POLÉMIQUES ET PROTESTATIONS
Pour q[ue l'ardente campagne menée à Rome amenât ce beau résultat, rarchevêquo Taschereau se devait à ses protecteurs, à ses alliéis, qui lui demandaient en quelque sorte la tête de son suffragant des Trois-Rivières, ultramontain convaincu et militant, dont le tort principal était de troubler les marais stagnants, où coassaient lep batraciens du libéralisme canadien.
Nous avons dit que la presse libérale, par ordre et complicité, jsonna l'hallali, la meute alentour aboyant à la curée. Pour le spectateur informé la scène était écœurante. Aussi Paul Taidivel, le directeur de la Vérité de Québec, le Veuillot canadien, comme on l'a surnommé à juste titre, ne put dissimuler son dégoût ni contenir sa tristesse profonde. Et que d'âmes honnêtes à cette vue furent inconsolables dans leur peine amère; que d'autres furent découragées ou révoltées! Plusieurs se cabrèrent sous l'aiguillon cruel et, sans maudire le juge trompé, ils dénoncèrent pour le moins les fourbes, les calomniateuite et surtout les faussaires. Parmi ces hommes courageux comptait Paul Tardive! père.
Tardivel donc ne courba pioint la tête. Il acceptait les décisions isouveraines, n étant pas, d'ailleurs, en cause lui-même; mais contre le flot d'injures, d'outrages, de calomnies déchaîné contre le noble évêque des Trois-Rivières et contre ses amis, il fit barrage de son corps, et combattit d'une plume alerte, incisive, hiardie et vengeresse : il devint à son tour accusateur. ■
NouîJ trouvons dans notre dossier une lettre particulière de Tardivel à Mgr Taschereau, datée du 12 janvier 1885, ainsi conçue :
A Sa Grandeur Mgr E.-A. Taschereau, archevêq^ue de Québec.
Monseigneur, — Usant du redoutable pouvoir mis entre vos mains, vous venez de me faire une cruauté sans nom. Je viens vous en parler comme un enfant injustement frappé a le droit do parler à son père. Je vous écris, Monseigneur, sous l'œil de Dieu qui voit jusqu'au fond des cœurs et qui nous jugera tous deux un jour.
Monseigneur, voici ce que j'ai fait, voici pourquoi vous me frappez :
Le 7 du courant, votre secrétaire, m'a écrit une lettre qua je n'ai reçue que le 8. C'était un jeudi. Ce jour-là mon numéro du 10 était déjà sous presse. J'ai prévenu immédiatement M. le secrétaire de l'impossibilité matérielle où je me trouvais de publier cette lettre dans le numéro de la semaine.
Le lendemain, le 9, j'ai répondu à la lettre du 7, demandant respectiicusement des éclaircissements dont j'avais absolument besoin et auxquels j'avais certainement droit.
Vous me reprochiez par la lettre du 7 d'avoir mis mes lecteurs sous une fausse impression, parce que j'avais répété textuellement la décision que le représentant attitré du Saint-Siège au Canada avait officiellement communiquée à l'évêque des Trois-Rivières et que celui-ci avait régulièrement promulguée. Comment pouvais-je ne pas accepter cette décision? 'Comment pouvais-je ne pas y adhérer? Comment pouvais-je ne pas la faire connaître à mes lecteurs? Et ne "devais-je pas y tenir jusqu'à ce qu'un nouveau jugement contradictoire et formellement et officiellement promulgué vînt la détruire? C'est ce jugement contradictoire et officiellement promulgué que je vous demandais, que j'avais le droit de vous demander et pour moi-même et pour mes lecteurs.
Vous m'avez fait répondre le 10, samedi, que ce que je demandais serait trop long à donner par écrit.
Comme il s'agissait de dire à mes lecteurs qu'un jugement rendu par le représentant du Saint-Siège n'existait plus, il me 'fallait, non un entretien avec Votre Grandeur, mais un document authentique.
J'ai donc écrit de nouveau à votre secrétaire sollicitant ce document authentiqfue et me déclarant prêt à m'y conformer immé-
diatement. Pour rendre la réponse à donner très cotirte, j'ai réstimé ma première 'lettre dans une seule qtiestion très simple. C'était lundi, le 12.^
Le flfiême jour vous m'avez fait répondre que vous aimeriez à traiter l'affaire de vive voix plutôt que par écrit. Ce mot plutôt me laissait encore entrevoir la possibilité d'obtenir une réponse écrite. J'ai idonc écrit, le 13, pour savoir si je devais considérer cette dernière (lettre, comme un refus formel de répondre par écrit. Cette lettre lest restée jusqu'à ce jour sans réponse, sans même un accusa do réception. C'était le mardi.
Le (lendemain, mercredi, en attendant la clôture de la correspondance, ij'ai mis le numéro de la semaine dernière soUs presse, car pfion journal, qtioiqiie daté du samedi, s'imprime presque toujours le mercredi, jamais plus tard que le jeudi. C'est du. reste, la manière dont s'impriment tous les ioucnaux hebdon^adaires que je [Connais.
Je n'étais donc pas en retard d'un seul numéro lorsque, samedi dernier, vous avez lancé votre lettre dans les journaux i, lettre où vous dites : « Voilà deux numéros de la Vérité qui paraissent sans que ma réclamation ait été publiée ». Ces mots : « Voilà deux numéros », isans même une allusion à la correspondance échangée entre votre secrétaire et moi, ne sont-ils pas de nature à faire croire au public que je suis coupable d'un grossier mépris de l'atitorité? Devant Dieu, Monseigneur, n'est-ce pas là une première injustice?
