L’ENFER , CHANT XV. C
» line vieille renommée clans le monde le proclame aveugle : race envieuse, avare et pleine d’orgueil : que ses vices ne te souillent jamais !
» L’un et l’autre parti implorera ton retour, tant la fortune te comblera d’honneur ; qu’ils soient dans leurs désirs comme l’oiseau sans pâture !
» Que les bêtes fauves de Fiésole se fassent une litière de leurs cadavres ! mais qu’elles ne touchent pas à la plante florissant sur leur fumier.
» Qu’elles n’y touchent pas, surtout si la noble plante renferme la sainte semence des vieux Romains, habitant à son berceau ce nid de perversité.
» — Puissent mes vœux avoir été remplis! lui repartis-je ; vous ne seriez point rayé du livre de la vie.
» J’ai toujours présente votre chère et paternelle image, lorsque vous m’enseigniez comment l’homme s’immortalise.
» Mes paroles témoigneront de ma vive reconnaissance, pendant que mon cœur bat.
» Je recueille pieusement vos pronostics sur mon avenir pour les soumettre à une beauté angélique; elle doit m’en dévoiler le sens, si j’ai le bonheur de parvenir à son trône bienheureux.
» Seulement, tant que ma conscience restera pure, je supporterai les épreuves du sort.
» Ces présages ne sont pas nouveaux pour moi ; que la fortune tourne donc sa roue, et le paysan son hoyau.
» — Mémoire fidèle sert l’intelligence, » me dit mon maître en me regardant. Je continuai mon entretien avec Brunetto.
« Quels sont, lui demandai-je, vos compagnons les plus illustres? » Et lui : « Quelques-uns méritent une mention; le temps serait trop bref pour parler des autres.
LA DIVINE COMÉDIE
» Ils furent tous clercs, savants lettrés, cl’un haut renom, et tous tachés du même vice dans le monde. Vois parmi cette foule honteuse, Priscien et François d’Accurse.
» Si tu ne dédaignais un plus hideux spectacle, je t’aurais montré celui que le pape transféra des bords de l’Arno à ceux du Bacchiglione, où il laissa ses membres perclus.
» Hélas ! je ne puis ni t’entretenir ni te suivre plus longtemps; une vapeur nouvelle remonte déjà du milieu des sables.
» Voilà des âmes avec lesquelles je ne dois pas me confondre ; adieu. Je te recommande mon Trésor, où je me survis.»
Pareil à ceux qui se disputent le palio vert à la course dans les campagnes de Vérone, il rejoignit sa bande ,
Léger comme le vainqueur, et non comme son adversaire.
D aille et Virgile sont abordes par trois Ombres.
CHANT XYI.
Le murmure de l’eau, tombant dans le cercle inférieur, retentissait à mon oreille, comme le bourdonnement des ruches.
Une troupe déplorable passait sous la pluie de l’àpre martyre; trois ombres s’en détachèrent en courant vers nous.
« Suspends ta marche, criaient-elles, ô toi dont le vêtement décèle un fils de notre coupable patrie ! »
Ah ! quelles plaies anciennes et récentes stigmatisaient leurs membres calcinés! La pitié m’oppresse à ce souvenir.
Virgile touché par leurs cris : « Attends-les; sois bienveillant à leur égard ; si la flamme ne lançait des traits dévorants sur l’arène, ce serait à toi de voler à leur rencontre.»
Comme nous nous arrêtions, les ombres exhalèrent de nouveau leur plainte dolente; arrivées près de nous, elles tournèrent en cercle toutes les trois.
Ainsi les lutteurs nus et huilés mesurent leurs buts et leurs chances de victoire, avant de combattre et de se blesser.
Ainsi tournant, et m’appelant de ses regards, chacune formait une roue, en sens contraire, avec la tête et les pieds.
« La misère de cette grève mouvante, commença l’une d’elles, son aspect triste et délabré, nous livrent au mépris, nous et nos prières ;
GG
LA DIVINE COMEDIE
» Pourtant que notre célébrité t’engage à nous apprendre ton origine, ô toi qui poses sans crainte tes pieds vivants sur le sol infernal.
» Celui dont je foule les traces, tout nu et tout écorché qu’il soit, vécut dans le rang des preux.
