‹ Voix prophétiques; ou, Signes, apparitions et prédictions modernes touchant les grands événements de la Chrétienté au XIXe siècle et vers l'approche de la fin des tempsChapitre 48 sur 90 · LOUISE LATEAU, DE BOIS-D'HAINE, EN BELGIQUE · texte numérisé non relu

LOUISE LATEAU, DE BOIS-D'HAINE, EN BELGIQUE

I. Sources authentiques des renseignements sur la stigDAa* tisée de Bois-d'Haine. — II. Premières années de I ouise Lateau.— III. Son héroïque charité à Tégard du pi^ochain. — IV.. Elle reçoit les stigmates à dix-huit ans. — V. Les extases suivent bientôt après. — VI. Ses dispositions, au début de ces phénomènes extraordinaires. — VII. Set grands progrès dans les voies mystiques. — VIII. Admi-

fables scènes, lors de la visite d'un Evêque missionnaire.

— IX. Un libre-penseur converti à la vue de la stigmatisée. — X. Sentiment d*un examinateur ecclésiastique.

— XI. Vie intérieure de Louise. — XII. Ses souffrapces pour l'Eglise. ~ XIII. Ses impressions prophétiques.

I. — Pendant que l'extatique de Kaltern rendait à Dieu sa belle âme et allait renforcer, devant le Seigneur, la phalange glorieuse des invincibles défenseurs de la sainte Épouse du Christ, une humble fille du peuple prenait aussitôt sa place dans l'Église militante, non plus, cette fois, au fond des paisibles montagnes du Tyrol, mais en plein pays d'industrie et de chemins de fer, à égale distance de Paris, de Londres et de Cologne, dans un beau village de la Belgique : trois mois s'étaient en effet à peine écoulés depuis le bienheureux trépas de Marie de Moerl, quand Louise LateaUi^de Bois-d'Haine, fut appelée au printemps de 1868, à donner k nos contrées le saisissant spectacle de la stigmatisation et de l'extase. La rumeur publique en porta rapidement la nouvelle dans tout le diocèse de Tournai et dans toute la Belgique, pour se répandre de là en France, en Angleterre, en Allemagne et jusqu'au delà des mers. Les foules accoururent aussitôt autour de la pauvre chaumière où chaque vendredi les plaies sanglantes du Christ revivaient dans une candide vierge à peine sortie de l'adolescence; chacun en parla selon les dispositions de son cœur plus que d'après les récits des témoins ; les feuilles publiques s'emparèrent elles-mêmes de ces faits prodigieux, la plupart, il est vrai, pour s'en faire une arme nouvelle

contre la religion, et aujourd'hui même la polémique est loin d'avoir rendu les armes. Dès lors intervint une enquête de la part de l'autorité ecclésiastique à qui il incombe plus qu'à nulle autre de séparer la paille du bon grain, comme aussi de fermer la bouche aux impies et de réjouir les enfants de Pieu en tirant la lumière de dessous le boisseau.

Déjà l'une des pièces capitales de Fenquête a été pu1)liée : c'est V Etude médicale sv/t Lamse LcUeau^ de Bois^^Haine^ sa vie^ ses Extases et ses Stigmates^ par le D^ Lefebvre, l'illustre et courageux professeur de médecine à l'université catholique de Loayain '. Quoique les faits y soient examinés tout spécialement au point de vue de la science médicale, Tauteur a néanmoins eu la bonne inspiration d'éclairer la question par des aperçus religieux et moraux où il étndie en passant le côté qui intéresse le plus nos lecteurs, c'est-à-dire la vie et les vertus de la stigmatisée, l'impression édifiante qu'elle produit sur les visiteurs, et les splendeurs surnaturelles qu'elle contemple dans ce commerce si intime avec le monde invisible. En attendant les autres rapports de l'enquête ecclésiastique qu'on nous assure être unanimes à conclure, comme le fait indirectement le D*" Lefebvre, en faveur de la réalité surnaturelle des stigmates et des extases de Louise Lateau, ce qui laisse présumer une solution favorable de la part de la Sainte Église, on nous annonce du D^ Imbert-Gourbeyre, de la Faculté de

* Louise Lateau etc., 1 vol. in-12, de 360 p. 1^70, Louvain, chez Peeters. Paris, chez Dillet ; on annonce uAe nouvelle édition de l'ouvrage.

Clermont-Ferrand, sur les faits mystiques de Boisd'Haine un ouvrage dans le genre de celui de M.Lasserre .suiL^Notre-Dame de Lourdes : qu'il soit h son tour le bienvenu auprès de nos lecteurs. Nous puiserons, en attendant, bien des détails dans le savant livre du D'Lefebvre ainsi que dans les articles biographiques, si édifiants, en cours de publication, au sujet de Louise Lateau, dans la Bonne Lectwre, publication semimensuelle de l'éditeur H. Casterman, de Tournai; nous ne négligerons pas toutefois nos propres souvenirs, ni surtout plusieurs communications intéressantes que de pieux et savants ecclésiastiques et de zélés fidèles ont bien voulu nous faire, à la suite de leurs visites à Bois-d'Haine.

IL — Quel bonheur, en franchissant le seuil béni delà chaumière de Louise Lateau, de se rappeler ce chant du Koi-Prophète : Suscitans a terra inopem et de stercore erigens pauperem, ut collocet eum cum principibus, cum principihus populi suï! Quelle joie suave d'en trouver si admirablement l'application dans cette pieuse fille des champs, tirée par le Seigneur de la poussière del'abandon, et recueillie par lui de dessus la paille de l'indigence, pour monter les degrés sublimes de la vie contemplative et prendre rang parmi les privilégiés du Très-Haut !

Nous voyons encore, comme photographiée sous nos yeux, dans un riant paysage du Hainaut, à un quart d'heure de la station de Manage et parmi les maisons proprettes, groupées çk et là, du village de Bois-d'Haine, une blanche chaumière se détachant, toute isolée,

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ur un bouquet d'arbres, jprès d'une chapelle rustique, et dominant une pelouse verdoyante qui la laissent décoQTert quand on arrive de l'église paroissiale, dédiée à saint Jean-Baptiste ; le toit de tuiles rouges n^abrite, sous son humble Mte, qu'un simple rez-de-chaussée dont les fenêtres, garnies de barreaux de fer, ouvrit en avant et en arrière sur le jardin, resserré luirmême entre le grand chemin et la pelouse ; calme et solitaire pendant la semaine, cette maison ressemble, par fois le vendredi,àune ville assi^ée,tant ses alentours sont alors occupés par la foule. Ces derniers traits disent assez que nous sommes devant la demeure de la stigmatisée Louise Lateau et de sa famille. L^térieur, restauré quelque peu, il n'y a pas longtemps, n'enporte pas moins le cachet de la pauvreté chrétienne : il se compose aujourd'hui de quatre pièces fort modestes dont la première est précédée, au-dedans, d'un petit porche en menuiserie grossière i elle sert pour le ménage et les travaux de couture ; de là on pénètre dans la cuisine qui donne accès à droite, dans l'étroite cellule de Louise, et à gauche, dans la chambre réservée à sa mère et à ses deux sœurs.

C'est dans cette étroite maison dont une propreté exquise fait tout l'ornement que, l'année et la semaine même où s'éteignit la stigmatisée de Saint-Omer, c'està-dire le 30 janvier 1850, naquit Anne-Louise, la plus jeune des trois enfants des époux Lateau. Peu de mois après, le père vint à mourir, laissant sa veuve avec sa jeune famille dans un état voisin de la misère. Aussi Louise dut-elle, dès l'âge de huit ans, essayer de la vie de domestique. Plus tard on trouva moyen de l'en-

voyer quelque temps k TécoLe où, grâce k ses heureuses dispositions, elle apprit avec le catéchisme quelque peu k lire et k écrire. A onze ans elle faisait sa première communion. Puis nous la voyons eutrer en condition chez une personne de sa parenté et,k la mort de celleci, chez une dame de Bruxelles k qui elle avait été recommandée. Mais Dieu ne lui montra un moment les distractions du monde que pour lui rendre plus chère la solitude des champs et lé voisinage du sanctuaire : au bout de quelques mois, une maladie la ramena sous le toit de sa mère qui la plaça, après une prompte guérison, dans une petite ferme de Manage, d'où elle revint au bout de quelque temps auprès des siens afin d'apprendre Fétat de couturière. Depuis lors elle n'a plus quitté Bois-d'Haine.

III. — Ame simple et droite, douée d'un grand bon sens, mais sans finesse comme sans enthousiasme, elle a passé ses premières années dans le parfait accomplissement du double précepte de l'amour de Dieu et du prochain. Pauvre elle-même et n'ayant pour vivre que le fruit de ses labeurs quotidiens, elle a toujours eu néanmoins la passion de secourir les pauvres.

