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LES ORIGINES DE MGR LAFLECHE

l'ouest canadien, en route pour SAINT-BONIFACE

C'était en 1671, Pierre Richer avec son épouse Dorothée Brassard quittait La Flèche, sa ville natale de France. Ils s'en allaient sans esprit comme sans espoir de retour vers ces tenes lointaines du nord américain d'où les navigateurs revenaient après de si longues absences, d'où les coureurs de bois et d'aventures rapportaient des toisons si moelleuses, des fourrures de "si grand prix et dont on disait tant de merveilles. Ils se rendaient dans la nouvelle France, et, voulant se consoler de la perte d'un berceau, ils se répétaient en manière de consolation : là-bas, c'est encore la France.

Ils traversèrent l'Océan tumultueux, fendirent les brouillards de Terre-Neuve, pénétrèrent dans l'immense estuaire du Saint-Laurent qu'ils remontèrent au delà de Québec, jusqu'à Sainte-Anne de la Pérade où à force de labeurs soutenus, d'honnêteté familiale, et avec la bénédiction de Dieu auquel ils restèrent soumis, ils allaient planter dans un sol généreux un arbre généalogique qfui allait devenir gigantesque. Et tout le long de ce fleuve de vie qui, dans cette famille, sépare aujourd'hui de cette exode lointaine des ancêtres, que d'efforts 1 que d'entreprises! aussi qlie de larmes dans les épreuves nécessaires, que de joies dans l'honnête bonheur! et, après les vicissitudes qui sont le cortège de l'homme ici-bas, quel noble héritage de foi et d'honneur on s'est transmis fidèlement de père en fils, comme encouragement à ,m,ieux faire de celui qui s'en allait pour celui qui devait

porter durant une étape encore la gloire et l'espérance des aïeux.

La famille Richer de La Flèche, après avoir pris pied à Sainte-Anne de la Pérade se dissémina rapidement dans une trentaine de localités" environnantes, où le généalogiste peut aisément la suivre pas à pas, soit que les descendants 50 faisaient appeler simplement Laflèche, soit qu'ils se contentaient d'être Richer, ou bien qu'ils se disaient Richer de Laflèche, en deux mots, ou en un seul, à volonté. Le vrai nom de famille ne reste pas moins Richer tout court.

A ceux que la curiosité mènerait au delà de l'exode des ancêtres, jusqu'à La Flèche, en France, les documents ne manqueraient pas. Les Sœurs hospitalières de cette ville en ont transmis de très intéressants à M. le chanoine Richer Laflèche, actuellement curé de Sainte-Anne de la Pérade qui les fit pubher en son pays. En les parcourant nous-mêmes, nous avons pu constater de quelle haute estime jouissaient les Richer de France, parmi leurs contemporains.

Actuellement, cette famille se -trouve en nombre à Sainte- Anne de la Pérade, dans tout le comté de Champlain, en plus grand nombre encore 'dans le diocèse de Saint-Hyacinthe; elle a ramifié dans les cantons de l'Est de la Province de Québec, à Saint-Laurent de Montréal, à Montréal même et jusque dans Ottawa et ses environs. Elle a donné au pays des députés, des avocats, des financiers, un poète, des pionniers admirables, des prêtres éminents, et, à Rhod-Islam, un gouverneur distingué en la personne d'Aran.-J. Pothier, petitfils d'Elisabeth Richer, d*Yamachiche. Mais celui de ses memi)res qui lui a valu le plus de lustre et d'honneur, est, sans

oiiteste, Mgr Louis-François Richer Laflèche, second évêque les Trois-Rivières.

Nous l'avons déjà dit ailleurs, Louis-François Richer Laflèche naquit à Sainte-Anne de la Pérade, le 4 septembre 1818. Ses parents, comme l'immense majorité des canadiens français, s'occupaient d'agriculture et le jeune Louis-François,

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SOUS les yeux des siens, par les soins tendres d'un grand-père qui était aussi un homme de Dieu, grandissait réellement en sagesse à l'ombre du clocher voisin^.

L'enfant, bien qu'enjoué, se montra de bonne heure réfléchi, laborieux, porté aux exercices de piété; il aimait l'église comme le toit paternel et volontiers, dès l'âge le plus tendre, en compagnie de son grand-père, il prêtait sa voix mélodieuse aux cérémonies du culte, il servait le prêtre à l'autel avec ce recueillement angélique q;ui fait présager or-

1. Que le poète, avant nous, dise donc sur sa lyre attendrie ce que fut cet enfant béni, qui devint lévite, apôtre, pontife et... à sa manière, coaifesseur de la foi :

En ce mémorial, dès la première page, 0 La Flèche, je vois ton nom trois fois béni, Et, sur des fonds de ciel idéal, ton image, De tableaux en tableaux, rayonne à l'infini.

Dans le cadre pieux du logis de l'Ancêtre,

Une mère chrétienne, une mère d'antan,

A l'heure où le Sanctus tinte au clocher champêfre.

Soutient les premiers pas de son petit enfant.

Pour que son fils grandisse en la croyance antique, Pour qu'il croisse en sagesse, en force, en piété, L'humble femme accomplit la naïve pratique, Et le cœur maternel du ciel est écouté.

L'adolescent grandit. Ainsi qu'à la maîtrise, Du grand-père il apprend les hymnes du lutrin : La maison retentit comme une nef d'égUse, Et la voix d'or alterne avec la voix d'airain.

Un jour, un beau dimanche, en l'honneur du choriste, Le temple du pays natal s'illumina : Sainte Anne, saluant le doux séminariste, A l'appelé de Dieu chante son bos.anna.

Puis ce fut le Collège aux portiques célèbres. Où le jeune astronome, au milieu des savants. Du système solaire expliquait les algèbres, La table des saisons et la Rose des vents.

Le temps passe. Voici la solitude immense, La fauve immensité du désert infranchi.

Sur la rive où déjà brille la croix de France, La tente de l'apôtre héroïque a blanchi.

dinairement une vocation sacerdotale. D'ailleurs il avait l'esprit si éveillé, une intelligence si merveilleusement douée qu'autour de lui on pensait que des dons aussi précieux ne pouvaient être convenablement mis en œuvre qu'au service de Dieu pour le salut des âmes. Et la mère, aux pjeds de Sainte Anne qu'elle affectionnait particulièrement, priait et disait : Je donne François à Dieu, s'il le désire.

C'était; du reste, le désir bientôt manifeste de la Providence. L'enfant fut donc, en 1831, dirigé sur le collège Ni-

Les farouches tribus de la plaine sauvage Devant la Robe-Noire, à genoux, ont pleuré. Le saint missionnaire, au merveilleux langage. Comme un Hiawatlia céleste, est vénéré.

Le temps passe. Voici les jours de pures gloires. Au front du Voyageur la mitre a resplendi. La Flèche monte en chaire, et les grands auditoires Frémissent aux éclats de son verbe hardi.

Jeune homme, il a conquis la palme évangéliqfue ; Sa parole a charmé les fleuves du couchant. Evêque, il batailla pour le droit catholique, J'usqu'au brillant hiver de son âge penchant.

Un soir, le patriarche à la têt© sublime Qu'auréole un reflet des pâles chandeliers. L'œil fixé sur la croix pectorale, s'abîme Dans la douleur du Christ au mont des Oliviers.

Le rêve d'aUégresse et de victoire expire ; Le pontife est frappé dans l'ardeur de l'effort : Une larme se mêle au suprême sourire Qui fleurit sur sa lèvre au baiser de la Mort.

II n'est plus. L'astronome a découvert la sphère. Où roulent les soleils les plus beaux, les plus doux. Le prophète a franchi le cercle du mystère. Mais son esprit habite encore parmi nous.

L'apôtre de sa tente a repHé la toile;

Mais l'immortel Pasteur triomphe du tombeau.

Et sa grande âme, comme une royale étoile.

Très haute, sans déclin, brille au front du troupeau.

0 Prince, l'héritier de tes vertus s'incline, II t'invoque, inquiet, au seuil de l'avenir. 0 lointain voyageur, de colline en colline, Sur les routes du ciel, îredescends pour bénir.

Nérée Beauchemin.

famachiche, 16 août 1909.

colet, où il fit radmiration aussi bien que Tédification de ses maîtres et de se^ condisciples.

Il fut confirmé en 1832, par Mgr Signay, coadjuteur de Québec.

Par sa belle intelligence, par son ardeur au travail et ses incessants succès, il fixa donc l'attention de tous, méritant r estime de ses supérieurs qui fondèrent dès lors sur lui de grandes espérances.

