XXX NOTICE SUR LA T JE
entouré d’ennemis et d’envieux. Il imagina que des hommes jaloux de sa réputation et de sa faveur interceptoieut ses lettres, et faisoient faire défaussés clés pour s'introduire chez lui en son absence et lui dérober ses papiers. On le voit s’irriter et s’alarmer de ce que les amis à qui il avoit confié son poëme ne le lui renvovoient pas assez promptement ; et les craintes qu'il témoigne à cet égard paroissent justifiées par l’événement. Il apprend tout-à-coup que sa Jérusalem s'imprime sans son aveu dans une Cour d’Italie; c’est sur la publication de son poëme qu'il a fondé les espérances de fortune qui le mettront en état de vivre dans l’indépendance ; et il voit ces espérances détruites par une infidélité dont il ne peut accuser que des amis. Son désespoir est au comble. Il conjure le Duc Alphonse d’écrire dans toutes les Cours d’Italie pour faire défendre la publication de sonouvrage.il va jusqu’à le prier de solliciter auprès du Pape un bref d’excommunication contre ceux qui lui ont dérobé son manuscrit pour le faire imprimer malgré lui ; mais bientôt, frappé lui-même de l’inconvenance d’une telle mesure , il retire sa demande. D’autres terreurs s’emparent de son esprit. Il imagine qu’on l’a déféré à l’Inquisition ; il craint même d’avoir donné lieu aux censures de ce tribunal; sa conscience s’alarme ; il court en hâte à Bologne pour se jeter aux pieds du Grand-Inquisiteur , qui le rassure et lui accorde toutes les absolutions qu’il peut désirer, mais qui sont à peine suffisantes pour le calmer.
Sans cesse de nouveaux incidens venoient ap-
ET LÉ CARACTÈRE DU TASSE. XXX) porter de nouveaux alimens à l’inquiétude de son imagination. Il rencontra un jour dans une rue de Ferrare un homme qu’il soupçonnoit de lui avoir rendu de mauvais offices; il l’aborde, ]ui fait des reproches , et vmtle forcer de s’expliquer. Celui-ci lui ayant fait vraisemblablement une réponse offensante, le Tasse lui donna un soufflet. Cet homme reçut cet affront sans dire un seul mot; mais quelques jours après il alla, accompagné de ses deux frères , attendre le Tasse au moment où il sortoit delà ville; tous trois fondirent sur lui l’épée à la main. Le Tasse étoit adroit et brave ; il se défendit avec un tel succès , qu’il blessa deux de ces assassins , et les força de s’enfuir; ils furent même obligés de sortir du territoire de Ferrare. Cette aventure fit un grand bruit, et ajouta à l’estime qu'on faisoit déjà de notre Poëte. Long-temps on ne parla que de sa valeur, et l’on répéta , comme une phrase proverbiale, que le Tasse , avec son épée comme ave a sa plume , étoit également au-dessus des autres hommes.
Cette nouvelle gloire put flatter l’amourpropre du Tasse , mais ne contribua pas à rendre le calme à son esprit. Dès ce moment au contraire il ne goûta plus de repos. Persuadé qu’on en vouloit à sa vie , qu’on emploîroit contre lui le fer et le poison , il entra dans une sombre méfiance de tout ce qui l’approchoit , sur-tout de ses domestiques. Son état étoit vraiment digne de pitié. On voit dans une de ses lettres qu’il prie un de ses amis de lui envoyer un domestique dont il puisse être sûr. Il sollicite ce service au nom de
xxxij NOTICE S 17 R LA VIE l’amitié, de l’honneur, de 'a religion : c’est tins chose , lui dit-il , d’où dépend mon repos et ma vie. Je vous la demande comme gentilhomme, comme chrétien ( Percli’e cavaliero , perch’e cristiano ).
Ce fut peu de jours après avoir écrit cette lettre (juin 1077), qu’une aventure, bien plus fâcheuse et moins honorable que la précédente , acheva d’altérer sa raison. Etant un soir chez la Duchesse d’Urbin , il voulut tuer d’un coup de couteau un des domestiques de cette Princesse , qu’il regardoit comme un de ses ennemis. On prévint heureusement le coup ; on se saisit du Tasse, et on l’enferma dans une prison. Le désespoir où le plongea sa détention fut si violent , que le Duc , touché de compassion, le fit, au bout de deux jours, ramener dans sa maison, en exigeant seulement de lui qu’il se feroit traiter par un médecin.