€ Presque enfant, dit le D^ Lefebvre, elle se dévouait au soin des malades avec un complet abandon d'elle-même et an tact singulier ; aujourd'hui encore, quand dans le village un cas de maladie sérieuse se présente, c'est Louise qu'on appelle, et elle accepte avec joie les devoirs d'une sœur de charité ; quand quelqu'un meurt, c'est presque toujours Louise qui l'ensevelit. En 1866, le choléra qui régnait en Belgi-

que, apparut à Bois-d'Haine. Il n^y fît pas précisément de grands ravages, mais, comme dans beaucoup d'autres localités, il sema Tépouvante autour de lui, et il fut Toccasion d^actes de faiblesse que Ton comprend, que Ton excuse, mais qu'on voudrait, pour l'honneur de rhumanité, n'avoir pas à enregistrer. Ainsi, le fléau sévit d'abord sur une famille d'ouvriers, composée de sept personnes. Les quatre fils, cédant à une terreur panique, abandonnèrent la maison, laissant leur père, leur mère et leur sœur en proie aux «atteintes de la maladie. Le curé, dont d'autres malades réclamaient les secours, fit prévenir Louise ; elle s'installa dans la maison délaissée, soigna seule, jusqu'à leur dernière heure, le père et la mère, qui moururent dans la mfime journée ; elle continua ses soins et ses consolations à leur fille jusqu'au moment où les fils, pris sans doute de quelques remords, rentrèrent un moment dans la chaimiière pour enlever la malade et la transporter dans un autre asile. Restée seule, Louise ensevelit les deux morts, puis se faisant aider de sa sœur Adeline, elle les déposa dans le cercueil et parvint à les porter hors de la maison infectée. Quelques hommes, s'encourageant de l'exemple de ces jeunes filles, vinrent prendre les corps pour les porter au cimetière. Louise, à côté du médecin et du curé, continua son œuvre pendant toute la durée de l'épidémie. Elle ne quitta pas les maisons où le fléau avait pénétré ; ne pouvant se trouver partout à la fois, elle soigna jen un mois dix cholériques, continua à ensevelir les morts et souvent à les tnûisporter au cimetière. A cette époque, c'était presque un enfant : elle n'avait que seize ans. »

IV. — L'innocente ouvrière avait été insensiblement préparée par ce noble dévouement à ses semblables, comme par les privations de la pauvreté et les souffrances de plusieurs maladies, à son initiation à la vie mystique. La première impression des stigmates eut lieu le vendredi de la deuxième semaine après Pâques, 24 avril 1868 ; elle avait alors dix-huit ans. « Ce jour-là, raconte le D^ Lefebvre, la jeune fille remarqua qu'elle perdait du sang par le côté gauche de la poitrine. Avec sa réserve habituelle, elle garda le silence sur ce fait. Le vendredi suivant, l'écoulement se reproduisit au même endroit ; en outre il s'échappa du sang par la face dorsale des deux pieds. Elle ne divulgua pas davantage ce nouvel incident, mais elle le confia au directeur de sa conscience. Le prêtre, tout en considérant le phénomène comme extraordinaire, ne voulut pas en préoccuper l'imagination de la jeune personne ; il la rassura et l'engagea à n'en rien dire. Le troisième vendredi, c'est-à-dire le 8 mai, le sang coula pendant la nuit du côté gauche et des deux pieds. Vers neuf heures du matin, il s'échappa largement des deux mains, tant par leur face dorsale que par leur face palmaire. On ne pouvait plus songer à tenir le fait secret, et le curé de Bois-d'Haine engagea Louise à consulter un médecin. Depuis cette époque, le saignement s'est reproduit aux mêmes points, à peu près tous les vendredis, avec quelques variations que nous noterons plus loin. Enfin, le 25 septembre 1868, le sang suinta du front » et depuis cette date l'empreinte de la couronne d'épines se dessine en un bandeau sanglant autour de sa tête, le vendredi de chaque semaine.

A la différence des stigmatisées du Tyrol et de Palma, Louise Lateau n'est pas assujétie à des souffrances extérieures, et elle peut vaquer à son travail de couture pendant le reste de la semaine : son front ne porte alors aucune empreinte dé la couronne d'épines ; ses mains qu'elle tient d^ailleurs toujours couvertes de ^mitaines, pour ne point attirer l'attention du public, présentent seulement dans leur milieu des places légèrements rosées.

Les premiers symptômes de la stigmatisation apparaissent dès la soirée du jeudi; mais le sang ne commence à couler que dans la nuit, presque toujours entre minuit et une heure. L'écoulement ne se produit pas sur tous les stigmates à la fois, mais il s'établit successivement et sans ordre déterminé. La quantité de sang que la stigmatisée perd chaque vendredi est variable. Pendant les premiers mois qui ont suivi l'apparition des stigmates, avant que les extases se montrassent, l'écoulement était plus abondant et se prolongeait plus longtemps qu'aujourd'hui : il durait souvent vingt-quatre heures, et l'on évalue à un litre le sang qui s'échappait des plaies. Mais on reste certainement au-dessous de la vérité en évaluant la quantité moyenne de sang ainsi perdu, à deux cent cinquante grammes. Ajoutons que les stigmates sont douloureux : bien que l'extrême discrétion de Louise ne permette pas toujours de constater l'intensité de ses souffrances, le jeu de sa physionomie, son attitude et ses mouvements accusent malgré elle les tourments qu'elle endure. La stigmatisation cesse h des heures variables ; le lendemain, il n'en reste plus que

des places un peu luisantes : inutile d'ajouter qu'il n'y a aucune apparence de suppuration. Le samedi de très-grand matin, sans nulle fatigue, Louise se remet au travail qu'elle n'interrompt que pour aller à l'église et visiter les malades.

V. — L'extase, qui accompagne maintenant chez Louise la stigmatisation, dans le milieu de la journée du vendredi, a commencé peu de mois après le début du premier prodige. Cet état se renouvelle régulièrement tous les vendredis dans l'après-midi, pour se terminer dans la soirée ; quelquefois elle a aussi lieu en d'autres moments, comme à quelques grandes solennités, soit à la maison, soit, mais très-rarement, à. l'église. Elle débute d'une manière inattendue, et le plus souvent dans le recueillement du silence et de la prière, car Louise n'a d'autre désir, le vendredi, que de rester en méditation, loin de tout bruit et de toute conversation inutile. Le chapelet en main, elle se tient dans sa cellule, assise sur une chaise; ses mains saignantes sont jointes sous le linge dont elle les voile; son attitude est recueillie, sa figure calme et sereine, quand tout à coup les yeux s'arrêtent, fixes, immobiles, tournés vers le ciel : l'extase a commencé.

« Pencfantla plus grande partie du ravissement, dit leD'Lefebvre, que nous allons laisser décrire les principales scènes des extases de Louise Lateau, celle-ci reste assise. Le corps légèrement porté en avant, repose sur le bord de là chaise, dans l'immobilité d'une statue ; les mains ensanglantées sont appuyées sur les

genoux et cachées dans le linge qui les enveloppe ; les paupières écartées sont immobiles et les yeux sont portés en haut et un peu à droite. L'expression de la figure de la jeune fille est celle* d'une attention profonde qui l'absorberait complètement; on la dirait perdue dans une contemplation lointaine. La physionomie, comme l'attitude, change souvent. Tantôt les traits s'épanouissent, les yeux s'humectent, un sourire de béatitude entr'ouvre la bouche ; tantôt les paupières tombent et voilent à demi le regard: le visage se contracte, des larmes coulent lentement sur les joues ; tantôt encore elle pâlit, la physionomie reflète une exfffession de terreur profonde, accompagnée souvent de tressaillement et d'un cri étouffé. Quelquefois le tronc exécute uA mouvement de rotation lent, et les yeux se meuvent comme pour suivre un cortège invisible. D'autres fois elle se soulève, s'avance ; elle repose sur la pointe des pieds, on la dirait prête k s'échapper ; les mains s'élèvent, se joignent ou restent ouvertes dans la position des orantes des catacombes ; les lèvres s'agitent, elle est comme haletante, le regard s'anime; cette figure, commune avant l'extase, se transfigure et s'illumine d'une beauté vraiment idéale. Ajoutez à ce spectacle l'appareil des stigmates ; le front couronné de son diadème sanglant d'où le sang descend en filets le long des tempes et des joues, des mains petites et blanches, marquées à leur centre d'une plaie mystérieuse, d'oii partent, comme des rayons, des traînées de sang ; placez devant cet étrange spectacle des groupes d'hommes et de femmes de toute condition, et parmi lesquels on ne surprend pas une seule figure qui

n'exprime une émotion respectueuse, et vous aurez une idée des scènes dont nous avons été les témoins à Bois-d'Haine.