Il entra au séminaire de Nicolet, où nous le trouvons élève de théologie en 1838. Econome d'abord, professeur ensuite, il enseigna avec grâce et succès les belles lettres et l'éloquence qUi lui était naturelle, se perfectionnant sans cesse par un travail acharné dont il faisait profiter la jeunesse q;a'il affectionnait.

A l'automne 1843, Mgr Jos. Norbert Provencher, qui fut le premier missionnaire du Nord-Ouest canadien et était devenu aussi le premier évéque de Saint-Boniface, dont il était d'ailleurs le fondateur, décida le jeune Laflèch© à se joindre à lui pour se vouer aux pénibles missions de la Rivière Rouge.

Pour répondre à l'appel de révêqfue-misslonnaire, Tabbé Laflèche se fit ordonner prêtre le 4 janvier 1844 par Mgr Turgeon, archevêque de Québec, accepta provisoirement le vicariat de Saint-Grégoire-le Grand, à seule fin de se ménager le loisir de s'initier aux langues sauvages. Mais dès le 14 avril de la même année, il partait déjà pour les missions de l'ouest en compagnie de Mgr Provencher et de l'abbé Joseph Bourassa qui était comme lui jeune prêtre du diocèse de Québec. Comment M. Laflèche arriva à la Rivière Rouge, et ce qu'il y fit, nous rapprendrons par divers documents, venus du jeune apôtre lui-même ou de ses collaborateurs et qu'on peut consulter notamment dans les archives de Saint- Boniface et de Québec.

Mais, qu'est-ce q;ue l'Ouest canadien?

Et d'abord, il ne faut pas confondre les immenses plaines

ainsi désignées, avec l'Ouest américain, dont elles sont limitrophes; il ne faut pas non plus les confondre totalement avec €e qu'on appelle le Nord-Ouest canadien parce qfue ce Nord-Ouest est exclusif de la province du Manitoba qui n'est pas, loin de là, une quantité géographiquement négligeable, ni autrement.

On appelle tout l'ouest du Dominion : l'Ouest canadien, parce que ces régions immenses ont été découvertes par des Canadiens français; explorées par des Canadiens français et finalement évangélisées, sinon civilisées par des missionnaires canadiens et français.

Sans doute, aujourd'hui, les Anglais dominent dans le Manitoba, la Saskatchewan, l'Alberta et dans les Territoires non encore incorporés à l'état de Provinces autonomes dans la Confédération canadienne; sans doute, ils y font la loi, sinon l'arbitraire; sans doute encore ils oublient les privilèges de la minorité franco-canadienne et les franchises constitutionnelles des catholiques romains; sans doute toujours ils s's comportent en maîtres ombrageux et parfois en tyrans :fè rooes; mais, malgré les apparences et toutes les prétentions contraires, les Canadiens français, dans cet Ouest canadien, ne sont ni des ilotes taillables et corvéables à volonté, ni des étrangers qu'il fadll© tenir à l'écart ou à l'étroit; mais bien des précurseurs admirables ; mais l'avant-garde héroïque de la civilisation européenne et du christianisme triomphant qtii était bien capable de façonner ce pays neuf et vide, après avoir engendré les puissances petites et grandes du vieux monde.

Oui, il y a près de deux siècles que le sieur de la Vérendrye et Bes fils ont pardotiru ces plaines, des grands lacs au pied des Montagnes Rocheuses, et qu'ils en ont pris possession au nom du- roi de France; il y a près de deux siècles passés que le premier missionnaire y planta la croix q:ui répand l'espérance, et depuis cette époque déjà lointaine, les Canadiens français n'ont pas cessé un seul instant de par-

courir ce pays y faisant connaître Dieu et leur patrie, tout en s'y livrant à la chasse, au commerce et à l'industrie.

A juste titre donc, les Canadiens * français s'y considèrent comme chez eux et là, comme dans les provinces maritimes, comme dans le Bas et le Haut-Canada et dans l'Ontario, leur ténacité les fera respecter et leur nombre grandissant leur permettra la con^ance en l'avenir.

Cet Ouest prestigieux; ce pays d'En-Haut, comme disent les gens de Québec; les territoires de la Rivière Rouge, du grand Nord-Ouest ou seulement de l'Ouest, est un pays si haut, en effet, et si loin surtout, vers le soleil couchant qu'il allait de la Mer Glaciale au Nord, aux confins de^ Etats de l'Union américaine au Sud et gagnait les Montagnes Rocheuses vers le Pacifique ou Colombie britannique.

Ce territoire forma successivement une partie de l'Ontario, les provinces du Manitoba, de l'Alberta, de la Saskatchewan; les territoires de l'Assiniboïa et d'Athabaska-Mackensie, ayant dans leur ensemble une superficie de 1.790000 milles carrés, soit neuf fois l'étendue de la France,

.Cet Ouest-Canadien avant la Confédération des provinces avait une existence particulière dont il faudra tenir grandement compte dans la suite, surtout lorsque nous aborderons les questions scolaires et des langues qui provoquèrent et entretiennent de si gra,nds conflits politiques et religieux. En effet, cette portion du domaine de la couronne britannique existait jadis dans un état d'abandon complet; et elle était le champ clos où se combattaient ardemment les intérêts ombrageux des Compagnies à fourrures : Compagnie du Nord- Ouest et celle de la Baie d'Hudson qui usaient de leurs chartes pour interdire même toutes velléités de colonisation. En dehors de ces puissantes Compagnies, personne dans ce monde, monopolisé en vain, ne possédait ni droits, ni privilèges, encore moins des propriétés; le pays lui-même ne connaissait ni lois, ni gouvernement : point de traces d'administration quelconque ou de juridiction soit civile, soit ju-

diciaire; c'était la terre des âges primitifs où le sauvage restait son maître, où les trappeurs dénués de timidité ne connaissaient que leur bon plaisir et la force de leurs armes mis au service d'intérêts, toujours jaloux, souvent féroces.

Nous disons que ces terres furent explorées et conq'uises par la France, dès 1623; elles allaient être évangélilisées, et le furent depuis; mais chacun sait par suite de quelles mésaventures, surprises et défaillances, ces arpents de 7ieige devmrent la proie des Anglais. Avec les no^uveaux maîtres survint l'abandon moral du pays; ce fut l'âge hé roïque de l'exploitation réservée, des pelleteries avec les compétitions ardentes, les révoltes farouches, et tout un cortège d'intrigues et de forfaits.

Néanmoins, en cédant le Canada à la couronne d'Angleterre, la France, par le traité de Paris (1763), garantissait aux Canadiens français, sur tout le territoire organisé ou non, leUrs droits et leurs privilèges acquis avec la liberté de leur culte, stipulant qu'ils « ne pouvaient être soumis à d'autres impôts qu'à ceux qui avaient été établis sous la domination française ».

Reportons-nous à l'année 1812. Lord Selkirk établit alors une colonie écossaise sur la Rivière Rouge, en pleine prairie. '

En 1818; année de la naissance de Mgr Laflèche, pour protéger cette colonie qui, à force de tracasseries et même d'hostilités ouvertes de la part de la Compagnie du Nord-Ouest, sa concurrente, était menacée jusque dans son existence, le noble lord demanda et obtint de Mgr Plessis, évêque de Québec, des naissionnaires catholiques, bien que lui-même fût protestant.

Ces missionnaires et ceux gui vinrent à leur suite trouvèrent dans la Compagnie de la Baie id'Hudson et dans ses fonctionnaires, en majeure partie protestants comme lord Sel-

Ikirk, beaucoup d'égar^ds, de justice et même de la bienveillance agissante.

Mais qu*allaient faire des missionnaires si loin, dans ces vastes espaces qu'on prétendait interdire aussi bien à la civilisation (^u'à la colonisation? au milieu d'hérétiques et de pauvages? i

Donner les secours de leur ministère aux Blancs qui parcouraient le pays, aux métis qui s'y multipliaient et aux sauvages exploités, bien que moralement abandonnés.

Les Blancs qu'on rencontrait en ces lieux étaient pour la plupart venus d'Ecosse comme -colons^ et des îles Orcades, en qualité d'employés des Compagnies à fourrures; le surplus consistait en Canadiens français, pionniers de la première heure, qui se trouvaient au service de la Compagnie du Nord-Ouest, rivale de celle de l'Hudson.

