‹ Vol 1Chapitre 6 sur 63 · XXXIJ · texte numérisé non relu

XXXIJ

LA VIE NOUVELLE

Je prie avec de longs soupirs La pitié trop longtemps rebelle Aux vœux ardents de son fidèle.

Au milieu de mes tristesses, un ami, pour me distraire, me conduisit dans une assemblée de femmes d’élite; elles formaient la compagnie d’une dame éminente, fiancée ce jour-là, et selon l’usage de notre ville , elles devaient assister à son premier repas dans la maison du fiancé. Je crus être agréable à mon introducteur en m’offrant avec lui pour servir ces fleurs d’élégance. Lorsque je fus dans leur cercle, je sentis palpiter mon cœur avec une force extraordinaire et tout mon corps trembler. Je m’appuyai le long d’une peinture qui entourait cette maison, et craignant qu’on eût surpris mon trouble, je levai les yeux, et j’aperçus entre les dames la très-noble Béatrice. Mes organes demeurèrent abattus par la violence de l’amour en me sentant si près de ma béatitude ; je conservai à peine les facultés de la vue pour en jouir. Les dames avaient observé mon changement subit et se mirent à s’en moquer avec ma souveraine. Mon ami m’entraîna hors de leur présence et m’interrogea sur la cause de mes émotions. Je balbutiai quelques mots de réponse, et mes esprits morts s’étant ranimés, je lui répliquai ; « J’ai posé les pieds dans cette partie de l’existence au delà de laquelle il n’est plus permis de retourner en arrière. » Alors je courus m’enfermer dans la chambre des larmes, et je composai le sonnet suivant.

Vous raillez ma ligure, où luit votre louauge,

Rose d'amour, vase d’espoir ;

Devant vos beaux traits, pur miroir,

Vous ignorez pourquoi mon Iront s’altère et change.

Ab ! si vous l’appreniez, votre courroux étrange Se laisserait mieux émouvoir.

Sans trouble je ne puis vous voir :

Amour seul vous contemple, ô vertu sans mélange.

Par vous mes esprits sont plongés Dans un incroyable délire.

Je brûle ! je souffre ! j’expire.

Voilà pourquoi mes traits changés!

LA VIE NOUVELLE

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Mais, bien que mort à l’espérance,

Je sens ma poignante souffrance.

L’orage de mes incertitudes ne s’apaisait pas; tantôt, songeant aux railleries de ma dame, je me reprochais de m’y exposer; tantôt, songeant à sa beauté, je souhaitais sa vue, comme le plus grand délice, et j’essayai de lui narrer ce que j’éprouvais auprès d’elle.

Chimères, songes d’or, science ambitieuse,

Tout ce qui vient tenter mon esprit, hors l’amour,

S’éteint (quand je vous vois, ô perle précieuse , )

Comme la luciole à la clarté du jour.

Quand mon âme, à vos pieds, lampe silencieuse,

Et de crainte et d’espoir s’abreuve tour à tour,

.T’entends Amour me dire avec sa voix pieuse :

<< Si tu ne veux périr, fuis loin de ce séjour. »

Le visage dépeint le cœur, joyeux ou sombre,

Le visage où la mort, dans le deuil, met son ombre,

Quand les murs frissonnants semblent crier : Meurs ! meurs !

Hélas! qui peut sans crime observer cette empreinte Et railler la pitié, la pitié vierge et sainte,

Comme vous l’avez fait en voyant mes douleurs !

Amour m’inspira le désir d’exprimer les combats intérieurs de mon àme dans quatre autres stances; il est ingénieux à multiplier ses emblèmes.

Souvent je pense à la pâleur Dont amour couvre mon visage.

Hélas! me dis-je, ma douleur N’a rien d’égal sur ce rivage.

Le feu qui dévore mon cœur M’assaille et me courbe en sa rage.

Mon seul esprit, ma seule ardeur,

Béatrice, est dans votre image.

J’excite mes sens éperdus A contempler votre lumière,

Source de toutes les vertus.

LA- VIE NOUVELLE

Mais si je lève la paupière,

J’éprouve un soudain tremblement Et je tombe sans mouvement.

Après ces trois sonnets, peinture vive de mon état, adressés à la trèsnoble Béatrice, je résolus de me taire. J’aborderai donc brièvement la suite de mon récit. Le changement brusque de mon visage avait dévoilé mon secret à une foule de personnes. Dans un nouveau cercle, où se réunissaient plusieurs dames, je me trouvai un jour par hasard; une d’entre elles m’appela d’une manière gracieuse; comme Béatrice n’y était pas, je me rassurai et répondis courtoisement à cette invitation. Les dames étaient en grand nombre et riaient en chuchottant et en me regardant ; une de ces bouches rosées, me désignant par mon nom, me dit : « A quelle fin chéris-tu ta dame, puisque tu ne peux ni la contempler ni supporter sa présence? il faut que le but d’un tel amour soit des plus étranges. » Sitôt qu’elle eut parlé, toutes fixèrent leurs yeux sur mon visage en attendant ma réponse; je leur répliquai : « Ma béatitude, et le prix de mon amour, ô nobles dames, reposent dans la salutation de la beauté dont vous entretenez mon souvenir ; comme il lui a plu de me la refuser, mon seigneur Amour a mis désormais mon bonheur à sa merci, mon espérance.» Alors ces dames conversèrent entre elles; et comme parfois nous voyons l’eau tomber avec la neige , leurs paroles me semblaient mêlées de soupirs. Et quand elles eurent conversé quelques instants, la dame qui m’avait appelé la première, me dit encore : « Veuille nous expliquer en quoi consiste celte félicité, cette béatitude dont tu parles. » Je lui répondis: « Dans les louanges de ma dame ! » Elle repartit : « Ton langage n’a pas toujours contenu l’expression de ton culte fervent. » Je me sentis presque honteux et m’éloignais de la charmante réunion. Pourquoi, me dis-je, ai-je formé des accents où ne brillaient pas les louanges de ma souveraine? Je jurais de lui consacrer tous mes vers; mais je craignis de ne pouvoir atteindre un sujet trop élevé pour ma voix novice, et je demeurai plusieurs jours sans rien composer. Un soir, sur le bord d’un ruisseau limpide, il me vint une inspiration mélodieuse, et je cherchai le mode propice à mon chant. Ma langue se délia, je m’écriai : Dames qui connaissez amour. Je gardai soigneusement ces mots dans ma mémoire, et je retournai dans la ville; mes idées mû*