€ Vers une heure et demie, à l'approche de la scène du prostemement que je vais décrire, assez souvent l'extatique tombe à genoux, les mains jointes, le corps fortement penché en avant ; sa figure prend un caractère de contemplation de plus en plus profonde. Elle reste dans son attitude pendant environ une demiheure, se relève et s'assied. Vers deux heures, la scène change. L'extatique s'incline un peu en avant, se soulève avec une certaine lenteur, puis brusquement, et comme par un mouvement de projection, elle tombe la face contre terre. Dans cette position, elle est étendue sur le sol, couchée sur la poitrine,^a tête reposant sur le bras gauche; les yeux sont fermés; la bouche e?t entr'ouverte; les membres inférieurs sont étendus en ligne droite et la robe les recouvre jusqu'aux talons. A trois heures, elle fait un mouvement brusque : les membres supérieurs s'étendent transversalement en croix, les deux pieds se croisent, le dos du pied droit reposant sur la plante du pied gauche.

« Elle reste dans cette situation jusque vers cinq heures. A ce moment, elle se relève comme d'un bond et se met à genoux dans l'attitude de l'oraison. Après quelques minutes d'absorption profonde, elle se rassied...

« L'extase se termine par une scène effrayante : les bras tombent le long du corps, la tête s'incline sur la poitrine, les yeux se ferment, le nez s'effile, la face prend une pâleur morte, elle se couvre d'une sueur froide ;

les mains sont glacées, le pouls est absolument imperceptible : elle râle.

« Cet état dure dix à quinze minutes, puis la vie se réveille. La chaleur se ranime, le pouls se relève, les joues se colorent ; mais pendant quelques minutes encore c'est l'expression indéfinissable de l'extase. Tout Il coup les paupières s'abaissent, les traits se détendent, les yeux se portent doucement d'une personne à l'autre, l'extase est terminée. »

VI. — « Quand on suit avec quelque attention les différentes phases du ravissement, continue le D' Lefebvre, on est bientôt convaincu que, pendant leur durée, l'intelligence, loin d'être endormie, jouit au contraire d'une grande activité. Louise n'a aucune conscience des actes extérieurs qu'elle accomplit et de ce qui s'est passé autour d'elle, mais elle se rappelle parfaitement ce qui s'est passé dans son esprit.

« J'ai interrogé souvent la jeune personne sur ce point. Ses souvenirs sont très-nets et très-précis ; mais elle éprouve toujours une vive répugnance à en rendre compte, et peu de personnes en ont reçu la confidence. Toutefois, comme on lui avait donné l'ordre, de la part de son Évêque, de répondre à toutes mes questions, elle Ta fait simplement, sobrement et nettement. D'après son récit, quand l'extase commence, elle se trouve plongée dans une grande et vive lumière ; bientôt des figures se dessinent sous ses yeux ; les différentes scènes de la Passion passent successivement devant elle : elle les raconte brièvement, mais avec une netteté singulière. Elle voit le Sauveur, dont

elle décrit la personne, les vêtements, les plaiçs, la couronne d'épines, la croix. Il ne fait aucune attention à elle, ne la regarde pas, ne lui parle pas. Elle décrit avec la même précision et la même netteté les personnes qui l'entourent : les apôtres, les saintes femmes, les juifs.

« Depuis le jeudi h midi, où elle dîne plus légèrement encore que de coutume, jusqu'au samedi à huit heures du matin, Louise ne prend absolument aucun aliment et n'absorbe pas une goutte d'eau. Elle n'en éprouve pas le besoin et, du reste, elle ne supporte rien. Il m'est arrivé plusieurs fois de lui ordonner, le vendredi, de prendre quelques aliments ou quelque boisson ; elle les acceptait sans aucune résistance ; mais, au bout de peu de minutes, tout était rejeté. Malgré cette abstinence complète de boissons, la langue, examinée à diflférentes heures de la journée, a toujours été trouvée large et humide.

« Louise rentre sans transition du monde invisible dans la vie ordinaire. Elle n'accuse ni courbature, ni mal de tête, ni malaise quelconque. Le corps est dispos, la ligure sereine, le regard limpide et calme, l'intelligence nette. »

VIL — Cet état de la stigmatisée, tel que le D^ Lefebvre vient de nous le décrire, s'est considérablement modifié depuis 1869 ; à l'extérieur, rien ne paraît changé au premier abord ; mais d'après le témoignage des personnes de la famille, et surtout d'après les observations des^guides de sa conscience, Louise Lateau marche aujourd'hui à. grands pas vers les sommets

ardus de la vie mystique. Ainsi depuis le vendredi, 31 mars 1871, jour oii se célébrait la fête de la Compassion delà Sainte-Vierge, elle ne prend plus aucune nourriture, nous assure-t-on, et toute sa boisson se réduit à une ou deux gorgées d^eau, le vendredi, après la sainte communion qui lui est apportée pendant que saignent les stigmates ; encore cette eau n'est-elle que l'ablution des doigts du prêtre qui vient de la communier. Elle ne souffire nullement d'ailleurs de la faim ou de la soif et n'éprouve aucun besoin de boire ou de manger. Lorsque, par obéissance, elle essaie de prendre quelque aliment, elle se trouve dans l'impossibilité de le retenir et le rejette aussitôt. Cependant chaque jour elle reçoit le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ sans difficulté, mais c'est le pain de vie que les paroles sacramentelles ont divinisé ; car, pour une simple hostie, non consacrée, ainsi que l'épreuve en a été faite, Louise ne peut pas plus la digérer que tout autre laliment. On a même remarqué que les rares jours où il ne lui était pas donné de communier, ses forces, toujours jusqu'à ce moment d'une vigueur étonnante, déclinaient sensiblement et qu'elle demeurait dans cet état de faiblesse jusqu'à ce que la sainte Eucharistie lui était de nouveau administrée en véritable pain quotidien de l'âme et du corps. Aussi toute l'économie de son existence physique s'en trouve-t-elle admirablement modifiée ; elle se livre sans fatigue aux travaux les plus pénibles du ménage, elle travaille au jardin, elle veille les malades, et après une journée dont pas une minute n'est perdue, elle passe la nuit sans sommeil, dans une sereine contemplation des œuvres de

Dieu. Le pouls cependant, ainsi que Tout à. plusieurs reprises constaté les médecins, demeure large, pleiif, meilleur même que par le passé, et atteste que les conditions de vitalité sont chez la stigmatisée dans rétat le plus florissant. On dirait que son corps prélude à l'immortalité de la vie bienheureuse et qu'affranchi des misères de la vie animale, il n'est plus pour Louise que le chaste vêtement de l'âme et l'instrument docile et infatigable de sps opérations à l'extérieur. Mais si l'angélique jeune fille ne ressent plus ni froid, ni chaud, ni faim, ni soif, elle reçoit du fond de son âme, en tous ses membres, des douleurs presque continuelles à endurer, en participation h la Passion du divin Maître : elle se trouve alors comme en état de victime volontaire devant la justice divine qui se venge sur elle des crimes du monde. Sainte Térese, si versée dans ces questions de la mystique expérimentale, dit, dans l'un de ses écrits, que les simples fidèles, étrangers à ces voies extraordinaires, ne pourraient endurer pendant une heure ces immenses douleurs des contemplatifs. Et cependant,toujours contrairement aux lois naturelles, Louise, rendue à elle-même après ces douleurs de l'extase, se trouve comme renouvelée et elle retrouve en même temps toute la plénitude de ses forces. Ajoutons qu'actuellement l'extase du vendredi dure moins longtemps qu'autrefois et se passe dans l'après-midi, entre deux et cinq heures du soir : ce qui est au jugement de ses Directeurs, une conséquence de ses progrès dans la vie mystique. Ainsi aujourd'hui, pendant tout le temps de l'extase, non seulement elle voit à différentes re-

prises les grandes scènes de la Passion, mais, par une lumière plus délicate encore et plus sublime, son intelligence découyre par intervalle la grandeur de Dieu qui l'absorbe plus ou moins dans le souverain Bien, en même temps qu'elle la met en présence de son propre néant. Dans cet état, son âme, placée comme sur un haut sonmiet, contemple en un clin d^œil des splendeurs immenses et de plus en plus merveilleuses ', prémices de la béatitude réservée aux cœmrs purs.

