‹ Vol 2Chapitre 4 sur 12 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

3 46 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , niière lois les deux étrangers : le rouge de la pudeur vient colorer ses joues.

Elle détache ses cheveux qu’un nœud rassembloit sur sa tête ; ils tomlDcnt , et couvrent d’üh voile d’or l’ivoire de son col : que de charmes disparoissent ! mais un charme nouveau les remplace ; elle reporte sur les deux Guerriers des yeux où la honte se mêle à la joie.

Elle rit, elle rougit , et le ris sur ses lèvres s’embellit du fard de la pudeur. Enfin , d’une voix touchante , et qui pourvoit amollir les cœurs les plus durs : « Heu- » reux étrangers, leur dit-elle , qu’un des- » tin propice conduit dans le séjour de la » félicité.

» Vous trouverez dans cet asile un abri » contre les orages de la vie et l’oubli de vos » peines; vous y «'goûterez les plaisirs que » jadis, au siècle d’or, goûtèrent les hu- » mains libres encore du joug des loix. >» (Quittez , quittez des armes désormais » inutiles : suspendez-les dans le Temple du » Bonheur : vous ne servirez ici que sous » les drapeaux de l’Amour.

» Ces gazons , cette verdure , seront le » théâtre de vos combats ; nous allons vous » présenter à la beauté qui règne dans ces

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» lieux : elle y comble les désirs de ceux » qui sont soumis à ses loix. Destinés à ses » plaisirs , vous vous enivrerez dans ses bras » d’une volupté suprême : mais commencez » par vous baigner dans cette onde , et » réparez à cette table vos forces épuisées »

Ainsi parloit l’une des Nymphes : l’autre de ses gestes , de ses regards, accompagnoit son discours. Ainsi, dans une fête champêtre , la jeune bergère marie ses pas aux accords de la musette ; mais les deux Guerriers sont insensibles à ces perfides caresses : cet aspect séduisant, ces accens enchanteurs , chatouillent leurs sens et ne peuvent atteindre à leur âme.

Si l’attrait du plaisir éveille les désirs , soudain la raison s’arme pour les combattre , les arrête et les étouffe. Ils vont au palais achever leur victoire , et les Nymphes dédaignées cachent dans les eaux leur dépit et leur honte.

Le pompeux édifice est d’une forme circulaire. Son vaste contour embrasse un jardin dont jamais les jardins les plus fameux n’égalèrent les beautés : dans un ordre confus , les démons formèrent autour mille secrets réduits , mille charmans asiles. C’est au milieu de ce tortueux dédale qu’est cachée une impénétrable enceinte.

Cent portes y conduisent ; les deux Guerriers entrent par la plus grande : elle est d’argent , et roule sur des gonds de l’or le plus pur. Des figures en relief la décorent , et fixent les regards des deux voyageurs étonnés , moins de la matière que du travail. Leursyeux trompés croyent qu’elles respirent, et leurs oreilles s’ouvrent pour recevoir les sons qu’elles semblent prononcer.

On y voit Alcide filant aux pieds d’Ompliale : le vainqueur des enfers , le destructeur des monstres , manie la quenouille et le fuseau. L’Amour le regarde et sourit à sa métamorphose. D’une main foible et

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tremblante , la beauté qui le captive soulève ses armes bomicides , et se couvre de la peau du lion de Némée, dont la rudesse paroi t offenser ses membres délicats.

Plus loin une mer agitée roule ses flots blanchis d’écume : deux flottes armées l’une contre l’autre s’en disput entl’empire. L’onde étincelle et s’allume ; d’un côté Auguste et ses Romains ; de l’autre , Antoine et les peuples de l’aurore.

On diroit que les Cyclades , arrachées de leurs fondemens, nagent sur la surface des eaux , ou que des montagnes se heurtent contre des montagnes : le fer et la flamme volent de tous côtés ; la mer est teinte de sang et couverte de débris : le combat est encore douteux ; mais on voit fuir la Reine étrangère.

