‹ Vol 1Chapitre 7 sur 13 · I. la · texte numérisé non relu

I. la

XVÜj NOTICE SUR LA VIE

Le Roi se plaisoit k causer avec lui : oa a recueilli quelques traits de ces conversa lions ; quoiqu’ils ne soient pas très-piquans , et qu’ils n’ajoutent rien à l'idée qu'on se forme de l’esprit du Tasse, on peut les citer comme servant à peindre l’esprit clu temps.

On dispu toit un jour sur le plus grand malheur qu’ou prit éprouver dans la vie. La condition la -plus malheureuse de la vie , dit le Tasse , me paraît être celle d'un vieillard impatient , accablé de pauvreté ; car il n’a ni les dons de la fortune pour se préserver du besoin , ni les secours de la philosophie pour supporter ses privations.

L’anecdote suivan te prouve plus que toute autre chose les égards que Charles lui témoignoit. Un poëte François, qui avoit quelque réputation , s’étoit rendu coupable d’un crime honteux , pour lequel il avoit été condamné k mort. Le Roi avoit déjà rejeté plusieurs sollicitations en faveur du coupable, et avoit donné ordre que l’exécution se fît sans délai. Le Tasse, touché de compassion pour le sort du poëte , mais n’osant pas demander ouvertement sa grâce, que le Roi paroissoit si peu disposé k accorder , employa pour l’obtenir un moyen un peu détourné. 11 se présenta devant le Roi, et lui dit : et Sire, je viens, au nom de la » Philosophie, prier V.M. de faire mourir prompn tem en t un mal heureux qui par son crime a appris s au monde combien les principes delà philosophie »sont d’un foible secours contre la fragilité hun maine. j> Charles IX fut frappé de cette manière de solliciter pour un coupable, et accorda sans hésiter la grâce qu’il avoit refusée jusque-là. Mais

ET LE CARACTÈRE DIT TASSE. XIX il paroît que la faveur dont jouissoit le Tasse k la Cour se bornoit k de simples démonstrations d’estime et de considération. Il se trouva cependant dans une situation qui réclamoit des marques de bienveillance plus solides, de la part d’un Prince qui montroit un goût si vifpour les lettres. Balzac a écrit que le Tasse se trouva , pendant son voyage k Paris , dans un tel dénûment, qu’il fut obligé d’emprunter unécu d’une Dame de sa connoissance. Il ajoute que l’Auteur de la Jérusalem quitta la Cour de France avec le même habit qu’il y avoit apporté.

Le récit de Balzac se trouve fortifié par un passage des lettres de Guy-Patin : « Le Tasse étoit » réduit k une extrémité si grande, qu’il fut con- » trahit d’emprunter un écu k un de ses meilleurs » amis , pour subsister pendant une semaine. Il fit s un joli sonnet pour prier sa chatte de lui prêter 3 durant la nuit la lumière de ses yeux , parce 3 qu’il n’avoit pas de quoi acheter de la chan- 3 delle. 3

Il est difficile de concevoir cet état d’indigence où se trouvoit un poëte célèbre, caressé par un Monarque qui ne manquoit pas de générosité , et attaché k une légation dont le chef étoit son protecteur et même son ami.

11 se peut que Charles IX se crût dispensé cPexercer sa libéralité k l’égard d’un homme qui , étant employé k sa Cour par un Souverain étranger , n’étoitpas censé avoir besoin de ses secours. L’Abbé Serassi, Auteur de la Vie du Tasse la plus récente et la plus exacte , prétend que son héros refusa , par un sentiment de fierté philoso-

XX NOTICE SUR L.4. V ï E

phique , des offres d’argent que lui fit le Roi : il ne reste aucune preuve de ce refus , mais une circonstance plus certaine peut servir à expliquer le fait. Le Tasse s’étoit expliqué un jour sur les affaires de la religion avec une liberté qui avoit déplu au Cardinal Ambassadeur. Celui-ci en conserva un ressentiment assez peu généreux pour ôter à son protégé le traitement qu’il lui avoit assigné pour le mettre en état de vivre convenablement en France.

Dans cet état de disgrâce, n’ayant par luimême aucune ressource pour subsister, le Tasse, qui d’ailleurs , sans avoir aucun goût de luxe et de dissipation , n’avoit pas non plus celui de l’économie , put éprouver en effet les embarras de fortune dont parlent quelques écrivains. Il prit le parti de demander au Cardinal la permission de retourner en Italie.

