II. la
T 5 ü LA JÉRUSALEM DÉl,I VRÉE ,
» Alcide eL Bacclius ; qu’elle vante leurj » fabuleux exploits; il suffit pour ta gloire » qu’elle effleure les tiens ; un seul de tes » travaux mérite d’occuper les veilles de » l’iiistorien et du poëte. »
Elle dit , et dirige sa course vers le coucliant ; elle revient ensuite vers le midi. Le soleil devant eux va se plonger dans les ondes, et derrière eux il recommence sa course. La nouvelle aurore répandoit ses humides clartés, lorsque , dans un lointain obscur, s’offrit à leurs regards une montagne qui cachoit sa tête dans les nues.
Ils approchent ; les ombres s’éclaircissent, la montagne s’allonge en pyramide , et de son sommet sortent des torrens de fumée. Telle paroît celte masse brûlante qui fait gémir Encelade sous son poids.
D’autres îles , d’autres montagnes , élèvent non loin de là leurs têtes moins altières; ce sont les îles où l’antiquité plaça le séjour du bonheur. Là , disoit-on jadis , sous un ciel bienfaisant , la terre produit sans effort et sans culture; la vigne d’ellemême y offre ses raisins à la main qui veut les cueillir.
Jamais l’olivier n’y trompa les espérances que fil naître sa fleur ; le miel y découle du
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creux des arbres ; les sources d’eau vive y jaillissent du sein des rochers, et serpentent avec un doux murmure entre des gazons toujours verts. Les zéphyrs , les rosées y tempèrent les ardeurs de l’été ; là est le séjour des ombres fortunées.
« Enfin , dit aux deux Guerriers leur sage » Conductrice, nous louchons au terme de » vos vœux ; voilà ces îles de la Fortune , » si vantées et connues si peu ; sous un ciel 5) si riant , une heureuse fécondité les em- » bellit ; mais à ce fonds de vérité , combien » on a mêlé de récits fabuleux ! » Ils approchent de la première de ces îles.
« O toi qui nous guides , dit alors le jeune » Danois , permets que je descende sur cette » rive inconnue , que j’observe ses habitans, » et leur culte et leurs mœurs : avec quel » plaisir un jour je raconterai les merveilles » que j’aurai vues , et je dirai aux sages » avides de m’entendre : j’y étois moi- » même !
» Ce désir est digne de toi ; mais les » célestes décrets opposent à tes desseins » une loi sévère et immuable. Nous sommes » loin encore du terme que l’Eternel a » marqué pour la découverte de ces ré- » gions ; il ne vous est pas permis de ré-
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» vêler à vo tre monde les secrets que lui » caclie l’Océan.
» Plus heureux que les navigateurs vul- » gaires, il vous est donné de voguer sur » ces mers , de descendre dans les lieux
V où languit le généreux Renaud , et de 3) le ramener dans votre hémisphère. Bor-
V nez -là vos vœux ; les porter plus haut , 5) ce seroit offenser le Ciel et lutter contre » les destins. » Elle se lait ; la première île paroît s’abaisser , et la seconde s’élever à leur vue.
Huit autres leur succèdent; des intervalles égaux les séparent toutes et les divisent : il y en a sept qui offrent aux yeux , des maisons, des champs cultivés et les traces des humains. Trois sont désertes encore ; les forêts et les montagnes qui les couvrent ne servent que d'asile aux animaux sauvages.
Dans l’une de ces dernières, le rivage se courbe et s’abaisse; doux hauteurs qui le serrent et l’embrassent , y forment un bassin où l’onde vient se briser au pied d’un rocher. A l’entrée du port s’élèvent deux rocs sourcilleux qui semblent appeler les navigateurs.
Sous leur vaste abri , la mer repose en
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silence : le port est couronné de sombres forêts. Dans l’enfoncement est une grotte obscure et profonde , que tapisse un lierre, et où coule une onde fraîche et limpide. Là , jamais un lien n’encbaîna la barque lé gère; jamais vaisseau n’y reposa sur son ancre. C’est dans cet asile calme et solitaire , qu’ahorde la Conductrice des deux Guerriers.
tt Vous voyez , leur dit-elle , cet immense » édifice qui presse le sommet de la mon- » tagne : c’est là, qu’au milieu des fêtes et » dans l’ivresse des plaisirs, languit le dé- » fenseur des Clirétiens. Demain , aux pre- » miers rayons du jour , vous y monterez » par ce sentier. Ce retard pèse à votre im- » patience ; mais ce n’est qu’au lever de l’au- » rore que vous obtiendrez le succès de vos » vœux.
» Pendant que le jour luit encore, vous » pouvez avancer jusqu’au pied de la mon- » tagne. » Soudain les deux Guerriers s’élancent sur la rive désirée , et d’un pas rapide, ils arrivent au terme que leur guide leur a marqué : le soleil avoit encore une longue carrière à parcourir avant que d’éteindre ses feux dans l’Océan.
