AVEUX DU DÉMON PENDANT UN EXORCISME, A STANTZ
EN SUISSE
(Le 28 mars 1848.)
I. Le d^mon déclare combien est horrible le péché. — II. Il insiste sur la nécessité de la prière et de la pénitence.
I. —Le démon est le père du mensonge: c'est de lui que vient la fameuse formule si largement exploitée de nos libres penseurs : Mentez^ mentez toujours j il en restera quelque chose. Mais pour sa confusion éternelle, l'ennemi de notre salut est quelquefois obligé de dire la vérité, comme nous le voyons dans l'Évangile et comme il arrive parfois aussi dans les exorcismes.
Nos lecteurs nous pardonneront donc de les faire assister, dans cet appendice qui est peut-être ici le mieux à. sa place, à une scène qui s'est passée à Stanz, en Suisse, le 28 mars 1848. C'est d'un élève du séminaire de Fribourg que nous la tenons, comme tout à fait authentique.
La religieuse exorcisée et le Père capucin exorcisant vivaient encore il y a peu de temps. Nous donnerons successivement les demandes faites par celui-ci au malin esprit et les réponses de ce dernier.
Demande. — « Déclare-nous ce que Dieu, le Père Tout-Puissant, Va commandé de publier. »
Béponse. — « Si vous saviez ce que c'est que le péché, vous pleureriez; je pleurerais moi-même, si je le pouvais, mais pour moi il n'est plus d*espérance. Nous, les démons, nous sommes horribles devant Celui qui est au-dessus de nous (le diable, n'osant prononcer le nom de Dieu, l'appelle ici Celui qui est au-dessus de nou^) ; mais le péché est encore plus horrible que nous.»
U. — D. — « Et de notre patrie (la Suisse) que dois-tu nous dévoiler ? >
B. — « Elle sera malheureuse, si les fléaux, qui la menacent, n'en sont point détournés k force de prières et de pénitences. Votre canton sera plongé dans les malheurs ; vous êtes menacés de punitions terribles. Cdui qui est au-dessus de nous vous enverra des orages, une stérilité en grains et en fruits. Les années suivantes, on verra la peste, la famine, la guerre. Pour détourner ces fléaux, Celui qui est au-dessus de nous veut que vous fassiez des processions. Allez trois fois à Saxelen (à la chapelle du Bienheureux Nicolas de Flûe), trois fois à Bigenbach, une fois à l'église du Monastère de Saint Prosper. Ce saint-là n'est pas honoré^ et connu ainsi que le voudrait Celui qui est au-dessus de nous. De ces processions, lés unes se feront au printemps, les autres en été, les autres en autonme. »
D. — « Les fléaux seront-ils écartés de cette ma-
ière ? »
B. — « Si ce n^est entièrement, du moins en par* tie. >
D.' — < Notre patrie sera-t-elle heureuse plus tard? »
B. — c Si les prières restent inefficaces, elle sera encore plus tard malheureuse. »
I^. — « La Providence qu'a-t-elle destiné aux peuples? »
B. — «Si Ton ne prie pas efficacem^t, la Suisse verra la guerre. Un gouvernement central régnera sur la Suisse en roi ; son règne sera de courte durée. En« suite la Beligion deviendra florissante. Beaucoup parmi vous ne verront plus ce que j ^avance ici: ceux qui le verront, seront dispersés et déprimés par la main du tyran. »
D. — « La Suisse sera-t-elle libre ensuite ? »
B. — « Oui. »
D. — « Mais ne pourrait-on pas écarter ces malheurs ? >
B. — « Par la prière l'on préviendra la tyrannie et en particulier aussi la guerre. »
D. — « Mais connais-tu bien l'avenir ? »
B. — « De moi-même, je n'en connais rien; mais Celui qui est au-dessus de nous a voulu que j'en sache quelque chose ; toutefois ce n'est pas lui-même qui me parle, c'est un de ses anges. Oui, moi je fus aussi un être bienheureux. Je dis, je vis, je compris ce qu'aucun de vous n'a vu ni compris. »
D. — « Satan, qu'as-tu encore à déclarer dans cette assemblée ? »
E. — « Qu'elle prie, se convertisse et fasse péni-
tence ; qu'elle quitte le péché, mais surtout tel et tel vice... Vous n'êtes point tous heureux, mais vous pouvez le devenir. »
D. — « Ai-je eu un but politique ou moral aujourd'hui ? »
E. — « Moral. »
D. - « N'as-tu plus rien à dire ? »
B. — « Si vous ne croyez pas à la vérité des paroles que j'ai dû vous annoncer, vous resteriez incrédules , un ange du Ciel devrait-il les confirmer.
Ainsi l'ange de ténèbres est obligé de venir confesser lui-même la toute-puissance de la prière devant Dieu. C'est bien comme dit saint Alphonse-Marie de Liguori : « Qui prie^ se sauve; qui ne prie pas^ se damne. »
LIVKE QUATEIÈME.
LB3 PBINOIPALES STIGMATISÉES DU XIXe SIÈOLE.
