L’ARIOSTE ET LE TASSE
Traduit d’une Lettre de Pietro Metastasio, à Don Domenico Diodati.
En me demandant, mon respectable Ami, de prononcer sur le mérite de l’ Arioste et du Tasse , vous m’imposez une tâche difficile, sans consulter assez mes forces. Vous savez quels horribles tumultes s’élevèrent sur notre Parnasse , lorsque le Godefroi du Tasse vint disputer au Roland de l’Arioste la prééminence dont celui-ci étoit à juste titre en possession ; vous savez combien d’écrits les Pellegrini, les Rossi, les Salviati et cent autres champions de l’un et l’autre poè'te , publièrent sur cette vaine querelle. Vous savez que le pacifique Horace Arioste , descendant de Louis, s’efforça inutilement de mettre d'accord les combattans , en leur disant , que les poëmes de ces deux génies divins étoient d’un caractère si divers qu’ils n’admettoient aucun parallèle ; que Torquato s’étoitproposé de ne jamais déposer la trompette héroïque, et avoit atteint son but avec un art prodigieux; que Louis avoit voulu amuser ses lecteurs par la variété du style , en mêlant avec grâce le badin à l’héroïque , et y I. f
lxvj JUGEMENT SUR L'ARIOSTE avoit merveilleusement réussi; que le premier avoit fait voir tout ce que peut la supériorité de l’art , et le second tout ce que peut le libre essor d'une heureuse nature; que tous deux avoient obtenu ajuste titre les suffrages et l'admiration publique , et qu’ils étoient parvenus au faîte de la gloire poétique par des chemins divers, sans se nuire l’un à l’autre. Enfin, vous n’avez point oublié cette distinction célèbre , mais plus brillante que solide , que la Jérusalem est un meilleur poème que l’ Orlando , et que l’Arioste estun plus grand poète que le Tasse.
Mais, si vous vous rappelez toutes ces choses , comment pouvez-vous prétendre que je m’arroge le droit de résoudre une question, qui, après tant d’illustres débats, est encore restée indécise? Certes , ce n’est pas h moi à m’ériger en juge pour décider ce grand procès ; il me sera cependant permis de raconter historiquement les effets qu’a produits sur moi la lecture de ces deux admirables poèmes.
Lorsque je commençai à me livrer au goût des lettres , je trouvai le monde littéraire divisé en deux partis. L’illustre lycée , dont ma bonne fortune me fit d’abord obtenir l’entrée , s’étoit déclaré- en faveur de l’Homère de Ferrare, et soutenoit son opinion avec cet excès de chaleur qui est lasuite ordinaire des disputes. Mes maîtres, voulant seconder le penchant qui se manifestoit en moi pour la poésie, m’indiquèrent l’Arioste comme le modèle que je devois suivre , en m’alléguant que l’heureuse liberté de son génie le rendoit beaucoup plus propre à féconder mon
ET U TASSE. Ixvîj
imagination , que ne pouvoit le faire ce qu’ils appeloient la stérile régularité de son rival. Entraîné par une autorité si imposante , frappé d’ailleurs du mérite infini de Y Orlando , je me laissai charmer à tel point que je ne pouvois me lasser de le relire, et qu’au bout d’un certain temps j’aurois été en état d’en réciter de mémoire une grande partie. Malheur alors au téméraire qui eût osé me nier l’infaillibilité de l’Arioste , ou me soutenir qu’il pouvoit avoir un rival ! Cependant, si quelquefois je rencontrois des gens qui , pour me séduire, s’attachoient h me réciter quelquesuns des plus beaux passages de la Jérusalem délivrée , alors, je l’avoue, je me sentois agréablement ému ; mais toujours, et par-dessus tout, fidèle à ma secte, je détestois ensuite ma complaisance , comme un de ces mouvetnens pervers qu’élève en nous la corruption de la nature humaine , et que la vertu nous ordonne de combattre et de repousser. C’est ainsi que je passai ce période delà vie, pendant lequel nos jugemens ne sont guère qu’une imitation de ceux des autres. Lorsque je fus parvenu à combiner moimême mes idées , à les peser dans la balance de mon propre esprit , le désœuvrement , le désir de varier mes occupations , plutôt que l’espérance d'aucun plaisir ou la perspective d’aucun avantage , me décidèrent enfin à lire la Jérusalem. Je n’essayerai pas de vous peindre ici l’étrange bouleversement que cette lecture opéra dans mon âme. Celte action grande et unique , clairement et vivement exposée , savamment conduite , parfaitement terminée, qui s’offroit à moi dans son
