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sans faire des vers ; à dix-sept ans , il y composa un poëme intitulé Rinaldo. C’éloit le premier ouvrage d’une certaine étendue qu’il eût composé ; car jusque-là il n’avoit fait que des sonnets et quelques pièces fugitives. Il s’occupa de le faire imprimer; mais, en communiquant son projet à son père , il éprouva une difficile à laquelle il ne s’attendoitpoint Bernardo Tasso, découragé par les revers de la fortune et par l’inconstance de la faveur des grands , jugeant par sa propre expérience combien les lalens et la célébrité même servoientpeu au bonheur, vouloit détourner son fils de la carrière littéraire , et lui faire embrasser un état plus propre à réparer la fortune délabrée de sa famille. Il fallut tout le crédit, l’autorité même du Cardinal d’Est, pour déterminer Bernardo à permettre à son fils de publier son Ri- Tialdo, qui fut imprimé à Venise en l5Ô2;et la jeune Auteur le dédia à son protecteur leCardinal d’Est.
Le succès de ce poëme fut extraordinaire dans toute l’Italie : un talent si surprenant dans un jeune écolier de l’Université , exciLa l’admiration sans éveiller la censure. C’est assez le sort des premiers ouvrages d’un homme de génie ; sa supériorité n’a point encore humilié l’amour-propre des rivaux ; les âmes sensibles aux productions des arts sé livrent d’abord aux impressions naturelles qu’elles éprouvent ; elles aiment à encourager un talent inconnu qui leur promet des plaisirs nouveaux ; leurs suffrages sont une espèce de protection ; et cette disposition bienveillante n’est pas encore balancée par l’effet de la jalousie
ET LE CARACTÈRE LU TASSE. XJ secrète, qui porte certains esprits à ravaler ce que le public élève , et à chercher des taches où d’autres n’aperçoivent que des beautés.
L’éclat de ce succès ne fit que fortifier les alarmes du père sur la passion du fils pour les lettres et la poésie Bernardo prit le parti d’aller à Padoue pour essayer de ramener son fils h ses vues. 11 lui parla avec la plus grande véhémence sur le danger de se livrer à des études oiseuses , qui nuisent h la fortune sans contribuer au bonheur; et, voyant que ses premières exhortations faisoient assez peu d’impression sur l’esprit du jeune Torquato, il laissa échapper des expressions très-dures. Torquato l'écoutoit avec calme sans répondre un seul mot. Mais quel fruit , ajouta Bernardo , espères- tu donc tirer de cette vaine philosophie dont tu parois faire tant de cas? «Elle m’apn prend , répondit enfin le jeune homme , à supn porter avec résignation la sévérité de vos rer> proches, n
Ce qui distingue particulièrement l’homme de génie, c’est cette impulsion secrète, qui l’entraine , comme malgré lui , vers les objets d’étude et d’application les plus propres à exercer l’activité de son âme et l’énergie de ses facultés intellectuelles. C’est une espèce d'instinct , qu’aucune force ne peut dompter, et qui s’exalte, au contraire , par les obstacles qui s’opposent à son développement. L’Arioste avoit été de même contrarié long-temps dans son goût pour la poésie par son père, qui vouloit le forcer aussi h se livrer à l’étude des loix. Pétrarque avoit eu le même sort. Le Tasse, comme ces deux poètes, résista aux
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instances paternelles , et s'abandonna au penchant naturel qui le destinoit à être un graud poëte.
Il y avoit à Padoue une académie qui avoit pris le nom des Etherei. Scipion de Gonzague, en ayant été nommé protecteur , y ht recevoir Torquato , qui, suivant l'usage des académies italiennes , prit le nom particulier de Penlito ( repentant ) y et l’on croit qu’il ne choisit ce nom que pour exprimer son regret d’avoir dérobé aux lettres les années qu’il avoit été forcé de donner à l’étude de la jurisprudence.
Son esprit étoit aussi solide que son imagination étoit ardente -, et son goût pour la philosophie n’étoit pas moins vif que son attrait pour la poésie. C’est cette réunion de sagesse et de verve qui donne à ses écrits un caractère qui le distingue éminemment des meilleurs poètes de son pays et de son temps.
Trissin avoit publié, en 1547, un poëme intitulé : l'Tlalialiberata (J’Italie délivrée). C’étoit le premier poëme vraiment héroïque qui eût paru depuis la renaissance des lettres. L’auteur avoit une grande érudition ; mais il mauquoit de génie. 11 avoit fait une étude particulière d’Homère : il se proposa de l’imiter dans le plan de son poëme ; mais il imita de l’Iliade ce qu’il ne falloit pas imiter, et ne put pas égaler son modèle dans ce qui fait la vraie supériorité du poëme grec , dans la richesse de l’imagination et l’harmonie du langage.
Voltaire dit , dans son Essai sur la poésie épique , quel' Ttalia liberata eut du succès ; il se trompe. jBernardo Tasso écrivoit à son ami Varchi : « On
ÏT LE CARACTERE D V TASSE, xiij n admire la science de Trissin : mais son poëme 71 n’est pas lu ; et malgré les belles choses dont il n est plein , il a été presque enterré le jour même 7i où il a vu la lumière, n
L’Arioste avoit publié plusieurs années auparavant son Orlando J'urioso ; peu occupé du soin de faire un ouvrage régulier , il avoit choisi pour l’action de son poëme , non un événement historique , qui gêne toujours l’essor du génie, mais des aventures de chevalerie, sujet populaire, analogue au goût général de son temps , favorable à tous les développeaiens d’une imagination vive et brillante, et qui, en admettant le mélange de l’héroïque et du badin , permettoit au poëte d’employer tous les tons et toutes les teintes de la palette poétique.
L’imagination du Tasse , moins Oiiginale et moins féconde peut-être que celle de l’Arioste, étoit réglée par un goût plus pur et des principes plus sains, par une étude plus approfondie des moyens de l’art, par un sentiment plus juste des convenances et du beau.
Il avoit suivi le précepte d’Horace : c’est à l’école des philosophes qu'il avoit perfectionné le talent dont la nature l’avoit doué ; et, passionné pour Homère, ilapprenoità l’imiter en étudiant Platon.
L’esprit qui régnoit de son temps , et les exemples des poëtes qui l’avoient précédé , étoient plus propres à l’égarer qu’à le guider. Les romans de chevalerie , les contes de sorciers et de magiciens , les nouvelles galantes et libertines dont Boccace avoit donné le modèle , faisoient l’amusement et