CHANT XX11I
Seuls, muets, sans escorte, nous cheminions, Virgile et moi, pareils à des frères mineurs en voyage.
La querelle dont j’avais été le spectateur me rappelait, par une exacte similitude, la fable où Esope met en scène la grenouille et le rat.
Or, comme une pensée mène à une autre, en réfléchissant, je sentis renaître ma première crainte.
Notre présence, me dis-je, a occasionné le revers et les injures de ces démons. La colère excitant leur haine, ils nous poursuivront comme les dogues acharnés contre un lièvre.
Mes cheveux se hérissaient de frayeur. Je regardai attentivement derrière; et à mon maître : «■ Sauve -nous, car j’ai peur des anges noirs et de leurs griffes maudites.
» Je crois les entendre à notre piste.» Et lui : « Eussé-je un miroir, je ne refléterais pas mieux ton image que je ne pénètre au dedans de ton à me.
» Tes pensées se confondaient aux miennes; j’ai pris conseil de nous deux. Si la côte droite s’incline assez pour nous permettre d’aborder l’autre fosse, nous éviterons les chasseurs infernaux. »
A peine il avait achevé de parler, je vis les dénions, ailes étendues, se précipiter pour nous saisir.
Une mère, éveillée en sursaut par leurs bourdonnements nocturnes, à la clarté rougeâtre des flammes, emporte son fils dans ses bras ;
LA DIVINE COMÉDIE
Haletante, elle fuit sans s’arrêter, presque nue, et s’oubliant tout entière pour le cher petit être.
Ainsi mon guide me prit dans ses bras, et se laissa glisser le long de la roche escarpée, vers un des côtés de l’autre gouffre.
L’onde enfermée dans un canal et dont le cours fait agir la roue du moulin, tourbillonne impétueusement autour de ses aubes.
Plus agile dans sa fuite, le maître me pressait sur son cœur, comme son fils plutôt que comme un compagnon.
Sitôt que nos pieds eurent touché le sol du profond abîme, les démons parurent au sommet du rocher sur nos têtes.
.Je n’en éprouvai aucune inquiétude ; la suprême Providence en les plaçant là pour être les ministres de la cinquième fosse, leur avait refusé le pouvoir d’en sortir.
Ce nouveau cercle enserrait une troupe d’âmes brillantes; elles tournaient lentement dans leur marche ; elles pleuraient et semblaient abattues sous la fatigue et la douleur.
Toutes portaient des chapes couvertes de capuchons bas tombant devant leurs yeux, et dont la forme imitait celles des moines de Cologne.
Au dehors, leu^ riches dorures éblouissent; au dedans, un plomb vil les recouvre et les alourdit ; la chape de Frédéric serait en comparaison une paille légère.
O manteau pesant pour l’éternité ! Nous accompagnions ces âmes, écoutant leurs tristes plaintes.
Ecrasés sous leur fardeau, les malheureux se traînaient avec lenteur; nous changions de voisin à chaque pas.
Je dis à mon guide : « Tâche de distinguer dans cette foule une ombre connue par ses actions et sa naissance. »