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COMMENT FUT CRÉÉ LE PREMIER CARDINAL CANADIEN

Nous venons de v^oir comment Mgr Laflèché, conformément à son droit strict, à son devoir d'évêque, vigilant dans l'observation et lacooimplissement de tout ce qui concernait la dignité ou les obligations de ^a haute charge dans l'Eglise, accueillit avec une noble résignation les décisions du Saint-Siège.

Maiis VInstans Archiepiscopus, Mgr Taschereau, opérant à Rome avec les éléments, les concours et les moyens condamnables, parce que manifestement crimin :1s, que Ton sait, comment tira-t-il honneur et profit de sa victoire honteuse? Car on suppose bien qu'il ne mit pas toute cette ruse, cette haute et durable hypocrisie, cet acharnement implacable à combattre, à accabler le vaillant évêque des Trois-Rivières, pour le seul plaisir de charger sa conscience ou de concentrer des remordîs.

Il n'eut pas la gloire m'odeste.

Comme à l'ordinaire la presse libérale de tout le Canada fut mise en branle; elle chanta, après invitation officielle, les hauts faits de Québec, disant l'humiliation -de l'ennemi d'en haut, des Trois-Rivières, de l'évêque moyenâgeux, emballé, et toqué que Rome venait enfin de rappeler à la pudeur ; oui, oui ! aux réalités de la vie, au respect de soi-même sans préjudice du respect revenant à autrui. Les éloges quémandés tombèrent drus comme grêle sur l'illustrissime, l'éminenUssime chancelier de Laval, archevêque de Québec, glorieusement régnant? et rien moins que la pourpre et le

chapeau cardinalices ne pouvaient reconnaître et récompenser convenablement ses services et son mérite transcendant. Il n'y eut jamais de cardinaux au .Canada! Bonne laison! Il n'y eut jamais aussi un héros comparable à l'irrésistible et génial archevêque. Donc à homme extraordinaire, honneur exceptionnel; et Rome fut sollicité, pressé, presque contraint : Rome céda à la poussée libérale. Taschereau fut chapeauté sur terre, alors que paisiblemient, sa digne victime tressait pour le ciel incorruptible sa couronne de prédestiné. C'est ici le lieu de citer Mgr Têtu qui nous révélera, assez naïvement, les circonstances embel ies de l'exaUation de son protecteur : le premier cardinal canadien, rinoomparable et l'imimortel Taschereau. Sachant d'après ce qui précède oe qu'il faudra retenir d'éloges pompeux, laissons la parole à rhistorien complaisant qui nous apprend ce qui suit :

Le temps est venu de dire comment Mgr Taschereau, archevêque de Québec, est devenu cardinal.

En 1882 j'étais à Rome, dit l'abbé H. Têtu (plus tard prélat romain), de= l'archevêché de Québec; et déjà, à cette époque,, le R. R Brichet, s'occupait activement, de faire nommer Mgr Taschereau cardinal : il en parla alors à Mgr D. Racine, évêque de Chicoutimi.

M. l'abbé C. Légaré devint vicaire général de Québec le 12 août 1881.

Dans La Patrie (journal de Montréal), avril 1909, M. Olivar Asselin critiquant les Souvenirs 'politiques de l'hon. Ch. Langelier (frère de l'hon. François Langelier), dit : « On trouvera de la page 245 à la page 247, l'histoire inédite, pour le public, des circonstances de l'élévation de Mgr Taschereau au Cardinalat i. Or, il y a dans ces pages (245-247) grand nombre d'erreurs. » Je vais faire, dit Mgr H. Têtu, de l'archevêché de Québec, l'histoire véridique de cette nomination de Mgr Taschereau au Cardinalat.

M. l'abbé G.-O. Cagnon, aujourd'hui prélat de Sa Sainteté, avait le premier fait la commission de l'excellent Dom Marcello, qui

1. Voir cet extrait en note aux pages 346 et 347 du tome V des Voix canadiennes, Vers V Abîme, (chez Arthur Savaète, éditeur à Paris);

rendit de très grands services au diocèse de Québec; et c'est le même abbé Cagnon qui mit Mgr C. Légaré, l'abbé Raymond Casgrain et bien d'autres, en relations avec Dom Marcello. Et voilà comment Dom Marcello Massarenti fut appelé à s'occuper de ]a nomination d'un cardinal canadien.