Les annales de l'Église nous ont conservé le souvenir d'un grand nombre de saints et de bienheureux favorisés, à la suite du séraphin d'Assise, de la grâce des Stigmates. Par cette communication réelle et cette transmission douloureuse des plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ces amants de la croix ont offert au monde, dans leur chair mortelle, l'un des spectacles les plus capables de réveiller la foi et la contrition chez les pécheurs endurcis et de ranimer dans la multitude des âmes tièdes les flammes de l'amour divin : ainsi s'exprime la Sainte-Église dans* l'oflSce de la fête des Stigmates de saint François d'Assise *. Plus les temps étaient critiques, plus Dieu, dans sa miséricorde, multipliait ces signes prophétiques si propres à détourner les coups de sa justice. De là dans notre siècle, plus qu'en aucun autre, cette succession non
^ « Domine Jesu Christe qui, refrigescente mundo, ad inflammandam corda nostra toi amoris igné, in came beatissimi Francisci, passionis tu» sacra stigmata renovasti ; concède propitius, ut ejus meritis et precibus, crucem jugiter feramus ctdignos fructus pœnitentiae faciamus. » Dtc XXII sept, in Inipressione SS. Stigmatum S, Francisci, Oratio,
interrompue de stigmatisées, depuis Anne-Catherine Emmerich si connue de nos pieux lecteurs et dont il sera question dans la seconde partie de cet ouvrage, jusqu'à Marie de Moerl, l'extatique du Tyrol,et Louise Lateau,lliumble stigmatisée de la Belgique. Le cloître, du reste, comme le siècle, a eu cet attendrissant spectacle des victimes volontaires aussi avides d'épuiser jusqu'à la lie le calice de la Passion, que le monde est altéré des joies mortelles de la triple concupiscence. Vf)ilà encore l'une des causes secrètes des grftces répandues à profosion sur la chrétienté, envers et contre tous les crimes qui menacent de nous déborder.
Cependant, comme Satan sait habilement contrefaire les œuvres de Dieu et qu'il ne cesse d'opposer les faits de la mystique diabolique aux prodiges de la mystique divine, nous ne citerons ici que des personnes stigmatisées aussi connues par la sainteté de leur vie que par les conversions et les grâces dont elles ont été l'instrument providentiel.
Puisse, quelque jour, notre plume, à défaut d'une autre, retracer plus au long le tableau de ces âmes si éprises de Jésus crucifié !
Nous nous bornerons, pour le moment, à quelques traits de leur vie merveilleuse, d'après les sources les plus authentiques et quelquefois d'après nos propres souvenirs. Nous faisons d'ailleurs remarquer à nos lecteurs que L'Église ne se hâte jamais de se prononcer au sujet des faits de stigmatisation. Ici donq nous n'émettons quenotre sentiment personnel^ appuyé sur des grandes probabilités, en attendant le jugement de l'Église.
CHAPITEE PREMIER.
MABIE DE MOERL.
I. Sa première jeunesse. — II. Soa état extatique attire les populations du Tyrol. — III. Apparition de stigmates en 1834. — IV. Maison paternelle de Marie de Moerl. — V. Sa vie intérieure. — VI. Comment la Passion deNotre-Seigneur agit sur elle. — VII. Sa conduite avec les personnes du dehors. — VIII. Tableau de la stigmatisée en extase. — IX. Elle passe de la maison paternelle au couvent des Franciscaines. — X. Elle connaît Tintérieur des âmes. — XI. Elle s'immole pour la Sainte-Eglise- Romaine, — XII. Sa bienheureuse mort.
I. — Nommer Marie de Moerl, c'est^voquer, pour ceux qui l'ont connue ou qui en ont seulement entendu parler, une vision céleste, de chérubin plutôt que de sainte * . Elle naquit le 16 octobre 1812, à Kaltern, dans le Tyrol autrichien, d'une pieuse et noble famille réduite par le malheur à tenir auberge pour subvenir aux nécessités de la vie. Arrivée à l'âge où toute jeune fille ne rêve que roses sans épines, Marie de Moerl se trouva, par suite de la mort de sa mère, le seul appui de son père, resté veuf avec neuf enfants dont le plus
• Voir la Mystique^ de Gôrrès, édition Poussielgue ; Notice sur trois vierges du Tyrol, par Tabbé Nicolas, Lyon 1843 ; Les plaies sanglantes du Christ^ Metz, 1844 ; Les femlles historiques et politiques de Munich, etc.
jeune n'avait que dix jours. Pieuse et intérieure comme elle rétait déjèi, elle se trouva néanmoins plongée dans une douleur si profonde, qu'on la vit encore pleurer sa mère trois ans après Tavoir perdue. Nous notons ce détail à radresse des esprits superficiels et inconsidérés qui ne cessent de prétendre que la piété est incompatible avec Tamour filial. Dès ses plus tendres années, les malades excitaient surtout sa compassion ; elle priait pour eux, les visitait avec bonheur et ne les quittait jamais sans quelques bonnes paroles de consolation.
Nous ne nous arrêterons pas à décrire les épreuves sans nom par où la divine Providence la fit passer, de Tàge de quinze & vingt ans, afin de la purifier comme Tor dans la fournaise, avant d'en faire la merveille de notre siècle par une vie de continuelle extase dans la stigmatisation. Job, sur son fumier, fut moins torturé par la souffrance et moins persécuté par Satan, que Fangélique vierge de Kaltem. Ces épreuves admirablement racontées par Grôrrès \ ne cessèrent qu'au mois de juin 1833, après qu'on eut, avec lapermission de l'Ëvêque, employé les exorcismes de l'Église, tout à fait en secret et sans que personne le sût. Dès ce temps, elle appartenait au Tiers-Ordre séculier de Saint-François et elle avait de plus fait vœu d'obéissance et de chasteté perpétuelle. Comme sainte Térèse, sa patronne du Tiers-Ordre, elle était arrivée à dire souvent : « Ou souffrir. Seigneur, ou mourir ! »
• Mystique, Uv. V, ch. 28, et liv. Vm, ch. 29.