Ixviij JUGEMENT SUE L’AKIOSTE ensemble, comme dans un vaste tableau; 1s variété des événemens dont elle se compose , et tpi l’enrichissent sans la diviser; la magie d’un style toujours pur, toujours clair, toujours élevé, toujours harmonieux, et qui, soutenu par sa propre force, sait communiquer de la noblesse aux objets les plus simples et les plus communs ; ce coloris si vigoureux qui brille sur-tout dans les comparaisons et les descriptions ; cette évidence de narration qui séduit et persuade; des caractères si vrais , si bien soutenus ; le bel enchaînement des idées; tant de science, tant de jugement, et sur-tout cette force prodigieuse d’imagination qui, loin de s’épuiser , comme il arrive ordinairement dans les travaux de longue haleine, semble aller toujours en croissant jusques au dernier vers ; voilà ce qui me pénétra d’un plaisir dont jusqu’alors je ne m’étois pas formé l’idée, d’une admiration mêlée de respect , d’un vifremords de ma longue injustice , et d’une implacable indignation contre ceux qui croyoient outrager l’Arios te en lui comparant le Tasse. Ce n’est pas que dans celui-ci même je n’aie découvert quelques-unes de ces imperfections inséparables de l’humanité ; qui peut se vanter d’en être exempt ? Pensez-vous que son illustre prédécesseur soit sans défauts ? Si l’on remarque avec peine dans le Tasse quelques vers trop limés, croyez-vous qu’on ne reproche pas quelquefois h l’Arioste de n’avoir pas assez travaillé les siens ? On voudroitretraneherdes ouvrages de l’un quelques concetti peu dignes de la hauteur de son génie ; mais on souffre avec peine dans ceux de
UT LE TASSE. IxtX
l’autre des bouffonneries trop peu décentes pour un écrivain poli. On trouve que , dans le poëme du Tasse , les sentimens amoureux-pourroient être exprimés d’une manière un peu moins recherchée ; mais on aimeroit mieux que l’Auteur de Y Orlando les eût peints d’une manière un peu moins naturelle ,
Verùm opéré in longn fas est obrepere somnum ,
et ce seroit la preuve d’une insigne malveillance et d’une vanité bien pédantesque , que d’aller rechercher sur ces astres lumineux quelques petites taches éparses çà et là ,
. Quas aut incuria fudit ,
Aut humana parum cavit natura.
Rien de tout cela, me direz-vous, ne répond à la question que vous m’avez faite. Vous voulez que je vous dise nettement auquel de ces deux poèmes je crois devoir donner la préférence. Mais je vous ai déjà déclaré , mon cher Monsieur Diodati , la répugnance très-naturelle que j’éprouve à hasarder un semblable jugement; et pour vous obéir, sans contrarier mon inclination , j'avois cru pouvoir me borner k vous exposer les différens mouvemens qu’avoit fait naître en moi la lecture de ces divins ouvrages; cependant, si cela ne vous suffit pas, je vous dirai , après m'être examiné de nouveau pour vous complaire, quelles sont les dispositions dans lesquelles je me trouve maintenant. Si, pour faire parade de sa puissance, notre bon père Apollon se meltoit un jour dans la
Ixx JUGES!. SUR L’aIIIOSTE ET I.E TASSE, fantaisie de faire de moi un grand poëte , et qu’il m’ordonnât de lui déclarer librement celui de ces deux ouvrages si vantés que je voudrois prendre pour modèle du poëme qu'il me promettroit de me dicter, j’hésiterois certainement beaucoup; mais ce goût naturel et peut-être excessif que j'ai pour la méthode , la régularité et l’exactitude, pourroit bien , je le sens , me faire pencher à la fin pour la Jérusalem délivrée.
LA