Mgr C. Légaré lui écrivit et lui adressa tin petit mémoire composé dans ma chambre, où se trouvait M. l'abbé Cagnon, ajoute M. l'abbé H. Têtu.

Aussi, il faut dire que l'hon. Fr. Langelier, alors maire de Québec, avait écrit, à la demande de Mgr C. Légaré, et à la même fin, au cardinal Jacobini, le 6 septembre 1884; le 20 du même mois, le Cardinal lui répondit que « des considérations de diverses sortes... n'ont pas permis à l'auguste Pontife de donnesT une réponse favorable à la pro])osiiion de Votre Seigneurie. »

Le maire de Québec demanda ensuite à M. Chapleau, alors secrétaire d'Etat, d'écrire à Rome au nom du gouvernement. La lettre de l'hon. Chapleau est du 21 octobre 1885; et Mgr Tasch<> reau fut créa cardinal le 7 juin 1886.

Non seulement le récit de l'hon. Ch. Langelier contient des inexactitudes et des erreurs; mais il est incomplet; il ne mentionne même pas l'abbé R. Casgrain et Mgr Cagnon. Or, l'abbé Casgrain a été en tout cela la cheville ouvrière; et si nous avons eu Un cardinal à Québec, c'est lui (l'abbé Casgrain), qui, par son travail personnel, intelligent et persévérant nous a procuré cet honneur.

L'abbé Casgrain a écrit, sur cette nomination du cardinal, Un mémoire déposé dans les archives de Québec : je le résume, dit Mgr Têtu.

Les Etats et les Eglises qui veulent avoir des Cardinaux se remuent et demandent. Yiolenti rapiunt illud. Il faudrait être vraiment naïf pour croire que Léon Xlil aurait nommé Mgr Taschereau cardinal motu proprio.

« Lorsque, au commencement de l'automne 1885, écrit l'abbé H.-R. Casgrain, j'eus annoncé ma détermination de faire un voyage à Rome, M. le grand Vicaire C. Légaré... me dit : « Pourquo? ne profiteriez-vous pas de cette occasion pour obtenir le titre de Cardinal à notre archevêque... à qui vous êtes dévoué? — Bien Volontiers, lui' répartis-je; mais quels sont les meilleurs moyens à prendre? »

» Alors nous corivînmes de nous adresser au Gouverneur Général, Loid Lansdowne, par l'intermédiaire d'un des ministres canadiens, pour obtenir de ce gouverneur qu'il demandât à la Reine d'écrire

au Souverain Pontife comme nous savions qu'elle l'avait ;Eait pour le cardinal Howard.

» Il faut dire avant d'aller plus loin que l'idée de la création d'un cardinal au Canada date déjà de quelque temps. Le maire de Québec, M. Fr. Langelier, avait fait une demande à Rome, ainsi que Nos Seigneurs les Evêques A. Racine, de Sherbrooke; Z. Moreau, de Saint-Hyacinthe; D. Racine, de Chicoutimi; et E. Gravel, de Nicolet...

» Je m'ouvris secrètement, dit l'abbé Casgrain, à l'honorable M. Ouimet, surintendant de l'Education, et le priai de profiter d'un •voyage qu'il était sur le point de faire à Ottawa, pour demander à M. Chapleau de s'assurer si Lord Lansdowne serait disposé à écrire à la Reine pour obtenir la faveur que nous désirions. L'hon. Chapleau entra parfaitement dans nos Vues, ainsi que Sir John McDonald à qui il en parla. A son retour à Québec, M. Ouimei me communiqua une lettre de l'hon. Chapleau dans laquelle il lui disait que Lord Lansdowne se faisait fort d'obtenir une lettre de la Reine au Pape, pourvu qu'on lui donnât la garantie que Sa Majesté n'essuierait pas un refus.

