‹ Voix canadiennes: Vers l'abîmeChapitre 70 sur 83 · VI. Opinion des Evêques · texte numérisé non relu

VI. Opinion des Evêques

1. — Opinion des Evêques en 1876. — Les Evêques de la province ont examinée cette question en 1876, conformément aux instructions du Saint-Siège; et ils ont été d'avis, presque à l'unanimité, qu'il ne fallait point démembrer le diocèse des Trois -Rivières, comme le demandent les pétitionnaires, et que leur demande devait être rejetée.

Voici comment ils ont exprimé leur opinion :

1^ Mgr Bourget, alors Evêque de Montréal, dit, dans une lettre du 6 mars 1876, communiquée à l'assemblée des Evêques : ■

Plus que jamais, je suis opposé au démembrement "clu diocèse des Trois-Rivières, que l'on voudrait opérer à votre insu, parce que, depuis que j'en entends parler, je n'ai pu le considérer que comme une entreprise funeste à la religion, et contraire aux louables coutumes observées dans cette province et sanctionnées par le Saint-Siège. Mais, depuis q;ue j'ai lu vos excellentes observations, mes convictions sont plus profondes, et deviennent inébranlables.

J'espère qpie ceUx qui se sont mis à la tête de ce mouvement irrégulier, ouvriront les yeux et reviendront à leur devoir; c'est ce que je demande avec toute la ferveur dont je suis capable. Ce que je désire surtout, c'est de voir le collège de Nicole t, qui doit tant aux EvêqUes, revenir à son esprit primitif, dont j'ai été si fort édilié pendant les trois années que j'ai eu l'avantage d'y travailler à l'enseignement.

2!" Mgr Fabre, alors coadjuteur de Mgr de Montréal, a déclaré dans l'assemblée qu'il parlageait entièrement les vues de Mgr Bourget. De plus. Sa Grandeur a pris la peine de réfuter elle-même le mémoire des pétitionnaires, et dans ce travail, elle dit entre autres choses :

La division du diocèse des Trois-Rivières n'aura pas pour effet do ramener l'accord. Il y a des prêtres dans le diocèse projeté qui no partagent pas les vues de le'urs confrères sur cette question-là même. Tout se réduit à être pour ou contre Nicolet, dans les difficultés de cette maison avec l'Evêque. Que les Messieurs de Nicolet prennent le parti de reconnaître qu'ils n'ont pas mission pour gouverner l'Eglise des Trois-Rivières; qu'ils se montrent des prêtres sincèrement dévoués à l'autorité, et le projet de division sera bientôt abandonné...

C'est toujours, en résumé, pour des intérêts personnels, et non pour la gloire de Dieu, que l'on a marché dans ces différentes occasions. Je suis donc d'avis que Vintérêt de la religion, aussi bien que l'autorité des Evêques, exige que l'on s'oppose à ce démembrement. (P. j. 33).

30 Mgr L. Z. Moreau, Evoque de Saint-Hyacinthe, né et élevé dans le district dels Trois-Rivières, dit, dans une lettre du 24 mars :

Je n'hésite pas à déclarer à Votre Grandeur qtie je ne trouve pas opportune la division de votre diocèse en deux diocèses, tant que la vallée du Saint-Maurice n'aiura pas été colonisée de manière à ce qu3 votre^ diocèse redevienne ce q*u'il est aujourd'hui. Car mon opinion est qu'il n'est pas actuellement trop étendu, et que son évêque peut facilement pourvoir à tous ses besoins.

Il est à remarquer que les trois prélats ci-dessus, qui se prononcent si fortement contre le projet des pétitionnaires, sont ceux qui personnellement connaissent le mieux le clergé et le diocèse des Trois-Rivières.

4" Mgr T. Duhamel, Evêque d'Ottawa, dans une lettre du 8 mars, dit :

J'ai lu vos observations sur le mémoire de M. Malo et autres, et je crois que tq'us les Evêques seront unanimes à refuser la demande de ces Messieurs, q'ui ne semble avoir aucun motif plausible.