On a écrit que l’ordre d’emprisonner le Tasse avoit été reflet d’un mécontentement antérieur de la part d’Alphonse ; mais cette opinion est démentie par le témoignage même du poëte. Dans un temps postérieur, où il croyoit avoir à se plaindre du Duc , il écrivoit que dans cette occasion ce Prince lui avoit montré , non l'affection d’un maître , mais la tendresse d’un père ou d’un fi ère. En effet , il emmena le Tasse dans sa maison de plaisance de Bel-Riguardo , où il mit tous ses soins à le distraire de ses chagrins , et à le rassurer particulièrement sur les terreurs qu’il avoit conservées au sujet de l’Inquisition ; car notre malheureux Poëte n’avoit pu être calmé par les
ET Ii E CARACTÈRE DU TASSE. XXXÎij assurances de l’Inquisiteur de Bologne, et il étoit resté persuadé que les absolutions qu’il avoit reçues n’étoieut pas en bonne forme.
Le Duc fut obligé de le faire ramener à Ferrare, où , d’après son propre désir , il fut conduit chez les Moines de Saint-François. Là , plus agité qu« jamais , il voulut à peine consentir à faire les remèdes qu’on lui prescrivoit , parce que d’abord il ne croyoit pas en avoir besoin, ensuite parce qu’il craignoit toujours d’être empoisonné dans les remèdes mêmes qu’on lui présentoit. Ses inquiétudes augmentoient chaque jour. Le Duc fatigué des lettres dont il l’accabloit pour demander des explications et des assurances qu’on lui avoit données cent fois , offensé peut-être aussi des expressions inconvenantes qui lui écliappoient, lui fit défendre de luiécrire davantage ainsi qu’aux Princesses. Cet acte de sévérité acheva d’aliéner tout-à-fait un esprit malade ; de sorte que le Tasse , ne se croyant plus en sûreté dans le couvent , prit le moment où il étoit moins observé qu’à l'ordinaire , et sortit secrètement de Ferrare, le 20 juin 1577.
Il partit sans argent, sans guide , et cependant en peu de jours il se trouva sur les contins du Royaume de Naples ; là , ayant changé ses habits contre ceux d’un pâtre, il continua son voyage jusqu’à la capitale de ce Royaume , où demeuroit sa sœur Cornelia. En entrant chez elle, il s’annonça comme un messager qui lui apportoit des nouvelles de son frère. Sa sœur, qui ne l’avoit pas vu depuis bien des années , ne le reoonmit pas j elle ouvrit la lettre où le malheureux
XXXÎV NOTICE SUR LA VIE Torquato se représentent comme étant dans la position la plus cruelle, et en danger de perdre la vie. La tendre Cornelia, en lisant ces effrayantes nouvelles , témoigna une si vive doul mr , que le Tasse ne put soutenir sou déguisement, et se hâta de la consoler en se jetant dans ses bras.
Le repos dont il commença à jouir chez sa sœur, les caresses et les soins dont elle le combla , le beau climat de Naples , l’éloignement de tous les objets qui avoient agité son âme, calmèrent pendant quelque temps son humeur mélancolique ; mais ce calme ne fut pas de longue durée. La maladie réelle dont il étoit atteint avoit jeté de trop profondes racines ; de nouveaux fantômes vinrent assaillir son imagination. On essaya en vain les secours de la médecine; il ne vouloit se soumettre à aucun régime, et il détruisoit l’effet des remèdes qu’il consenloit h prendre par des excès contraires à sou état. 11 se dégoûta bientôt de la vie tranquille et monotone qu’il menoit k Naples , et le désir de retourner k Ferrare devint plus fort que tous les motifs quiauroient pu l’en éloigner.