En quittant la France , il ne paroît pas en avoir rapporté une idée bien avantageuse : il est vrai qu'à cette époque elle étoitbien loin de pouvoir être comparée , pour la magnificence et les agrémens , ainsi que pour le climat , à ce qu’étoit l’Italie. Il est difficile de reconnoître la France d’aujourd’hui dans le portrait qu’il en fait : u Ses 51 vins , dit-il dans une de ses lettres , sont âpres

et ont tous le même goût ; quant aux fruits et ji aux légumes , je n’ose décider ce qui l’emporte 51 de leur rareté ou de leur mauvaise qualité....» n Les maisons , ajoute-t-il, sont presque toutes 51 en bois ,mal distribuées , sans aucune suite de 51 pièces qui puissent composer un appartement. » Il prétend que presque tous les escaliers y sont

ET LE CARACTÈRE DE TASSE. XX] faits en colimaçons, et sont fort incommodes. « Quant aux églises, dit-il, elles y sont trèsn nombreuses , magnifiques et bâties avec beaun coup de soin ; mais on voit qu’en les construin saut on a eu plus d’égards à la solidité qu’à n l’élégance. >1 Cependant il ajoute, en parlant de Paris , que Venise étoit peut-être la seule ville d’Italie qui fût digne de lui être comparée.

L’homme que le Tasse admira le plus en France , fut le poète Ronsard , regardé alors comme l’honneur de son pays, et qui, selon l’Abbé Serassi , mériteroit peut-être encore d’être préféré à la plupart de ceux qui lui ont succédé et qui jouissent aujourd’hui d'une grande réputation. Il s’appuie en ceci du sentiment d’Apostolo Zeno , qui regarde Ronsard comme fort supérieur à Rousseau , k La Mothe et à Voltaire , qu’il place sur la même ligne , et dont les vers , dit-il , ne sont que de la prose rimée et cadencée ; tandis que Ronsard, seul doué du génie et formé à l’école des grands poètes d’Italie, s’éleva bien audessus des autres poètes François. Je ne perdrai pas du temps à réfuter ce jugement absurde ; mais il pourroitservir de leçon à beaucoup de critiques françois, qui, sans connoitrelitalien etl’anglois, aussi bien qu’Apostolo Zeno connoissoit le françois , et sans avoir autant de talent et d’érudition que lui, décident tous les jours avec une confiance si intrépide sur le mérite de l’Arioste et du Tasse, de Pope et de Milton.

Ce fut k la fin de l’année 1571 que le Tasse quitta la France pour retourner k Ferrare. 11 y fut reçu par le Duc avec la même bienveillance ,

Xxij NOTICE SUR LA VIE

et le plaisir que témoignèrent les Princesses h le revoir, lui fit oublier les désagrémens qu’il avoit éprouvés à Paris.

Il s’occupa avec une grande ardeur à finir sa Jérusalem ; mais, pour se délasser de ce grand travail , il s’amusoit à faire de temps en temps des ouvrages en prose et en vers, moins considérables et moins difficiles. Ce fut dans ces intervalles qu’il composa la pastorale de Y^dmin/a , qui fut représentée sur le théâtre de la Cour (i5 72) avec le plus brillant succès. Ce charmant poëme , comme tous les ouvrages originaux qui réussissent, eut bientôt -des imitateurs; l’Italie, dit Tiraboschi, fut inondée de comédies pastorales ; mais dans la foule de ces copies on ne se rappelle aujourd’hui que le Vaslorjido de Guarini, et la Pilli di Sciro de Bonarelli.

Le Tasse avoit peint l'amour dans son A min te , avec trop de sensibilité et de délicatesse , pour ne pas faire soupçonner que cette passion n’étoit pas étrangère à son cœur. Dans quelques autres pièces de vers , il exprimoit des sentimens tendres pour une beauté qu’il n’osoit pas faire c.onnoître; mais dans un sonnet, il donna le nom de Léor.ore à l’objet de sa flamme secrète ; dès-lors les soupçons durent se porter sur Léonore d’Est, et ces soupçons se trouvoient fortifiés par d’autres circonstances. Le Tasse fit alors un sonnet dans lequel il se compare à Icare et à Phaëton, qui périrent l’un et l’autre victimes d’une ambition téméraire, u Mais , ajoute-t-il , quel danger peut n effrayer celui que l’amour encourage ? Diane, «brûlant pour une beauté humaine, n’enleva-

ET L E CARACTÈRE DU TASSE, xxiij •n t-elle pas dans le Ciel le jeune pasteur du mont n Ida ? n

La supposition d’une intrigue secrète entre la Princesse Léonore et le Tasse n’étoit donc pas sans vraisemblance , et cette supposition a été adoptée par la plupart des écrivains postérieurs qui ont parlé de notre poëte. Ils ont cru que, semblable k Ovide, il avoit élevé ses vœux trop haut, et qu’une passion imprudente , mais trop bien récompensée par celle qui en étoit l’objet , avoit été la cause de la disgrâce qu’il éprouva bientôt, et des malheurs qui en furent la suite.