Dans une autre lettre, le même prélat dit des mêmes pétitionnaires :

Nous étions étonnés de voir des prêtres oliblier leur devoir jusqli'à chercher à faire de l'agitation au sujet de matières confiées par le Saint-Siège aux seuls Evêques de la province. J'ai cru devoir dire alors qpie ces Messieurs se rendaient coupables d'insubordination à l'autorité ecclésiastique, et que leur espèce d'appel à l'opinion publique (par les journaux) était un scandale pour les fidèles.

b^ Mgr J. Langevin, Evêque de Rimouski, a donné son opinion dans une lettre du 30 mars à Mgr T Archevêque. Bien que ce prélat crcde la division du diocèse des Trois- Rivières possible et désirable, en un certain sens, il la croit cependant préniaturée pour les raisons que voici :

1.0 Parce que l'Ordinaire s'y oppose; 2° Parce que l'Evêché des Trois-Rivières a encore une dette considérable; 3° Parce que ce démembrement ne serait pas dû à l'initiative de l'Episcopat de la province, qui cependant est en mesure de connaître les besoins réels et pressants de chaque partie <îu pays; 4° Parce que d'autres diocèses beaucoup plus populeux auraient, peut-être, besoin d'être divisés avant celui des Trois-Rivières; 5° Parce que la partie Nord est relativement peu habitée.

6^' Mgr A. Racine, Evêque de Sherbrooke, se prononce conditionnellement.

Il croit que la division dans les esprits est telle, que l'érection du diocèse de Nicolet si elle est possible, sans être injuste envers les créanciers de l'Evêché des Trois-Rivières, devrait se faire.

7« « Mgr E. A. Taschereau, Archevêque de Québec, se prononce pour la possibilité et V opportunité de faire un diocèse de la partie Sud du diocèse des Trois-Rivières. »

Les raisons que Sa Grandeur a données de vive voix dans l'assemblée, à l'appui de cette opinion, sont, d'un côté, les prétendus dangers que court le Séminaire de Nicolet, lequel, cependant, depuis cette époque (1876), n'en a pas moins continue à prospérer jusqu'aujourd'hui; de l'autre, la prétendue

division qu'il croit exister dans le clergé. Ce sont là les deux seules raisons qu'ait données ce prélat, qtii admet en même temps que cette mesure entraînera de graves inconvénients pour le diocèse de^ Trois-Rivières, et qu'elle le rejettera pour longtemps encore dans les difficultés du passé. Il est à remarquer que ces deux derniers prélats ont surtout été renseignés par les plus ardents promoteurs de la division du diocèse, et particulièrement par M. l'abbé Marquis, qui ne s'est pas gêné de dire, pour se gagner des adhérents, qu'ils étaient en faveur de son projet.

8° Enfin, l'Evêque des Trois-Rivières déclara alors qu'il était convaincu que cette agitation, et ce projet de démembrement de son diocèse, étaient l'œuvre d'un prêtre intrigant, aidé de quelques prêtres mécontents, qui avaient réussi à faire croire, en dehors du diocèse, à un état purement imaginaire. Il considérait comme certain que le clergé et les fidèles du diocèse, en très grande majorité, étaient opposés à cette division, et qu'ils seraient grandement affligés si elle avait lieu. Il était également convaincu que la réalisation d'un tel projet serait grandement dommageable aux institutions du diocèse, contraire au bien de la religion et la cause de nouvelles difficultés financières très graves. De plus, il la considérait comme un précédent dangereux, attendu que les prêtres mécontents et mtrigants de tous les diocèses y trouveraient un encouragement à faire de l'agitation, et à contrecarrer l'autorité des Evêques.

Voilà le jugement qu'ont porté, en 1876, les Evêques de la province sur la question de la division du diocèse des Trois-Rivières, jugement qui a été ensuite *adopté et ratifié par Mgr Conroy, Délégué apostolique, en 1878.

2. — Opinion des Evêques en 1883. — Qu'en pensent aujourd'hui les mêmes prélats, ainsi que les titulaires des deux nouveaux diocèses, qui ont été érigés depuis 1876? Je ne saurais le dire exactement. Mais ce que je puis affirmer,

c'est qu'il n'est rien survenu dans le diocèse depuis cette époque pour jus.tifier , les assertions gratuites et erronées des pétitionnaires. Le clergé est jpius uni que jamais, comme le prouvent, ses lettres du mois d'avril dernier. Le Séminaire de Nicolet continue à prospérer. Personne ne se plaint de la difficulté des communications, qui S'ont,, je le répète, plus faciles, avec les Trois^Rivières qu'avec Nicolet. Le Haut- Saint-Maurice continue et continuera longtemps encore à {t:*e désert et inhabité. Le diocèse sort graduellement de ses. embarras financiers, et développe peu à peu ses institutions naissantes. Tout le monde enfin était content et heureux de l'état actuel des choses, et regardait l'avenir avec confiance, quand la nouvelle inattendue d'une prochaine division du diocèse est venue jeter partout l'inquiétude et le trouble.

