LE PURGATOIRE, CHANT XXIV
Comme, fatigué de courir, un homme laisse aller ses compagnons, jusqu’à ce que le souffle de ses poumons se calme,
Forèse laissa passer le saint troupeau, et il cheminait derrière eux avec moi en disant : « Quand te reverrai-je ?
» — J’ignore, lui repartis-je, combien je dois vivre. Quelque prochain que soit mon retour, il n’arrivera jamais assez promptement au gré de mon souhait ;
» Car le lieu où je fus jeté sur terre dépouille de jour en jour ses principes de vertu, et penche vers une ruine lamentable. »
Et l’ombre : « Console-toi; le plus criminel, je le vois traîné à la queue d’un cheval vers la vallée où l’on ne lave plus ses crimes ;
» Le cheval précipite sa course à chaque bond, et il vole jusqu’à ce que le corps, déchiré en lambeaux, gise, horrible décombre.
» Les sphères n’ont pas beaucoup à graviter (et il leva les yeux au ciel), mes prophéties voilées n’auront plus rien d’obscur.
» Désormais je te quitte ; le temps est précieux dans ce royaume ; j’en perds trop avec toi en marchant de la sorte deux à deux. »
Comme un cavalier s’échappe au galop d’une troupe chevauchant, et la devance, afin d’avoir l’honneur du premier choc;
Tel, et d’un mouvement plus véloce, l’esprit se sépara de nous. Je restai sur la route avec les deux sages, illustres maîtres en poésie.
Bientôt l’ombre fut assez éloignée pour que mes yeux la suivissent comme mon esprit suivait ses paroles.
J’aperçus les rameaux chargés de fruits et vivaces d’un autre pommier voisin : sous l’arbre séducteur, des âmes élevaient les mains avec des cris confus vers son feuillage.
Tels des petits enfants avides et fantasques supplient, par mille prières, une personne insensible ; pour aiguiser leur convoitise , on dérobe à leur atteinte, non à leur vue, l’objet de leur espoir.
La cohorte pénitente se retira comme désabusée ; nous abordâmes le grand arbre rebelle à tant de larmes el de supplications.
« Passez outre sans vous approcher ; plus haut se dresse un arbre dont le fruit fut mordu par Ève ; cet arbre en est un rejeton. »
Ainsi, à travers les branches, parlait une voix inconnue. Virgile, Stace et moi, nous passâmes donc outre, en nous serrant contre le côté de la hauteur.
« Souvenez-vous, tonnait la voix, de ces maudits conçus dans les nuages; ivres, ils combattirent Thésée avec leur double poitrine.
» Souvenez-vous des Hébreux énervés par la boisson ; c’est pourquoi Gédéon ne les voulut pas pour défenseurs, lorsqu’il descendit les collines près de Madian. »
Tels, serrés contre l’un des deux bords, nous passions en écoutant les divers péchés de gourmandise payés autrefois par de justes misères.
Puis, rentrés dans le milieu de la route, nous avançâmes durant mille pas et plus, méditant chacun en silence.
« Où allez-vous, seuls tous trois et rêvant? » dit tout à coup une autre voix; et je tressaillis comme les animaux épouvantés et peureux.
Je levai la tête : jamais dans la fournaise n’étincelèrent le cristal ou les métaux éclatants et rouges, comme l’esprit murmurant ces paroles :
« S’il vous plaît de gravir, voilà votre chemin; par lui monte l’âme amoureuse de la paix. »
Son éclat m’avait aveuglé d’éblouissement; je me retournai vers mes sages maîtres, comme un voyageur guidé par le son.
Messagère de l’aurore, la brise de mai se répand et embaume, toute imprégnée de l’herbe et des fleurs;
De même je sentis un zéphyr caresser mon front, et se mouvoir une aile odorante d’ambroisie, et j’entendis moduler :
« Heureux celui qui brûle du feu de la grâce ! Heureux celui dont l’amour du sensualisme ne gonfle pas la poitrine !
» Heureux celui qui mange seulement selon sa faim! »
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l o ut nais e