Mirabaud , dans une Vie du Tasse qu’il a mise à la tête de sa traduction de la Jérusalem délivrée , ne paroît avoir aucun doute sur cette conjecture , qui n’est cependant appuyée sur aucune preuve positive. Elle paroît même sans vraisemblance , si l’on considère la réputation de vertu et de piété dont jouissoit la Princesse Léonore , et telle qu’on lui avoit attribué le bonheur qu’avoit eu la ville deFerrare d’échapper k une inondation du Pô, quipensala submerger en 1070. lifaut ajouter à cette considération que la Princesse Léonore, quoique également bonne et généreuse, étoiL fière et réservée. C’est elle , dit-on , que le Tasse a désignée par le personnage de Sophronie, qu’il représente comme une vierge d’un âge mûr et de senfimens élevés, se dérobant aux regards et aux louanges de ses adorateurs , et cherchant la solitude :

Va vagheggiatori ella s’invola

Aile lodi , «gli sguardi , inculta e sola .

XXÎV NOTICE SUE IA YTE La Princesse vivoit en effet très-retirée. Ort peut ajouter que le Tasse paroissoit également favorisé des deux soeurs , et au moins aussi empressé auprès de la Duchesse d’Urbin qu’auprès^ de la Princesse Léonore.

Batista Guarini , l’Auteur du Pastor fdo , après avoir été l’ami du Tasse, devint son rival et bientôt son ennemi. Il s’étoit déclaré l’adorateur d’une des plus belles femmes de la Cour de Ferrare, la jeune Comtesse de Scandiano ; le Tasse s’avisa de lui faire aussi la cour , et lui adressa un sonnet qui lui valut des distinctions marquées de la part de la Comtesse. Jalousie d’amour et de talent, c’en étoit plus qu’il ne falloit pour brouiller deux poè'tes. Guarini lit un sonnet où il accusoit son rival de brûler de deux flammes à-la-fois , de former et de rompre tour-à-tour le même lien ; et c'est ( qui le croiroit ? ) par un semblable manège qu'il attire sur lui la faveur des Dieux.

Pi due flamme si vanta , e stringe e spezza Piu volte un nodo , e con questi artipiega ( Ch’il crederebbe?) a suo favore i dei.

Ce reproche de brûler pour deux femmes à-lafois pouvoit s’appliquer au tendre attachement que le Tasse professoit depuis long-temps pour une autre Dame de la Cour , Lucretia Bendidio ; mais ce que Guarini ajoute, que cette humeur volage du Tasse lui concilie la faveur des Dieux , dans un sonnet où il n’est question que d’amour, ne pouvant s’appliquer aux faveurs du Prince , il

ET LE CARACTÈRE DTI TASSE. XXV faut y chercher un autre sens ; et l’on a pu croire que Guarini vouloit faire allusion à la passion secrète du Tasse pour la Princesse Léonore. La Comtesse de Scandiano s’appeloit aussi Léonore , ainsi qu’une autre beauté de Ferrare à laquelle notre Poëte a adressé quelques vers de galanterie; ainsi lorsqu’il déclare, dans un de ses sonnets, que l’objet de ses vœux porte ce même nom, ce pouvoit être une finesse , plus propre à détourner les soupçons qu’à les fixer sur le véritable objet.

Il importe sans doute aussi peu de savoir aujourd’hui si un poete Italien du 16e siècle fut l’amant d’une Princesse d’Est, et si cet amourfut la cause de sa disgrâce à la Cour de Ferrare, que de savoir si Ovide fut l’amant ou le confident de Julie , et exilé à cause d’elle dans les déserts de la Scythie. Il y a cependant en nous une curiosité naturelle qui nous porte à connoître tout ce qui tient au caractère et à la vie des hommes célèbres, et à percer les obscurités que le temps ou les circonstances ont répandues sur les principaux traits de leur histoire. Ilnefaut doncpas s’étonner que tant d’écrivains se soient fatigués à rechercher les preuves de l'intrigue prétenlup du Tasse avec Léonore d'Est; il faut encore moins s’étonner que la plupart se soient déterminés à adopter cette opinion sans en avoir des raisons suffisantes. Dans tous les cas d'incertitude sur un problème historique, l’opinion qui présente à l’imagination quelque chose de romanesque , est celle qui séduit le plus naturellement l’esprit humain.

Mais il y a une considération vraiment digne d’étonner même les bons esprits. Comment dans i. e

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