Voici, au reste, des déclarations de plusieurs évêques qui font connaître que ces prélats partagent cet avis, que rien n'est survenu dans le diocèse des Trois-Rivières, depuis 1876, qui puisse motiver un changement d'opinion sur l'opportunité; de le diviser.

1» Mgr Fabre a déclaré, le 12 avril dernier, .à M. H. Baril, directeur de mon Grand Séminaire, ce qui suit :

Voici cependant ae que je ptiis dire : il y a quelques années (en 1876) j'ai exprimé une opinion motivée contre la division du diocèse des Trois-Rivières, et depuis lors je n'ai pas eu de raisons pour me faire abandonner ce premier sentiment Q)ien entendu en dehors de la décision du Pape).

2^ Mgr J.-T. Duhamel m'écrivait, dans une note conftdentieUe du 4 avril dernier :

Permettez-moi de dire à Votre Grandeur q*ue je me réjouirais beaucGWp si Elle parvenait à déjouer les plagns si habilement dressés, de ceux que ïhi&toire vraie ne. devra jamais reconnaître autrement que comme de tristes personnages. Je vous souhaite plein iuccès pour le bien de la religion.

Après répreuve, la récompense. Votre Grandelir passe par une

rude éprouve, mais la récompense viendra. C'est plus qu'un espoir pour moi, c'est upje conviction.

S^' Mgr J. LangQvio, en mo déclarant qu'il n'a eu aucune connaissance de la demande faite à Rome, concernant la division de mon diocèse, a<vajit rinformation officielle du Cardinal Préfet, m'exprime en ces termes la peine qu'il éprouve de cette démarche inattendue :

Que le bon Dieti vous aide à stipporter courageusement les peines et les épreuves de cette pauvre vie! (P. j. 24).

4*^ Mgr E. A. Taschereau, après avoir dit dans sa lettre du 11 avril qu'il n'a point changé d'opinion sur la division de mon diocèse ajoute :

Il paraît, par la lettre du Cardinal Préfet, en date du 8 mais, que c'est le Saint-Père qui a jugé la question proprio motu.

Pour recourir à une explication aussi surprenante, il fallait évidemment que le Métropolitain ne connût aucun fait survenu dans lo diocèse des Trois-Rivières, depuis 1876, pour expliquer la décision du Saint-Père.

5° Mgr L. Z, Moreau, dans sa lettre du 11 avril, adopte l'opinion suivante : i

L'un des motifs de la décision dti Saint-Père a été de soustraire une bonne partie de votre clergé et de vos ouailles au courant d'idées dont vous étiez rempli, ooncem^ant les malheureuses questions qui s'agitent dep^uis si longtemps, et que vous vous efforciez tout naturellement de faire prévaloir, toujours au détriment de notre paix religieuse.

Ainsi, selon ce prélat, la division du diocèse des Trois- Rivières n'est point due à quelque besoin nouveau survenu dans ce diocèse, depuis 1876; mais ello est un châtiment intligé à son Evèque, pour avoir défendu avec trop de zèle la doctrine et les droits de ï Eglise contre s^s adversaires 1

Mgr Moreau, en disant qu'il y a là un châtiment qui m'est infligé, n'a fait qu'exprimer l'opinion généralement répandue dans la province : car tout le monde voit bien qu'il n'y a pas de raison de diviser le diocèse des Trois-Rivières, qui est si petit et si pauvre, surtout si on le compare aux riches et populeux diocèses voisins de Québec et de Montréal. C'est pourquoi les adversaires de l'Evêque des Trois- Rivières n'ont pas manqué de dire que la raison de cette division du diocèse, était de punir et d'humilier son titulaire.

6" Les Evêques de Sherbrooke, de Chieoutimi et le Vicaire apostolique de Pontiac ne m'ont rien fait connaître de leur opinion sur la présente division de mon dii03èse.