IL — Ainsi préparée, elle avait été insensiblement élevée à l'état extatique, sans qu'on s'en aperçut d'abord. L'émotion de sa famille fut vive, lorsque le 2 février 1832, fête de la Purification de la Sainte- Vierge, la patiente, que son état maladif retenait toujours au lit, se trouva, après la sainte communion, subitement ravie dans une brillante extase de vingtsix heuf es, qui ne cessa que sur l'ordre de son confesseur, à ces mots : Far obéissance. Peu à peu l'extase devint presque continuelle. Il ne restait plus de doute au sujet du principe divin qui agissait dans Marie de Moerl, bien que nulle enquête officielle ne fût encore intervenue. Aussi vit-on, dans l'été de 1833, le Tyrol s'ébranler joyeusement à cette nouvelle.
« Tout à coup, raconte Gôrrès \ et de tous les points à la fois, un mouvement général s'était emparé du peuple. On amvait en foule pour voir de ses yeux un phénomène qu'on connaissait bien à, la vérité par les légendes, mais qu'on n'espérait plus depuis longtemps voir en réalité. Les processions des paroisses se succédaient sans interruption à Ealtern, précédées de la bannière et de la croix, et Je concours fut immense. Depuis la fin du mois de juillet jusqu'au 15 septembre de cette année, plus de quarante mille personnes de toutes les conditions visitèrent l'extatique, dont tous les sens, ouverts en apparence, étaient réellement fermés au monde extérieur, et dont les prières et les méditations étaient tout intérieures. On voulait admirer ce spectacle et s'édifier à sa vue. Personne ne pou-
J Mystique, Uv, V, cb. 28.
vait s'expliquer ce concours. Le clergé, qui craint plutôt, et en partie avec raison, les apparitions de ce genre, n'était pour rien dans cette affluence. Il sem-* blait plutôt que le même esprit qui opérait dans Textatique, émût et poussât toutes ces masses, pour le& rendre témoins des merveilles qu'il opérait. Aussi tout se passa dans le plus grand ordre, et on n'eut & déplorer aucun excès pendant les sept semaines que dura ce grand concours ; et cependant il y eut des jours où l'étroite chambre de la patiente, qui pouvait contenir tout au plus quarante ou cinquante personnes, fut visitée par près de trois mille pèlerins.
< L'autorité temporelle et l'autorité spirituelle désirèrent néanmoins mettre fin à ces pèlerinages. La police eut les inquiétudes qu'elle a ordinairement dans ces circonstances ; et le peuple fut averti qu'à partir de cette époque on ne laisserait plus entrer personne. La nouvelle s'en répandit bientôt par tout le pays, et les pèlerinages cessèrent sans mécontentement ni murmures. Mais les curés eurent encore longtemps k se féliciter de l'impression que cette apparition avait laissée dans le peuple. A la fin de l'automne de cette année, le prince-évêque de Trente vint à Kaltern, commença une information et entendit plusieurs témoins après leur avoir fait prêter serment. On ne publia point le résultat de cette information lii les déclarations des témoins, parce que l'aifaire ne parut pas encore mûre pour un jugement définitif. Le Prince-Évêque voulait avant tout avoir un appui, pour pouvoir donner ensuite toutes les explications nécessaires au gouvernement, qui soupçonnait dans tous ces phénomènes une super-
stition nuisible ou une fraude pieuse, ou au moins des illusions provenant d'une trop grande simplicité* L'Évêque déclara seulement que la maladie de Marie de Moerl ne présentait point à la vérité les caractères de la sainteté, mais qu'en même temps sa piété bien recoimue n'était point une maladie. Dès lors la police fut moins tracassière dans ses mesures. » .
m. — La Providence avait ses vues de miséricorde dans cette renommée de sainteté qui venait d'amener un instant la foule autour de l'angélique vierge du Tyrol. Elle allait maintenant confier à l'extatique les joyaux de la Passion et l'orner des stigmates sacrés comme d'autant de perles divines qui devaient jusqu'à sa mort rayonner sur tant d'âmes coupables ou indécices et les ramener au bercail des prédestinés. Écoutons encore Gôrrès, qui s'est plu à nous retracer, de son pinceau de maître, le tableau de cette existence toute céleste '.
« L'intérieur de l'extatique s'était développé dans le calme, sans qu'elle se fût en quelque sorte aperçue de tout le bruit qui venait de se faire autour d'elle, et son âme avait acquis une maturité toujours croissante.