Au milieu des ruines et des débris, ils
1 42 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , voient un sentier qui eonduil à ce fatal palais : le pied de la montagne est-couvert de neige et de frimas : plus loin , un vert gazon est émaillé de fleurs; des arbres les couvrent de leur ombrage : les lys et les roses y naissent au milieu des glaces. Tout y atteste un pouvoir magique , vainqueur de la nature.
Les deux Guerriers s’arrêtent au pied de la montagne , dans un lieu désert et sauvage , qu’une ombre épaisse environne. Dès que le soleil eut doré le ciel de ses premiers rayons : Allons , allons , s’écrièrentils tous deux ; et pleins d’une nouvelle ardeur , ils reprennent leur route : mais soudain un affreux dragon s’élance , et vient en rampant leur disputer le passage.
Son corps est couvert d’écailles jaunissantes; il dresse sa tête altière ; son col est gonflé de colère , la flamme étincelle dans ses yeux , et de sa gueule sortent des vapeurs empoisonnées : tantôt il se ramasse et se replie : tantôt il s’allonge et traîne après lui ses tortueux anneaux; mais rien ne peut arrêter les pas des deux Guerriers.
Le Danois tire son épée , il veut percer le serpent : « Que fais-tu , s’écrie Ubalde ? » Qu’oses-tu tenter ? Crois-tu que ton bras
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» puisse triompher de ce gardien terrible ? » Il dit , et de la baguette d’or il frappe les aii’s ; soudain le monstre fuit épouvanté.
Plus loin rugit un lion menaçant : sa crinière se hérisse , de sa queue i Ibat ses flancs , et s’excite à la colère : sa gueule sanglante s’ouvre pour dévorer sa proie ; mais à la vue de la baguette , un secret effroi glace sa fureur et le met en fuite.
Une foule de monstres succèdent , plus difformes, plus terribles ; jamais le Nil, sur ses bords , ne vit errer rien de plus affreux. Jamais l’Hyrcanie dans ses forêts, jamais l’Alrique dans ses déserts , n’enfantèrent rien de plus sauvage.
Mais tout tremble, tout fuit à la vue , au sifflement de la magique baguette. Les deux Guerriers vainqueurs , ne trouvent plus d’obstacles, que les précipices et les glaces.
Mais bientôt ils ont franchi ces rudes et pénibles sentiers. Le sommet de la montagne offre à leurs yeux une plaine riante sous lui ciel pur et serein ; un air délicieux y est parfumé par les fleurs et rafraîchi par les zéphyrs ; leur baleine toujours égale , n’y reçoit point du soleil le mouvement ou le repos.
L’été n’y darde point ses feux ; l’iiiver ne s’y arme point de glaces : les nuages n’y troublent point la sérénité des airs : un azur éternel y embellit les cieux ; sur des gazons toujours verts, brillent des fleurs toujours nouvelles. Les arbres y conservent un immortel feuillage. Un palais enchanté s’élève dans ces beaux lieux , et paroît le trône du Monarque qui règne sur ces monts et sur ces mers.
Dans une route semée de fleurs , les deux Guerriers s’avancent à pas lents, et quelquefois ils s’arrêtent. Une fontaine qui jaillit du sein d’un rocher oflre à leur bouche altérée, une onde pure et limpide : ses flots se divisent en mille rameaux , et par des routes secrètes vont abreuver les plantes et les fleurs.
Bientôt ils se réunissent dans un canal profond , et roulent en murmurant sous l’ombre épaisse des arbres qui les couvrent. Le cristal transparent réfléchit tous les objets qui l’environnent : sur ses rives , un tendre gazon offre aux voyageurs un lit de verdure.
K Voilà, disent-ils, la fontaine du rire, B voilà cette fontaine funeste qui coule s pour le malheur des mortels : mettons un
» frein à nos désirs , et craignons l’illusion » de nos sens. Fermons , fermons l’oreille n aux chants des sirènes qui vont tenter » de nous séduire. » Cependant ils avancent jusqu’à l’endroit où les eaux se répandent dans un vaste bassin et y forment un lac.
Sur la rive , une table élégamment servie , olFre à leur vue les mets les plus délicieux , deux Nymphes , d’un air voluptueux , folâtrent dans les eaux : elles s’y défient à la nage ; quelquefois elles s’y plongent tout entières , et en reparoissant , découvrent de nouveaux trésors.
Les cœurs des Guerriers sont émus à leur aspect : ils s’arrêtent pour les contempler ; elles continuent leur badinage : enfin, l’une des deux s’élève sur la surface d u lac , et présente à leurs yeux ^ gorge d’albâtre et des appas encore plus secrets. Le reste de son corps paroi t à demi sous le voile liquide dont il est entouré : l’eau dégoutte de sa blonde chevelure.
Telle paroît l’étoile du matin toute humide de rosée ; ou telle autrefois on vit la mère d’ Amour sortir de l’écume féconde des mers. Ses regards distraits errent sur la rive ; elle feint d’apercevoir pour la pre-