Les Canadiens français, à rencontre des Anglo-canadiens, avaient su conquérir et conserver " les bonnes grâces et la confiance des sauvages.

A ces éléments essentiels vinrent s'ajouter, mais en petit nombre. Anglais, Irlandais, Suisses, Allemands, Norvégiens, Américains du Nord et du Sud, Mexicains et les inévitables Italiens. Cependant, quelle que fût fa nationalité des Blancs, selon l'idiome qu'ils adoptaient dans le commerce de la vie, on les disait Français ou Anglais.

On pouvait évaluer à 4.500 environ, la population blanche du Nord-Ouest, lors du départ de Mgr Laflèche, pour la Rivière Rouge.

Les Métis y étaient déjà, à cette époque, en bien plus grand nombre. On ne s'aventurait guère en évaluant cette partie de la population à 20.000 individus.

Issus de Blancs et de Peaux-Rouges, ces Métis se divisaient eux-mêmes en Français et en Anglais; ils étaient aussi ou catholiques ou protestants, partageant les préférences religieuses des nationalités dont ils se réclamaient. Hommes robustes, grands et beaux, quoique blancs exceptionnellement, mais généralement basanés, les Métis sont des cavaliers prodigieux, et des voyageurs infatigables. Rien n'égale, en effet,

leur adresse, leur agilité et, à la chasse du buffalo, ils font merveille avec une rare intrépidité^.

Enfin les F eaux-Rouges ou saurages, comptaient, encore selon Mgr Taché, 22 tribus divisées en 5 familles : Algonquins, Assinibains, Pieds Noirs, Montagnais et Esquimaux, le tout au nombre de 80.000 individus environ.

1. « Habitués à la chasse du bœuf sauvage, écrit Mgr Taché, dans Esquisse sur le Nord-Ouest d'Amérique, les métis forment la cavalerie la plus adroite qu'il y ait au monde. Les chevaux dressés à cette chasse sont d'une vigueur et d'une ardeur étonnantes; mais l'habileté des hommes surpasse tout ce que l'on peut s'imaginer. Les rênes d'une main et le fouet de l'autre, ils^ tirent sept coups de fusils par minute, pendant que le cheval est à la vive course. Il en est même un qui, dans un pari, à chargé et tiré cinq coups à balle pendant que son cheval faisait un arpent, chaîné, bride abattue; plusieurs n'ont, tiré le cinquième coup que quelques pas après avoir dépassé la borne. Puis ils ne tirent pas au hasard, car chaque coup abat un buffalo. Souvent, pour s'amuser en galopant ainsi, ils logent une balle dans les flancs d'un pauvre oiseau qui passe au-dessus de leur tête. Ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est qu'ils reconnaissent toujours ou presque toujours, les animaux qu'ils ont tirés; et pourtant, il y a jusqu'à 300 chasseurs qui poursuivent en même temps la même bande de vaches. De temps en temps, ils mettent un, deux ou trois grains de plomb avec leur balle, pour reconnaître plus facilement leur proie. Un bon chasseur tue jusqu'à 100 vaches pendant une chasse ».

« Les métis, ajoutait le même dans Esquisse... pp. 220-227, semblent posséder naturellement une faculté propre aux sauvages et que les autres peuples n'acquièrent presque jamais : c'est la facilité de se guider à travers les forêts et les prairies, sans autre donnée qu'ime connaissance d'ensemble, qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas toujours se rendre compte à eux-mêmes. Presque tous sont doués d'une grande puissance d'observation; rien n'échappe à leur vue, et l'on peut dire que tout ce qu'ils ont vu reste gravé dans leur mémoire en caractères ineffaçables. Dans les immenses prairies, ils semblent reconnaître jusqu'au moindre accident de terrain; si on leur demande des informations, ils vous donnent des explications qu'un propriétaire peut à peine fournir sur son petit domaine; et après être entrés dans une minutie de détails, ils complètent votre étonnement en ajoutant : « Je ne connais pas beaucoup cet endroit-là, je n'y ai passé qu'une fois, il y a bien longtemps ». Un coup d'œil leur suffit pour reconnaître tous les chevaux d'une bande nombreuse qui ne leur appartient point, et, après un laps considérable de temps, ils se souviendront de ce qu'il peut y avoir de différence entre un animal de cette bande et un autre qu'ils auraient vu ou non ».

Les métis de l'Ouest sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu'à la prodigalité et patients dans les épreuves. « Leur défaut le plus saillant, écrivait encore Mgr Taché, est la facilité à se laisser aller à l'entraînement du plaisir. D'une nature vive, ardente, enjouée, il leur faut

Les sauvages habitaient la prairie, ou la forêt; ceux de la prairie, qui vivaient à la suite des troupeaux de bisons dans une abondance relative, se distinguaient par une affreuse dépravation; les Sylvains, au contraire, vivaient pauvres et dispersés, mais leurs mœurs étaient relativement honnêtes .

des satisfactions, et si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De là une perte considérable de temps, un oubli trop facile des devoirs les plus importants. De là une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l'indice naturel de vices plus considérables que ceux qui existent réellement. Cet amour du plaisir les conduit aussi trop souvent à l'ivrognerie ».

« La chasse et la pêche, nous explique Mgr Taché, dans son Esquisse..., p. 241 et suivants, à de très rares exceptions près, constituent l'unique ressource des sauvages, comme leur occupation exclusive ».

« Le sauvage est non seulement nomade, mais même errant et vagabond. Point de maison, en général pas même de demeure fixe; des tentes de peaux (loges), des cabanes d'écorce ou de branches d'arbres, voire même de neige et de glace, souvent la. grande cabane du bon Dieu, qui n'a de dôme que la voûte étoilée ou nébuleuse : voilà l'habitation du sauvage. »

Les sauvages voyagent beaucoup, mieux vaudraient dire qu'ils voyagent constamment. Avant l'établissement des nombreux comptoirs qui couvrent aujourd'hui le pays, ils entreprenaient souvent des voyages de plus de mille lieues pour aller changer quelques fourrures avec les traiteurs européens et canadiens. Depuis que les comptoirs ont été multipliés, ils voyagent à peu près autant qu'auparavant.

Ces voyages se font à pied ou en canot d'écorce, quelquefois jtnaintenant à cheval. Les cliiens sont employés pour transporter les provisions et souvent les personnes.

Les sauvages ne sont pas riches; assez souvent, la femme, sans être le moins du monde aidée de son mari, peut porter sur son dos tout l'avoir de la famille. Les trésors en espèces sont inconnus, puisque dans toute l'étendue du vicariat apostolique, à Texoeption de la colonie de la Rivière-Rouge, l'argent n'a point cours. Des fourrures, des provisions, fruits de la chasse et de la pêche, voilà seulement ce qui peut les enrichir. En échange, ils reçoivent quelques vêtements et quelques ustensiles de fabrique anglaise ou américaine, qui constituent tout leur avoir, en y ajoutant pour les sauvages des prairies quelques chevaux, et pour tous quelques chiens.

Les sauvages connaissent souvent l'abondance et la plus extrême pauvreté. Ils sont quelquefois de longs mois dans la dernière misère. « Des tribus entières, rapporte Mgr Taché, sont habituellement dans un état de demi -jeûne et de souffrances journalières et toutes les tribus man- (fient dans un temps ou un autre des choses les plus essentielles à la vie; aussi, il est étonnant de voir jusqu'à quel point ces infortunés portent l'exercice de la privation. Etre trois ou quatre jours sans le moin-

Or donc, en 1818, lord Selkirk, qui avait entrepris d'établir sur la Rivière Rouge une colonie écossaise « une oasis de civilisation au milieu des prairies et des forêts où erraient les sauvages, par d'extrêmes contrariétés que lui suscitaient « les Seigneurs du Nord », comprit enfin, bien que protestant, que l'Eglise catholique était seule capable de créer des

dre aliment leur paraît chose toute simple et naturelle. Très souvent ces privations se prolongent jusqu'à sept ou huit jours ».

Par leur teint cuivré les sauvages ont reçu le nom de Peaux-Rouges; ils ont les pommettes des joues saillantes; ils ont peu ou point de barbe. « Leur taille est de beaucoup au-dessus de la moyenne, surtout bï on la compare avec celle des habitants de l'Europe méridionale. Tout les sauvages que j'ai vus ont les yeux noirs, et cet organe, comme celui de l'ouïe, acquiert chez eux une puissance très grande par suite de l'exercice ».