Il écrivit au Duc Alphonse et k ses sœurs pour obtenir la permission de revenir près d’eux ; mais son impatience étoit si vive, que, sans attendre la réponse à ses lettres , il partit de Naples, malgré sa sœur et tous ses amis , qui redoutoient encore quelque indiscrétion de sa part. Il revint donc k Ferrare un an après l’avoir quitté ; son pardon lui fut aisément accordé ; il rentra dans ses anciennes places, et fut reçu avec les marques défaveur les plus distinguées : mais l’enthousiasme n’existoit
ET LE CARACTÈRE D TI TASSE. XXXV plus. Le Tasse, malheureux , souffrant , afifoibli par une maladie funeste , n’étoit plus cet homme dont la gloire se répandoit en quelque sorte sur ceux qui rendoient h ses talens un hommage mérité. C’étoit sa gloire passée qu’on honoroit encore en lui; et l’on sait comme on honore, sur-tout à la Cour des Princes , le mérite qui ns se compose plus que de souvenirs. Il s’aperçut bientôt qu’il n’obtenoit plus la considération dont il avoit joui si long-temps. Il crut voir que le Duc , pensant avoir tout fait désormais pour lui, en lui procurant les douceurs d’une vie aisée et tranquille , cherchait à le détourner des travaux de la littérature, auxquels sans doute on ne le jugeoit plus en état de se Kvrer avec succès. On ne lui avoit pas rendu ses papiers , qu’on avoit saisis après sa fuite, etilréclamoit sur-tout avec lesplus vives instances le manuscrit de son poëme , qu’il crojoit entre les mains d’un homme de la Cour. On ignore par quel motifle Duc n’avoit pas égard à une demande si légitime. Les plus petites circonstances s’exagéroient dans l’esprit du malheureux Poète; tout aigrissoit sa mélancolie , et lerendoit chaque jour plus insociable. On avoit fini par lui refuser l’entrée de l’appartement des Princesses : cet affront acheva de le mettre au désespoir. Ne pouvant plus supporter le séjour de Ferrare, il en partit secrètement une seconde fois, sans avoir annoncé sa résolution.
Le voilà de nouveau rejeté dans le monde, marchant au hasard sans savoir où il trouvera un asile. Il tourna d’abord ses espérances vers Mantoue ; il crut que son père ayant été long-temps
XXX V] NOTICE SUR LA VIE au service du Duc , ce Prince l’accueilleroit ave* bienveillance ; mais il n’en éprouva que froideur et dédain. Comme il avoit épuisé le peu d’argent qu’il avoit emporté, il fut obligé de vendre ce qu’il avoit de plus précieux, et cette ressource le mit en état de se rendre dans les Etats du Duc d’Urbin , mari de Lucrèce d'Est , l’une des deux sœurs du Duc de Ferrare.
Cette fois-ci, les espérances de l’illustre fugitif ne furent point trompées. Le Duc d’Urbin, qui avoit passé avec lui une partie de sa jeunesse , le revit comme un ancien ami, et joignit aux démonstrations de sa joie et de son amitié les offres les plus généreuses. Un accueil si favorable et si inespéré releva l’esprit abattu d'un homme que tant de malheurs réels ou imaginaires avoient tout-à-fait découragé. Mais son imagination , exaltée par la maladie , n’avoit plus de contrepoids dans sa raison ; incapable de garder un juste milieu , elle étoit emportée d’une extrémité à une autre, et passoit d’un excessif découragement à des espérances immodérées. Tout parut changé pour lui. 11 crut voir dans l’amitié et les promesses du Duc d’Urbin une nouvelle perspective de fortune , d’honneurs et de gloire. Dans une lettre qu’il écrivit alors h sa sœur, il ne parle que des brillantes ressources qui se présentent à lui de toutes parts ; des offres de plusieurs Princes qui veulent l’attirer à leur service ; du désir qu’il suppose au Duc de Ferrare de le voir revenir auprès de lui : « Je vous écrirai souvent , a dit-il à cette sœur chérie , parce que toutes mes * actions étant de nature à couvrir de gloire
ET LE CARACTÈRE U U TASSE. XXXVtj s notre nom, il est juste que vous en soyez ina formée. »
Cet accès de présomption et d’orgueil , si contraire au caractère naturellement modeste et réservé du Tasse, ne pouvoit être que l’effet de l’iiypocondrie dont il étoit atteint ; car c’est un des symptômes les plus constans de ce mal , que le passage alternatif d’un excès de découragement à un excès de confiance. Aussi les fantômes de bonheur qui s’étoient offerts à son imagination, dans son nouvel asile , s’évanouirent bientôt pour faire place à ses inquiétudes ordinaires et h ses vaines terreurs. 11 se crut de nouveau entouré de pièges et de dangers imaginaires ; et , sans avoir éprouvé aucun dégoût réel à la Cour du Duc d’Urbin , il s’enfuit brusquement une nuit , et résolut d’aller implorer la protection du Duc de Savoie contre des ennemis qui n’existoient que dans ses rêves. Il fit son voyage à pied, sans argent, sans hardes, et il arriva à la porte de Turin dans un état si misérable, que les sentinelles lui refusèrent l’entrée de la ville.