» Peu de jours après. Sir John McDonald partait pour Londres... et, me disant adieu, M. Ouimet me conseilla d'aller voir Sir John à mon passage à Londres. »

L'abbé Casgrain quitta Québec le 9 décembre 1885. Il fallait plaider une noble cause et presser un© nomination méritée et demandée, on l'a déjà vu, par les plus augustes personnages du pays, ecclésiastiques et laïques.

Il faut cependant se rappeler qu'il ne s'agissait pas d'une nomination ordinaire, mais d'une création, puisqu'il n'y avait jamais eu de cardinal au Canada. Mais s'il y avait quelques difficultés à vaincre, il était relativement facile de rappeler les titres de l'Eglise de Québec et ceux de l'illustre successeur de Mgr de LaVal. Quant à la première, on rappelait son ancienneté — deux cents ans — sa liberté religieuse, ses institutions de charité et d'éducation, son Université Laval, les travaux héroïques, les vertus de ses pontifes, de ses prêtres et de ses religieux, le dévouement de ses zouaves, la grandeur enfin de son Histoire. Et d'un autre côté, quels n'étaient pas les mérites du Chef de cette vénérable Eglise?

Mgr Taschereau appartenait à l'une des plus anciennes et des plus illustres familles du pays, ancien recteur de l'Université La- Val, formé à Rome où il avait étudié pendant plusieurs années, dévoué au Saint-Siège pour lequel il avait un véritable culte, saVant, modèle de la vie ecclésiastique la plus parfaite, vénéré

de tout son clergé, jouissant de l'estime universelle — des protestants comme des catholiques — rien vraiment ne lui manquait pour mériter d'être le premier cardinal canadien et il le fut.

Ajoutons que Léon XIII et les Cardinaux connaissaient très bien l'archevêque de Québec et ne doutaient en aucune façon de ses mérites. Mais les grâces et les faveurs sont accordées à ceux qui les demandent, et c'est pour cela que la mission de l'abbé Casgrain était très importante, puisqu'il allait faire connaître de nouveau à Rome les vœux de tout un peuple.

L'abbé Casgrain n'eut pas l'occasion de voir Sir John McDonald à Londres.

« Rendu à Paris, je lui écrivis une lettre dans laquelle je lui annonçais ma mission, et le "priais de l'appuyer, en me confirmant ce qu'avait dit Lord Lansdowne : c'est-à-dire qu'il obtiendrait de la Reine une lettre demandant au Pape le chapeau de Cardinal pour l'archevêque de Québec.

» J'attendis vainement à Paris jusqu'au 8 de janvier la réponse de Sir John. Elle n'arriva à Paxis qu'après mon départ pour Rome où elle ne me fut remise que le 12 janvier.

» Cette lettre qui témoignait que Sir John s'occupait de l'affaire, n'était malheureusement pas conforme à ma demande, car au lieu de m'appuyer directement, il m'annonçait simplement qu'il avait fait une démarche auprès du cardinal Manning... »

le vieux diplomate ne s'était pas compromis. On verra que le cardinal Manning ne se compromit pas davantage. Mon opinion personnelle est qu'il ne fit rien.

Mais continuons de lire le mémoire de l'abbé Casgrain.

Arrivé à Rome, le 10 janvier 1886, il descend à l'Hôtel Continental. Sa première visite est pour le Père Brichet, procureur du Séminaire Français, qu'il avait connu dès 1858 à son premier voyage à Rome, et qui était tout dévoué à Mgr Taschereau. « Il m'offrit, écrit l'abbé Casgrain, le concours de son bon vouloir pour favoriser ma mission. Mais celui qui a été l'instrument de la Providence pour la réussite du projet, c'est un bon et saint prêtre dont le souvenir ne sortira pas de ma mémoire. Je veux parlefr de Dom Marcello Massarenti... L'abbé Cagnon, de l'archevêché de Québec, avait fait sa connaissance, peu de mois auparavant, pendant son séjour à Rome, où il avait accompagné Mgr Dominique Racine. L'abbé Cagnon l'avait lui-même prié dans sa correspondance de s'occuper de l'affaire du Cardinalat; il lui avait aussi envoyé un mémoire qu'il avait dressé de concert avec M. le grand vicaire Légaré, dans lequel il énumérait les principaux

motifs qui militaient en faveur de la création d'un cardinal dans la personne de Mgr Taschereau. »