« Le sauvage est un homme qui mange, boit, dort et marche : qui mange énormément quand il a de quoi satisfaire son appétit, tout comme il se passe de nourriture au besoin; qui boit souvent avec excès (surtout Veau-de-feu-" Il dort; il dort comme les autres paresseux, le jour, la nuit, quand il n'a rien qui l'occupe; puis aussi, il veille plus que qui que ce soit que je connaisse. Il marche, ce bipède aux jambes un peu croches, aux pieds tournés en dedans par habitude, et il marche comme un véritable chien de chasse. Il court même, et cela au point d'atteindre les cerfs dans les déserts et au milieu des forêts ».

Les famille» vivent en général dans la plus grande indépendance les unes à l'égard des autres, tantôt isolées, tantôt groupées en camps plus ou moins considérables. Les enfants sont dès le jeune âge, dans la plus grande liberté avec leurs parents. Les tribus n'ont en général ni gouvernement, ni lois; cependant dans quelques-unes, particuHèrement dans les plus guerrières, certains chefs prennent un ascendant d'ailleurs très variable selon leurs qualités et les circonstances.

Au point de vue des mœurs, il faut distinguer entre les sauvages des bois et les sauvages des prairies. « Les sauvages des prairies qui sont, d'après Mgr Laflèche, dans l'Etat général des Missions de la Rivière-Rouge, les Pieds-Noirs, les Assiniboines, les Cris et une grande partie des Sauteux, sont de la pire espèce, et je crois qu'il n'y a pas d'exagération à dire que c'est l'homme descendu au dernier degré de l'échelle humaine. Cet état de dégradation et de méchanceté vient de leur manière de vivre : ils sont ordinairement réunis en gros camps de 60 à 80 loges et souvent davantage, et mènent une vie errante et oisive à la suite des innombrables troupeaux de bisons qui leur donnent la nourriture et l'habillement. Quand on a sous les yeux la vie dégoûtante de ces sauvages, on comprend que le travail qui a été imposé à l'homme comme une pénitence après son péché, l'a été pour son

I bonheur plutôt que pour son malheur... Si les tribus des prairies sont devenues la sentine de tous les vices qui dégradent l'homme, si le vol, le meurtre et par-dessus tout une dissolution épouvantable, sont de-

œuvres durables dans l'aridité même des déserts, et il s'adressa à Québec pour y demander deux missionnaires. L'évêque, Mgr Plessis envoya, en cette qualité, les abbés Joseph-Norbert Provencher et Sévère Dumoulin, prêtres, et un jeune séminariste. Après huit semaines de voyages, la plus grande partie en canots fait d'écorces d'arbres, ceS missionnaires arrivaient au fort Douglass, en face de Saint-Boniface qu'ils allaient fonder.

En 1822, Mgr Plessis divisa son immense diocèse en plusieurs évêchés et Joseph-Norbert Provencher, mandé à Québec, fut sacré évêque de Juliopoljs, in partibus infidelium.

venus une occupation journalière pour le grand nombre de ces barbares, c'est parce qu'un travail assidu leur est inconnu ».

Les sauvages des bois, qui sont les Montagnais et une partie des Cris, des Maskégons et des Sauteux, « ont une manière de vivre bien différente des précédents, nous apprend encore Mgr Laflèche dans Etat général des Missions de la Rivière-Rouge. La pauvreté des terres qu'ils habitent les force à vivre éloignés les uns des autres et il n'y a pas de pays où la population soit plus clairsemée : on serait tenté de croire, en parcourant ces contrées pour la première fois, que l'homme n'y a pas encore fixé son séjour, tant on y trouve peu de traces de son passage. Ils n'ont point, comme les précédents, d'innombrables troupeaux de bisons pour leur donner à manger quand ils ont faim, et les couvrir quand ils ont froid. Quelques rares et prudents orignaux leur offrent une proie qu'il est difficile d'atteindre. Des bandes nomades de caribous tombent quelquefois dans leurs lacets, mais il leur faut du temps et de la patience pour y réussir. La pêche aussi dans certaines rivières vient leur offrir une ressource contre le jeûne. En sorte que ces nations sont obligées de mener une vie beaucoup plus active que les autres sous peine de disparaître bientôt. Il est rare de trouver plus de deux ou trois familles ensemble, et ces familles sont toujours parentes entre elles. C'est à cette vie active et retirée qu'il faut attribuer la différence de mœurs qu'on remarque entre les sauvages des bois et ceux des prairies. Ils sont à peu près en paix avec tout le monde, ont le vol et le meurtre en horreur, autant pour le moins que les blancs. Quoique la polygamie soit en usage parmi eux, ils sont cependant bien loin d'être aussi dissolus que les autres, et on ne rencontre pias de ces crimes contre nature si fréquents chez ceux des prairies ».

Chez les sauvages du Nord-Ouest, avant leur conversion au christianisme, la femme était traitée très durement.

« Toutes les tribus que j'ai vues à l'état d'infidélité, nous explique Mgr Taché dans son Esquisse..., m'ont forcé à considérer la' femme sauvage comme l'être le plus malheureux que l'on puisse imaginer. Cette infortunée est non seulement le porte^faix de la famille, elle en est littéralement la bête de somme. Toutes les corvées sont pour elle, et presque invariablement

dans la vieille église de Trois-Rivièros, recevant la charge de ;son district comme auxiliaire de l'évêque de Québec.

Le 16 avril 1844, le district de la Rivière Rouge fut à son tour détaché du diocèse de Québec et le Saint-Siège, édifié par les grands travaux et le zèle admirable de Mgr Provencher,, le nomma naturellement, vicaire apostolique de ce pays. Tout en lui conservant le titre d'évêque de Juliopolis, le pape lui confiait une juridiction indépendante de celle de révoque de Québec. Cette distinction arriva à Mgr Provencher lors de son cinquième voyage à Québec et son deuxième voyage en Europe.

les plus petits adoucissements lui sont refusés. Sa position est rendue pins pénible encore par les mauvais traitements, le mépris le plus profond et l'état d'abaissement dans lequel elle est tenue... Chez les Pieds-Noirs un grand nombre de femmes portent les marques très visibles des excès de la colère de leurs maîtres impitoyables. C'est le nez de la femme qui est le point de mire : bien des figures sont privées de cet important organe : un coup de couteau ou de dent a suffi à l'opération... « Que de fois mon cœur a été navré d'amertume en voyant la misère profonde dont j'étais témoin! Comme j'ai béni et remercié le bon Dieu qui, entre autres bienfaits, a donné à nos mères la position qu'elles occupent au milieu fies nations chrétiennes 1 Comme ils étaient ignorants et insensés ceux qui, pour blasphémer contre la religion régénératrice, rêvaient l'existence dans les forêts d'Amérique d'un peuple primitif, jouissant d'un bonheur imaginaire ».

« Si donc, écrira Mgr Taché à sa mère dans les premières années de son séjour parmi les sauvages, votre cœur de mère vous fait supporter avec peine l'absence de votre fils, j'espère que votre cœur de femme se consolera de ce qu'il ne s'est éloigné de vous que pour adoucir la misère de ses semblables et entre autre la misère des personnes de votre sexe ». £.j

« Et les missionnaires s'accordent à reconnaître que les sauvages du Nord, avant même l'arrivée des missionnaires parmi eux, avaient tous quelques notions rehgieuses, voire même quelques traditions bibhques, faciles à distinguer au milieu du grossier encadrement de foUes et de superstitions qui les enveloppe. Tous les sauvages reconnaissent un être supérieur aux autres, auquel ils donnent différents noms. Le culte de cet être est souvent nul et toujours bien mal défini; quelques-uns rendent le culte le plus éclatant au soleil; la plupart, tout en reconnaissant l'esprit bon, servent et honorent de préférence l'esprit méchant, parce qu'ils le redoutent ou pour l'apaiser. Presque tous ont un polythéisme grossier, adressent leurs supplications à tous les êtres de la nature, à tous ceux surtout qui revêtent une forme singulière ou extraordinaire. D'infâmes et absurdes superstitions captivent ces pauvres peuples ».

Il lui fallait regagner sa mission en emmenant les abbés Laf lèche et Boarassa, ainsi que les quatre religieuses de l'Institut des Sœurs de Charité de l'Hôtel-Dieu de Montréal, dites Sœurs grises, savoir : les sœurs Valade, Lagrave, Coutlée (dite Saint-Joseph) et Lafrance.

