NOTICE ST.TR LA VIE
s’éloient éloignés , se remirent en route, et arrivèrent sans accident à Rome.
IL ne paroît pas que notre poëte ait été fort touché de cet hommage qu’un clief de bandits rendoit à ses talens et à sa renommée. Son âme étoit flétrie par tout ce qu’il avoit souffert , et il étoit devenu insensible même à la gloire. La fortune cependant avoit cessé de le poursuivre. 11 venoit d’obtenir sur l'héritage de sa mère une pension de 200 ducats , le Cardinal de Saint-George lui en avoit fait obtenir une autre de 200 écus. Il étoit comblé de marques de considération , de bienveillance et d’intérêt. Tout se réunissoit pour le foire jouir d’une vie honorée et tranquille, et il auroit trouvé k Rome le dédommagement de toutes ses souffrances, s’il avoit pu goûter les biens qui lui étoient offerts. Mais tout étoit üni pour lui. Les agitations continuelles, les maux réels et les inquiétudes imaginaires qui a voient tourmenté si long-temps sa vie, en avoient usé les ressorts, et avoient épuisé les forces de son âme comme celles de son corps ; son imagination même n’étoit plus susceptible d’illusions.
Le Cardinal Cinthio avoit pour le Tasse une véritable amitié ; touché de l’état où il le vojoit, il chercha les moyens de relever son âme abattue.
Les Romains modernes, dans l'état de dégradation des esprits et des mœurs où ils étoient tombés, avoient toujours conservé le souvenir de la grandeur de leurs ancêtres (1). Ils croient
(1) Duclos , dans son voyage en Italie , fut si frappé de
ET LE CARACTÈRE DXJ TASSE. Ij encore aujourd’hui que le sang d’Enée coule dans leurs veines, et le nom de Cé>ar flatte toujours leurs oreilles. Mais ces idées de grandeur ne pouvant plus s’attacher ni aux sentimens généreux , ni aux actions héroïques qui distinguoient les anciens Romains , les modernes les ont transportées sur les objets qui étoient à leur portée. A l’enthousiasme de la liberté, ils ont substitué l’enthousiasme des beaux-arts ; ils ont appliqué les honneurs comme le nom de la vertu (l) aux talens qui les amusoient. Ne pouvant plus couronner au Capitole les guerriers qui avoient subjugué le monde, ils ont décerné cette espèce de triomphe aux poètes qui ont enrichi leur langue et honoré leur nation. C’est ainsi que Pétrarque avoit été couronné du laurier poétique au Capitole , avec une pompe et une solennité extraordinaire. Ainsi l’héroïsme de théâtre avoit succédé à l’héroïsme réel.
Plus de deux cents ans s’étoient écoulés , et personne depuis Pétrarque n’avoit obtenu cet honneur. Le Cardinal Cinthio forma le dessein
eette dégradation , devenue plus sensible encore depuis le siècle du Tasse , qu’il ne pouvoit se résoudre à donner aux îiabitans de Rome le nom de Romains. Il les appela les Italiens cle Rome.
(1) Virtus signifia d’abord lo force , ensuite le courage, ensuite ta grandeur morale. Chez les Italiens, virlù ne désigne guère que la pratique des beaux-arts ; et le mot qui , dans son origine , exprimoit la qualité qui distingue éminemment l’homme, est donnée aujourd’hui à des êtres qui ont perdu la qualité distinctive de l’homme. Un Soprano est le virtuose par excellence.
lij NOTICE SUR LA VIE
de renouveler cette cérémonie en faveur da Tasse. 11 crut qu’en ranimant dans cette âme découragée le sentiment de la gloire par une distinction éclatante et inusitée, il y ranimeroit l’amour et le sentiment de la vie ; mais il n’étoit plus temps. Le Tasse, frappé de l’idée de sa fin prochaine , ne songeoit plus qu’à s’y préparer ; et ses principes religieux, qui chaque jour prenoient plus d’empire sur son âme, lui laissoient apercevoir cet instant avec résignation et avec calme. Il refusa d’abord la proposition de son couronnement au Capitole, u C’est un cercueil , disoitm il, qu'il faut me préparer, et non un char de 55 triomphe. Si vous me destinez une couronne , 55 réservez-la pour orrrer ma tombe. Toute cette 55 pompe n’ajoutera rien au mérite de mes ou- 55 vrages , et ne peut m’apporter le bonheur. Elle 55 a empoisonné les derniers jours de Pétrar- 55 que (i). 55 Comme le Tasse étoit foible , il céda aisément aux instances de ses amis. Le Cardinal Cinthio le présenta au Pape, qui devoitle couronner de ses propres mains , et qui lui dit avec une grâce flatteuse : u Vous honorerez cette cou-
(î) Pétrarque écrivoit à un de ses amis, quelque temps après son couronnement au Capitole : Hœc laurea , hoc mihiprœstitit utnoscerer et vexarer. ( Cette couronneri a servi qu’à me faire connoitre et à me faire persécuter.) 11 dit dans une autre lettre : Hœc mihi laurea scientiœ nih.il, plurimiim vero quœsivit invidiœ. [Le laurier ne 77i a apporté aucune lumière , mais m’a attiré beaucoup d’envie.) ~
P ltr arc a , Ep. Senil. 1. 17. Ep. a.
ET LE CARACTÈRE DU TASSE. lüj » ronne de laurier, qui a honoré jusqu’ici ceux qui n Tout reçue, n Tous les préparatifs de la cérémonie se pressoient avec activité ; lorsqu’ils furent achevés , le mauvais temps en fit suspendre l’exécution. Mais la uouvelle secousse que ces apprêts donnèrent aux organes affoiblis de notre malheureux Poëte , acheva d’épuiser ses forces. Une fièvre violente le saisit ; il se fit transporter dans le couvent de Saint-Onuphre, où il succomba à ses maux , après quatorze jours de maladie.
