‹ Vol 1Chapitre 8 sur 13 · XXV] NOTICE SUE U VIE · texte numérisé non relu

XXV] NOTICE SUE U VIE

une Cour d’Italie , dans un siècle où la morale publique étoit si relâchée , où les excès même du libertinage étoient si communs , où des Papes et des Cardinaux donnoient eux-mêmes le scandale d’une vie licencieuse ; comment, dis-je , un poète célèbre , qui , par l’éclat de son talent ainsi que parla faveur du Prince, attiroit sur lui les regards clairvoyans de l’admiration et de la jalousie, auroit-il pu être long-temps l’amant favorisé de la sœur de son Souverain , sans qu’on en eût la certitude ? ou comment cette opinion a-t-elle pu s’établir et se maintenir si long- temps , si elle n’a eu aucun fondement l Sur cette question , comme sur beaucoup d’autres d'une bien plus grande importance , il faut savoir ignorer ou douter.

Les intrigues de Cour et les petits intérêts de la galanterie purent jeter quelques distractions dans les travaux du Tasse, mais ne ralentirent jamais l’application sérieuse qu’il mettoit à la composition de sa Jérusalem. Il n étoit pas de ces poètes qui, pleins de confiance dans leurs premières idées , s’abandonnent à la fougue de leur imagination et à la facilité commune de donner à leurs pensées la forme poétique. Il avoit trop réfléchi sur les principes de l’art pour n’être pas persuadé qu’un poëme épique demandoit nonseulement du génie , mais encore de la méditation et du temps. Aux difficultés que lui présentoit la composition de ce grand ouvrage , se joignoit celle de balancer la réputation tout établie de l’Arioste et l’admiration légitime qu’avoit excitée V Orlando furioso. Il se sentit en état de lutte:

Sï LE CARACTÈRE DU TASSE. XXVlj contre ces obstacles, et il attacha sa gloire aie vaincre.

Ce fut au commencement de l’année i5y5 que le Tasse termina enfin son poëme ; mais, avant de le mettre au jour , il voulut le soumettre h une critique sévère : il l'envoya à Scipion de Gonzague, depuis Cardinal, qui étoit alors à Rome. C’étoit celui de ses amis dans lequel il avoit le plus de confiance ; il le pria de lire son ouvrage avec l’attention la p'us sévère , et de le faire examiner par les hommes qu’il jugeroitles plus propres à J’éclairer. Scipion de Gonzague , fidèle aux intentions de son ami , s’associa quatre hommes de lettres, estimés pour leur goût et leurs lumières ; ils firent de concert un examen détaillé de l’ouvrage , en an; lysèrent le plan et les détails, en discutèrent les beautés et les défauts; et, après de longues conférences, Scipion en renvoya au Tasse le résultat. On imagine aisément que les opinions des censeurs furent très-diverses, souvent même contradictoires. Les uns trouvoient que Godeffoi jouoit un rôle trop prépondérant dans le poëme ; suivant d'autres , l’unité d’action exigeoit cette prépondérance dans le principal personnage. Ceux-ci condamnoient l’épisode d’Olinde et Sophronie, comme trop peu liée à l’action ; ceux-là blâmoient l’épisode d'Herminie comme trop romanesque. Tous jugèrent que les amours de Renaud et d’Armide étoient peints avec des détails trop voluptueux et des couleurs trop séduisantes. Enfin , quelques-uns , plus scrupuleux encore , proposoient de retrancher tous les enchantemens et tout ce qui avoit rapport

sxviij NOTICE SU RL A VIE à l’amour; tandis qu’un autre justifioitle po'e'te , par l’observation qu’en donnant une fin funeste h toutes les passions amoureuses qu'il avoit peintes , il avoit satisfait à ce qu’exigeoient la religion et la morale.

Le Tasse reçut les remarqnes de ses censeurs avec reconnoissance , parce qu’il n’y vit qu’un moyen de perfectionner son ouvrage ; et il adopta sans effort toutes celles qui lui parurent fondées sur le goût et la raison. La docilité est toujours le partage des bons esprits, et sur-tout des talens faciles , qui corrigent d’autant plus volontiers que le travail leur coûte moins.

Il se livra à la correction de son poëme avec une nouvelle ardeur. Constamment occupé de ce travail, il se réveilloit souvent la nuit pour corriger ses vers, ou en faire de nouveaux. Cette application continue échauffa son sang, et peutêtre d’autres objets d’inquiétude contribuèrent à altérer sa santé. Il étoit d’un caractère sérieux et mélancolique ; les graves frivolités d’une petite Cour convenoient aussi peu aux goûts de son esprit que les asservissemens du métier de courtisan à la fierté naturelle de son caractère. Depuis long-temps il étoit dégoûté de son esclavage; mais il ne savoit comment s’en affranchir. Toujours traité avec la plus grande distinction par le Duc de Ferrare , il étoit pénétré de reconnoissance pour son bienfaiteur ; mais toute cette faveur se bornoit à des caresses et à des éloges ; il aspiroit à un état indépendant , et il ne pouvoit pas s’empêcher de désirer que les marques de considération dont il étoit comblé fussent accom-

ET LE CARACTÈRE DU TASSE. XXIX pagnées de ces dons , toujours honorables de la part des Princes , parce qu’ils sont tout à-la-fois un témoignage de bienveillance pour la personne , et un hommage rendu au mérite. Je voudrois , dit-il dans une lettre à un ami , des fruits plutôt que des fleurs {Vorrei J'rutli e non fiori) : Mais ce vœu qu’il formoit au fond de son cœur, il ne se seroit pas permis de le faire connoître. Il auroit pu s’appliquer ce beau vers de sa Jérusalem :

Brama assal , poco spera , e nulla chiede.

Le dégoût qu’il avoit de sa situation s’aigrissoit par l’effort qu’il s’imposoit pour le dissimuler. Le sentiment d’indépendance qui s’étoit emparé de lui, et qui sied si bien aux âmes élevées et aux esprits supérieurs , étoit contrarié par un autre sentiment également honnête et noble; c’étoit celui de la reconnoissance pour le Souverain qui î’avoit accueilli avec tant de bonté. — Je ne puis consentir à le quitter , écrivoit-il à Scipiou de Gonzague ■ mais il y a des choses qui ne peuvent s’écrire. On le voit pendant quelque temps tourmenté de ces incertitudes, et incapable de fixer son esprit sur le parti qu’il doit prendre. Cet état de trouble et d’agitation augmenta son inquiétude naturelle , et donna à la disposition mélancolique qui formoit le fonds de son caractère, un degré d’activité qui enlpoisonua le reste de sa vie et en abrégea le cours.

On voit que son imagination se remplit de vaines terreurs et de tristes défiances. Il se crut

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