Mgr Provencher était plus pourvu de dons célestes que des biens de la terre et il devait s'ingénier autant pour découvrir des aides dans ses labeurs apostoliques, que pour réunir les moyens de les amener à pied d'œuvre. Sir George Simpson, de la Compagnie de la Baie d*Hudson, lui rendit un réel service en lui accordant sur les canots de la Compagnie, le passage des deux prêtres et des q;uatre religieuses pour la somme forfaitaire de ,175 louis.

Les quatre religieuses prirent les devants, quittant Lachine le 24 avril 1844, trois jours avant le départ de Mgr Provencher et de ses deux jeunes compagnons, le sympathique évêquc ayant dû se soigner à l'Hôtel-Dieu. Mgr Provencher s'embarqua le 27 avril dans le canot même du gouverneur de la Compagnie d'Hudson, qui ne cessa d'entourer son vénérable compagnon d'égards et de soins délicats ; MM. Laflèche et Bourassa montaient des canots de la suite.

Se rendre ainsi à Saint-Boniface, en ce temps-là, n'était pas une mince affaire et il ne faudrait point juger des difficultés, des fatigues endurées alors, d'après la fréquence de cette entreprise imposée au zèle des ouvriers évangéliques. Pour preuve qu'il n'y avait là rien de fort engageant, c'est que, malgré ses démarches multipliées et ses vives instances, Mgr Provencher n'avait pu de 1818 à 1844, recruter que dix hommes de bonne volonté pour le seconder dans la tâche immense qu'il avait entreprise. Ces héros, car c'en était, sont désignés dans les livres d'or de l'apostolat sous les noms de : Sévère Dumoulin, premier compagnon de Mgr Provencher; Th. Destroismaisons, Jean Harper; F. Boucher; Th-Ed- Poiré; M. Demers', plus tard, évêqlie de Vancouver; G.-F. Belcourt; J.-B. Thibault; Jos. Mayrand; Joseph' Darveau et

enfin L.-Fr. Laflèche et Boarassa qti'allaient rejoindre Tannée suivante le Père Aubert et le Frère Taché, Oblats de Marie-Immaculée.

De Québec à Saint-Boniface, il faut compter environ 2.700 kilomètres. De nos jours, par voie ferrée, on fait aisément ce parcours en deux journées sans grande fatigue. Mais du temps de Mgr Provencher, alors qu'il emmenait dans la prairie lointaine le jeune Laflèche, il n'en allait point de même; il manquait alors à peu près partout, les routes et même les sentiers; on devait constamment se contenter des chemins creusés par les eaux; ou se confier aux chepiins qui marchent et qui n'emportaient sur leurs eaux vagabondes, répandues dans de vastes lits, dans d'immenses lacs et d'inextricables marécages que des canots faits d'éeorces, très légers, mais faisant eau par tous les pores. Il est vrai que sur quelques rares points déjà, le vapeur avait fait son apparition et parfois on chargeait les frêles canots sur le bâtiment rapide, pour se procurer un court délassement. Le canot était à part cela le grand, sinon le seul moyen de communication auquel Mgr Provencher et ses compagnons eurent naturellement recours.

Et quel voyage!

Les conditions matérielles en avaient peu' changé depuis les beaux jours des embaucheurs de la Compagnie du Nord-Ouest.

Afin de réunir des recrues pour leurs expéditions lointaines, aventureuses, les vieux trappeurs ne manquaient ni d'astuce, ni d'imagination, et au besoin ils savaient recourir aux petits comme aux grands moyens qui impressionnaient les jeunes gens, curieux, épris de liberté.

Les entrepôts de pelleteries se trouvaient à Montréal. Quand il s'agissait de préparer une nouvelle expédition pour l'Ouest, les vieux coureurs de bois se réunissaient dans la cité pour s'approvisionner et charger leurs canots; et, durant quinze jours au moins, ils faisaient une noce... n'en disons que celai

chantant, bavant, dansant, semant l'or à pleines mains, à la grande stupeur des jeunes gens invités à la fête.

Le « latin du chasseur » est déjà célèbre; mais le bagout du trappeur est fantastique; ses aventures sont généralement épiques : elles sont vraies, elles sont fausses, rien n'y fait; il les raconte avec un imperturbable aplomb. Il a chassé les fauves, forcé le bison, mis en déroute le sauvage et conquis des wigwams, où les sanvagesses lui furent accueillantes; le merveilleux était mêlé à la réalité pour la rendre, si possible, plus attrayant.

Et, point d'erreur! Le voyage de Montréal à la Rivière Rouge n'était qu'un enchantement sans fin; les lacs étaient limpides et poissonneux au point qu'on pouvait difficilement s'y frayer un "chemin, les rivières étaient molles, et s'enfuyaient avec de langoureux murmures entre des bords enchanteurs; on campait en plein air soUs des dômes de verdure enguirlandés de lianes gigantesques retombant en festons magnifiques; des paysages ravissants succédaient aux sites sauvages, sources d'émerveillements sans cesse renouvelés; et l'on passait ses loisirs en des chasses sur la prairie voluptueuse où l'homme, novice dans l'art, abattait encore en une heure de quoi subvenir à ses besoins durant six mois, sans compter les profits des dépouilles amassées en ces journées de princes en ballade !

A la faveur de ces récits captivants, les jeunes gens, avides de jouissances si grandes, si variées, prêtaient l'oreille aux offres des trappeurs qui ne den;andaient qu'à les guider vers ce paradis des: hommes libres en quête de bonheur. Et les engagements des recrues se signaient entre les coupes débordantes qui s'entre-choqliaient, parmi les refrains libres et les gais propos. Puis, on se quittait pour se revoir et partir!... Généralement, dès le lendemain, les jeunes gens, dégrisés, regrettaient déjà leur emballement de la veille; mais quand même, malgré les regrets et les craintes; malgré les gémissements et les pleurs il fallait dire adieu au clocher

du village, à la famille aavrée, gagner la rive du fleuve et s'ejubarquer I...

La flottille est prête; on est à tord qui au timon, qui aux rames accouplées; ^n holurra retentit et sitôt aux accents cadencés d'un chant populaire, les ramelirs démarrent et les canots à la suite les uns des atitres glissent sur le fleuve majestueux.

Dès lors, le travail dur et répugnant est le partage des jeunes qui ne rêvèrent qu'aux délioes du désert ; à la chasse comme à la guerre, on est bleu à son heure, officier à son tour; et qiiand la jeunesse gémissait ou regimbait : Va donc, mangeur de lard, criait le timonier. Ce dont elle se serait consolée, si au lieu de la soupe au lard perdue, elle [n'avait dû se contenter d'une poignée de maïs lessivé, assaisonné d'une once de graisse I Le lard familial de ces déracinés malgré eux devenait un oignon d'Egypte tous les jours réclamé dans le désert qui se déroulait immense, sans fin.

Le point de départ était Lachine, village situé à neuf milles de Montréal; d'où la flottille se rendait à Sainte-Anne, qui se trouvait à l'extrémité occidentale de Fîle de Montréal. Bien que la distance entre ces deux localités ne dépassait pas quinze milles, on faisait escale à Sainte-Anne pour permettre aux voyageurs comme aux équipages de faire leurs dévotions à la Bonne Sainte-Anne, étoile de la prairie. Le lendemain, on disait adieu au Canada et l'on commençait le voyage de l'Ouest.

C'est aussi à Sainte-Anne que Louis-François Laflèche, recrue des Missions, s'embarqua en compagnie de Mgr Provencher et de l'abbé Bourassa. Aucune description fantastique n'avait dû provoquer son enthousiasme pour le déterminer. Il savait, au contraire, où il allait, quelle tâche rude l'y attendait aux côtés du digne évêque, en compagnie de collaborateurs endurcis à la peine et vaillants : il songeait à la gloire qu'il allait procurer à Dieu, aux consolations qu'il

portait aux sauvages et il bénissait le Ciel d'avoir jeté l,e{s yeux sur lui pour ce noble labeur.

Et, de suite, il put entrevoir des dangers, subir defe privations; endurer des souffrances en nombre. Il fit toUt avec une sérénité d'âme étonnante et une humeur enjouée (Jui lui rendaient toutes choses supportables, lui laissant encore le loisir de réconforter ses compagnons de voyage.