Vous dites ensuite. Monseigneur, qu'invité à aller m' entendre avec vous, j'ai refusé. Comment pouvez-vous le dire. Monseigneur? Mes lettres ne contiennent pas un mot qui comporte un tel sens. Je sollicitais seulement un document authentique, document dont j'avais absolument besoin, document auquel j'avais droit. Qui vous dit. Monseigneur, que je ne serais pas allé vous voir si vous aviez répondu à ma dernière lettre, me disant formellement que vous ne me donneriez pas l'écrit demandé? N'est-ce pas que Dieu seul peut sonder les reins et les cœurs?
En déclarant au public que j'ai refusé de vous voir, ne me faitesvous pas une seconde injustice aussi cruelle que la première?
Enfin, vous citez des paroles de Léon XIII. Ainsi citées ces paroles me seront appliquées par le public. N'y a-t-il pas là une
1. Notons à cette occasion, comme nous aurions pu Le faire en bien d'autres circonstances, que Mgr Taschereati, homme à réclames malsaines et recherchant des faveurs, ne marquait ses pas qu'à coups de communiqués à la presse, dont il stimulait le zèle et ahmentait le dévouement exclusif.
nooivelle injustice? Car depuis trois ans et demi que je. rédige la Vérité, qu'ai- je fait pour affaiblir le re&pect dû à l'autorité, pour troubler l'ordre Jaiérarchiqtie, pour rendre plus difficile l'accoimplissement de votre mission?
J'ai parlé de colonisation, d^agriculture, et de questions d'administration politique en me tenant en dehors et au-dessus des partis.
J'ai parlé de franc-naaçoanerie en m'appuyant sur les encycliques des Papes.
J'ai parlé d'éducation, en invoquant les plus graves autorités.
Dans les questions litigieuses qui agitent notre pays, je mo suis toujours tenu aux faits incontestables et aux documents authentiques, ayant soin de ne jamais attaquer ou critiquer les actes officiels de Votre Grandeur.
Quand il s'est agi des rnauvaises lectures, du théâtre immoral, des excursions du dimanche, n'avez-vous pas toujours trouvé dans mon journal tm écho fidèle de vos' défenses et de vos enseignements ?
Et cependant. Monseigneur, vous citez les terribles paroles de Léon XIII dans des circonstances qui forcent le public, en quelque sorte, à me les appliquer 1
Voilà, Monseigneur, ce que j'avais à vous dire, non dans l'amertume, mais dans la douleur de mon cœur.
Vous avez porté un coup redoutable et injuste à mon honneur et à mon œuvre. Je suis père de famille; j'ai des petits enfants qui attendent de moi, après Dieu, le pain quotidien. Comment pourrai-je leur procurer ce pain, si mon honneur est atteint, si mon œuvre est brisée?
Et voiei qu'un journal, la Presse, prenant occasion de votre lettr^e, m'attaque brutalement. Je vais me défendre. Cette défense, je la dois à moi-même, je la dois à mon journal, je la dois à ma famille, je la dois à ces milliers de gens de bien qui ont eu confiance en moi jusqu'à ce jour. Je me défendrai, cependant, avec toute la modération possible; je ne dirai que juste ce qu'il faut dire pour imposer silence à mes adversaires; j© ne porterai aucune atteinte à votre autorité que je respecte et que j'aime même au milieu des souffrances imméritées qu'elle m'inflige.
En terminant, Monseigneur, je crois devoir vous prévenir que je vais soumettre ce pénible incident a l'appréciation de l'autorité suprême du Saint-Siège.
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, votre fils aussi soumis qu'af- ^^igé- ' J.-P. Tardivel.
Ce n'est pas en ods termes respectueux qlie les alliés de Mgr Taschereau lui écrivaient : ce n'est pas non plus avec cette désinvolture et avec autant de rigtieur q;ae l'archevêqtue traitait les libéraux gui le soutenaient et qu'en retour ils favorisaient. Qu'importe! Voyons comment le bon archevêque déoouplait sa meute libérale et la lançait contre qui se contentait de le respecter sans ^ïondesceaidre à l'admirer.
Ainsi sous le titre : « Toujours les mêmes », on lisait dans la F r esse, numéro du 19 janvier 1885 ce qui suit :
« Les castors^ continuent leur guerre sourde contre les évêques et surtout contre Sa Gr. Mgr l'archevêque de Québec. Le journal la Vérité, rédigé par M. J.-P. Tardivel, l'organe officiel des ultra-montés du district de Québec, vient d'être l'objet d'une admonestation dont nous espérons qu'il tiendra compte. »
Vient à la suite la lettre que Mgr Taschereau avait adressée, le samedi précédent, au Courrier du Canada, au Nouvelliste, au Journal de Québec, h VElecteur, à VEvénement, au Canadien et au Quotidien, à toute la lyre. Car, quand il était à communiquer, il ne s'arrêtait qu'à épuisement des stocks Ou de débouchfe.
« Eh bien! répondait du tac aU tac M. Tardivel (no du 24 janvier 1885). Eh bien! messieurs de la Presse, puisque vous m'attaquez sans savoir ce que vous dites, je vais vous apprendre, à vous et à tous ceux qui seraient tentés d'imiter votre exemple, ce que j'ai fait dans cette circonstance; vous me direz ensuite en quoi consiste « la guerre sourde contre les évêques et surtout contre Sa Gr. Mgr l'archevêque de Québec » dont vous parlez.
» Voici une expositioa de faits qui sera une réponse péremptoiro à l'attaque de la Presse :
» Mon journal, quoique daté du samedi, s'imprime presque toujours le mercredi, quelquefois le jeudi, jamais plus tard.
» Jeudi le 8 janvier, j'ai reçu du secrétaire de Mgr l'ai'chevêque Une lettre en date du 7, me signalant que j'avais mis mes