yni. —Mais retraçons, dans ses principaux détails, et en preuve de l'état surnaturel de la stigmatisée, la scène admirable qui se passa dans la chaumière de Bois-d'Haine, le vendredi 13 août 1869, en présence notanmient d'un Évêque missionnaire, Mgr d'Herbomez, évêque de la Colombie Britannique, accompagné de M. l'abbé Mortier, supérieur du collège de Bavay, au diocèse de Cambrai, qui nous a lui-même communiqué ces renseignements ^ Ils s'étaient rendus chez Louise Lateau, vers huit heures et demie du matin. Conformément aux prescriptions de l'un de ses Directeurs qui tentait de combattre l'extase par tous les moyens possibles, la pieuse fille, malgré ses stigmates tout saignants, se tenait assise devant sa machine à coudre où elle s'évertuait à travailler. La couronne d'épines apparaissait parfaitement dessinée

1 Voir Scaramelli, Directoire mystique, IV Traité, ch. 8 et soiv.

En date du 15 novembre 1871.

autour de sa tête : le front était couvert de sang caillé, les joues sillonnées de filets humides, les cheveux et le bonnet transpercés. La main gauche saignait h rintérieur et à Textérieur, la droite n^était sanglante qu'au dehors. Fendant que Louise mettait sa machine en mouvement, elle était forcée de s'essuyer fréquemment les mains. L'Évêque l'interrompit dans son travail et le dialogue suivant eut lieu :

— Voyez-vous quelquefois liTotre-Seigneur ?

— Oui, quelquefois, fit Louise avec timidité.

— Vous parle-il ?

— Je n'entends jamais rien.

— Voyez-vous la Sainte-Vierge ?

— Oui, quelquefois.

— Comment est-elle ?

— Elle est triste.

— Voudriez- vous ne pas avoir ces plaies ?

— Je voudrais en être délivrée.

— Le demandez- vous ?

— Je le demande toujours ; cependant que la volonté de Dieu soit faite !

Après ce court entretien, Louise se remit au travail ; mais bientôt la machine vint à. s'arrêter subitement, la jeune fille était tombée en extase, les deux mains immobiles sur la couseuse. Puis ses mains se levèrent insensiblement et se joignirent devant elle, pendant qu'elle se tournait vers l'orient, dans la direction de l'église.

A la présentation de la croix pectorale contenant

une parcelle de la vraie Croix, Textatique éprouve un tressaillement de joie.

Laissée ensuite à elle-même, elle donne des signes d^une vive douleur, sa tête se penche un peu et des larmes coulent sut sa joue gauche.

A la présentation d'une pièce de monnaie, d^une montre, elle demeure insensible et complètement étrangère à ce qui se passe autour d'elle. Une médaille bénite amène un léger sourire sur ses lèvres ; mais devant la croix pectorale de TÉvêque, le tressaillement de joie précèdent se renouvelle.

Cependant le digne curé de la paroisse, M. Fabbé Niels, qui venait d'administrer une malade, s'était arrêté auprès de la fenêtre de Louise et suivait de l'extérieur la scène de l'extase.

On sait que les prêtres des campagnes portent quelquefois, pour l'administration des derniers sacrements, les espèces Eucharistiques et les Saintes-Huiles dans deux vases d'argent réunis et qu'on sépare au moment des cérémonies sacrées. Celui qui est destiné au Saint Sacrement porte le nom de custode. Ce genre de vases sacrés est commode pour les longues courses aux annexes, néanmoins il n'est que toléré et nou3 savons, par exemple, que les statuts diocésains de Metz le défendent comme trop peu révérencieux pour la sainte Eucharistie. Quoiqu'il en soit de ce détail litui'gique, l'idée vint à Mgr d'Herbomez d'essayer sur Louise l'effet du contact de la boîte aux Saintes-Huiles, personne ne se doutant que la custode qui y était alors adhérente, dût encore renfermer la moindre parcelle consacrée. Un quatrième témoin, M. le ministre

d'État Dechamps, venait d'arriver et ainsi les faits suivants ont été parfaitement constatés.

A la présentation de la boîte aux Saintes-Huiles, un sourire très-accentué illumina le visage de la stigmatisée, en extase, qui fit, comme saisie d'une sainte avidité, un triple élan vers les vases sacrés, tandis que la croix pectorale de TÉvêque ne produisait sur elle , qu'un sourire gracieux. De dix heures à midi, on avait à plusieurs reprises constaté l'effet des objets bénis. Ainsi on avait présenté aux lèvres de Louise de l'eau delà Salette ; elle l'accepta, toujours dans le ravissement, avec unangélique sourire, et la but avec délices. Comme elle venait de tomber à genoux, vers midi, on approcha de nouveau la boîte aux Saintes-Huiles qui la fit tressaillir et se relever ; elle la suivit alors et, h un moment d'arrêt de celui qui la portait, elle tomba à genoux comme en adoration, les mains jointes, tressaillantes et étendues vers les vases sacrés ; sa figure était vraiment séraphique. M. l'abbé Mortier se retira un peu, tenant toujours la custode et les Saintes- Huiles entre les mains; elle suivit le prêtre qui reculait lentement. Elle était moitié agenouillée, moitié levée, penchée en avant, les mains jointes : on eût dit qu'elle était attirée par un aimant et qu'elle glissait plutôt qu'elle ne marchait. M. l'abbé Mortier et Mgr d'Herbomez lui firent faire ainsi le tour de la chambre; chaque fois qu'on s'arrêtait, Louise tombait à genoux dans l'attitude de l'adoration. Quand on fut revenu près de sa chaise, on éloigna d'elle les vases sacrés ; elle se rassit, rentra dans son immobilité, et les scènes ordinaires de l'extase se continuèrent comme les autres vendredis.

Vers une heure de l'après-midi, M. le Curé, suivant toujours la scène, du dehors, par la fenêtre qui donne sur le jardin, dit h Textatique en latin: Redi (c'est-àdire revenez h vous). Aussitôt elle reprit ses seins et sa figure revint à son aspect accoutumé. Mais trouvant à découvert ses mains ensanglantées, elle les cacha aussitôt.

— Qu'avez-vous vu, lui demanda Mgr d'Herbomez?

Louise, avant de répondre, regarda d'abord si personne d'étranger à l'autorisation de son Évêque n'était dans la chambre. Fuis elle dit :

— J'ai vu Jésus portant sa croix. Il est tombé. Il y avait beaucoup de lumières, les unes plus brillantes, les autres plus douces. Je ne puis exprimer ce que j'ai vu.

— Notre-Seigneur souffre-t-il beaucoup,

— Oui.

—p Souffrez-vous?

— Intérieurement.

— Pressentez-vous le moment du ravissement ?

— Non.

Et en effet l'extase la reprit subitement, pendant qu'on lui parlait. Peu après eut lieu le prosternement contre terre dont nous avons déjà, parlé. On présenta alors la boîte aux Saintes-Huiles au-dessus d'elle : aussitôt un tressaillement subit se fit en elle, sa figure devint rayonnante, tout le corps se souleva de terre pour ne retomber en prostration qu'après l'éloignement des vases sacrés.

Mgr d'Herbomez eut alors seulement le soupçon qu'une parcelle presque'imperceptible de la sainte

Hostie pouvait être restée dans la custode. Sans oser l'ouvrir pour le moment, il détacha les deux vases sacrés l'un de l'autre. < 11 présenta d'abord la boîte aux Saintes-Huiles k Louise; il put l'approcher sans qu'elle fit de mouvement, et quand il lui en toucha les lèvres, elle sourit simplement, comme elle le fait au contact des objets bénis. Mais quand on présenta la custode, h la distance de deux mètres, la même scène d'adoration à genoux et de ravissement qui vient d'être décrite, se renouvela tout entière.

En attendant qu'on put vérifier le fait à l'église, lorsque l'extase toucha k sa fin, ce qui eut lieu plus lentement que sur l'ordre précédent de M. le Curé, les questions suivantes furent encore faites à la stigmatisée par Mgr d'Herbomez :

— Qu'avez vous encore vu?

— Le crucifiement, Jésus mourant en croix et Jésus détaché de la croix.

— En quelle circonstance Jésus-Christ semblait-il souffrir le plus ?

— Au moment où il a été crucifié.

— Qu avez-vous vu de plus ?

— Deux lumières, l'une plus pénétrante, qui sortait des plaies du Sauveur et qui venait comme me percer, tandis que l'autre, plus douce, m'apportait le calme et la joie dans le cœur.

L'entretien fini, elle se remit aussitôt à travailler.