Les fleuves, les rivières qu'il fallait suivre se succédaient, ou se côtoyaient sans être reliées par les moindres travaux qui en auraient pourtant facilité la navigation mouvementée; leurs cours s'en allaient donc vagabondant entre les monts surbaissés, par les plaines sans fin, au milieu de tous les obstacles que sait multiplier une nature capricieuse et sauvage. Ce n'était, en effet, que chutes et rapides, qu'écueils dominant fièrement les eaux, o,u dissimulés traîtreusement dans leur sein ; et que d'autres dangers venant d'une végétation jamais contrariée ou des forêts entraînées par les flots, qui. mettaient à une épreuve soutenue la vigilance des timoniers, l'endurance des rameurs, de ces jeunes écervelés que les embaucheurs devaient conduire à la conquête d'on ne sait plus quelle toison d'or, qui n'était évidemment pas la chevelure d'un visage pâle ou rouge, scalpé dans la prairie à peine entrevue au cours de leur dur labeur. Il fallait s'entraîner à force de chants rythmés, à bord de ces frêles esquifs en écorces de bouleau, dépassant à peine de quelques pouces le niveau du flot et semblant sans cesse sur le point de sombrer. Et, malgré des surcharges qui paraissaient dangereuses à tous, bien qu'habituelles, vu lels exigences de la traite, il fallait côtoyer récifs et tourbillons; éviter une chito par-ci, sauter un rapide par-là et à chaque instant stopper, se jeter dans la rivière pour se mettre à la corde, pour débarquer les ballots afin d'amener à terre les canots avec des précautions infinies si on ne voulait pas les disloq'iîer et s'immobiliser dans le désert.

Quand on avait débarqué, la scène changeait encore d'as-

pect et d'agrément. Sur le fleuve, le canot portait Thomme, ses ^rmes et ses bagages; à terre c'était l'homme qui remplaçait le canot et pojrtait, le tout à travers la brousse et les bois, souvent par des côtes abruptes et sur des parcours plus ou moins étendus. Alors les mangeurs de lard, les bleus de la traite s'échinaient sous les ballots, dans les haute? herbes, sous la futaie toiuffue, dans la gluante boue, dan la poudre mojuvante, suiant sang et eau et ne songeant plus à l'accueil plus oW moins engageant des sauvagesses qu'on avait entrevues déjà et trouvées rébarbatives, Mais il fallait marcher tête baissée, ventre creux, marcher toujours et quand même. Ahl le foyer perdu I et les larmes fugitives tombées sur la rame ou essuyées du revers de la main sous le poids du ballot 1...

C'est au cours de cette rojute, pour d'autres si rude, mais pour le jeune Laf lèche moralement enchanteresse que le jeune missionnaire eut plaintes occasions de consoler, de réconforter son prochain; de placer sans apprêt de douces paroles qui lui gagnèrent les cœilrs. Il chantait avec les rameurs, il veillait près du timonier, et s'instruisait en s 'informant auprès des pilotes des habitants de la prairie et des choses qui les concernait, II OQntinuait en la compagnie des vieux trappeurs à recueillir q;uelques éléments des langues qui devaient faciliter son apostolat.

Aux portages et demi-portages, il savait prendre sa part de la peine commune; il ne croyait pas indigne de lui de mettre la main à la corde, de hisser sur son épaule un ballot. Du reste, Mgr PrQvencher, qui savait qu'on allait à l'âme du peuple en soulageant le coirps, prêchait l'exemple. Que de fois, en débarquant, le bon évêque avait pris sa charge sur le dos et se mit en route vaillamment I Laflèche, cette fois, lui courait après, réclamait le fardeau comme sa part, et c'était entre eux une rivalité touchante à se mortifier chacun au profit do l'autre. Généralement, Mgr Provencher gardait sa charge et pour imiter sa vaillance, La-

flè(ihe et Bourassa n'avaient qu'à en chercher une autre^ et ils n'y mangUaient pas.

Et voulez-vous savoir au juste en quoi consistait un portage sur la route du Nord-Ouest? Eh bien! Mgr Taché, second évêque de Saint-Boniface, vous le dira. Il en fut pour la première fois témoin et acteur Tamiée même qui suivit le début du jeune Laflèche. Il s'agissait du portage des chats.

« Le canot, dit Mgr Taché, alors encore simple clerc, est déchargé. Deux hommes le transportent sur leurs épaules nues ; deux autres les accompagnent pour les remplacer de temps en temps. Le reste de l'éq^uipage suit avec une partie des effets. Viennent ensuite les missionnaires avec quelques débris de la cargaison. Les hommes ont pour ces portages des espèces de harnais nommés colliers. Ces colliers sont composés d'une large bande de cuir qu'ils s'appHquent sur le front; aux extrémités de cette bande en sont cousues deux autres plus étroites et beaucoup plus longues qui servent à Uer les fardeaux : ce sont les branches du collier. Les bagages sont divisés en poids d'environ 100 livres. Chaque homme doit porter deux de ces pièces. Il se trouve des voyageurs qui peuvent en porter jusqu'à cinq, mais ce sont de bien rares exceptions et la grande majorité en a assez de deux. Chacun lie une pièce avec les branches de son collier et se la met sur le dos avec le - collier sur le front, puis il en applique une seconde sur la première, en sorte qu'elle s'appuie sur le cou. Cette seconde pièce paraît peu disposée pour la consolation du voyageur; cependant elle lui 'aide, en ce sens qu'elle forme un contre-poids qui empêche La prenûère de tirer trop la tête en arrière. Malgré cette pesante précaution, il est arrivé que des voyageurs trop faibles ont été renversés et se sont brisé la tête sur les piejrxes. Cet accident ne peut aniver que dans les côtes escarpées.

» C'est ainsi que les hommes transportent tous les effets; ils font pour cela jusqu'à trois et quatre voyages.

» Si le rapide n'est pas trop considérable, on le monte ordinairement à la cordelle. Les passagers vont p^ar terre si la chose est possible. Les bouts de canot saisissent leurs longues perches, seules ^rmes dont ils se servent en pareilles circonstances. On He fortement la pince du canot avec une longue corde, à l'extrémité de laquelle vont se placer les milieux, dans l'eau ordinairement, où ils se consument en efforts violents pour haler le canot au signal donné par le guide.

» Je n'ai jamais vu cette opération, écrivait le F. Taché à sa mère, sans un sentiment de déplaisir. Il y a dans le bruit des vagues qui se brisent sur les rochers, dans la voix émue du guide qui donne ses ordres, dans la peine et le travail de ceux qui tirent la cordelle, dans le danger que court le canot, suspendu par un fil au-dessus de l'abîme, il y a dans tout cela, quelque chose qui fatigue et qui ferait préférer les portages, si ce dernier mode n'était pas plus long.

» Il faudrait avoir des cœurs de bronze potir n'être pas touché d« la misère de ces malheureux et j'ai toujours vu avec peine la fatigue de nos hommes ».

fit, pour se faire "une idée des. fatig'ules d'an tel voyage, qu'on se figure ces poirtages et demi portages aiî nombre d'environ 150 et durant parfois des heures, même des journées interminables. II y avait donc loin de ces peines a:ux enciiantements promis aux recrues par les emba:ucheurs ; mais c'était la réalité attrayante que l'évé^e-missionnaire Pro^ vencher avait dépeinte à.ses compagnons, ravis d'ailleurs de trouver tant à faire au service de Dieu.

On voguait ainsi tout le jour ; à la nuit tombante on mettait pied à terre, et l'on campait so^s la tente, sinon à la belle étoile. Les rameurs ne demandaient aloirs qu*à s'étendre pour goûter un repos bien gagné; il fallait cependant et d'abord faire le feu, sortir la marmite, et si on la voulait garnie, s'en aller à la chasse.

C'était la Compagnie de la Baie d'Hudson qui faisait le service des canots entre Montréal et la Rivière Rouge. C'est dire que le voyage n'avait rien de capricieux. On franchissait les étapes prévues les Unes après les alitrels selon un horaire établi qui n'avait, du reste, rien de rigoiureux puisqu'il fallait faire entrer en ligne de compte les incidents, les accidents et les intempéries. Nonobstant cela, on faisait ordinairement le parcours dans l'espace des deux mois fixés, les pilotes prenant à cœur de regagner le lendemain les rf^tards subis la veille.

Les trois missionnaires couchaient soUs la même tente, et goûtaient sans y être entièrement engagés le sommeil du' juste après sa journée faite et le matin au cri du pilote '« Lève, lève, nos gens », ils apparaissaient les premiers sur la rive, comme si le temps s'écoulait trop lentement à leur g^é.