Ici, l'abbé Casgrain écrit sur Dom Marcello une notice biographique très élogieuse, parue dans la Semaine religieuse de Québec en 1892, page 321; je ne dirai que quelques mots de cet excellent prêtre. Secrétaire de Mgr de Mérode, pendant plusieurs années, il se mit vite au courant des affaires ecclésiastiques et des coutumes romaines. Il connaissait, on peut dire, intimement, Pie IX, puisque son père avait été le médecin du Pape; et il fut nommé par Sa Sainteté le secrétaire de l'aumônerie pontificale. C'est le titre qu'il a gardé jusqu'à sa mort. Sans ambition personnelle, n'aspirant ni au violet ni à la pourpre, il ne nuisait à personne et rendait service à plusieurs. Aussi a-t-il toujours été populaire, aimé des pauvres surtout qu'il secourait volontiers et généreusement. Il faut avouer qu'il en avait les moyens; et c'est ce que l'abbé Casgrain a omis de dire, parce que, j'en suis convaincu, il ignorait les talents remarquables de cet humble et modeste ecclésiastique pour les affaires pécuniaires. Dom Marcello était très riche. Quant à sa position au Vatican, elle était plutôt nominale, surtout pendant les dernières années de sa vie; mais son influence restait la même dans son domaine, chose qpie n'ont jamais voulu admettre de grands personnages de Rome que j'ai connus. « Quelle influence cet homme peut-il avoir, me disait-on à moimême, il n'a aucune position 1 »

Il en avait cependant à cause de son expérience, de sa connaissance des personnes et des choses du Vatican, do sa bonhomie et de sa fortune personnelle. Lorsque l'abbé Casgrain fit pour la première fois connaissance avec Dom Marcello Massarenti, celui-ci, quoique âgé, était dans toute sa force. Aussi est-il grandement temps de les mettre en rapports intimes et diplomatiques, et de revenir au « mémoire » de l'abbé Casgrain.

<< Lorsque, dit l'abbé Casgrain, j'arrivai chez Dom Marcello, il ine reçut à bras ouverts, me disant que l'abbé Cagnon luimême lui avait annoncé ma prochaine visite. Il me fit l'éloge de ce bon ami que la Providence lui avait fait rencontrer, ©t il me témoigna aussi sa reconnaissance envers M. l'abbé C. Légaré qui, dit-il, était venu providentiellement à son secours au moment où presque toutes les ressources dont il avait coutume de disposer pour les pauvres prêtres, venaient de lui faire défaut.

» J'eus une longue causerie avec Dom Marcello qui, tout de suite, m'admit dans son intimité; je lui exposai notre projet, et il y entra avec un dévouement, je dirai même avec un enthou-

siasme qui n'ont pas cessé jusqu'à la pleine réussite de l'entreprise. Ne connaissant presque rien des moyens à prendre, des Prélats à intéresser à notre cause, je me mis absolument sous sa conduite, disposé à suivre en tout point les conseils de sa prudence et de sa longue expérience. Il m'apprit que Mgr Mocenni, substitut de la secrétairerie d'Etat, qui loge sur le même palier que lui, et dont J'influence sur Léon XIII est plus grande que celle du Cardinal Jacobini, secrétaire d'Etat, venait, €haque soir, passer une demi-heure de récréation avec lui pour se délasser.

Dom Marcello a l'habitude d'aller passer, tous les jeudis et les dimanches, quelques instants de conversation chez le cardinal Laurenzi... 'On sait que ce cardinal, ancien Vicaire général de Léon XIII, lorsqu'il était archevêque de Pérouse, est le plus intime ami du Pape. Il est reconnu comme le Prélat le plus influent auprès du Souverain Pontife... C'est son seul confident absolu. On conçoit tout le parti que peut tirer un homme plein d'expérience et de sagesse comme Dom Marcello, des visites intimes qu'il fait habituellement chez le cardinal Laurenzi... »

Nous avons ru dans le Mémoire de l'abbé Casgrain que Bouï. Marcello était en grande amitié avec le cardinal Laurenzi, le favori reconnu de Léon XIII, et avec Mgr Mocenni, le substitut de la secrétairerie d'Etat, homme d'une influence considérable, depuis Cardinal.