Cependant un grand acte de religion restait à rem^ plir aux personnes de l'assistance ; elles se rendirent avec Mgr d'Herbomez k l'église paroissiale pour examiner l'état de la custod'e avec toute l'attention et la

révérence possible. Comme chacmi avait fini par s'en convaincre dans les dernières scènes de la chaumiàre, il ftit constaté qu'une parcelle eucharistique était restée dans la custode. Ainsi le divin Maître qne Louise Lateau vénère avec une ardeur séraphique dans le très-saint Sacrement de Tautel, avait voulu intervenir inopinément en sa faveur et donner de sa stigmatisation et de ses extases la preuve la plus émouvante comme la plus irrécusable.

IX. — Puisque nous en sommes aux appréciations de rétat surnaturel de la stigmatisée de Bois-d'Hûne, nos lecteurs prendront volontiers connaissance de quelques lettres déjà livrées à la publicité et qui, provenant d'hommes compétents, les rassureront et les édifieront en même temps. Voici comment s'exprime le Dr Imbert-Gourbeyre dans sa lettre adressée à V Univers^ en date de Nice, 27 novembre 1871.

« Le Siècle cite dans ses colonnes le récit du révérend père Ubald, capucin, racontant sa visite à la stigmatisée de Belgique, et s'écrie pour tout commentaire : Est-ce assez fort ?

« Près de trois cents médecins ont déjà examiné Louise Lateau, sans parler de plusieurs Ëvêques et d'une foule d'ecclésiastiques et de laïques : or, il n'est venu à la pensée d'aucun de ces témoins de nier la réalité des faits : Est-ce assez fort ?

« Je n'ai pas l'honneur d'être capucin, mais en revanche je suis médecin. Depuis trois ans, je suis allé quatre fois à Bois-d'Haine, et après examen pratique

dans toutes les règles, je ne crains point d*affirmer que le fait de Louise Lateau est essentiellement miraculeux. Est-ce assez fort ?

« Le treize octobre dernier, j'assistais encore au miracle de la stigmatisation. Quinze jours après, j'allais étudier au fond de l'Italie une autre stigmatisée, et là, peiîdant quatre jours, j'ai été témoin des miracles les plus surprenants.

« Ceque j'ai vu, je le raconterai en publiant, dans quelques mois, l'histoire des stigmatisées de Boisd'Haine et d'Oria. C'est bien alors que le Siècle pourra s'écrier : C^est de plus fort en plus fort ! Mais ce qui n'est pas fort, c'est de plaisanter sur des faits aussi graves et aussi réels, alors qu'il est si facile de les vérifier.

« La rédaction du Siècle n'a qu'à demander à Mgr l'Évêque de Tournai la permission d'assister, un vendredi, à la stigmatisation de Louise Lateau ; nul doute que les portes ne soient ouvertes à cette collection d'esprits forts. Toutefois, je dois prévenir ces messieurs du SiècUj du grand danger qu'il y a à Bois-d'Haine : témoin l'histoire suivante amvée k un de mes confrères.

« Ce médecin était aussi de la force du /SiècZa, librepenseur et franc-maçon. C'était pendant l'enquête médicale,un vendredi,re 8 janvier 1869 ;il y avait foule autour de la chaumière. Le docteur D*** avait été chargé par ses amis les francs-maçons d'aller à Bois-d'Haine à l'effet de surveiller et de démasquer la comédie cléricale qui s'y jouait. Comme il était dépourvu d'autorisation, l'entrée lui fut refusée. Irrité de ce refus, le

docteur déclamait et gesticulait an milieu de la foule, quand M. Dechamps passa. Le ministre d'État s'arrêta pour se rendre compte du bruit qui se faisait.

€ Monsieur, lui dit vivement le docteur incrédule, on admet chez Louise Lateau des médecins catholiques dont le témoignage est acquis d'avance, et moi dont 'les opinions rationalistes sont connues, on me ferme la porte !

« M. Deschamps lui répondit :

« Si vous êtes médecin, on vous laissera entrer.

Connaissez-vous l'un des médecins qui se trouvent

dans la chaumière ?

. « Oui, dit M. D***, je connais le docteur Alfred

Boulain.

« Et immédiatement il fut introduit dans la chambre

de Louise ; il y resta pendant plusieurs heures, et examina avec attention les faits extraordinaires qu'il avait sous les yeux.

« Le soir, les frères et amis de la libre pensée attendaient tous à la gare le retour du docteur, s'apprêtant à faire gorge-chaude avec lui de la comédie de Bois-d'Haine. Grande fut leur stupéfaction, quand mon confrère les aborda d^un air sérieux et pensif, en leur disant:

« Mes amis, je ne crois pas aux miracles, mais j'ai été témoin d'un fait tellement extraordinaire qu'il est défendu d'en rire ; pour moi, il me fait profondément réfléchir.

« Il y réfléchit si bien, que quelque temps après il se convertissait.

€ Le docteur D*** est mort au commencement de

cette année. Pendant sa maladie, il se ât recommander aux prières de Louise Lateau.

« Tel est le grand danger que pourrait courir la rédaction du Siècle en allant visiter la stigmatisée de Belgique: si ces messieurs n^allaient pas h, confesse, du moins ils apprendraient à respecter la vérité. >

X. — Voici maintenant le témoignage du R. Père Bernard Van Loo, EécoUet de Malines, tel que nous le lisons dans sa lettre du 17 septembre 1871. « Cet excellent et docte Religieux, dit le Père Séraphin, qui a déjà occupé les premières charges dans son Ordre, commença son enquête à Bois-d'Haine au mois de juillet 1869 et Ta continuée pendant plus de deux ans. Dans l'exercice de cette charge, il n'y est pas allé de main morte ; nous aurions même voulu qu'il n'eût pas poussé si loin la rigueur ; cependant, il l'a fait et nous l'en remercions. Or, voulez-vous savoir, Monsieur, quelle a été la dernière conclusion de ce rigide inquisiteur? Lisez la lettre suivante qu'il écrivit, le 17 septembre 1871, au R. P. Verhaege, de la Congrégation de Picpus ; voici de quelle manière il s'exprime :

« Mon Révérend et bien cher Père,

« Depuis quelque temps, grâces à Dieu, j'ai pu me persuader que Louise est véritablement une âme privilégiée ; que sa patience, sa résignation, son humilité^ son obéissance et sa mortification sont suffisamment prouvées par l'expérience de trois années, et que par conséquent on peut et on doit repousser toutes les

difficultés apparentes que le B. P. H*** et moi avons remarquées (ou relevées) dans le fait de Boisd^Haine.

« Outre cette grande preuve qui est la marque principale de Taction divine, nous pouvons ajouter llmpression favorable quelle laisse aux visiteurs, ainsi que le sentiment presque unanime de ceux qui Font examinée et qui, pour la plupart, étaient des hommes distingués par leur savoir et leur piété. Je ne doute nullement qu'ils n'aient été éclairés par TEsprit-Saint qui assiste plus facilement ceux qui considèrent les faits avec une simplicité chrétienne, que ceux qui par leur charge sont obligés de raisonner, de chercher des objections, et de se montrer défiants aussi longtemps qu'ils ne peuvent pas les résoudre et les anéantir. Or, tel fut mon cas, mon Bévérend Père, et c'est aussi celui des promoteurs de la foi qui s'occupent à chercher des difficultés et qui ne se rendent qu'après avoir trouvé une solution parfaite. Après ce moment, ils deviennent eux-mêmes les grands défenseurs des saints. Cest en ce sens que j'ai déjà écrit à Monseigneur rÉvêque de Toumay, et vous ne devez pas craindre de me ranger parmi ceux qui sont convaineus de V action divine, >

XI. — Après ces témoignages si favorables à la cause de Louise Lateau, arrêtons-nous encore quelques moments devant cette âme transfigurée à un si haut point par la grâce et qui conserve néanmoins des détracteurs jusque dans les rangs du clergé; s'ils sont de bonne foi et que ces pages tombent sous

leurs yeux, ils n'auront pas de peine à changer de sentiment. Voici quelques notes dont nous garantissons Fauthenticité mais que, par discrétion, nous transcrivons sans nom d'auteur ; elles seront d'ailleurs, nous l'espérons, livrées plus tard à la publicité sans être abrégées comme dans les lignes suivantes.

« Jusqu'ici, écrit un docte religieux de notre connaissance, Louise Lateau n'a jamais connu de tentation contre la foi, jamais un doute contre cette vertu n'a traversé son esprit. La pensée qu'il y a tant de malheureux qui n'ont pas cette vertu si nécessaire ou qui l'ont perdue, afflige son cœur, surtout lorsqu'elle en entend parler. Déjà dans ses plus jeunesannées, le malheur de ces pécheurs la touchait et elle se sentait portée à prier pour eux.

