‹ Vol 1Chapitre 5 sur 63 · DEUXIÈME SONNET · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SONNET

O mort! de la pitié dure et sombre ennemie.

Mère antique de la douleur,

Quand je songe aux regrets, aux tourments de ma vie,

Je te maudis, juge vainqueur.

LA VIE NOUVELLE

xxviij

Faucheuse impitoyable et jamais attendrie,

Ma voix publîra ta noirceur;

Car je veux des amants nourrir l’âpre furie Jusque dans l’avenir vengeur.

Tu viens de nous ravir la grâce enchanteresse,

La vertu, fleur de la jeunesse;

Ton souffle a consumé le charme de l’amour.

Je ne peindrai pas plus ta victime si belle.

L’élu de la gloire éternelle Ira seul la revoir dans la céleste cour.

Peu après les funérailles de la défunte, des circonstances m’obligèrent à mon tour de quitter la ville ; j’allais proche du lieu où demeurait le premier objet de mon amour fictif. Mes compagnons de voyage ne pouvaient dissiper ma mélancolie, car je m’éloignais de ma béatitude. Cependant le très-doux seigneur qui me gouvernait par la vertu de ma noble reine m’apparut, dans mon imagination, comme un pèlerin portant la livrée de l’indigence. Interdit , il marchait, les yeux tantôt baissés, tantôt fixés sur une rivière dont l’eau pure et limpide courait le long du chemin. Il semblait me faire signe en me disant : « Je viens de chez ta dame protectrice, exilée pour jamais. Le coeur que je t’obtenais sous son voile, j’en dois rendre gardienne une autre dame destinée à te servir d’égide comme la première. « Il me la nomma, et je retins fidèlement son nom. « Du reste, ajouta le génie d’amour, si tu répètes mes paroles, ne découvre point ta passion simulée pour ces deux dames ; sa ruse te sera utile avec d’autres.» Ayant ainsi parlé, ma vision s’évanouit . Le visage bouleversé, le cœur gonflé de soupirs, j’errai pendant tout le jour; quand survint la nuil étoilée, je murmurai ces vers ;

Voyageant par un gai chemin ,

Triste pour moi, marchant contre ma douce envie.

Je trouvai sur ma route Amour, mon beau génie,

En costume de pèlerin.

Misérable, en sa rêverie,

Il semblait veuf, hélas ! de son pouvoir divin ;

11 allait, soupirant, la paupière ternie,

Sans voir personne en son chagrin.

LA MF, NOUVELLE

wix

Lors éveillé par nia présence,

Il dit en me nommant : «je viens de lointains bords » Où ton cœur languissait par ma toute-puissance.

» Éprouve de nouveaux transports '

» Pour de nouveaux plaisirs j’ai dénoué ta chaîne. »

Comme je le plaignais. Amour fuit, ombre vaine.

À peine de retour, je me mis à chercher l’inconnue désignée par le génie d’amour dans le chemin des soupirs. Mes ardeurs feintes devinrent si ouvertes à son égard, qu’elles éveillèrent le venin des langues méchantes, .le fus vivement blessé par leurs discours offensants. Ces propos actifs à me noircir causèrent ma disgrâce. La noble créature, effroi des vices et reine des vertus, me refusa, dans une rencontre, sa douce salutation, ma joie terrestre. Oh ! qui comprendra le bonheur dont me remplissait son témoignage ineffable! Quand je voyais paraître ma vertueuse dame, dans cette espérance, je sentais expirer toute haine; une sympathie brûlante me rattachait même à mes ennemis de la veille. Un seul mot voltigeait sur mes lèvres, se réfléchissait dans mon cœur et sur mon visage modeste : amour ! Mais rien ne peindra ma félicité devant son angélique salutation ; mon corps et mon âme tombaient sous l’influence d’un magisme indicible, et je ne pouvais suffire à l’excès de mon enivrement.

Aussi ma douleur fut grande, lorsque Béatrice passa, fière et sereine, comme une insensible déesse. Me séparant de ceux qui m’entouraient, je me réfugiai dans un lieu solitaire, où j’arrosai le sol de mes larmes. Après avoir soulagé mon premier désespoir, j’entrai dans ma chambre, et je m’abandonnai à mon chagrin sans être ouï de personne. Là, j’implorai le pardon de la dame de la courtoisie, et je m’écriai: « Amour, viens secourir ton servant fidèle. » Puis je m’endormis, comme un petit enfant qui pleure après avoir été corrigé.