Il s'agissait pour l'abbé Casgrain d'entrer en relation avec ces deux éminents personnages. Il rédigea un mémoire pour le cardinal Laurenzi et pria Dom Marcello de le lui remettre en laissant à sa prudence la manière dont il devait faire la chose.

« Dom Marcello entama le sujet avec une vraie finesse, sous prétexte de demander conseil, en ajoutant qu'un prêtre distingué du Canada était en ce moment à Rome, dans le but de postuler la dignité de Cardinal pour l'archevêque de Québec. Le cardinal l'écouta attentivement, pesa toutes les raisons qui lui furent énumérées... puis mit fin à la conversation, en disant : « j'y réfléchirai ».

« Un des jours suivants, Dom Marcello me ménagea une entrevue avec Mgr Mocenni à qui il avait parlé du projet. Avec la brusque allure qui lui était habituelle, le distingué prélat, qui était averti de ma visite, n'attendit pas que je me rendisse à son bureau: il entra soudainement dans le salon de Dom Marcello pendant que nous causions ensemble. Après un premier salut, il me

fit signe de m'asseoir sur le sofa, et me demanda do lui exposer ce que j'avais à lui dire.

» Je suis chargé, lui répondis- je, de demander, non pas officiellement, mais officieusement, de la part du Gouverneur général du Canada, Lord Lansdowne, si Sa Sainteté accueillerait favorablement une lettre de la Reine d'Angleterre, demandant le Chapeau de Cardinal pour l'archevêque de Québec. »

« La conversation fut courte, mais parut faire une impression favorable sur Mgr Mocenni... Après son départ, Dom Marcello me félicita chaleureusement de la manière dont j'avais traité la question et m'assura que l'effet ne pouvait être plus favorable. »

Il devait en être ainsi, dit Mgr Têtu. Ceux qui, comme moi, ont connu l'abbé Casgrain, savent quels étaient sa manière originale de dire, son éloquence naturelle et abondante, le succès infaillible de conversation qu'il remportait dans n'importe quel milieu. Artiste et diplomate comme tous les Italiens, Mgr Mocenni avait dû être nécessairement intéressé, sinon fasciné, par ce type, oe caractère; et il est certain que le futur cardinal (Mgr Mocenni) fut aussi enchanté de sa nouvelle connaissance que l'abbé (Casgrain) de son succès.

« Trois ou quatre jours plus tard, Dom Marcello pria le Cardinal Laurenzi de faire la demande au Souverain Pontife : « Dites à Mgr Mocenni, lui répondit le Cardinal, d'en parler directement au Pape. »

» En me rappelant ces paroles, Dom Marcello m'assura qu'évidemment le Cardinal en avait parlé au Saint-Père. Aussi, à la seconde entrevue que j'eus avec Mgr Mocenni, Dom Marcello me fit remarquer avec qUel empressement il m'avait accueilli... »

Dans une autre partie de son mémoire, l'abbé Casgrain dit que pour l'accréditer auprès du Saint-Siège, il n'avait qu'une lettre de Mgr Hamel, Recteur de l'Université Laval, pour traiter au nom de cette institution une affaire assez importante. « Elle me fut très utile, en me faisant connaître à la Propagande, particulièrement an Secrétaire, Mgr D. Jacobini. »

Dom Marcello conseille aussi à l'abbé Casgrain d'écrire au Cardinal Manning pour le prier d'user de son influence auprès de cette Congrégation. Inutile de citer cette lettre de cinq pages, du 18 janvier 18[86. Plus intéressante est la réponse.

« Londres, 22 janvier 1886.

» Monsieur l'Abbé,

» Je vous remercie pour la lettre du 19 janvier par laquelle vous m'avez exposé l'importance de la création d'un Cardinal

au Canada, et en même temps les mérites de rarchevêcfue de Québec.