Il s’éloignoit tristement , sans savoir ce qu’il alloit devenir, lorsque par un hasard heureux il rencontra un homme de lettres qui l’avoitvu autrefois à Venise , le reconnut, et le fit entrer dans Turin. Après lui avoir donné les petits secours dont il avoit besoin , ce nouvel ami le présenta au Marquis Philippe d’Est , gendre du Duc de Savoie, et ensuite au Prince de Piémont Charles Emmanuel. Ces deux Princes , amis zélés des lettres et des talens, accueillirent avec toute
xxxviij NOTICE SUR LA VIE sorte de distinctions un Poëte illustre et malheu» reux. Le Prince de Piémont lui fit les offres les plus avantageuses pour le retenir à -son service. Le Tasse , à son ordinaire , s’enivra quelques momens de ce retour inattendu de prospérité; mais il retomba bientôt dans toutes les misères de son état habituel. Son imagination se reportoit toujours vers Ferrare ; c’étoit là qu’il avoit passé les plus beaux jours de sa vie ; c’étoit là. qu’il espéroit retrouver le repos d’esprit dont il étoit privé depuis si long-temps. La perte de ses papiers sur-tout l’occupoit sans cesse; il croyoit qu’on ne les lui retenoit que pour lui dérober les moyens d’assurer sa renommée ; car, au milieu des tristes chimères qui avoient égaré sa raison , on voit par ses lettres que l’amour de la gloire étoit sa passion dominante.
Le Duc Alphonse avoit perdu sa seconde femme , et venoit de se remarier avec la fille du D uc de Mantoue. Le Tasse pensa que ce mariage étoit une circonstance favorable pour lui , et que la protection du Duc de Mantoue et de sa fille pourroit le faire rentrer en grâce avec son premier bienfaiteur. Malgré les conseils et les instances des nouveaux amis qu’il avoit trouvés à Turin , il voulut en partir pour retourner à Ferrare, où il arriva le 21 février 1579; mais, loin d’y recouvrer la faveur qu’il avoit espérée et le repos dont il avoit tant de besoin , il n’y trouva que l’excès de l’humiliation et du malheur. Le Duc et ses soeurs refusèrent de le voir; les courtisans l’évitèrent ; rebuté même des domestiques du Prince, il eut beaucoup de pciue à obtenir un
ET LE CARACTÈRE D U TASSE. XXXi* asile obscur. Son désespoir fut extrême, et dans ses fureurs il ne garda aucune mesure. Il éclatoit en injures contre toute la maison d’Est, contre le Duc, contre toute sa Cour. Toutes ces violences furent regardées comme l'effet d’une entière aliénation d’esprit. Alphonse le fit arrêter et conduire h l’hôpital de Sainte-Anne , où l’on enfermoit les fous.
Nous sommes aujourd’hui trop éloignés des temps dont nous parlons, pour être en état de porter un jugement équitable sur la conduite du Duc de Ferrare à l’égard du Tasse. Tant que celui-ci avoit conservé toute la liberté de son esprit, le Duc lui avoit donné des preuves d’une admiration constante pour ses talens et d’une généreuse affection pour sa personne ; même après les écarts où l’entraînèrent les premiers accès de sa mélancolie , Alphonse avoit montré beaucoup d’indulgence ; mais la rigueur du traitement que ce Trince fit éprouver ù la fin au même homme qu’il avoit si long- temps traité comme son ami , ne peut guère se concilier avec des idées de justice et de générosité. Les excès où étoit tombé le Tasse étoient évidemment l’effet d’une véritable aliénation , et dévoient inspirer à un Souverain généreux de la pitié, non de la colère ; c’éloit dans l'hôpital des malades, non dans la maison des fous qu’il falloit placer cet infortuné , et lui prodiguer les soins de la médecine , non des humiliations aussi déraisonnables que cruelles.