Vers le milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, près de moi, un jeune homme dont les vêtements resplendissaient de blancheur. Pensif, il dirigeait son regard vers la couche où j’étais étendu, et me disait en soupirant : « Mon fils , il est temps de bannir tous vos vains fantômes. » Alors je le reconnus, parce qu’il m’appela connue il m’avait appelé déjà bien des fois. Je le regardai : il pleurait de pitié,

Ayant repris de l’assurance, je nouai entretien avec lui. « Pourquoi

LA VIE NOUVELLE

pleures-tu , seigneur des nobles âmes? » il me répondit : « Je suis le centre du cercle de l’amour, et je corresponds à tous les degrés de son orbe lumineux. Tu n’es pas de même, toi. — Pourquoi ce langage obscur ?)) lui demandai-je ; et il me répliqua en langue vulgaire :« Dismoi seulement ce qui peut t’être utile. » Je me plaignis ingénuement de la rigueur de Béatrice. Le brillant génie s’expliqua en ces termes : «Notre beauté souveraine a entendu raconter ta déloyale conduite envers la dame dont je t’ai parlé dans le chemin des soupirs. La charitable Béatrice s’en est affectée dans sa généreuse courtoisie, et n’a pas daigné te saluer. Mais comme elle possède ton secret, obéis : pour lui plaire, exprime dans un chant mélodieux ma souveraineté sur ta nature, et comment tu as été son fidèle servant depuis ton enfance; invoque, pour la persuader, Amour, seigneur et confident de ta douce flamme, afin de détruire les faux soupçons; emploie discrètement une formule indirecte pour lui confier ton aveu, et prends soin de ne pas l’envoyer dans un endroit d'oii Amour serait exclu; orne surtout tes vers d’une suave harmonie, à laquelle je saurai mêler mon charme.

A ces mots, le jeune homme aux vêtements blancs disparut et mon sommeil s’interrompit. En recueillant mes souvenirs, je m’aperçus que ce songe m’avait visité pendant la neuvième heure du jour. Je sortis de ma chambre pour rêver à la ballade que m’avait commandée mon seigneur ; en voici les paroles :

Ballade, va trouver ma dame, au col de neige,

Sous le bouclier de l’Amour.

Va, que son aile te protège,

Toi dont la modestie est le plus bel atour.

Seule et sans crainte, ô voyageuse !

Tu peux raser Tonde capricieuse.

Mais non revoir ma beauté sans l’Amour ;

Car ma beauté, dans sa colère,

Chasserait ton humble prière.

Quand tu verras ma dame avec le tendre Amour,

Murmure d’une voix limpide :

« Mon maître, pauvre troubadour,

« M'envoie à vos genoux, suppliante timide.

» Amour dira pourquoi son cœur

LA VIE NOUVELLE

>- D’une autre llummc a cultivé l'erreur.

» Pardonnez-lui, car il vous est fidèle,

» Ou prononcez sa mort cruelle.

» En vous sa joie ou sa douleur ! »

Ballade messagère, a ton pieux génie D’abord module en soupirant :

Pour ma gracieuse harmonie Attendris cette dame au nom de son servant.

Si la désarme ta prière.

De son pardon annonce-lui l’espoir.

Pars, hâte-toi, ballade messagère;

Mon cœur sur l’aile de l’Amour Te suit dans son riant séjour.

Ma ballade étant achevée suivant l’ordre de mon seigneur, mon esprit fut assiégé par mille idées contraires et flottantes. Quatre surtout me dominaient sans repos; la première; Noble est le pouvoir de l’amour, car il élève l’intelligence au-dessus des choses basses. La deuxième : Triste est le pouvoir de l’amour, car plus le chérit son fidèle, plus il éprouve de peines et de chagrins. La troisième : Si doux à entendre est le nom d’amour, qu’il doit comme un talisman opérer des bienfaits inimaginables. Enfin ma dernière angoisse me disait : La dame dont l’image t’obsède 11e ressemble pas aux autres femmes et ne se laisse pas facilement vaincre. Cette angoisse me tourmentait le plus entre toutes, et j’invoquai la pitié. Je traduisis mes anxiétés dans ces strophes :

Je 11e songe plus qu’a l’amour, llélas ! dans ma mélancolie,

Des sentiments divers m’agitent tour à tour: J’adore sa puissance ou maudis sa folie.

quelquefois j’espère et j’oublie ;

Tantôt je pleure nuit et jour.

Joyeux ou désolé, de ma dame chérie Pendant mes longs émoisj’implore le retour.

Et les paroles cadencées Se dérobent à mes désirs.

Comment accorder mes pensées?

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