminents et par de véridiques témoins à la face de tout le peuple assemblé, sans qu'il y
eût une protestation, si timide fût-elle, ou la moindre note discordante. C'était bien la voix d'un peuple reconnaissant, partant le jugement de Dieu.
Nous avons tenu à commencer ce volume par le spectacle réconfortant de tant de joie débordante chez un peuple renseigné, qui voulait manifestement compenser par sa gratitude et son attachement filial les douleurs intimes de son Père toujours aimé, qui fut sans cesse écouté avec confiance et bonheur.
On savait aux Trois-Rivières les dissentiments profonds qui mirent aux prises Mgr Laflèche et le cardinal Taschereau; on s'y rendait compte que le digne évêque avait atrocement souffert pour son Eglise comme pour sa patrie, et que la main implacable qui l'avait torturé opérait à Québec. Elzéar-Alexandre Taschereau connaissait son mérite, il savait l'antipathie dont il était l'objet; mais ignorant que le peuple trifluvien, rien que pour complaire à son digne Pasteur, était capable de lui faire bonne figure malgré tout, il n'osa s'aventurer au milieu de lui, sa présence ne pouvant d'ailleurs qu'assombrir une fête toute familiale. Pour éviter cette inconvenance, le métropolitain, toujours rusé, prétexta cette grippe diplomatique qui devait ménager ses nerfs, et mit surtout à l'aise le peuple trifluvien, lequel sut faire siennes aussi bien les peines que Ids joies de son admirajble évêque.