LA VIF. NOUVELLE

rirent; je commençai par ce début ma chanson adressée, non à toutes les femmes, mais aux dames nobles et distinguées.

Dames qui connaissez amour, divin seigneur,

Je voudrais célébrer le pouvoir de ma dame.

Quelle bouche assez pure et quel doux luth de flamme Osera dignement exalter sa splendeur !

Un ange invoqua Dieu, disant : « Père suprême,

» Là-bas il est au monde un trésor merveilleux.

«Tout charme en sa beauté, reine sans diadème ;

» L’encens de sa vertu monte jusques aux cieux.

« Le ciel à qui ne manque aucune fleur de gloire,

» Excepté cette fleur, demande son trésor;

» Chaque saint la réclame en son trône d’ivoire,

» Et l’ange la conjure avec sa lyre d’or.

A la droite de Dieu, la Pitié, ma fidèle,

Plaide seule ma cause et murmure humblement :

« Souffrez, tendres élus, que cette ange mortelle » Ne soit pas dérobée à l’œil de son amant. »

« Celui qui doit la perdre au jour de la souffrance,

» Quand il visitera les damnés dons l’enfer,

» Dira : « Des bienheureux moi j’ai vu l’espérance « Comme un phare éclatant sur l’orageuse mer. «

Tandis qu’on la réclame au palais îles archanges,

Le Très-Haut, ici-bas, l’épand comme un parfum;

Elle confond l’impie à ses clartés étranges,

Et chasse loin des bons le malheur importun.

Amour gémit : « Comment un être périssable Offre-t-il un modèle aussi chaste et si beau?

Que l’homme corrompu meure, ver misérable,

Ou qu’il se transfigure à ce noble flambeau. »

Lorsque ses yeux vainqueurs se meuvent, lampe ardente,

11 en sort par éclairs des esprits enflammés.

Nul ne peut contempler, tant Amour les enchante,

Sans en être ébloui leurs rayons bien-aimés.

Chanson, vole à travers les femmes et les roses Pour trouver la beauté, ton unique désir.

LA VIE NOUVELLE

Loin des sentiers impurs, par des routes non closes,

Sur l’aile de l’Amour porte-lui mon soupir.

Mes vers ayant acquis dans le monde certaine renommée, un ami m’interrogea sur l’essence de l’amour. Je lui répondis complaisamment par deux sonnets; je ne les rapporte point parce qu’ils sont étrangers à ma dame. Hélas! bientôt après, par la volonté de notre glorieux Sauveur, soumis lui-même à la mort, le père delà très-noble et merveilleuse Béatrice dépouilla son enveloppe terrestre pour vêtir le suaire d’immortalité. Cette séparation est toujours douloureuse pour ceux qui restent et ont été les amis du défunt ; elle est surtout douloureuse entre proches, entre père et fds, entre frère et sœur, d’une nature bonne; aussi Béatrice, dont lame sensible était digne de l’âme paternelle, ressentit une amère douleur.

Selon l’usage de la ville en ces occasions, les hommes et les femmes se rassemblèrent chacun de leur côté, dans le lieu où l’affligée fondait en larmes. Comme plusieurs dames revenaient de la maison du deuil, je recueillis leurs entretiens sur la désolation de cette auguste personne. « Comme elle pleure, disaient-elles, c’est une pitié de la voir!» Puis les dames continuèrent leur route , et je fus navré d’une si profonde tristesse, et les larmes inondèrent tellement mon visage, qu’il me fallut le couvrir de mes mains. De nouveaux discours semblables aux premiers attirèrent mon attention, car j’étais placé dans un endroit près duquel passaient toutes les dames en sortant de la maison du deuil ; « Qui de nous goûtera désormais la joie, après les tristes paroles de la noble Béatrice? » disaient-elles. Ensuite venaient d’autres faisant des réflexions sur moi : « Celui qui pleure là ne semble-t-il pas l’avoir vue comme nous? Voyez, ajoutaient les suivantes, comme il est changé ! il n’est plus que l’ombre de. lui-même ! » Tous mes sentiments se modulaient dans mon âme enharmonies sombres ou joyeuses, et je retraçai dans des rhythmes éplorés ces tableaux lamentables.

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