Un certain jour, par vent contraire, on fit escale. Les canots furent amenés à terre, les tentes dressées et alors mis-

sionnaires, voyageurs et équipages se répandirent dans le pays, chacun à la recherche du plaisir qui avait ses préférences; la chasse occupe le plus grand nombre; aussi, le soir venu, la venaison abondait au camp et Ton fit ripaille, avec force chants et danses folles. Mgr Provencher, ainsi que ses compagnons, assistaient à ces divertissements avec bienveillance et discrétion. Cependant, avant la nuit, autour du brasier ardent, immense, tous se rassemblèrent polur écouter une courte allocation de l'évêque et faire la prière. Dieu sait avec quel recueillement, et tous s'endormaient ensuite apaisés.

La caravane avait déjà passé Carillon, Greenville, s'était arrêtée quelques h^res à Bytown, aujourd'hui Ottawa, d'où elle s'était rendue à Portage des chats. Ici, l'évêque, les jeunes missionnaires, voyageurs et équipages, chacun selon son grade et ses moyens physiques, prit part à ce premier portage comme vient de nous le dépeindre Mgr Taché, ce qui donna à tous une idée des corvées semblables qui allaient se multiplier sur leur chemin.

Le 11 mai, après treize jours de roUte, la caravane arrivait à Sault-Sainte-Marie. Là, l'évêque se sépara de ses compagnons. Le gouverneur Simpson, dont il partageait le canot, allait doubler les étapes et devancer ainsi considérablement le reste de la troupe. Les missionnaires devaient attendre les quatre religieuses, a^uxquelles un accident était survenu à la traversée du lac Huron. La Révérende Sœur Lagrave, bonne, mais volumineuse personne, s'était pourvue d'une douloureuse entorse qui l'empêchait de marcher. Que faire 1 Avancer ne parut possible; rectiler paraissait impraticable, et comment rester là! Ses compagnes pleuraient, se lamentaient, imploraient Dieu et les hommes qu'elles conjuraient de les tirer de ce mauvais pas. Mais à la guerre comme à la guerre et en pareil voyage, chacun poUr soi : c'était une pratique assez générale et quelque peu naturelle.

Mais enfin, ces saintes filles, si douces, si bonnes et si

pieuses, que leur supérieure avait accompagnées jusqu'aux îles Dorval ; qu'elle avait chaleureusement recommandées aux voyageurs, aux équipages, priant les uns et l^s autres de veiller sur elles ©t de ne point les scandaliser par leurs propos, surtout par leurs jurons — ce que certains oublièrent assurément — allait^on les arbandonner et priver de leurs services la mission lointaine?

L'embarras des Sœurs faisait peine à voir, et celui des pilotes ne le lui cédait en rien. Certes, c'eût été un contretemps supportable si la navigation avait été continue jusqu'à la Rivière Rouge; mais il y avait tous ces portages par 'monts et par vaux, et comment s'en tirer avec cette . infirme, dont le poids excédait les forces de deux hommes de bonne volonté, même coltineurs inexpérimentés. On délibérait pendant que les Sœurs priaient et finalement deux Iroquois, de force peu commune et qui allaient à la Rivière Rouge, s'engagèrent moyennant finance à transporter sur brancard la sœur Lagrave à chaque portage.

La route se poturs'ui\dt ainsi sans autre accident.

A Sault-Sainte-Marie, les sœurs avaient trouvé les abbés Laflèche et Bourassa qui les attendaient par ordre de Mgr Provencher et ce fut pour elles un grand soulagement.

Mgr Provencher arriva à Saint-Bonif ace, dès le 31 mai, bien avant ses compagnons, atixquels il pensait ménager "une réception solennelle...

Ceux-ci; par étapes plus lentes, et plus laborieuses, suivaient le gouverneur et leWr évoque qui se hâtaient devant eux.

Si généralement, comme no'us l'avons vu, la prière du soir se faisait en commun, à terre, autour du feu pétillant, celle du matin se faisait en cours de route dès le départ; dans le courant de la journée," ou Mgr Provencher, ou bien, quand celui-ci eut pris les devants, l'un des missionnaires récitait

Ile chapelet à haute voix, tous répondaient et à quelques intervalles, de même façon, se faisait la lecture spirituelle que

— estons éc'oiutaient avec redueillement. Quand on quittait une rivière pour pénétrer dans un lac, où inversement, un missionnaire offrait de l'eau bénite à l'équipage; tous se signaient dévotement et on entonnait en chœur ou VAve maris Stella ou quelque cantique populaire. D'ailleurs^ après la prière au les cantiques fréq;u!ents, c'étaient des chants joyeux qui égayaient moimentanément la vaste solitude et doublaient l'énergie des rameurs. Le jeune Taché, par exemple, nous rapporte qu'ainsi tant potîr donner du cœur aux uns, que pour délasser la compagnie, il chantait lui-même souvent : . ^ ' .

Quand trois poules s'en vont aux champs, La première passe en avant.

La deuxième suit la première, La troisième suit la dernière, etc.

Il faut croire que Fabbé •Laflèche ne se faisait point prier pour de semblables exercices, qui étaient d'ailleurs très en vogue à bord des canots. Sa piété, d'abord, son humeur enjouée ensuite et sa grande charité l'y prédisposaient, en effet, hiabituellement.

Mais, il arrivait atissi en ces pérégrinations qu'après le gai soleil, survenaient les journées grises et froides, les pluies battantes, les tempêtes furieuses et, comme on n'avait pas d'alutre abri contre ces intempéries, en dehors de la tente, que la calotte des cieux, il fallait bien endurer la bise et les ondées, poursuivre sa rotite, bien que trempés jusqu'aux os. A ce régime, on devenait rapidement Peaux-Rouges de teint comme de tempérament, capable de camper par tous les temps dans tous les trous, et de voir même, sans grand ' étonnement, si quelque orage la nuit survonait, sa couche de fortune transformée soudain en telle baignoire (^u'un Kneipp humoristique en eût chanté avec Onction 'les vertus thérapeutiques. Outre ces agréments relatifs, il y avait les moustiques, les maringo^uins, les brûleaux, et mille autres

insectes acharnés qui mettaient la patienoe du voyageur à de fortes épreuves.

M. Laflèche, de ce premier voyage et des autres entrepris dans la suite, garda toute sa vie, nombre de souvenirs qu'il aimait rappeler et jamais il ne parlait sans émotion, du dimanche sanctifié dans le désert par les caravanes. Ce jour béni, tous mettaient pied à terre. Près du bord des eaU^, sur des troncs d'arbres couchés et convenablement disposés sous une tente pte spacieuse qu'à l'ordinaire et toute parée de verdure et de fleurs, on disposait l'atitel portatif. Mais, chacun à son tour, évêque et missionnaires, appelaient dans cette église improvisée, soUs la frondaison de la forêt profonde, le Dieu tout-puissant qu'adoraient en toute simplicité, et avec une foi toiucliante ces coiireurs de bois épris d'aventures et de liberté.

Et ainsi, deux mois durant, défilèrent sous les yeux des envoyés évangéliques, des bois, des rochers, des eaux, çà et là une piste vague laissée par le pied yagabond dU sauvage ùvi du bison; de loin en loin, une hutte ou quelque poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson, ordinairement réduite à une maison en bois sans confort ni prétention, enrichie d'un hangar pour abriter foins et fagots.

En passant devant ces postes isolés et défiants, comme il était prescrit par la Compagnie régnante, voyageurs et rameurs, pour forme de signalement, entonnaient quelqiie refrain qui rassurait les sentinelles stit la nationalité comme sur les dispositions des passants; s'il avait été dérogé à cet usage, une poursuite eût certainement été organisée par le poste alarmé, ce qui ne serait pas allé sans humeur chagrine et sans récriminations.

On parcourut ainsi et successivement l'Ottawa, la Matawa, la rivière des Vases; en traversant ensuite le lac Nipissing, à la vue de nombreuses croix dressées çà et là, il fallut

I songer aux naufrages fréquents qui multiplièrent en ces lietix redoutés les victimes et les regrets.

Après le lac Nipissing, par la rivière des Français, on gagna le lac Huron, véritable mer d'eau doiuce « où la vue se perd dans uii lointain que l'œil ne peut atteindre » ; mer semée d'îles innombrables : 42.000; s'il faut on croire Un gouverneur, ami des statistiques rigoureuses.