« Mais aujourd'hui qu'elle contemple le. bienfait de la foi^dajis toute sa plénitude, elle ne se contente plus de prier pour les incrédules et les infidèles, elle s'offre en quelque sorte à leur place en victime volontaire et elle leur fait une large part dans ses souflfrances. Telle est en même temps sa soumission à l'autorité de l'Église, à qui est confié le dépôt de là foi, qu'elle dit un jour avec feu qu'elle sacrifierait toutes les visions et les révélations imaginables, plutôt que de céder gur le moindre article de foi, lors même que ces visions lui montreraient le ciel ouvert.

« Passant de la spéculation à la pratique, Louise Lateau a grandi dans la pensée habituelle de Dieu, et aujourd'hui il lui serait impossible de ne pas marcher continuellement en cette présence auguste, au point qu'elle éprouve autant de difiiculté de s'(in distraire

un moment, que la plupart des hommes de se recueillir. Ce qui l'absorbe le plus souvent, c'est le souvenir de la Passion de Notre-Seigneur pour laquelle elle a toujours eu beaucoup de dévotion.

« Mais elle ne se contente pas des lumières qu'elle puise ik ce sujet dans Toraison, la parole de Dieu telle qu'elle est distribuée au peuple chrétien du haut de la chaire de vérité par le pasteur de la paroisse, lui est comme une manne céleste dont elle se plaît à se nomrrir : avec cet esprit de foi, le moindre prône deson curé l'emporte sur les beaux sermons qu'il faudrait aller chercher au loin. Si dévouée h la parole de son pasteur, avec quelle ardeur et quelle dévotion laisse-t-elle sa pensée et ses affections se porter vers le Souverain- Pontife ! Depuis que Pie IX est conmie dans les fers au Vatican, elle ne cesse de prier et de s^immoler pour lui plus que pour tout autre, non pas précisément à cause de ses qualités personnelles, mais surtout parce qu'il est le successeur de Pierre et le Vicaire de Jésus-Christ. Ainsi en est-il aussi de la personne de son Évêque. Celui-ci, dans sa haute prudence ne s'est pas encore prononcé en faveur des stigmates et des eitases de Louise ; il a plutôt paru jusqu'ici n'y point ajouter foi et il n'a négligé aucune mesure capable de déjouer tout calcul humain ou toute illusion diabolique en cette rencontre; en sorte que le vénérable Prélat, humainement parlant, aurait toutes les préventions de la stigmatisée contre lui, si celle-ci était capable de ressentiment; mais elle ne voit en lui que le premier représentant de Jésus-Christ dans le diocèse et, quoique bien des princes de l'Église soient

venus dans Thumble chaumière de Bois-d'Haine, , aucun n'y est autant en vénération que Mgr TÉvêque de Tournai. Telle est même Tautorité du prélat sur la stigmatisée que, s'il lui ordonnait de quitter sa mère dont elle est le Benjamin chéri, Louise, nous le savons, ne balancerait pas un moment h quitter sa chaumière pour embrasser un genre de vie encore plus retirée et ensevelir, dans le cloître, les splendeurs dont il plaît à Dieu de la couronner.

« D'une foi si vive et si pratique ne peut sortir qu'une espérance sans bornes comme sans défaillance. Aussi de constantes aspirations vers une perfection sublime dont nous ne soupçonnons pas les hauteurs, stimulent sans cesse le zèle de Louise Lateau ; elle s'y sent continuellement entraînée, mais elle voit aussi quels abîmes de misères et de faiblesses lui restent à franchir ; et néanmoins le calme de l'humilité ne l'abandonne pas un moment: « Je fais ce que je peux » dit-elle, « et je laisse le reste entre les mains du Bon Dieu. » Interrogée dans quel but elle désirait souffrir : « Daûs le but, » répondit-elle, « de procurer à

< Dieu plus de gloire, de satisfaire pour les péchés et « de ressembler de plus en plus à Notre Seigneur. La

< vieprésente est bien une lourde charge, mais le désir « des souffrances fait qu'on aime cette vie.* Ainsi eût dit sainte Térèse.Un autre trait dépeint admirablement toute sa confiance en Dieu. Nous avons vu que sa mère s'était trouvée réduite à un état voisin de la misère, à la mort prématurée du père ; maintenant les trois enfants ont grandi et leur travail a peu à peu amélioré le sort de la famille. < Vous devez être contente, dit-

on à ce propos à Louise, de ce qu'il ne manque presque plus rien chez vous ? > — «Au contraire, » répondit-elle; « je trouve qu'autrefois c'était mieux

< qu'à présent. Je regrette beaucoup la pauvreté pas-

< sée.» •— « Mais au moins vous devez être heureose pour votre mère et vos sœurs?» — « Je n'y pense pas ; « je n'aime pas qu'on soit plus riche ! > C'était répondre en vrai disciple du Pauvre d'Assise, car Louise appartient, depuis plusieurs années, ainsi que ses sœurs, au Tiers-Ordre de Saint François. Sans souci du côté des choses de ce monde, elle n'est jadiais non plus préoccupée de sa santé, ni des dangers qu'elle peut courir auprès des malades atteints du choléra, du typhus ou de la variole : elle n'a que l'idée d'exercer la charité; pour le reste, elle s'abandonne entièrement entre les mains de Dieu.

« Le sentiment de son néant est aussi profond chez elle qu'est vive sa confiance en Dieu. « Je sens que je ne suis rien, > dit-elle un jour à l'un de ses Directeurs. — « Mais vous n'ignorez pas cependant que vous recevez beaucoup de grâces ?» — « Non, je ne l'ignore

< pas ; mais je pense bien aussi qu'il n'y a là rien de « moi. Au milieu de ces grâces, je remercie Dieu et je « crains de plus en plus de l'Qffenser... Je sens que

< sans la grâce on ne peut faire aucun bien. Je ne sais « pas pourquoi, mais je sens que c'est là la plus

< grande grâce de Dieu. » — Hélas ! si nos honunes d'État pouvaient entendre ce langage et le goûter, le char des affaires publiques sortirait enfin de la fange au lieu de s'y embourber chaque jour davantage et à^allerjt^qu'au fond.

< Une telle âme n'était pas faite pour se complaire dans le péché qui est par essence le souverain mal et la source de tous les maux : < Comment pouvez- vous, lui dit-on, vous faire une idée du péché mortel, ne l'ayant jamais commis vous-même ?» — « Je com-

< prends combien le péché mortel doit être grand, € puisque je vois déjà si grand en moi le péché « véniel. J'ai .toujours eu en horreur le péché mortel,

< mais depuis longtemps j'éprouve autant d'horreur

< du péché véniel que j'en éprouvais auparavant du « péché mortel. »

« Ainsi s'explique cet ensemble harmonieux de vertus qui ressort de toute la conduite de l'humble jeune fille. Grave et réservée en toutes ses démarches, elle n'a jamais su se permettre le moindre badinage, depuis son enfance. Elle est gaie sans dissipation, modeste sans affectation et prudente autant que candide. La douceur, si chère au divin Maître, semble née avec elle, tant elle en a donné de preuves dans les occasions les plus difficiles. Tout enfin est dans l'ordre chez elle, les moindres vertus aussi bien que les plus grandes, et c'est par cet ensemble de vertus toujours en œuvres qu'elle conserve, nourrit et augmente l'amour de Dieu en son cœur. >

Mais il faut nous borner^ malgré le charme que nous éprouvons à nous rencontrer dans nos souvenirs en conformité d'appréciations avec l'auteur de ces notes. Ce spectacle des vertus de la stigmatisée devrait faire comprendre à tant de personnes à qui la chaumière de Bois-d'Haine reste fermée le vendredi, qu'une simple visite pendant la semaine, pour conten-

ter fort peu leur pieuse curiosité, n^en serait pas moins salutaire à leur âme. Humble, Louise Lateau aime à se recommander aux prières d^autroi ; charitable, elle ne refuse pas de prier pour le prochain, et nous savons combien son fraternel souvenir est efficace devant Dieu. Par discrétion, nous ne parlerons pas des grâces attribuées à ses mérites et à ses prières, en faveur des particuliers.

Xn. — Mettons plutôt sous les yeux de nos lecteurs le côté social de la vie de Louise Latean, et voyons comme elle est une de ces âmes d'élite prédestinées par la miséricorde divine h contrebalancer les efforts toujours plus puissants des impies contre le trône et Tautel. Nous choisissons de préférence Fenvahissement de Bome par les Piémontais en 1870, et le triomphe de la Commune de Paris en 1871, en empruntant les faits correspondants de la vie de Louise Lateau au récit que nous en trouvons dans la Bonne Lecture dQ Tournai.

