‹ Vol 1Chapitre 16 sur 63 · L’ENFER, CHANT V · texte numérisé non relu

L’ENFER, CHANT V

Sitôt que le tourbillon les dirigea vers nous, j’élevai la voix : (c Aines désolées, si nul obstacle ne vous arrête, venez nous entretenir un instant. »

Comme deux colombes, attirées par un même désir, s’élancent vers leur doux nid d’une aile rapide et sûre ,

Les deux ombres, se séparant de la troupe où était Didon, traversèrent la nuit orageuse pour répondre à mon appel affectueux.

« Être gracieux et compatissant, tu daignes nous visiter dans celte obscure tourmente, nous dont le sang a rougi la terre.

» Si nous étions aimés du souverain des mondes, nous le prierions pour ton repos, puisque tu as eu pitié de notre amère souffrance.

» Parle, nous t’écouterons ou nous te parlerons, suivant ton vœu, des choses qu’il te plaira savoir, tandis que le vent cesse de mugir.

» Ma contrée natale est voisine du golfe où le Pô descend avec tous les fleuves, ses compagnons, pour se perdre dans la nier.

» Amour, si prompt à captiver les cœurs tendres, embrasa cet infortuné pour la beauté du corps qui me fut ravi, ô souvenance désespérante !

» Amour, qui ne dispense nul être aimé d’aimer, m’attacha par l’indissoluble nœud d’une même ivresse à mon ami; comme tu le vois, jamais il ne m’abandonne.

» Amour nous a conduits au même trépas. Le cercle de Caïn attend celui qui nous arracha la vie. » Ainsi parlèrent ces deux ombres.

Dès que j’eus écouté le récit de leurs blessures, je demeurai longtemps le visage incliné, sans mouvement : « A quoi penses-tu? me dit Virgile.

» — Hélas! murmurai-je, combien d’ineffables songes, de brûlants désirs les ont menés au lac de douleur ! »

Je m’adressai de nouveau à ces deux ombres en leur disant : « Fran-

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çoise, ton martyre me remplit cle compassion et de tristesse ; il fait couler mes larmes.

» Dis-moi, à l’époque des tendres soupirs, par quels signes et comment amour vous a-t-il laissé connaître vos sympathies naissantes? «

Elle à moi : « L’image du bonheur évanoui se change dans l’infortune en la douleur la plus grande. Ton sage maître le sait bien.

« Mais puisque tu souhaites apprendre l’origine de notre amour, tu me verras pleurer et parler tout à la fois en te la racontant.

» Nous lisions un jour par distraction les aventures de Lancelot, et comment il s’enamoura. Nous étions seuls, sans aucune défiance.

» Plusieurs fois pendant cette lecture nos yeux humides se cherchèrent, et notre visage changea de couleur ; un seul passage décida de notre avenir.

« Quand nous vîmes le doux sourire de l’amante couvert par le baiser de l’amant, celui qui ne sera jamais séparé de moi, tout tremblant, me baisa la bouche.

» Le livre et son auteur devinrent pour nous un autre Galléhaut ; ce jour-là nous ne lûmes pas davantage.»

Tandis que l’une des deux âmes s’exprimait de la sorte, l’autre éclatait en sanglots : dans l’excès de mon émotion, je me sentis prêt à mourir ;

Et je tombai, comme tombe un corps inanimé.

CIIANT VI,

En recouvrant mes esprits égarés par la tristesse et la pitié dont m avait rempli le sort de mes deux proches, je vis de nouveaux supplices.

De nouveaux suppliciés se présentèrent dans toutes les voies et sous toutes les formes à mes yeux.

Je suis dans le troisième cercle, inondé d’une pluie froide, lourde, maudite, éternelle, tombant à flots monotones et réguliers.

Une grosse grêle, une eau noirâtre et de la neige, découlent par torrents sous le ciel ténébreux ; la terre qui les reçoit, infecte.

Là, Cerbère, monstre féroce, aboie de sa triple gueule contre les damnés en butte à l’horrible déluge.

Ce monstre a les yeux enflammés, les poils noirs et gras, le ventre large, les pattes armées de griffes ; il écorche et lacère impitoyablement les esprits.

Leurs troupes misérables hurlent comme des chiens sous la pluie, et se font tour à tour un rempart de leurs corps agités en divers sens.

Dès que Cerbère nous aperçut, le reptile infernal ouvrit sa triple gueule, et nous montra ses défenses; tous ses membres se hérissèrent.

Mon guide prit de la terre avec ses deux mains, et à pleine poignée la jeta dans les gorges voraces de la bête.

LA DIVINE COMEDIE

Tel s’apaise un dogue furieux en mordant sa pâture, qu’il s’empresse de dévorer à l’écart. ;

Tel le démon Cerbère ferma ses mâchoires immondes dont les aboiements étourdissent les âmes condamnées à les ouïr.

Nous passions à travers les ombres que la lourde pluie accable, et nous posions nos pieds sur ces fantômes qui paraissent des corps.

Toutes gisaient à terre, hors une seule. Cette ombre, en nous voyant passer devant elle, se leva promptement pour s’asseoir.

« O toi, que l’on conduit à travers ces abîmes, reconnais-moi, ditelle, si tu le peux. Tu naquis avant l’heure de ma fin. »

Je lui répondis : « L’angoisse que tu endures te rend peut-être méconnaissable. Il ne me semble pas t’avoir vue ailleurs.

« Apprends-moi qui tu es, toi, plongé dans un séjour si morne, et voué à une pareille torture, la plus affreuse ou du moins la plus insupportable. »

L’ombre se mit cà dire : « Ta cité envieuse, d’où le venin déborde comme d’un sac, m’abrita en ses murs, où je coulai des jours sereins.

» Vos citoyens m’appelèrent Ciacco. Je me traîne étendu sous l’éternelle pluie, parmi d’autres âmes non moins tristes ; nous expions tous le mortel péché de la gourmandise.»

Il se tut et je lui répondis : « Ciacco, ta souffrance me touche jusqu’aux pleurs. Mais, quel sera le destin de cette ville désunie?

» Dis-le-moi, si tu le sais. Y respire-t-il un juste? Dis par quelle source la discorde est entrée dans nos foyers, caverne des factions.

» — Écoute, reprit-il : après un long débat, ils verseront le sang; le parti sauvage chassera l’autre parti, atteint de pertes multipliées.

» Après trois révolutions du soleil, le vainqueur sera défait à son

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