Treize journées furent employées à la seule traversée du lac Supérieur où la oaravane essuya du gfos temps et subit une furieuse tempête, qui la mit à deux doigts de sa perte : les canots étaient, en effet, roulés par le flot déchaîné; ils se tordaient à l'assaut des vagues, faisaient eaW ou en embarquaient par paquets inquiétants. Les pilotes veillaient au timon, l'œil à l'hoTizon, muets, tandis que, parmi les rameurs les uns restaient à leur poste ordinaire, tandis que les autres allaient non pas aux pompes, il n'y en avait pas à bord naturellement, mais aux pelles creuses et aux éponges mo^ numentales pour fouiller la cale, qu'ils ne parvenaient plus à vider. Il fallait enfin se réfugier à terre pour y attendre une accalmie. Et cependant, au milieu de la bourrasque, dans la tempête mugissante, voyageurs et équipages priaient ou chantaient; de vigoureux poumons faisaient retentir au milieu des rafales VAve maris Stella; tandis que, chacun dans sa détresse, s'évertuait à intéresser à son so'rt le saint du ciel qui détenait sa confiance.

On gagna ainsi les Mautes-T erres, les terres d'en-haut, ayant pour limites la chaîne de montagnes qui sépare le bassin du lac Supérieur et du Saint-Laurent qu'on quittait, d'avec celui de la Baie d'Hudson qu'il fallait parcourir encore. (

On franchit ces montagnes; oti descendit les premiers affluents de la Baie d'Hudson polul* traverser ensuite le lac de la Croix, gagner la rivière de la Pluie et le lac du même nom; et l'on pénétra dans le lac des Bois qui menait à la rivière de Winnipeg et à la Rivière Rouge, terme du voyage d(-^ missionnaires.

L'âme sensible de l'abbé Laflèche s'était ouverte aux mille

voix pénétrantes, mystérieuses des flots déchaînés, des forêts ombreuses, de la prairie immense. Au milieu d'indéfinissables soupirs ou de mugissements mystérieux q;ui semblaient s'échapper de l'infini, le cœur du jeune apôtre s'élevait vers Dieu dont il implorait l'assistance pour l'œuvre de salut qu'il allait entreprendre. Rien déjà ne semblait lui coûter ou l'incommoder; ni la fraîcheur des nuits, ni les ardeurs du jour, ni les ondées glacées, ni les baignades forcé^es aux atterrissages, ou demi-portages; ni les portages eux-mêmes. Et quand sur les eaux 'oU dans les bois des nuées de moustiques à ce point épaisses q^u'on pouvait les fendre à la main et qu'on ne pouvait garder tme lumière allumée, venaient s'abattre sur lui et le mettre tout ,en sang, loin de se plaindre, ri admirait ce phénomène torturant et bénissait Dieu dans ses œuvres, les plus incommodes.

Ces moustiques étaient, du reste, légendaires autant par leur nombre que poiur leur férocité. Ils torturaient hommes et bêtes, et celles-ci, même les plus robustes, parfois jusqu'à la mort. Les novices dans l'art de naviguer dans l'Ouest ne voyaient pas ces armées voiraces sans appréhension, et ne les supportaient pas sans de cuisantes douleurs; mais comment s'en plaindre lorsqu'au moindre gémissement des voix goguenardes leur criaient : eh I là, mangeurs de lard ! Et c'était le seul emplâtre qu'on apposait sur les plaies vives des patients.

L'abbé Laf lèche plaignait pourtant ses compagnons exténués de fatigue; il ne remarquait pas ses propres souffrances; pour le moins les endurait-il avec Un courage stoïque qui eût fait douter qu'il en éproiuvât.

Ainsi commençait pour lui la haute éducation du désert après la solide formation du séminaire, qui devait le préparer à tous les renoUcements, à tous Iqs dévouements dont missionnaire d'abord, évêque ensuite, il donnera, sa longtie

Ivie durant, le spectacle édifiant.

Les canots arrivèrent à Saint-Boniface le 21 juin, en pleine

nuit, quand toiut so'mmeillait dans la ville et la forêt. On courut à la mission, et Mgr Provencher, qui ne les attendait pas sitôt, fut fort surpris d'apprendre l!arrivée des missionnaires et de leurs pieuses compagnes. Pas moyen à une heure du matin, d'organiser la réception rêvée; elle fut remise au dimanche suivant et le plus simplement du monde chacun alla se coucher pour se remettre des fatigues du voyage.

Le dimanche venli, Mgr Provencher fit cionduire processionnellement les nouveaux missionnaires et les sœurs à fea cathédrale, seT!il bâtiment en pierre qui existât alors dans rOuest-Ganadien. II fit une alloctition de circonstance, et on chanta le Te Deu-m, pour remercier Dieu d'avoir po;urvu la jeune église de ces aides précieux.

Le bon évêque n'était cependant pas sans appréhension. La tâche dans la prairie, pour le missionnaire, était rude et les consolations ne récompensaient pas toujours ses efforts qui devaient être multipliés et soutenus; aussi, notis l'avons vu, ses collaborateurs ne brillaient pas par le'uT nombre, et, hélas 1 non plus toujours par leur qualité; il en reçut dont on tenait ailleurs à se débarrasser et ces hommes, que leur caractère n'avait pu élerer, rabaissèrent le sacerdoce parfois jusqu'au scandale. Et, c'est pourquoi, quelques mois plus tard, quand le P. Aubert et le F. tTaché vinrent grossir sa sainte cohorte, Mgr Provencher écrivit à l'évêquè de Québec : « Des Taché et des Laflèche, votis potivez m'en envoyer sans crainte 1 » ce qui signifiait qu'il pouvait se passer de ceux qui ne leur ressemblaient pas. En effet, ces deux anges du sanctuaire réconfortèrent tellement le cœur de l'apôtre de la Rivière Rouge qu'à tous deux il confia le soin de présider les destinées de sa jeune Eglise, et q;u,'il put dire au sujet de l'un comme de l'autre la parole du saint \deillard Siméon : l^une dimitttis servum tuum, Domine,... quia vidcrunt oculi mei salutare tuum-..

L'abbé Laflèche, et quelques mois plus tard, le jeune oblat F. Taché, qui devint son compagnon et son ami toujours

fidèle, s'insljallèient à révêché, vaste constmcl ion cairôe, tout en bois, assez spacieuse pour abriter non seulement l'évêque, tous ses prêtres et les sœurs grises avec eux; en un mot, tous les otiVriers évangéliques de cet immense vicariat apostolique, mais encore, a^i besoin, quelques hôtes, l'hospitalité patriarcale étant en honneur dans la prairie.

L'année 1844, fut occupée par l'étude des dialectes sauvages ; en 1845, la communauté de l'évêché de Saint-Boniface comprenait l'évêque, le P. Aubert, 0. M. I., nouveau venu, un jeune compagnon, le F. Taché et les abbés Laf lèche et Belcourt, ce dernier, une forte tête qui, bien que zélé n'agissait qu'à sa guise : insubordination de cœur et d'esprit qui frappèrent de stérilité la plupart de ses entreprises.

Durant tout cet hiver de 1845, le P. Taché fut frappé surtout par les remarquables q'uialités du missionnaire Laflèche : « Un de ces charmants caractères, écrivait il à sa mère, qui gagnent l'estime et l'affection de tous ceux qui vivent avec lui ». Aussi, en fit-il son ami de cœur et de toute sa vie, qu'il aida dans ses labeurs, qu'il consola dans ses peines, qu'il seconda dans ses multiples combats; et lequel, en retour, lui témoigna un attachement inaltérable, un dévouement sans bornes jusqu'au bord de la tombe où il accourut prononcer l'oraison funèbre de celui auquel, bien que son aîné, il surv^ivait avec douleur.

A l'évêché, on apprenait le sauteux. M. Belcourt était professeur, l'abbé Laflèche, les PP. Aubert et Taché étaient les élèves, tous fort appliqués. « II y a classe deux fois par jour, écrivait Mgr Provencher, en décembre 1845, à Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, et étude assidue le reste- du temps. Les progrès sont rapides. »

En dehors du sauteux, on lisait les auteurs en renom, car la bibhothèque était déjà assez fournie. Comme entr'acte ou récréation, de gais propos, de la clarinette et autres instruments; on était musicien, que diable! car la musique adoucit les mœurs, surtout chez les sauvages. Puis, on disposait de

quelqtîies poneys et d'une ça,rriole qui facilitaient les excursions dans le voisinage.

C'est dans les lettres à sa mère, du P. Taché, plds tard archevêque de Saint^Boniface, q^ue nous trouvons des détails louchants sur les travaux et les missions de Tabbé Laflèclie qui n*eWt pas, semble-t-il, des loisirs suffisants ou la pensée heureuse d'en laisser une relation complète.

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