« Les stigmates avaient paru sur son corps, et la chose s'était passée chez elle aussi simplement que chez les autres stigmatisées. Déjà, dansl'automme de 1833, son confesseur avait remarqué par hasard que cette partie des mains où les plaies parurent plus tard,
1 Mystique, Hv. V, ch 28.
commençait h devenir plus profonde, comme si elle eût été sous la pression d'un corps en demi-relief. En même temps, ces parties devenaient douloureuses, et des crampes s^y manifestaient fréquemment. Il conjectura dès lors que les stigmates ne tarderaient pas à paraître, et Févénement justifia ses conjectures. A la Chandeleur, le 2 février 1834, il lui trouva h la main un linge avec lequel elle s'essuyait de temps en temps les mains, efi^yée comme un enfant de ce qu'elle y voyait. Comme il aperçut du sang sur ce linge, il loi demanda ce que cela signifiait. Elle lui répondit qu'elle n'en savait rien elle-même, qu'elle avait dû se blesser jusqu'au sang. Mais c'étaient réellement les stigmates, qui restèrent désormais fixés sur les mains, qui bientôt se montrèrent aussi sur les pieds, et auxquels se joignit en même temps la plaie du cœur. La manière dont le père Capistran, son confesseur, agit avec elle est si simple, et manifeste si peu de prétention au merveilleux, qu'il ne lui demanda pas même ce qui s'était passé dans son intérieur et ce qui avait pu donner occasion à l'apparition de ces stigmates. Ils étaient à peu près ronds, s'étendant un peu en longueur; ils avaient trois ou quatre lignes de diamètre, et étaient fixés aux deux mains et aux deux pieds. Le jeudi soir et le vendredi, ces plaies laissaient très-souvent couler des gouttes d'un sang clair. Les autres jours, elles étaient recouvertes d'une croûte de sang desséché, sans qu'on pût remarquer ni infianmiation, ni ulcération, ni aucun vestige de lymphe. Elle cacha la chose, comme elle cachait en général tout ce qui pouvait trahir son état intérieur* Mais en 1834, {t l'occasion
d'une procession solennelle, l'extase de jubilation se révéla chez elle. Un jour elle la surprit en présence de plusieurs témoins ; alors on la vit semblable à un ange glorieux, touchant à peine son lit de la pointe des pieds, éclatante comme une rose, les bras étendus en croix, plongée dans les joies de l'amour. Tous les assistants purent voir sur ses mains les stigmates, et la chose ne put demeurer secrète désormais. »
IV. — « Sa santé était restée chétive, continue Gœrrès. Dans l'automne de 1834, elle tomba malade, et fut attaquée de convulsions très-douloureuses, qui durèrent plusieurs semaines. Cependant, depuis les fêtes de Noël, ou plutôt depuis le jour de Tlmmaculée- Conception, elle reprit sa fraîcheur et sa bonne mine, et se conserva dans cet état jusqu'à la fin de l'été de l'année suivante. C'est dans l'automne de cette même année que, faisant un voyage dans le midi du Tyrol, je la vis plusieurs fois. Kaltern, le lieu de sa naissance, est situé dans une contrée ravissante. Sur la rive droite de l'Adige, h partir de l'embouchiu'e de l'Eisac, s'élève une montagne d'une hauteur moyenne, d'un aspect gracieux, qui se prolonge dans un espace de deux à trois lieues, et dont les racines se confondent avec celles d'une chaîne plus élevée qui sépare la vallée de l'Adige du Nonsberg. Entre ces chaînes est un vallon situé à trois ou quatre cents pieds audessus du niveau de l'Adige, au milieu duquel est un petit lac clair et limpide, entouré de vignobles. C'est là, sur une pente légère, que s'élève Kaltern avec ses maisons de pierre d'un style antique, environné de
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frais paysages, de villages, de châteaux, de calvaires, avec une vue magnifique et très-étendue sur les sommets neigeux des Alpes, d'un côté, et de Tautre, à travers les pointes nues ou boisées des montagnes, dans la vallée de TAdige jusqu'à Trente.
< C'est une de ces maisons en pierre, comme on les bâtissait au xv» et au xvi^ siècles, qu'habite Marie de MoerLEUe couche dans une chambre blanche et nette, sur un matelas assez dur, dans un lit dont le linge est toujours tenu très-propre. A côté du lit est un petit autel domestique. Derrière elle, quelques images, pour lesquelles elle a une dévotion particulière, sont attachées aux piliers des fenêtres qui, selon l'usage du pays, sont garnies de jalousies pour tempérer Téclat trop vif de la lumière, et pour rafraîchir l'air si chaud de ce climat. Marie de Moerl est d'une taille moyenne, d'une structure délicate,conmierest généralement dans ce pays le peuple allemand auquel se sont mêlées successivement tant de races différentes, mais dans lequel paraît prédominer le sang franco-rhénan. Pour toute nourriture, elle prend de temps en temps, quand le besoin la sollicite ou que son confesseur l'ordonne, quelques grains de raisin, ou quelque autre fruit, ou un peu de pain. Par suite de cette exii^aiïté de nourriture, elle est devenue très-maigre ; elle ne Test pas cependant plus que ne le sont beaucoup d'autres qui mènent une vie ordinaire. Son visage avait même alors un certain embonpoint, qui varie néanmoins beaucoup selon l'état où elle se trouve. »