On ne peut point expliquer, encore moins justifier, les indignités que le Tasse eut k souf-
xl NOTICE SÏÏR IA VIÏ
frir dans cette humiliante détention. Il resta plusieurs mois dans un tel abandon , dans un dénuement si absolu , qu’il paroît avoir manqué des secours les plus nécessaires. Le désordre de ma barbe et de mes cheveux , écri voit-il à un de ses amis ; le défaut de vêlemens et l'horrible malpropreté qui m'environne , ne sont qu’une partie de mes maux ; la solitude , mon ennemie naturelle , la solitude que j'ai en horreur, aggrave le poids de mes souffrances , et rend ma situation intolérable. Et en eflèt, elle devoit l’être; car l’espèce de manie dont il étoit atteint ne troubloit son esprit que sur certains points , et c’étoit pour le tourmenter par des dangers imaginaires ; tandis qu’il couservoit sa raison pour sentir dans toute leur étendue les maux réels dont il étoit accablé. S’il obtint quelque adoucissement à sa captivité , il ne le dut qu’à l’intérêt qu’il inspira à un jeune homme, nommé Mosti , neveu du Prieur de l’hôpital. Ce jeune homme avoit de l’instruction et le goût des lettres : vivement touché de voir un si grand homme réduit à un tel excès de misère, il lui rendit toute sorte de services : il venoit le voir tous les jours, entendre ses vers, et sur-tout l’entretenir de littérature et de poésie, objets qui, dans toutes les occasions où s’est trouvé notre infortuné Poète , ont toujours fait la plus douce occupation de sa vie.
11 resta deux ans entiers dans ce déplorable état. Ce ne fut qu’en l58l qu’il obtint un logement plus commode , avec la permission de recevoir quelques personnes , et même de sortir de temps en temps de sa chambre pour entendre la messe
IT Ii E CARACTÈRE DU TASSE. xlj et se confesser : il avoit long-temps sollicité cette faveur; car les sentimens de religion qu’il avoit toujours professés, s’étoient encore exaltés par une suite de sa disposition mélancolique et des malheurs qui en avoient été la suite.
Un des effets les plus étranges de cette déplorable disposition , fut de se persuader sérieusement qu’il étoit l’objet des persécutio is d’un esprit follet qui renversoit tout chez lui , lui voloit son argent et enlevoit de dessus sa table et sous ses yeux ce qu’on lui servoit. Chose vraiment étrange , ajoute son historien , mais qui pourrait avoir été occasionnée par les artifices de quelque fripon , ou qui peut-être n existait que dans son imagination troublée. Voici de quelle manière le Tasse lui-même rend compte de cette persécution : Le f* re R.... , mande-t-il à l'un de ses atnis , m'a apporté deux lettres de vous , mais l’une des deux a disparu depuis que je l'ai lue , et je crois que l esprit follet l a emportée , d'autant que c’ étoit celle où vous me parliez de lui. C 'est un de ces prodiges dont j'ai été assez souvent tétnoin dans l'hôpital , ce qui ne me permet pas de douter qu'ils ne soient l'ouvrage de quelque magicien ; j en ai eu beaucoup d’autres preuves : aujourd'hui même l'esprit a enlevé un pain de devant moi , l’autre jour un plat détruits , etc. Il se plaint ensuite des livres et des papiers qu’on lui dérobe : Mais, ajoute-t-il, ceux qui ont dispat ti pendant que je n'étoispas chez moi, peuvent m avoir été pris par des hommes qui, je crois, ont les clés de toutes mes cassettes ; en sorte qtA je n 'ai plus r en que je puisse défendre des entreprises de mes ennemis ou de celles du diable , si ce n’est ma volonté } qui ne coni. d
Xlij NOTICE SUR IA VIE
sentira jamais à rien apprendre de lui ou de ses sectateurs , ni à contracter aucune 'Jamiliarité arec lui ou ses magiciens. — Tout ra de mal en pis , dit-il dans une autre lettre : ce diable qui ne me quittoil jamais } soit que je dormisse ou que je me promenasse , voyant qu'il ne pouvoit obtenir de moi l'accord qu'il désiroit , apris le parti de me vole r ouverte ment mon argentytc.
D’autres fois , il crut voir la Vierge Marie lui apparoitre , et l’Abbé Serassi raconte que dans une maladie dangereuse qu’il eut eu prison , il se recommanda avec tant d’ardeur à la sainte Vierge qu’elle lui apparut et le guérit. Le Tasse a consacré ce miracle par un sonnet.
