SECTION VII
Etablissement des magasins.
Avant de mettre à exécution un plan de compagne , on doit préparer les moyens nécessaires pour le conduire à sa fin , et se placer ainsi hors de la dépendance des besoins journaliers. L’on ne peut donc entreprendre aucune opération avant de s’être procuré les approvisionnemens indispensables en vivres , munitions , objets d'habillement et d’équipement, transports; en un mot, avant d’avoir établi des magasins. Celui qui, dans son plan de campagne , compte sur les ressources du pays qu’il va traverser pour nourrir ses troupes , s’abandonne au hasard et risque souvent de subordonner ses opérations aux subsistances. Il est donc impossible de bien calculer les événemens , et illusoire de concentrer ou de déployer de grandes masses sur un seul point , si le pays conquis doit pourvoir seulement à leur consommation; car l’ennemi, fut-il même inférieur en nombre , peut faire échouer les meilleurs plans d’opérations , s'il enlève ou détruit les ressources de ces contrées (i).
(x) Ces maximes sur les magasins sont en général fort
l58 APPLICATION DE LA STRATÉGIE.
Depuis la guerre de la révolution, les armées françaises ont introduit ce qu'on appelle le s >r>tè ne de réquisition, et l’on ne disconvient pa.q lece mole, joint aux moyens coercitifs qu elles se sont permis , n’ait alimenté leurs troupes aux dépens des pays qu elles ont occupés, et sur des points où le défaut de temps, de moyens et d’abri les eût empêchées d’établir des magasins.
Toutefois , le système de réquisition n’est pas une invention nouvelle , car de tout temps
justes; en effet, plus les armées sont formidables , plus les magasins deviennent nécessaires. Tout est subordonné pourtant à la nature du pays, aux ressources qu'il offre dans l’instant où vous le parcourez, et à la force respective des deux partis. D’ailleurs, établir des magasins, ce n’est pas s’ôter la faculté de faire quelquefois dix à douze marches, sans en traîner après soi, lorsqu'il s’agit d’une opération décisive et d'armees de 80 a ioo mille hommes, dans un pays fertile IM ois entrer dans un pays stérile , déjà ruiné, ou que l'ennemi dévaste en l’abandonnant, et où les points d'appui et d’arrivée sont l rès-éloignés de ceux de départ, c’est siexposer a des désastres | a cils a ceux que les Français essuyèrent en Portugal et en Russie. Ce n’est pas qu’ils aient négligé de former des magasins et d'organiser dos équipages militaires pour traîner des subsistances après eux ; mais ils étoient si loin des corps agissans, que ces précautions devenaient illusoires.
on a levé, pendant la guerre, des contributions et des emprunts forcés , soit en argent , soit en nature : seulement , ce système a reçu de nos jours une extension plus prompte dans ses résultats , en ce qu'au lieu de répartir les charges sur les provinces occupées, dans la proportion de leurs ressources , et de ne les faire rentrer qu'après les expéditions , pour remplacer les denrées consommées dans l'intervalle , ou former des approvisionnemens pour les besoins futurs , on enlève, dès qu’on est entré sur un territoire , tous les vivres qui s’y trouvent , afin de les employer de suite à la consommation journalière, sans préjudice aux levées subséquentes , plus régulières , que le vainqueur a incontestablement le droit d'ordonner.
Ce mode de subsistances donne sans doute bien plus de facilité aux opérations rapides et d’un long cours; il diminue les trains, les convois, et offre sur-tout beaucoup d’avantages pour les divisions détachées ; mais il n’exclut pas pour cela la nécessité d établir des magasins sur les points les plus convenables et les plus sûrs; sans compter que le système de réquisition , sur-tout d'après son extension actuelle , devient ruineux pour le pays , et n'est applicable que chez l’ennemi. 11 est de sa
l6o APPLICATION DE LA STRATÉGIE.
nature plus propre aux guerres cl invasion qu à celles de position, parce que , dans les premières, il importe peu que le pays qu’on traverse soit épuisé et dévasté ; tandis que pour des armées séjournantes, la prévoyance exige qu’on assure leurs subsistances , ce qui oblige à emmagasiner les cîeniées requises sur des points préalablement coordonnés. D ailleurs, la guerre ne se fait pas toujours dans des pays où la culture puisse subvenir aux besoins des troupes étrangères; il est même des cas où le théâtre de la guerre ne permet pas de franchir de suite ses propres frontières, et de se dispenser de faire suivre les subsistances déposées dans l'intérieur. Mais ce n'est pas seulement aux vivres que se bornent les besoins des armées agissantes ; le système des magasins embrasse , outre les productions d'un sol fertile, tous les approvisionnemens d objets confectionnés d habillement , d équipement et d’armement : élémens précieux que les ordres les plus rigoureux, les mesures les mieux prises, ne procureraient pas lorsque l urgence s'en manifeste.
Si donc le système de réquisition avec exclusion de magasins, ne peut être adopté comme base de la subsistance immédiate des armées, il est pourtant vrai de dire qu il donne de cer-