V. — « La première fois que j'allai chez elle, je la trouvai dans la position où elle est la plus grande partie du jour, à> genoux à l'extrémité de son lit, en extase. Ses mains croisées sur la poitrine laissaient voir les stigmates; son visage était tourné vers l'église et regardait un peu en haut : ses yeux levés vers le ciel exprimaient une absorption profonde que rien du dehors ne pouvait déranger. On ne remarquait en elle aucun mouvement, excepté celui que produit la respiration ou la déglutition. Quelquefois on apercevait comme une légère oscillation: c'était un spectacle que je ne puis comparer qu'à celui qu'offriraient les anges, si nous les voyions prosternés en prière au pied du trône de Dieu. Il n'est pas étonnant qu'il produise une aussi forte impression sur tous ceux qui en sont témoins. Les cœurs les plus dur*s ne peuvent résister k cette vue. L'étonnement, la joie et la piété ont fait couler bien des larmes autour d'elle. Dans ses extases, d'après le rapport de ceux qui dirigent sa conscience et de son curé, elle est occupée depuis quatre ans h, contempler la vie et la Passion du Christ, et à honorer le Saint Sacrement. Ses prières sont réglées d'après Tordre de l'année ecclésiastique ; elle en a écrit quelques-unes pour son confesseur, et elles sont, d'après le témoignage de celui-ci, pleines de chaleur, d'onction et d'édification. La faculté qu'elle a de voir les choses lointaines, soit dans l'espace, soit dans le temps, a pour objet unique ce qui tient à l'Église ou à la piété ; et bien différente des somnambules, elle ignore aussi complètement que les autres hommes ce qui se passe en son propre corps. Les événements
qu'elle a prédits n'avaient rien qui pût les faire pressentir au moment où elle les a prévus ; mais leur accomplissement a toujours uniquement dépendu de la volonté humaine, libre et inconstante dans ses actes, et delà Providence divine. Elle n'a jamais parlé qu'à son confesseur de ses visions et de leur liaison intime. Mais, comme le cercle de ses connaissances est trèsborné, elle a souvent bien de la peine à trouver un nom pour exprimer les choses qu'elle a vues. Cependant l'ensemble de l'image qui est dans son esprit se manifeste clairement dans le maintien et la pose de son corps qui toujours prend une part plus ou moins grande à l'objet de ses visions. Ainsi, on la voit à Noël bercer avec une grande joie l'Enfant nouveau-né dans ses bras; le jour des Rois, elle l'adore à genoux derrière les Mages., Elle assiste aux noces de Cana, h. table, appuyée sur le côté, circonstance qu'elle n'a pu apprendre par les moyens extérieurs, puisque les tableaux des églises ne rendent point cette ancienne manière de s'asseoir à table. Sa personne tout entière exprime aussi parfaitement dans les autres jours la forme de l'objet qu'elle médite. »
VI. — « Mais l'objet le plus fréquent de ses contemplations, c'est la Passion du Christ, et c'est elle aussi qui produit en elle l'impression la plus profonde, et qui s'exprime le plus vivement au dehors. C'est surtout dans la semaine sainte que cette impression pénètre plus avant dans son être, et que Fimai^e qui Id reproduit au dehors est plus complète. Cependant la contemplation de ce mystère revient tous les vendredis
de Tannée, et offre ainsi une occasion fréquente d'en observer les merveilleux effets. Ici se montre encore le caractère qui la distingue dans la manière simple et naturelle dont s'accomplit la représentation de ce grand mystère; car on peut en suivre toutes les phases, depuis son origine jusqu'à son entier développement, et chaque scène de ce grand drame porte l'empreinte de sa personnalité. On voit que son esprit a depuis longtemps acquis la faculté non-seulement de considérer de loin ou d'effleurer par ses extrémités l'objet de ses méditations, comme il arrive ordinairement dans la vie, mais encore de se poser tout près de lui, de pénétrer jusque dans sa substance, et de se mettre ainsi vis-à-vis de lui dans les rapports les plus intimes. Son esprit s'abandonne tellement à l'objet qui l'occupe, que celui-ci lui devient en quelque sorte plus immédiaternent uni qu'il ne l'est à soimême, et qu'il change de rôle avec lui. Alors l'esprit fait de l'objet tout ce qu'il veut, et le forme à son image. A mesure que ce procédé d'assimilation se développe, nous voyons le reflet de l'action intérieure apparaître au dehors dans le corps; et la contemplation, prenant en celui-ci une forme extérieure, devient de nouveau un objet de contemplation pour l'observateur.