» Il fut le petit-fils de la chaste Gualdrada; il eut nom Guido Guerra, et dans sa vie, il se montra sage et vaillant.
» Le second qui, après moi, sillonne l’arène, est Tegghiajo Âldobrandini, dont la voix aurait du être écoutée là haut dans le monde.
» Et moi, martyrisé avec eux, je fus Jacobo Rusticucci ; certes, ma cruelle épouse tissa la plus forte trame de mes malheurs. »
Sans la peur de la pluie de feu et de ses cuisantes blessures, je me serais élancé parmi ces couples déchus pour les embrasser.
Je m’exprimai de la sorte : «Du mépris! non, mais une douleur ineffaçable me transperce à la vue de vos souffrances, ô illustres pénitents.
» Je l’éprouvai, dès que mon maître m’eut annoncé votre approche. Né sur la même terre, j’ai toujours affectueusement cité vos noms et vos actes honorables dont la louange me plaisait à entendre.
» Je renonce aux sucs amers pour goûter les fruits célestes promis par mon guide véridique ; je n’en jouirai qu’après avoir traversé le centre ténébreux.
» — Que l’àme conduise longtemps tes membres, répliqua l’ombre, et que ta renommée te survive avec éclat !
» Dis-nous si la courtoisie et la valeur habitent comme autrefois notre ville, ou si elles en sont tout à fait bannies ?
» Guillaume Borsière, qui mêle depuis peu ses gémissements à nos gémissements, et chemine avec nos compagnons, nous afflige de ses récits.
Les nouveaux venus et les lucres soudains ont engendré en toi
LTuXTKll, CHANT XVI. 67
Florence, tant (l’orgueil et d’immodération, que toi-mèine en es révoltée. »
Ainsi criais-je, la tète haute ; à cette réponse les trois ombres se regardèrent, comme saisies devant la vérité :
« Heureux toi dont le langage coule à ton gré, lorsque l’on t’interroge !
» Au sortir de ces lieux obscurs, si tu retournes voir les splendides étoiles, souviens-toi de nous!
» Et que l’on s’en souvienne parmi les hommes ! » Les ombres rompirent le cercle ; leurs pieds agiles s’enfuirent comme des ailes, et disparurent.
Moins vite se prononcerait le dernier mot des prières latines : Amen. Mon maitre partit donc, et moi à sa suite.
Bientôt le bruit de l’eau grandit, s’approchant : à peine nous aurions pu nous ouïr parler.
Tel le fleuve, dont le cours se trace depuis Monviso, vers le levant, à la gauche des Apennins, perd à Forli son premier nom d’Acquacheta, en se précipitant dans une couche plus basse ;
De là, tombant d’une seule chute, il mugit sur San Benedetto, où un millier d’hommes trouveraient un asile.
Telle, au bas de la roche escarpée, résonnait, lugubre, l’eau teinte de sang; son tumulte assourdit mon oreille.
J’étais ceint de la corde avec laquelle j’avais naguère espéré enchaîner la panthère à la peau tachetée ;
Je m’en dépouillai, sur l’ordre de mon guide, et la lui présentai roulée en longs replis.
Lui, d’assez loin, la jeta dans le gouffre profond. « Quelque chose d’étrange, me figurais-je, va répondre à ce signal.»
LA DIVINE COMEDIE
Oh ! combien les hommes devraient être circonspects, près de ceux qui lisent avec l’œil de l’intelligence, et les actes, et le fond des pensées !
Virgile me dit : « A l’instant, ce que j’invoque va paraître, et ton regard va découvrir ce que ton esprit rêve. »
L’homme doit toujours clore ses lèvres à la vérité, revêtue de l’apparence du mensonge; sans la faute, il s’expose à la honte.
Mais ici, je ne puis garder le silence, et par les vers de mon poème, auquel je souhaite une durée mémorable, je te le jure, ô lecteur,
Je vis accourir, dans l’air opaque et terne, une figure surprenante pour le cœur le plus intrépide.
J’étais semblable au marin allant parfois détacher l’ancre amarrée à f écueil ou atout autre objet invisible de l’abîme ;
11 étend les bras, et pâlissant, se replie sur scs pieds.
GiajihXVJï
Dante et Virgile transportes par Géryon. '