Dans la suite l’esprit follet se changea en un démon plus traitable , avec qui le Tasse prétendoit causer familièrement , et qui lui apprenoit des choses merveilleuses. Cependant peu flatté de cet étrange commerce, le Tasse en attribuoit l’origine à l’imprudence qu’il avoit eue dans sa jeunesse de composer un Dialogue où il se supposoit en conversation avec un esprit : Ce que je n’aurois pas voulu Jàire sérieusement , ajoute-t-il, quand même cela m'eût été possible.
Qui pourvoit se défendre d'une tris te réflexion , en songeant que c’est h trente ans, après avoir produit le plus bel ouvrage qui ait signalé la renaissance des Lettres en Europe , que l’infortuné Torquato, sans avoir pu jouir de sa gloire, fut choisi pour donner le plus déplorable exemple de la foiblesse de l’esprit humain , et se trouva un objet de compassion, lorsque la nature sembloit ne l’avoir formé que pour exciter l'admiraüon et l’envie ?
ET LE CARACTÈRE D TT TASSE, xlii)
Il y a eu dans sa destinée un contraste d’abaissement et de gloire dont on trouveroit difficilement un autre exemple dans l’histoire. On a vu plus haut que , pour obtenir les avis de quelques hommes éclairés , le Tasse avoit communiqué sa Jérusalem à quelques amis , qui, par négligence ou pariufidélité , en laissèrent prendre des copies. On en annouçoit depuis long-temps des éditions subreptices ; le Tasse en avoit déjà arrêté une par le crédit du Duc de Ferrare. Enfin , en i58i , il en parut une imprimée à Venise, mais tronquée et défigurée. L’année suivante ,' on en fit une autre plus correcte à Casal-Maggiore , et bientôt après une troisième à Parme. Enfin , en trois ans, il en parut quatre éditions en Italie et une en France , tou tes publiées à l’insu de l’Auteur. On en fit cinq traductions en vers latins. Le succès de la Jérusalem fut universel. Parmi les admirateurs passionnés de cepoè'me , il s’en trouva qui , pressés du désir de connoître l’Auteur, se rendirent ^ Ferrare pour le voir , et furent surpris de trouver dans l’hôpital des fous celui dont le génie avoit excité leur enthoudasme , et dont le nom retentissoii. dans toute l’Europe.
Les témoignages d’admiratiou et d’intérêt qu’il recevoit de toutes parts suspendirent quelque temps eu lui le sentiment de ses humiliations et de ses souffrances. Mais tant de gloire réveillal’envie, et ses malheurs ne purent la désarmer. Malgré la brillante réputation dont jouissoit en Italie l’Orlando J’urioso , plusieurs hommes éclairés lui préférèrent la Jérusalem. Les partisans de l’Arioste se soulevèrent contre ce jugement. Des écrits sans
XÜV NOTICE SUR LA VIÎ
nombre furent publiés pour et contre : cette querrlle occupa toute l’Italie ; elle y a divisé long-temps les hommes qui avoient le plus de lumières et de goût.
L’Académie de la Crusca verioitde s’établir; ceux qui la composoient étoient d’anciens admirateurs de l’Arioste , qui prirent parti contre le nouvel objet de l’enthousiasme public. Cette Académie signala son existence nouvelle par une critique de la Jérusalem délivrée , comme l'Académie françoise, cinquante ans apres , signala ses premiers travaux par la critique du Cid ; mais il faut convenir que celle-ci traita Corneille avec pius d’égards et de justice, que l’Académie italienne n’avoit traité le Tasse.
Cependant le succès éclatant de la Jérusalem ne pouvoit manquer d’attirer l’attention sur son Auteur , etla connoissance de ses malheurs excita en sa faveur un intérêt universel. Le Duc de Ferrare , pressé par les sollicitations puissantes qu’il reçut de toutes parts , sentit qu’il ne pouvoit retenir plus long -temps dans une humiliante servitude celui que la Renommée proclamoit dans toute l’Europe comme l’honneur de l’Italie et même de son siècle. Mais par une espèce de jalousie d’autorité , assez commune à ceux qui exercent un grand pouvoir, le Duc avoit de la peine à voir sortir tout-à-fait de sa dépendance un homme qu’il avoit tant outragé , et dont l’esprit conservoit encore assez de forces pour que son ressentiment pût être k craindre. Il n’y consentit donc que sur la parole que lui donna le Prince de Mantoue , son beau-frère , de garder le
ET LE CARACTÈRE DF TASSE, xlv Tasse auprès de lui, et de répondre en quelque sorte de sa personne et de ses écrits. Les craintes du Duc sur le ressentiment du Tasse étoient peu fondées ; car , après son départ de Ferrare , c’étoit ce qui agitoit le plus le malheureux Torquato de n’avoir pu obtenir d’être admis en présence du Duc; c’éloit le sentiment pénible qu’il étoit toujours en disgrâce auprès de son bienfaiteur; et pendant tout le temps qu’il avoit passé dans l’hôpital de Sainte-Anne , il ne s’étoit jamais plaint du Duc , imaginant que e’étoit à son insu et contre sa volonté qu’il avoit été si maltraité.