» Vous pouvez facilement comprendre, Monsieur l'abbé, les raisons pour lesquelles, en vous remerciant, je n© me prononce pas sur une question «qui dépend seulement du Souverain Pontife. » Avec les plus sincères respects, » Je suis. Monsieur l'Abbé,

» Votre serviteur dévoué en Jésus-Christ,

» Henri-E., Card.-Archev. de Westminster. »

On crut pendant quelque temps — Dom Marcello lui-même — que le Cardinal Manning avait écrit à la Propagande, mais il n'en fit rien. Ceux qui ont lu son histoire par Purcell savent qu'à cette époque Son Eminence n'aimait pas à s'adresser à cette Congrégation, *

Quelques jours après avoir écrit au Cardinal Manning, l'abbé Casgrain, muni d'une lettre de recommandation de Mgr Mocenni, se présenta à la Propagande et eut une longue entievue avec le Secrétaire, Mgr D. Jacobini. Celui-ci le reçut avec empressement et bienveillance et parut parfaitement au fait de l'affaire du Cardinalat. (Le Maire Fr. Langelier avait écrit au Préfet, le Cardinal Siméoni, le 6 septembre 1884). Après avoir entendu le fécond causeur et l'habile avocat, et relu la lettre de Mgr Mocenni, le Prélat (M. Jacobini) dit à l'abbé : « Le Pape ne veut pas que la Reine écrive. S'il accorde la faveur demandée, il le fera sans riiitervention du Gouvernement. » Quelques jours après, dans une autre audience que j'eus avec Mgr Mocenni, celui-ci me répéta la même chose, traduisant évideinment la pensée du Pape.

« En me parlant des Prélats les plus en faveur auprès de Léon XIII, continue l'abbé Casgrain, Dom Marcello ne manque pas de me mentionner le Cardinal Pecci, frère du Pape.

» Je savais que le Cardinal Pecci avait manifesté une estime particulière pour Mgr Taschereau qu'il avait invité à venir le voir lors du dernier séjour à Rome de Mgr l'archevêque. Il l'avait vivement félicité de l'introduction de la Somme de saint Thomas... dans les études théologiques de son diocè'se.

» L'excellent Cardinal (Pecci), qui a toute la simplicité d'un religieux, me reçut avec une parfaite bienveillance. Je ne manquai pas de lui parler... de saint Thomas, et je terminai en faisant connaître l'objet de ma mission à Rome. Le Cardinal parut accueillir favorablement la proposition et me dit sans détour qu'il en parlerait au Saint-Père.

» 1er février; j'arrive de chez Dom Marcello' qui a été ravi de me voir. Comme j'avais hâte de vous dire ma joiel m'a-t-il dit en me pressant la main. Hier ^,u soir, Mgr Mocenni est venu un quart d'heure plus tôt que de coutume. Je lui ai dit que ce! sera ce soir que Mgr Jacobini verra le Pape pour lui parler da la création d'un Cardinal à Québec. » « Non, dit Mgr Mocenni, il est malade, il a pris du froid; mais ça ne fait rien : si fara, ce sera fait. » '

» Quand Je considère la discrétion de Mgr Mocenni, continue Dom Marcello, cet aveu me dit tout. Je suis certain que votre archevêque sera nommé Cardinal au prochain Consistoire. »

« 6 février... Je suis allé avec Dom Marcello faire visite d'adieu à Mgr Mocenni. Après que je l'eus remercié de la bienveillance avec laquelle il m'avait accueilli, il me dit ^ « On vous a informé qu'il ne fallait pas faire écrire la Reine d'Angleterre. » Rien dans mes paroles n'avait pu provoquer cette remarque. Il fallait que le Pape eût insisté particulièrement sur ce point.

