LE PURGATOIRE, CHANT XVII
Déjà les derniers rayons précurseurs des ombres expiraient au bord de l’horizon, et les étoiles scintillaient de toutes parts.
« O mon courage! pensai-je, pourquoi t’envoler ! » Mes jambes commençaient à s’engourdir.
Nous étions parvenus au sommet de l’escalier, immobiles comme la nef dont la proue touche la grève.
Je me recueillais, afin d’écouter les bruits du nouveau cercle ; puis, m’adressant à mon maître :
« O mon doux père ! quelle faute s’expie dans le cercle où nous sommes? Si nos pieds s’arrêtent, que ton entretien ne s’arrête pas. »
Et lui à moi : « On punit ici le vœu stérile du bien; ici la rame trop lente doit encore battre les flots.
» Pour mieux t’éclairer, prête-moi une oreille attentive, et tu retireras un fruit utile de ce moment de halte.
» Mon fils, commença-t-il, ni le créateur ni la créature ne furent jamais sans amour, soit naturel, soit volontaire, et tu ne l’ignores pas.
» L’amour naturel ne saurait errer. Le second, au contraire, peut déchoir par un objet indigne comme par trop ou trop peu d’ardeur.
» Tant que cet amour élève son vol vers la source des biens, ou se modère dans son attachement pour les choses inférieures, il n’inspire aucun penchant illégitime.
» Mais, lorsqu’il s’altère dans le mal, ou embrasse le bien avec un zèle soit aveugle, soit trop tiède, il offense la loi du Créateur.
» L’amour, grave-le dans ta mémoire, forme en vous la semence de toute vertu et de toute œuvre punissable.
» Comme son essence le porte invinciblement à se nourrir dans sa vivante affection, les créatures sont préservées de leur propre haine.
» Nul être créé ne se conçoit dans sa solitaire existence, détaché du principe de la chaîne des êtres : il est donc impossible au sentiment humain de haïr sou créateur.
LA DIVINE COMÉDIE
» D’après cette division, l’amour du mal attente à celui du prochain; il s’incarne de trois façons dans votre chair mortelle.
» L’un espère grandir par la chute de son voisin, et, dans cette espérance, il évoque le renversement de sa fortune.
» L’autre a peur de perdre le pouvoir, le crédit, l’honneur, la renommée, par l’élévation de ses rivaux, et, dans sa peur, affligé d’envie, il leur souhaite un sort contaire.
» Un troisième, gonflé du ressentiment d’une injure, rêve avidement la vengeance, et, dans son ressouvenir, il poursuit le mal de son offenseur.
» Ces trois sortes d’amour s’expient dans les précédents girons. Comprends de même le quatrième amour déréglé du bien.
» Chaque homme désire et conçoit vaguement un bonheur dans lequel son âme se repose, et chaque homme s’efforce de l’atteindre.
» Si un désir trop lent vous porte vers votre but idéal , ce cercle , après un juste repentir, deviendra le lieu de votre expiation.
» Il y a un autre bien dont la possession ne rend pas l’homme heureux : ce bien n’est pas la félicité ni la bonne essence, fruit et racine de tout bien.
» L’amour trop violemment abandonné à sa fausse lueur s’expie au-dessous de nous dans trois cercles par trois épreuves diverses ;
» Te les tairai, afin de t’en laisser la pénétration. »