< L'armée piémontaise bloqua la ville sainte, et, le 20 septembre 1870, y entra suivie de tout ce qu'il y avait de plus dégradé et de plus immonde dans toute l'Italie. Alors, les maux commencèrent plus que jamais à fondre sur l'Église ; le gouvernement Pontifical fut remplacé par un gouvernement franc-maçonnique, et le Saint-Père lui-même se trouva prisonnier dans son palais du Vatican.

< La jeune stigmatisée de Bois-d'Haine ignorait complètement tout ce qui se passait en Italie et spécialement à Bome, et tous les maux qu'on préparait à

l'Église ; cependant, Dieu semblait appesantir sa main sur elle, avec la même proportion que les maux de l'Église prenaient leur accroissement. Les directeurs de Louise s'aperçurent que, vers la fin du mois d'août^ ses souffrances intérieures et extérieures augmentèrent notablement d'intensité. Cette intensité s'accrut encore considérablement dans la première moitié du mois de septembre. Mais le 20 du mois, lors de l'entrée des Piémontais k Eome, les souffrances de la jeune stigmatisée atteignirent un tel degré, qu'elles étaient devenues presque insupportables. Cet état de choses continua chez Louise jusqu'au commencement de décembre, et ce fut seulement le jour de l'Immaculée-Conception que toute souffrance accablante disparut. Elle se trouva, ce jour-là, plus unie à Dieu, et recouvra une bonne partie de ce calme dont elle n'avait plus joui depuis longtemps. Par ce changement si subit, arrivé dans un jour si glorieux pour Marie, Dieu voulait peut-être Êiire pressentir que l'Église, si violemment opprimée par ses ennemis, ne recouvrerait le calme et la liberté que par l'intercession de Celle qui en est la principale Protectrice, et qui en a toujours été la Maîtresse et la Mère.

« Une coïncidence encore plus significative eut lieu pendant la semaine-sainte de l'année suivante 1871. On se rappelle que, cette année-là, la semaine-sainte fut composée de jcJurs néfastes, dont on ne désire point voir le retour pour l'honneur de l'humanité. On se rappelle que Eome et Paris furent le théâtre de scènes affreuses. Cette année-là; la semaine-sainte, à Borne, se passa dans un véritable deuil ; Bome était

riste et son aspect faisait peur. Pie IX put à peine réciter les offices de cette grande semaine, comme les anciens Papes martyrs les récitaient dans les Catacombes. Les milliers d^étrangers qui affluaient k Bome, les autres années, étaient remplacés par des ficaires, par des émigrés chargés de vices et de misère, qui ne respiraient que le yoI et l'assassinat Les théâtres restèrent ouverts toute la semaine-sainte ; on profana le mercredi-saint par Fenterrement solidaire public de Montecchi, mort en libre-penseur. On profana le vendredi-saint (7 avril) par un dîner &it dans des conditions diaboliques, et pendant lequel on plaça un crucifix sur la table, piour lui porter ensuite des toasts d\m impiété abominable. On profana la semainesainte tout entière par des profanations secrètes et horribles de tout ce qu'il y a de plus sacré dans la Beligion.

< Et à Paris, que d'horreurs pendant cette même semaine ! Après la guerre étrangère, la guerre civile avait éclaté , et, pendant la semaine-sainte, elle était presque à l'apogée de sa fureur. Quelle guerre que cette guerre civile de Paris ! On aurait dit que des démons sortis de l'enfer s'étaient incamés dans les deux sexes pour faire, sous une forme humaine, la guerre à Dieu, à son Christ, à son Église, h, ses ministres, à sa loi. On arrêta un grand nombre d'honnêtes gens, de fervents catholiques, de prêtres, de religieux, auxquels enjoignit Mgr l'Archevêque, pour les inmioler tous, un peu plus tard, à la fureur d'une Commune composée de tout ce qu'il y avait de plus dégradé sur. la surface de la terre. Là aussi, on an-

nonça, pour le jour du vendredi-saint, jour de la mort du Sauveur, un grand banquet, en dépit de la loi de l'Église, et, de plus, on vit écrit dans les affiches, en toutes lettres, qu'on y mangerait du prêtre. Là aussi, on profana les églises et les saints tabernacles ; il y eut des hommes qui voulurent forcer des religieux à jurer qu'iZ n'y a pas de Dieu.

« Or pendant que ces crimes sacrilèges se commettaient à Bome et à Paris, avant même que la connaissance en parvînt en Belgique dans tous leurs détails, une réparation expiatoire s'opérait à Bois-d'Haine sur la personne de Louise Lateau, réparation qui n'a été connue jusqu'ici que des directeurs de Louise, et qu'il est bon, pensons-nous, de faire connaître à nos lecteurs pour leur édification et pour qu'ils connaissent encore mieux Louise Lateau. Nous empruntons ce récit au E. P. Séraphin, qui a bien voulu nous le communiquer, et qui a été le témoin oculaire de tout ce qu'il avance.

« Dieu a toujours eu sur la terre des âmes d'élite, dit-il, qui, par la sainteté de leur vie, par leurs prières et leur amour pour les souffrances, expient, au moins en partie, les crimes des grands pécheurs, les crimes des nations, et qui apaisent la colère divine. On l'a vu dans sainte Angèle de Foligno, dans la bienheureuse Hosanna de Mantoue, dans la bienheureuse Alix ou Alizé de Schaerbeeck et dans d'autres saintes âmes qui, en mille rencontres, ont exercé l'office de réparatrices et de victimes expiatoires auprès de Dieu, et qui, par leurs prières et leurs souffrances, ont

retardé au moins les châtiments du Ciel que de

grands coupables avaient mérités par leurs péchés.

« Yoilà précisément ce que j^ai vu à Bais-d'Haine dans la personne de Louise Lateau, surtout le vendredi-saint 1871. J'ai vu cette pauvre et vertueuse fille sous le pressoir de la souffirance ; et, en la voyant ainsi souffrir, je n^ai pum^empêcher de me dire en moimême : Yoici la victime d'expiation pour les crimes qui se commettent en ce moment, surtout il Borne et à Paris ; et quand, quelques jours plus tard, ces tristes nouvelles des deux grandes capitales de l^urope sont venues à ma connaissance avec leurs affireux détails, je n'y ai vu que la confirmation de mon pressentiment.

« Les souffrances de Louise, disparues tout à coup le 8 décembre 1870, reparurent de nouveau et s'accrurent à l'approche du carême de 1871 et augmentèrent d'intensité à mesure que le carême avançait. Le jour des Eameaux (2 avril), Louise eut le pressentiment qu'elle souffrirait, cette semaine, beaucoup plus que par le passé et surtout le vendredi-saint. Ce pressentiment réveilla en elle le désir de souffrir davantage, et ce désir allait toujours en augmentant. Â mesure aussi que la semaine-sainte touchait à son terme, le martyre de Louise devint plus rigoureux. La nuit du jeudi au vendredi-saint, les stigmates s'ouvrirent à l'ordinaire, quoique avec un surcroît de douleur qui n'avait pas eu lieu dans les vendredis précédents. Mais c'est dans la matinée de ce vendredi à jamais mémorable, que je vis chez Louise ce que je n'avais jamais vu jusqu'alors et ce que je n'ai plus vu dans la suite. Elle était réduite à un véritable état

d'agonie qui dura des heures entières. On l'avait 'dit presque mourante ou en danger évident de mort; ellemême dit qu'elle allait peut-être mourir ce jour-là. Son confesseur la visita vers 9 heures et demie, et il en fut presque effrayé. Il la trouva affaissée et accablée sous le poids de la souffrance. Elle était incapable de prononcer une parole qui pût être facilement comprise. Sa langue était embarrassée et semblait s'être épaissie. A peine Louise pouvait-elle balbutier quelques mots qui, le plus souvent, restaient incompris. Son regard, contre son habitude, était dans un mouvement continuel : on eût dit le regard d'une âme en proie à des peines atroces dont elle ne saurait donner l'explication. Si je ne l'avais pas connue auparavant, je l'aurais prise pour une idiote. Par moments, elle exprimait au naturel ce que nous appelons VEece- Homo, Par son regard et par ses mains, ellp semblait continuellement à la recherche d'un objet qu'elle ne pouvait jamais saisir. Elle froissait et épluchait du bout des doigts, à la manière des mourants, tantôt son tablier, tantôt son mouchoir, tantôt un autre linge qu'elle avait auprès d'elle. Tantôt elle le laissait tomber, tantôt elle le ramassait; elle le laissait tomber encore, pour le ramasser de nouveau. C'était la carphologie qui se voit souvent chez les mourants. Parfois elle se baissait pour ramasser un objet que personne ne voyait ; un peu plus tard, elle se levait et marchait malgré toutes les douleurs qu'elle ressentait dans les pieds, chose qu'elle n'a jamais su faire les autres vendredis; un moment après elle s'asseyait de nouveau sans trouver de repos.