» 9 février. Veille de mon départ de Rome. Audience de Mgr Jacobini pour visite d'adieu... j'attendais un moment pour lui demander quelle réponse je devais apporter au Canada; mais avant que j'eusse le temps de dire un mot : « J'ai parlé au Saint-Pèr-of de l'affaire du Cardinalat, me dit-il. Il a bien accueilli la chose. J'y penserai, a dit le Saint-Père; je prendrai l'affaire en considération; j'y; réfléchirai. » Mgr Jacohini a ajouté en souriant ; « Vous comprenez, c'est une chose délicate : je ne puis vous en dire davantage. Il faut laisser la liberté au Souverain Pontife. »

» Au sortir de cette audience, je me lançai dans ma voiture et je ne fis qu'un saut chez Dom Marcello. Quand je lui eus appris ce qui venait de se passer, il est tombé à genoux, en joignant les mains du côté de la Basilique de Saint-Pierre : « Loué soit le Bon Dieu et son Immaculée Mère ! )> En se relevant, il ajouta : « Rappelez-vous ce qu'a dit Mgr Mocenni : si fara, si fara. »

L'abbé Casgrain avait terminé son travail; il partit pour Paris où il reçut plusieurs lettres de Dom Marcello; le Consistoire devait avoir lieu en mai ou en juin; en attendant, rien à faire. Dq 9 mars, Dom Marcello écrit : « D'après mes discours avec le Cardinal Laurenzi et Mgr Mocenni, il me semble pouvoir conclure que notre affaire est faite... »

Le même jour l'abbé (Casgrain) reçoit un télégramme du Père Brichel : «Cardinal Taschereau. — Brichet »; puis un autre de^ Dom Marcello, confirmant la nouvelle, laquelle fut connue tout de suite dans la ville de Rome, puis à Québec.

Quelle joiel qtiel triomphe! Quelle récompense pour- ceux qui avaient travaillé 1...

Et de même que le Sauveur aimait et aime encore à se faire prier avant d'accorder une faveur, et qu'il désire que l'on prie en commun et que l'on se recommande aux prières et à l'intervention de ses élus — témoin les Litanies des Saints — alors fallaitil, si nous voulions obtenir du Pape l'extraordinaire faveur d'un premier Cardinal, lui faire connaître l'ardetir de nos désirs, les peines de l'attente, et appeler à notre aide les conseillers du Saint- Père, les anges du Vatican.

Comme on l'a vu plus haut, la nomination était demandée dej/uis au moins deux ans et par les personnages les plus considérables de l'Eglise et de l'Etat : plusieurs évêques, le maire de Québec représentant toute la ville épiscopale, le secrétaire d'Etat, l'honoiable M. Chapleau, Sir John McDonald, premier ministre. Lord Lansdowne, le Gouverneur général, était tellement favorable à cette nomination qu'il était prêt, s'il le fallait, à faire intervenir la Reine elle-même 1 L'abbé Casgrain arriva en dernier lieu, sans doute, mais c'est lui qui frappa le dernier coup et assura la victoire. Il s'adresse directement et sur place à toutes les Puissances du Vatican; à la Secrétairerie d'Etat, à la Propagande, aux amis ks plus influents du Pape : les Cardinaujt Laurenzi et Pecci, Mgr Mocenni et bien d'autres. Il y va franchement et dit à tous : L'Eglise de Québec demande à grands cris un Cardinal; et maintenant jugez si notre candidat ne mérite pas d'arriver le premier. « Vous voyez bien quel est celui qfue le Seigneur a choisi, et qu'if n'y en a peint dans tout le peuple qui lui soit semblable ; Certe videti^ quem elegit JDominus, quoniam non sit similis illi omni populo (I Livre des Rois, ch. X, V. 24). Le Saint-Père ne demandait pas mieux que de se laisser toucher et d'exaucer les vœux du Canada. Pressé de tous les côtés, il prononça le fiât créateur, qui remplit de joie tous les vrais Canadiens, en couronnant notre Eglise et son aUjguste Chef.

' Mgr H. TÊTui.

1. Voir la Semaine religieuse de Québec du 29 mai, 5 juin et 12 juin 1909, troi? articles signés de Mgr H. Têtu, qui ne fait que résumer 'un mémoire d^ l'abbé Casgrain déposé aux archives de l'archevêché de Québec.

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