Jo me permettrai seulement de faire remarquer que l'Evêque do Chieoutimi a été en rapports intimes avec M. l'abbé Marquis, pendant son séjour à Rome, l'hiver dernier, qu'il l'a même agrégé à son diocèse à cette époque, et que c'est ce prélat qui a présenté au Cardinal-Préfet les documents relatifs à cette division de mon diocè^se.

Il n'y aurait donc rien d'étonnant que M. l'abbé Marquis, qui a su gagner ainsi la confiance de cet Evêque, n'eût également réussi à lui faire croire à la nécessité de diviser le diocèse des Trois-Rivières, que Sa Grandeur ne connaissait point personnellement.

Je ferai remarquer, de plus, que Mgr Lorrain, Vicaire apostolique, est tout à fait étranger à mon diocèse, et qu'il a été fait Evêque, de même que Mgr de Chieoutimi, depuis 1876.

Béunion du 22 mai 1883. — Les Evêques de la province se sont réunis, le 22 mai dernier, pour tracer les limites du diocèse de Nicolet, et nommer les trois candidats à ce futur siège épiscopal, conformément à la lettre de Québec. C'était là les deux seules questions, disait le Métropolitain, que les Evêques avaient à examiner dans cette assemblée. Rs

n'avaient pas, par conséquent, à donner leur opinion sut les avantages ou les inconvénients de cette division du diocèse.

Les Evêques de la province ont-ils examiné cette question et ont-ils émis quelque opinion à ce sujet? Je n'en sais rien, et j'ignore absolument ce qui s*est passé dans leur asse'mblée.

S'il fallait cependant en croire certaines nouvelles venues du Canada, les Evêques auraient jugé que le diocèse ,des Trois-Rivières est trop petit et insuffisant pour former deux diocèses, et, en conséquence, ils auraient pris sur les diocèses voisins de Québec et de Montréal quelques paroisses, pour l'agrandir et permettre ainsi la division.

Si tel était le cas, je dois immédiatement déclarer que je ne puis concourir dans un tel projet, que l'Archevêque avait déjà proposé en 1876, et que j'ai dû alors repousser, comme je le fais aujourd'hui, parce qu'il est illusoire et injuste. Il est illusoire, puisqu'il aurait pour résultat de donner environ douze paroisses au diocèse des Trois-Rivières, pendant qu'il lui en enlèverait quarante-cinq. Evidemment, il n'y aurait pas là de quoi parer aux inconvénients signalés plus haut, et empêcher les institutions du diocèse de déchoir et de marcher vers leur ruine.

Il est injuste, en ce qu'il ne donne aucune satisfaction, ni au clergé, ni aux diocésains de la rive sud du fleuve, qui ont fait tant de sacrifices pour la fondation de l'Evêché des Trois-Rivières. Ces fidèles, en grande majorité, tiennent à l'intégrité du diocèse, tel qu'il est aujourd'hui, pour ne pas perdre le fruit des sacrifices qu'ils se sont imposés, et aussi, comme il a été étabH précédemment, parce qu'ils auraient un accès plus difficile à Nicolet qu'aux Trois-Rivières, où les appellent si souvent leurs affaires temporelles.

L'Evêque des Trois-Rivières ne peut donc, en aucune ma.nière, consentir à un tel projet, si réellement il a été pro-

posé, parc<3 (ïu'il le croit rumeûx poKir son diocèse, et injuste pour se;5 diôc^ains de là rive sud.

Conclusion. — Pour toutes les raisons exposées dans ce mémoire, je viens, en ma qualité d'Evêque des Trors-Rivières, et au nom de mon clergé et de mes diocésains, en vue du plus grand bien de la religion et de l'intérêt des âmes qui m'ont été confiées, supplier instamment le Saint- Siège de ne pas diviser présentement le diocèse des Trois- Rivières; mais de surseoir, pour un temps indéfini, à l'exécution de cette grave mesure; je dis pour un temps indéfini, car, dans l'état actuel des choses, il est impossible de prévoir quand cette division pourra s'effectuer sans nuire au bien de la religion et à la prospérité des institutions fii oc es aines.

Et le souss^igné, avec sou clergi^ et ses diocésains, ne cessera de prier.

Le toxit humblement soumis,

t L. F. Ev. des Trois-Ririèreis.

Rome, le 30 juin 1883.

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