Le Tasse fut mis en liberté le 6 juillet l586 , après sept ans et deux mois de prison. Il se rendit peu de jours après à Mantoue , où il fut reçu du Prince de la manière la plus honorable et la plus affectueuse Ce fut alor^ qu’il finit et corrigea le poëme de Floridant , que son père avoit laissé imparfait, et qu’il refondit entièrement; il termina aussi sa tragédie de Torrismond , commencée long-temps avant sa captivité : ce fut là aussi qu’au milieu du repos et des fêtes du carnaval , retrouvant quelque souvenir de ses ancie nés habitudes , il courut quelque risque ( c’est sa propre expression) de devenir amoureux d’une Dame qu’il avoit vue dans ces fêtes; mais bientôt, entraîné par son inquiétude ordinaire, il voulut quitter Mantoue ; il en obtint facilement la permission du Prince , qui n’atfachoit apparemment pas à la promesse qu'il avoit faite autant d’importance que le Duc de Ferrare.
Depuis long-temps le Tasse nourrissoit le désir d’aller se fixer à Rome; il j arriva, comme à
xi vj notice sfr la vie
Tordinaire , rempli d’espérances , qui firent bientôt place à un profond découragement. Il alla à Naples , revint k Rome , et passa le reste de sa vie à errer de l’une à l’autre de ces villes , changeant chaque jour d’habitation comme de pensée , sans trouver nulle part ce repos de l’âme dont il sentoit le besoin , et que son imagination malade ne lui permettoit plus de goûter dans aucune situation. Flatté d’abord des prévenances de ceux qu’attiroient vers lui sa réputation et le bruit de ses malheurs , il étoit bientôt effrayé de leurs soins mêmes , parce qu’il croyoit y voirie projet d’attenter à sa liberté ; portant en tons lieux sa mélancolie et ses inquiétudes , il rebutoit le zèle de ses amis par ses caprices, et fatiguoit leur amitié de ses plaintes. Tandis que ses talens le faisoient rechercher par tout ce qu’il y avoit déplus illustre, la foiblesse de son âme, encore plus que celle de son corps, le soumettoit aux volontés des derniers des hommes ; le caprice d’un simple domestique le bannit quelquefois de la maison où il avoit été reçu avec toute sorte de distinctions. Un jour il refusoit les présens superflus dont on vouloit le combler ; le lendemain il étoit obligé de mendier les secours nécessaires à sa subsistance. Il se vit alternativement reçu , nourri , servi dans les maisons des Princes, ou au moment de périr de misère , et d’aller se faire soigner dans un hôpital qu’avoit fondé sa famille.
Dans un des voyages qu’il fit à Naples , le Prince de Conca , admirateur des talens du Tasse, lui offrit un logement dans son palais ; le Tasse accepta avec sa facilité ordinaire 5 mais bientôt
ET LE CARACTÈRE RU TASSE, xlvij dégoûté de la sorte de dépendance quesembloient lui imposer les soins et les distinctions qui l'avoient d’abord flatté, il regretta sa liberté, et il alla loger chez son ami Manso (i) , qui étoit aussi l’ami du Prince de Conca.
C’est là qu’il acheva et qu’il publia sa Jérusasalem conquise (Gierusalemme conquistata). Ce n’étoit qu’une refonte de la Jérusalem délivrée. Trop docile aux critiques qu’on en avoit faites , troublé d’ailleurs par les scrupules de sa conscience timorée , il avoit cru devoir supprimer de son poëme tous les encliantemens , tous les ornemens profanes , et beaucoup de détails qu’il trouvoit lui-même trop voluptueux; il en avoit fait disparoître entièrement le personnage de Renaud. Il avoit aussi retouché le style auquel il avoit voulu donner une couleur plus sévère. Mais il n’avoit fait que refroidir l’action de son poëme, pour la rendre plus sage ; et il en avoit desséché l’intérêt pour éviter un scandale imaginaire. Ces corrections ne furent approuvées de personne : il essaya de refondre une troisième fois son poëme ; mais ces tentatives malheureuses pour gâter un bel ouvrage n’eurent aucun succès , et sont oubliées aujourd’hui. La Jérusalem délivrée , telle que le Tasse l’a publiée d’abord , est restée comme le véritable monument de sa gloire.