« L'action commence déjà dans la matinée du vendredi : et, si l'on en suit le développement, on voit que de même que plusieurs pensent en parlant, ou plutôt parlent en pensant, sans avoir la conscience des paroles qu'ils prononcent, ainsi notre extatique médite la Passion en la reproduisant, ou plutôt la reproduit en
la contemplant, sans avoir la conscience de son action. Ânssi le mouvement en est-il d'abord doux et régulier; puis, & mesure qu'elle devient et plus douloureuse et plus saisissante, les traits qui la représentent en Marie de Moerl, prennent une empreinte plus profonde et deviennent plus reconnaissables. Enfin, lorsque rheure de la mort arrive, et que les douleurs ont pénétré jusqu'au fond le plus intime de l'âme, l'image de la mort ressort de tons les traits de cette fenmie. Elle est là, à genoux sur son lit, les mains croisées sur la poitrine. Autour d'elle règne un profond silence, qu'interrompt à peine le souffle des assistants. Vous diriez alors que le soleil de la vie descend pour elle vers son couchant, et qu'à mesure que sa lumière s'afhiblit, les ombres de la mort, sortant de leurs abîmes, montent peu à peu vers elle, cachent successive* ment tous ses membres sous leurs voiles ténébreux, et arrivent en foule autour de son âme, qui s'abîme dans son impuissance dès que la dernière lueur s'est éteinte. Elle était p&le pendant toute l'action ; mais vers la fin vous la voyez pâlir encore davantage. Le frisson de la mort parcourt tous ses os, et la vie s'affaisse dans des ombres toujours plus épaisses. Les soupirs qui s'échappent avec peine de sa poitrine annoncent que l'oppression devient plus forte. De ses yeux immobiles coulent de grosses larmes qui descendent lentement sur ses joues; de légers mouvements entr'ouvrent toujours davantage la bouche : comme ces éclairs qui précèdent Forage, ils forment d'abord des cercles plus étroits, puis ils semblent creuser le visage dans toute sa largtOTi et deviennent enfin si violents que de temps en
temps ils ébranlent le corps tout entier. Les soupirs se sont changés en un gémissement qui navre le cœur ; une rougeur sombre enveloppe les joues ; la langue épaissie semble être collée contre le palais desséché. Les convulsions deviennent toujours plus violentes et plus profondes. Les mains, qui d'abord s'affaissaient peu à peu, glissent plus vite. Les ongles deviennent bleus, et les doigts s'entrelacent convulsivement les uns dans les autres. Le râle de la mort se fait entendre du fond du gosier. Le souffle, toujours plus pressé, se détache avec d'incroyables efforts de la poitrine, qui semble comme liée par des cercles de fer. Les traits se déforment et ne sont plus reconnaissables. La bouche de cette image douloureuse est ouverte danis toute sa largeur; son nez se retire, ses yeui immobiles vont se briser dans leurs orbites. Quelques soupirs peuvent encore, à de longs intervalles, se faire jour à travers les organes que la mort a roidis. Le dernier va s'échapper. Alors le visage se penche, et la tête, portant déjà tous les signes de la mort, s'affaisse dans un complet évanouissement : c'est une autre figure que vous ne sauriez reconnaître. Tout reste dans cette position deux minutes k peu près. Puis la tête se relève, les mains remontent vers la poitrine, le visage reprend sa forme et son calme. Elle est h genoux, tranquille, les yeux levés au ciel, et occupée à présenter à Dieu l'hommage de sa reconnaissance. La même scène se renouvelle chaque semaine, toujours la même quant aux traits principaux, mais offrant chaque fois des traits particuliers, qui sont comme l'expression de ses dispositions intérieures; c'est ce dont je me suis con-
vaincu plusieurs fois par une observation attentive. Car il n'y a rien d appris dans toute cette action ; elle coule sans art du fond de la nature de cette femme, comme la source coule du rocher. Aussi ne peut-on rien apercevoir de faux, de forcé ou d'exagéré dans toute cette représentation ; et si elle mourait véritablement, elle ne mourrait pas autrement. >
Vn. — « Quelque absorbée qu'elle soit dans ses contemplations, c'est toujours Gœrrès qui parle, un seul mot de son confesseur ou de toute autre personne qui est dans un rapport spirituel avec elle, suflSt pour la rappeler aussitôt à elle-même, sans qu'on puisse remarquer aucune transition. Elle ne prend que le temps qui lui est nécessaire pour se reconnaître et pour ouvrir les yeux, elle est à l'instant comme si elle n'eût jamais eu d'extase. Son expression estautre ; vous diriez un enfant naïf qui a conservé sa simplicité et sa candeur. Aussi la première chose qu'elle fait à son réveil, quand elle aperçoit des témoins, c'est de cacher sous la couvertiure ses mains stigmatisées, comme un enfant qui s'est taché ses manchettes avec de l'encre, et qui cache ses mains en voyant arriver sa mère. Accoutumée déjà à ce concours d'étrangers, elle regarde autour d'elle avec une sorte dé curiosité, donnant h, chacun un salut amical. Elle n'est pas h. sou aise quand l'impression de ces scènes si saisissantes est encore trop visible dans ceux qui en ont été témoins, ou quand on s'approche d'elle avec une sorte de vénération ou de solennité, et elle cherche par un enjouement sans prétention k effacer ces impressions si profondes. Comme
elle ne parle point depuis longtemps, elle cherche à se faire comprendre par des signes ; et lorsque cela ne suffit pas, elle regarde son confesseur, comme pour lui dire de l'aider et de parler pour elle; vous diriez un enfant qui ne peut encore prononcer aucune parole.