La couronne qui devoit orner sa tête au Capitole fut déposée sur son cercueil. Ses obsèques se firent avec une grande pompe, et une foule immense accompagna le convoi funéraire. Le Cardinal Cinthio se chargea de lui faire élever un tombeau , et en attendant il fit composer des oraisons funèbres et des épitaphes pour célébrer la mémoire du Poëte illustre dont il s'honoroit d’être l’ami. Cependant le tombeau qu’il avoit annoncé ne s’exécuta point, et l’on en ignore la raison. La sépulture dm Tasse resta sans monument jusqu’en 1608 , où la Cardinal Bevilacqua fit construire celui qu’on voit dans l’Eglise de Saint- Onuphre , où il avoit été enterré (1).
Le Tasse avoit laissé tous ses manuscrits au Cardinal Cinthio, qui , loin de s’empresser de les
(1) On a écrit et répété qu’on n’avoit gravé sur le tombeau dn Tasse que ces mots : Ossa Torquati Tassi. On s’est trompé. L’épitaphe qu’on lit sur le monument de Saint-Onuphre est très-longue et d’nn style élégant. C’est sur la tombe du père du Tasse qu’on a mis pour inscription Ossa Jiernardi Tassi.
il'v NOTICE SUE LA VIE
publier, ne voulut pas permettre qu'on imprimât le poème de la Création du Monde ( il Monda Creato) , dont le Tasse avoit donné des copies. Ce poëme, ainsi qu’un grand nombre d'autres ouvrages en prose et en vers, que le Tasse n’avoit jamais voulu publier , ne fut imprimé que longtemps après .
Les détails qu’on vient de lire sur la Vie de cet illustre et malheureux Ecrivain, font assez connoître son esprit et son caractère. Son âme étoit sensible , généreuse et reeonnoissante ; il s’irritoit aisément , et s’apaisoit de même ; il alloit audevant de ses ennemis les plus acharnés, lorsqu'il les voyoit malheureux. Une imagination trop mobile et trop active le rendit sombre et défiant; elle l’obséda de fantômes et de chimères , que sa raison , toute forte qu’elle êtoit, ne pouvoitpas dissiper. Cette disposition tenoitsans doute à son organisation , et fut la cause ou l’effet de la maladie hypocondriaque, qui a flétri une destinée qui devoit être si glorieuse , et accéléré le terme d’une vie qu’elle a dévouée au malheur.
Il est difficile de n’être pas frappé des rapports sensibles qui se trouvententre le caractère de J. J. Rousseau et celui du Tasse. Ce mélange d’abaissement et de grandeur, ce sentiment d’un malheur imaginaire avec tous les moyens de bonheur réel, cette association déplorable des foiblesses d’une imagination malade avec les dons de l’esprit et du génie; tout cela semble expliquer les uns par les autres les phénomènes bizarres qui étonnent dans la vie de ces deux hommes célèbres.
Le Tasse avoit, ce qui ne se rencontre pas
ET Jj E CARACTERE DU TASSE. lv souvent avec le génie, de la promptitude et de la saillie dans l’esprit. Nous en avons cité plusieurs traits. Nous en rapporterons encore quelques-uns , qui termineront cette Notice.
On vantoit un jour devant lui la libéralité du Cardinal Montait? ; un homme de la société , qui passoit pour avare, s’avisa de dire que ce Cardinal pouvoit sans effort se livrer b sa libéralité , puisque ce n’étoit pas le bien de sa famille qu’il dépensoit, mais un bien qu’il nepossédoit que pour sa vie. Et vous , Monsieur , reprit le Tasse , pour combien de vies possédez-vous le vôtre ?
Un savant, Grec de nation, se plaignoit h lui de ce qu'il avoit insulté les Grecs dans ces vers :
Or se tu se‘ vil serva, è il suo servaggio Non ii lagnar) giustizia e non oLtraggio.
(Ger. eib. C. I. st. 5i.)
U prétendoit que c’étoit de la Grèce qu’étoient sorties toutes les vertus. Oui , répliqua en souriant le Tasse ; elles en sont même si bien sorties qu’il n ’y en est pas resté une seule.
Un jour dans une société nombreuse , il se tenoit éloigné des autres, et gardoit le silence d’un air pensif, ce qui lui étoit assez ordinaire ; un des assistons observa à son voisin que ce maintien désignoit bien un homme atteint de folie. Le Tasse l’entendit, et lui répondit en le regardant sans s’émouvoir : Connoissez-vous un fou qui ail jamais su se taire ?
Un de ses amis lui demandant quel étoit le premier des poëtes Italiens , il répondit : TdMrioste
lvj NOT. SUH DA VIE ET LE CAR. DU TASS£. est le second ; et sur ce que l’ami iusistoit pour savoir quel éloit le premier , le Tasse lui tourna le dos en souriant. On remarquera facilement que la même réponse a été attribuée à plusieurs personnages célèbres.
Un autre jour , on eherclioit devant lui quelle étoit la plus belle strophe de sa Jérusalem , et l’on en citoit plusieurs qu’on opposoit l'une à l’autre; un homme qui étoit présent à cette discussion , s'avisa d’interrompre pour demande? quel étoit le plus beau des vers de Pétrarque :
Infini ta è la scltiera dè sciocchi ,
ïéponditsur-le-champ le Tasse. {La troupe des sots est innombrable .)
On lui disoit un jour que son ^éminta étoit bien supérieur au Paslor Jido de Guarini. Cela peut être , répondit-il ; mais si je n'avais pas lu le Pastor hdo , je ne l’aurois pas surpassé.