€ Son confesseur lui demande : Mais n'avea-^vous pas, Louise, demandé à Dieu de souffrir moins que cela ? Elle répond comme une personne qui a perdu la parole, et, en coupant et en répétant les syllabes, elle dit enfin d^ûne manière à peine intelligible :< Non^ au contraire.... La volonté du bon Dieu.... » TJnpeiLplii8 tard, M. le Curé lui dit : < Louise, n^avez-YOus pas demandé de soufirir pour les autres ? » Elle répond: < Je demande toujours de souffrir powr les ^autres if offre toutes mes souffrances pour le Souverain Pontife. » Elle ajoute avec beaucoup de peine que les douleurs de Tesprit sont inexplicables, et que, quant au corps, il n'y en a pas une seule partie qui ne soit dans la souffirance. < Yous ne mourrez pas sans avoir reçu TExtrême-Onction, » lui dit encore son confesseur. — < JT espère que non, » répond-elle. — Êtes-vous inquiète ? lui dit enfin son directeur. — « Oh ! non, » répond-elle d'un air toujours souffrant et toujours résigné. « M. le Curé ne crut pas prudent de la laisser seule, et, de retour chez lui, il m'engagea à le remplacer auprès d'elle. Je la trouvai dans le même état de souffrance que je viens de décrire. Au moment où je l'abordais, elle me reconnut ; un peu plus tard, elle me prit pour un ministre protestant, ce qui me causa une certaine hilarité qui fit sourire Louise elle-même, toute souffrante qu'elle était. Elle balbutiait presque continuellement des paroles que je ne compris guère, malgré toute l'attention que j'y mettais» Ce jour-là, les souffrances reculèrent l'extase d'une heure et demie. Je croyais que l'extase n'aurait point lieu, quand, à deux heures et trois quarts, je vis tout à coup

Louise absorbée en Dieu. C'était Teitase qui commençait à l'ordinaire, et qui changea, en un clin d'œil, les traits de son visage. Toute trace de souffrance disparut en ce moment. Cependant, après l'extase, on vit de nouveau chez Louise un reste des souffrances précédentes ; et, d'après le rapport dé M. le Curé, elle en conserva les traces pendant deux ou trois jours.

« Quelle différence entre Eome, Paris et Boisd'Haine dans cette semaine-sainte ! ajoute le P. Séraphin. A Rome et à Paris, on ne fait qu'insulter Dieu; à Bois-d'Haine, on expie ces crimes. A Rome et à Paris, Dieu fait semblant de ne point voir les abominations qui s'y commettent : à Bois-d'Haine, Dieu exerce avec miséricorde une partie de sa justice sur une vertueuse fille, et il accepte ses prières et ses souffrances en réparation du mal qui se fait dans les deux principales villes du monde civilisé. A Rome et à Paris, c'est le démon qui aveugle les hommes pour les rendre malheureux; à Bois-d'Haine, c'est la Justice divine, tempérée par la Miséricorde, qui frappe l'innocent pour épargner les pécheurs et pour leur donner le temps de se reconnaître et de faire pénitence.

« Louise souffre donc pour expier les péchés des hommes et pour le bien de l'Église. Ce jour-là surtout, le jour du vendredi-saint et la semaine-sainte tout entière. Dieu ne la faisait souffrir que comme victime d'expiation et comme personne spécialement choisie pour cela. J'en suis d'autant plus convaincu, que je sais pertinemment que, pendant le mêmeca-

rême, pendant la même semaine-sainte, pendant 1 même vendredi-saint, deux autres stigmatisées, qn je connais de réputation par le canal de leurs direc teurs, et qui sont plus élevées en sainteté que Louis ont souffert plus qu^ellei, et ont expié, sons le pressoi de la souffrance la plus aiguë et la plus extraordinair les nombreuses abominations qui avaient lien en Itaï et en France. »

Xm. — On nous a bien des fois parlé de PropU ties qu'aurait faites Louise Lateau ; il n'en est rien;d moins jusqu'ici elle n'a paru avoir aucune connaissanc de l'avenir.

< Mais depuis le mois de septembre 1871, noi écrit l'un de ses directeurs, il est arrivé plusieui fois chez Louise certaines particularités qui donnei à penser, et qui inspirent des inquiétudes sur ce qi doit arriver. Un certain nombre de personnes para lesquelles étaient des ecclésiastiques français, : trouvaient avec moi devant Louise pendant son extase Un de ces messieurs fit à haute voix cette prière « Mon Jésus.,, miséricorde,., pour la France! > 1 avait laissé entre ces trois membres de phrase un cei tain intervalle. Qu'arriva-t-il ? Aux mots « Mo Jésus > Louise sourit d'une manière très-prononcée elle fit la même chose au mot « miséricorde ; » ma; lorsque le prêtre ajouta « pour la France » la soèi changea du tout au tout. A ces derniers mots, I visage de Louise s'assombrit tout \i coup ; elle prit u air d'indignation et, dans son extase, il y avait je o sais quel frémissement chez elle qui faisait couri

sur ses lèvres comme un mouvement convulsif. Les autres ecclésiastiques et des Dames, également françaises, répétèrent successivement la même prière et chaque fois Louise frémissait aux mots « pour la France. »

< Comme je suis en correspondance avec le respectable Directeur de Palma Matarrelli, la stigmatisée d'Oria, qui est favorisée du don de prophétie, j'ai donné connaissance à son père spirituel de ce fait, arrivé déjà plusieurs fois à Bois-d'Haine. Cet ecclésiastique qui a la confiance de Palma, me répondit sur ce point par une lettre datée du 9 octobre 1871, et arrivée-hier, dans laquelle il me dit ce qui suit :

« Pour ce qui est de Louise, c'est à bon droit qu'elle

< a frémi d'indignation aux mots « miséricorde pour

< la France^* car Dieu lui-même est indigné contrôla « France et la justice divine ne s'est pas encore plei- « nement déchargée sur elle. La statue de Voltaire « est encore debout, le gouvernement n'agit pas en « catholique, et une cohue d'impies, de scéléi-ats et « d'incorrigibles inondent encore ce Eoyaume. Un se-

< cond coup de la Justice divine va être frappé, il ne « tardera pas. Alors seulement la Justice divine sera « apaisée et la conversion sera générale. »

« Voilà ce qui m'a été écrit à ce sujet. Usez prudemment de la communication que je vous en donne. N'en faites pas un article de foi. >

Dans une autre lettre du Directeur de Palma, plusieurs détails frappants sont donnés de Tétat de Louise Lateau, d'après la vénérable stigmatisée d'Oria qui a pénétré, de son coup d'œil prophétique,

les phénomènes mystiques qui s'opèrent dans son angélique émule. Or, il y est dit « qu'on devait troubler le moins possible Louise par des interrogations durant Textase, qu!il fallait attendre qu'elle fût arrivée k un plus haut degré de contemplation et qu'alors elle parlerait d'elle-même et qu'on pourrait dans ce cas l'interroger sur les choses qui lui seraient manifestées* >

Quelle que soit la signification de ce frémissement extatique, qu'il soit le reflet de la colère divine justement irritée contre l'obstination de la masse du peuple français dans l'irréligion ou l'indifférence et le respect humain, ou qu'il soit l'effet des seniâments personnels de Louise Lateau à la vue des outrages faits Ji la Majesté du Seigneur : en attendant que peutêtre elle vienne à s'expliquer elle-même dans l'extase, nous croyons cette scène bien propre à faire réfléchir les âmes pieuses aussi bien que les esprits mondains : tout s'accorde en effet à présager une crise suprême contre laquelle, comme sur un navire en proie à la tempête, il n'y a pas un effort de trop h opposer, si l'on ne veut périr, corps et biens, dans un épouvantable naufrage.

Nous nous sommes étendu un peu plus longuement sur les faits de Bois-d'Haine parce que, ce nous semble, ils nous regardent tout spécialement. Jusqu'à ce nom de Louise^ tout y est hautement éloquent ! 0 France de saint Louis, reviens sur tes pas en quittant le chemin sacrilège de la Eévolution ; reprends croyance à l'autel et au trône de tes pères : le secret de ton salut est renfermé dans les replis de la blanche oriflamme de saint Louis et de Louis XVI.

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