(1) Jeau-Baptisle Manso , Marquis de Villa , qui a écrit une y ie du Tasse, remplie de détails très-curieux , mais tres-suspccts. L’Abbé Serassi y a relevé beaucoup d’erreurs graves.
xlviij NOTICE SUR LA VIS
Manso avoit une belle maison de campagne Sur les bords de la mer. Un jour cju'il y avoit réuni plusieurs amis, ils furent témoins d'une violente tempête , qui brisa quelques petits bâtimens sur le rivage. Un d’eux s’étonnoit de la témérité des hommes , qui , pour de foibles intérêts , affrontoient cet élément terrible , qui dévoroit tant de victimes : u Cela est vrai , dit le Tasse ; cepen- 57 dant il y a un plus grand nombre d’hommes qui r. meurent dans leur lit , qu’il n’en périt dans les » abîmes de la mer , et cela ne nous empêche pas 57 d’aller chaque jour nous coucher en pleine sé- 57 curité. La mort est par-tout ; et on la rencontre 57 où on l’attend le moins. 77
Pendant que notre Poëte menoit chez Manso une vie doucement remplie par ses travaux littéraires et les soins de l’amitié , un nouvel incident vint réveiller son inconstance naturelle. Le Cardinal Hippolite Aldobraudini venoit d’être élevé à la Papauté , sous Je nom de Clément vin. Son neveu , Cinthio Aldobrandini , fut fait Cardinal, et prit le nom de Cardinal de Saint-George. Il aimoit les Lettres et protégeoit les Savans. Il avoit connu le Tasse pendant le dernier séjour que celui-ci avoit fait à Rome, et avoit conçu pour lui la plus grande estime. Il lui écrivit pour le presser de revenir à Rome , où il devoit compter sur tous les agrémens que pourroient lui procurer la bienveillance de l’oncle et l’amitié du neveu. Le Tasse ne put résister aux instances flatteuses du Cardinal , et il se détermina à quitter encore sa paisible retraite; mais, en se séparant de son. ami, 0 eut un triste pressentiment de sa destinée.
£ï Jj E CARACTÈRE DÛ TASSE, xlli et dit à Manso un adieu qu’il regardoit comme éternel.
Les confins de l’Etat romain étoient alors infestés de brigands ; les voyageurs ne pouvoient y passer avec quelque sécurité qu’en se réunissant eii grand nombre et bien armés. Le Tasse se joignit à une de ces caravanes ; lorsqu’il arriva près de Mola , petite ville voisine de Gaëte , les voyageurs eurent avis que Sciarra , le plus redoutable des chefs de ces bandits, étoit près de ce lieu , avec une troupe nombreuse. Ils délibérèrent sur le parti qu’ils avoient k prendre. Le Tasse , •qui conservoit avec une imagination si foible une âme forte et courageuse , proposa à ses compagnons de continuer leur route , et de se défendre avec vigueur s’ils étoient attaqués. Cet avis fut rejeté par le plus grand nombre ; ils préférèrent d’entrer dans Mola , où ils restèrent quelque temps bloqués par la bande de Sciarra. Ce brigand, par un hasard heureux , ayant appris que le Tasse étoit un des voyageurs , lui envoya un message pour l’assurer du respect qu’il avoit pour un si grand homme , et l’engager à continuer sa route en toute sécurité , lui offrant même de l’escorter par-tout où il voudroit aller. Le Tasse ne crut pas devoir accepter cette offre ; il fit faire des remercimens au généreux brigand , en lui mandant qu’il ne pouvoit se séparer de ses compagnons. Sur cette réponse , Sciarra envoya au Tasse un second message pour lui dire que, par égard pour lui, il alloit se retirer avec sa troupe, et laisser libre le chemin de Mola k Rome. Les voyageurs, s’étant assurés qu’en effet les voleurs