« Ses yeux bruns expriment Tenjouement et la candeur de Tenfance; son regard est si clair qu'on peut par lui pénétrer jusqu'aux plus profonds abîmes de son âme; et l'on est bientôt convaincu qu'il n'y a pas dans tout son être un seul coin obscur où pourrait se cacher la moindre fraude. On ne saurait découvrir en elle aucune trace d'exagération ou d'affectation, ni de fade sentimentalité, ni d'hypocrisie, ni d'orgueil. On n'aperçoit partout que l'expression d'une jeunesse dont la sérénité et la candeur se sont conservées dans la simplicité de l'innocence, et qui s'abandonne même volontiers au badinage, parce que le tact sûr et délicat qu'elle possède sait écarter tout ce qui pourrait paraître inconvenant. Lorsqu'elle est au milieu de ses amies, elle peut, une fois revenue à elle-même, rester plus longtemps dans cet état; mais on sent qu'il lui faut, pour cela, de grands efforts de volonté ; car l'extase est devenue son état naturel, et l'état ordinaire des autres hommes est pour elle quelque chose d'artificiel et d'inaccoutumé. Au milieu d'un entretien, lorsqu'elle semble prendre à tout le plus vif intérêt, on voit tout à coup ses yeux s'appesantir, et dans une seconde, sans aucune transition, elle est prise parVextase. Pendant que j'étais à Kaltern, on l'avait priée de tenir sur les fonts un enfant nouveau-né. Elle l'avait pris dans les bras avec la plus grande joie et montrait le plus
vif intérêt à toute la cérémonie : mais pendant le temps que dura celle-ci, elle tomba plusieurs fois en extase, et il fallut la rappeler à elle. »
VIII. — « C'est un spectacle singulier que la vue de ces extases. Couchée sur le dos, elle semble nager sur des flots de lumière, et jette encore autour d'elle un regard joyeux ; puis, tout à coup, on la voit plon^ ger peu à peu comme dans un abime. Les flots jouent encore un instant autour d'elle, puis lui couvrent le visage de leurs eaux, et on la dirait enveloppée d'une lumière diaphane. Alors aussi l'enfant naïf a disparu. Souvent, lorsqu'elle est dans des dispositions favorables, on voit briller ses yeux bruns au milieu de ses traits glorifiés. Ouverts dans toute leur largeur, sans saisir aucun objet particulier, ils, semblent lancer comme dans l'infini tous leurs rayons. Lorsqu'elle se livre k ses méditations et k ses exercices de piété, il ne faut pas croire qu'elle néglige pour cela les soins de sa famille. De son lit, elle conduit toute sa maison, dont elle partageait autrefois le gouvernemeiit avec une sœur que la mort lui a enlevée depuis. Comme l'intervention de quelques bonnes âmes lui a procuré depuis quelques années une pension, et qu'elle n'a besoin de rien pour elle-même, elle consacre cette pension k l'éducation de ses frères et sœurs, qu'elle a placés dans divers instituts, selon leurs dispositions. Tous les jours, vers deux heures après-midi, elle s'occupe de ses affaires. Son confesseur la rappelle k ellemême; elle confère avec lui des diflicultés qu'elle éprouve, et donne ses ordres, s'occupe de tout, pense
à tout, prévient tous les besoins de ceux à qui elle s'intéresse; et le sens pratique qu'elle possède fait que tout autour d'elle est disposé dans le meilleur ordre. >
IX. — Marie de Moerl demeura ainsi dans le ^ monde jusqu'à la mort de son père, arrivée dans les premiers mois de 1841. Ufie de ses jeunes sœurs était alors encore auprès d'elle pour lui donner ses soins : Marie lui rechercha une position honnête. Puis, après avoir mis ordre aui affaires de la famille, qui étaient toujours demeurées jusque-là entre ses mains, elle consentit à aller occuper un petit appartement au couvent des Soeurs du Tiers-Ordre de Saint-François, situé à dii minutes de Kaltern, dans un site riant. C'est là, dans l'humble cellule où elle acheva le reste de sa vie, qu'elle reçut la visite des grands et des petits, des ecclésiastiques et des laïques, des catholiques et des protestants, des fidèles et des incrédules dont bien peu, venus de loin ou de près, résistèrent à la voix de Dieu.
« La chambre de Marie de Moerl, dit un de ces pèlerins ', a environ trois mètres et demi de long, sur deux mètres et demi de large. En face de la porte est un autel domestique. Elle en avait un semblable, peutêtre le même, dans la maison paternelle, oîi depuis quelques années l'évêque de Trente avait permis de dire la messe une fois par semaine. Le lit est au fond, du côté opposé; vers le pied du lit est une porte qui
1 NoticCy etc., par M. l'abbé Nicolas, p. 69.
donne dans la chapelle du cauvent ; la stigmatisée peut ainsi entendre la messe. A côté, entre le lit et la fenêtre, est un prie-dieu, et vis-à-vis, une commode oti toutes ses hardes sont tenues avec ordre. Quelques images proprement encadrées ornent la chambre. Nous entendîmes le roucoulement de deux tourterelles ; on nous dit qu'elle se récréait quelquefois à les caresser ; c'est lorsque son confesseur croit utile de lui prescrire quelque distraction.»
X. — Pour rendre plus efficace son action sur les âmes. Dieu lui avait communiqué d'autres dons extraordinaires, comme la connaissance des choses cachées et des événements futurs, ainsi qu'une ardeur de prière qui obtenait du ciel les grâces les plus signalées. Pour ne citer qu'un trait de sa clairvoyance surnaturelle, voici ce que raconte le D^Riccardi '.
« Un religieux, qui s'était recommandé à ses prières, reçut d'elle une de ces réponses dans laquelle, sans blesser en rien les ménagements pleins de délicatesse qu'il lui convenait d'observer h, l'égard d'un homme de ce caractère, elle appela vivement son attention sur un défaut qu'il nourrissait depuis longtemps et qui ne pouvait être coniîu que de lui seul. Comme elle ne voulait pas, en présence d'autres personnes, dire quelque chose qui pût l'humilier, sa charité ingénieuse trouva tout à coup un autre moyen : elle saisit un psautier qui se trouvait sous le coussin
1 Esquise historique, etc., citée dans les Plaies sanglatUes du Christ, par M. Veyland, p. 237.
de son lit, Touv^it et montra avec le doigt un passage qui désignait précisément le défaut qu'elle voulait lui faire remarquer. Le religieux lut le passage indiqué, fut consterné et fondit en larmes ; pour elle, elle reprit le livre de ses mains avec un sourire, et rentra presque aussitôt en extase. >
XL — La sainte Église Eomaine occupait par-dessus tout les pensées et les affections de la stigmatisée. Jusqu'aux derniers jours de sa vie, elle se tint comme Moïse sur la montagne, en présence du Seigneur, priant et souffrant pour VÉpo use du Christ, sj persécutée de nos jours.
« Ainsi, racontent les Feuilles historiques et politiques de Munich que nous traduisons ici ', elle fut en proie, ^ partir du 8 septembre 1867, à de grandes épreuves intérieures. Il semblait qu'elle fût en présence d'un ennemi invisible qui la jetait dans un état de tristesse, d'angoisse et d'oppression impossible à décrire et qui, à partir du 1 7 septembre, sembla lui enlever pour plusieurs semaines tout sentiment d'ellemême.Elle ne voyait plus de tout côté que des troupes ennemies qui tramaient contre elle une grande persécution, qui tombaient sur elle, l'emmenaient captive et voulaient la conduire à la mort. Elle» les voyait et les entendait avec leurs projets sanglants contre la Keligionet le peuple fidèle; elle était couverte de sarcasmes par ces fantômes qui lui racontaient avec une joie satauique qu'ils tenaient le Pape captif et
1 Bie hist. polit Bldtter, tom LXI, p. 467.
qu'ils allaient détruire les églises et les couvents, et frapper son propre pays. > Vers le milieu d'octobre, la crise entra peu à peu dans sa décroissance, jusqu'à ce que la patiente se trouv&t enfin en état de recevoir la sainte Gommunion,à partir du 23 de ce mois.Qu'avaitelle fait en réalité, pendant cette tempête de l'âme? Elle le raconta plus tard, en disant que, dans la nuit du 7 au 8 septembre, elle s'était sentie excitée à prier pour le Pape et pour l'Empereur, et qu'à partir de ce moment, elle avait commencé à souffirir. En effet, pendant ce même temps, les Garibaldiens préparaient leur sanglante invasion des États de l'Église qui provoqua, dans la seconde moitié d'octobre, la dernière intervention française oîi le chassepot fit merveille sur les Garibaldiens et donna quelque répit à la Ville étemelle.
XII. — A d'autres maintenant de prendre la place de la séraphique Vierge de Ealtern. Elle a mené à bonne fin les combats du Seigneur, elle touche aux demeures éternelles, la couronne est prête. Comme elle l'avait appris depuis plusieurs années dans l'oraison, elle devait mourir quand tout serait blanc. Ce qui arriva au commencement de 1868.
« A mesure qu'approchait l'heure bienheureuse du départ, racontent encore les FeuiUes historiques et politiques de Munich ', les stigmates des mains et des pieds devenaient moins apparents ; bientôt il n'en resta
1 Die Mstor. polit. Blatter. tom. LXI^ ibid.
plus qu'une trace bleuâtre qui s'effaça même complètement lorsqu'elle eut rendu le dernier soupir. Le soir du 6 janvier elle reçut les derniers sacrements. Tous ceux qui l'assistaient la croyaient déjà à l'extrémité ; mais elle laissa comprendre par signes que le moment suprême n'était pas venu. Conservant toute sa connaissance, elle reçut encore chaque jour, un peu après minuit, le saint Viatique qui lui fut ainsi administré une dernière fois le 11 janvier: deux heures après, survint l'agonie douce et paisible de l'angélique servante du Christ. Elle gardait le silence que le doux nom de Jésus venait seulement interrompre parfois sur ses lèvres. Puis un des assistants l'entendit murmurer i Oh! que c'est beau ! Oh ! que c'est beau ! La respiration devint plus lente et sans effort comme sans douleur, Marie de Moerl s'endormit dans le baiser du Seigneur.
« Pendant deux jours toute la contrée avoisînante envoya des milliers de pèlerins vénérer sa dépouille mortelle, exposée dans l'église du couvent sur un riant catafalque. On l'avait revêtue de blanc comme une fiancée, un voile surla tête, une couronne à ses pieds. A la voir ainsi, les âmes étaient transportées et les cœurs inondés d'une profonde paix. Ses traits respiraient â la fois la majesté de la matrone et les grâces de la jeune fille ; son front était grave, ses yeux méditatifs et ses lèvres souriantes ; ses mains transparentes comme l'albâtre, étaient délicatement colorées de rose; lorsqu'on ôta ensuite le voile de sa tête, il semblait qu'on la revoyait encore envie, tant sa belle chevelure faisait ressortir les charmes de sa physio-
nomie ; le trait dominant de son visage était une paisible et suave résignation. » Elle repose, au cimetière de Ealtern, dans le caveau de sa famille ; mais son souvenir, après sa mort ainsi que pendant sa vie, demeure comme un parfum céleste répandu au loin dans la sainte Église.
En présence de telles âmes, on s^explique que le mal soit encore quelque peu maîtrisé, alors que toute puissance lui est donnée sous nos yeux, et on sMtonne moins que les couronnes tiennent encore sur la tête de quelques souverains et que des pays tels que le Tyrol puissent conserver intacte la foi de leurs pères. Ah! Seigneur, multipliez autour de nous ce sel de la terre, ces lampes vigilantes du sanctuaire, ces vierges admirables qui ne consenteat plus à vivre que de la passion et des plaies sanglantes du Ciirist !