Antoine fuit ! Antoine oublie le sceptre

de Rome et l’empire du monde !.... Non .

il ne fuit pas . son courage ne connoît

point la crainte....; il suit seulement Cléopâtre qui luit et l’entraîne. Vous le voyez frémir tout-à-la-fois, d’amour, de honte et de rage : ses yeux se reportent tour-àtour sur le combat cruel , et sur le vaisseau qui emporte l’objet de sa flamme.

Enfin , caché dans les détours du Nil , il

i5o LA 3ÉK.USALEM DÉLIVRÉE, alLend la mort dans les bras de son amante. La vue de la beauté qui l’enflamme semble charmer la douleur de sa perle. Les deux Guerriers détachent enfin leurs regards de ces merveilleux tableaux , et entrent dans le labyrinthe.

Tel on voit le Méandre , incertain dans son cours, se jouer sur ses rives : tantôt il remonte vers sa source ; tantôt il descend vers la mer, et ses flots qui fuient retrouvent ses flots qui reviennent. Tels et plus confus encore sont les détours du magique palais ; mais la carte fatale , présent du sage Vieillard , en révèle les issues , et en trace les routes les plus secrètes.

A travers raille tortueux sentiers , les deux Guerriers arrivent enfin au jardin enchanté : il offre à leur vue , des eaux dormantes et des ruisseaux qui roulent sur un sable d’argent leur mobile cristal , des fleurs , des arbtistes , des gazons , des coteaux que le soleil dore de sa lumière , des vallons que couvre un ombrage délicieux , des o rottes et des l'orêts d’éternelle verdure :

l’art qui créa ces beautés y ajoute encore par les soins qu’il prend de se cacher.

A l’heureux désordre qui règne en ces lieux 3 on croiroit qu’ils doivent tout à la

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nature ; on croiroit du moins que la nature a voulu jouer l’art et l’imiter à son

tour. L’air docile aux loix d’Armide ,

porte

partout une chaleur féconde , et appelle dans les rameaux la sève obéissante ; avec des fruits toujours mûrs, les arbres donnent des fleurs toujours nouvelles.

Sur le même tronc , sous la même feuille , la figue mûrit à côté de la figue naissante ; la pomme qui jaunit voit croître une pomme encore verte : la vigne sur les coteaux élance ses rameaux tortueux , et près d’une grappe qui fleurit étale une grappe déjà toute brillante d’un divin nectar.

Les oiseaux amoureux , sous des berceaux de verdure , soupirent leurs plaisirs et leurs peines : les ondes et les feuilles , mollement agitées par les zéphyrs, s’accordent à leur ramage , et leur harmonieux murmure accompagne leurs chants.

Parmi ces chantres ailés , il en est un dont le plumage est varié de mille couleurs : son bec a l’éclat de la pourpre ; sa langue forme des sons qui ressemblent aux nôtres ; il commence à chanter , tous se taisent pour l’entendre , et les vents dans les airs retiennent leurs baleines.

« Vois cette rose naissante, que colore un » modeste incarnai : à peine elle entr’ouvre i) sa prison : moins elle se montre , plus » elle est belle : mais déjà plus hardie » elle étale les trésors de son sein ; tout-à- » coup elle languit : ce n’est plus celte 3) fleur qu’envioient mille beautés , et que 5) mille amans brûloient d’offrir à leurs 33 maîlresses.

3) Ainsi un seul jour voit flétrir la fleur » de noire vie : le printemps vient ranimer 3) la nature, mais notre jeunesse fuit pour 3) ne revenir jamais. Cueillons la rose dès le 3) matin , le soir elle sera fanée ; cueillons la 3) rose d’amour ; aimons tandis que nous 33 pouvons être aimés à notre tour, n Il se tait ; tous les oiseaux reprennent leur ramage ; les tourterelles redoublent

leurs baisers amoureux : tout brûle , tout s’enflamme. Le chêne et le laurier, les arbustes et les plantes, la terre même et les eaux , tout respire l’amour et ressent sa puissance.

Au milieu de cette tendre mélodie , au milieu de tant d’ob j ets voluptueux , 1 es deux Guerriers s’avancent : toujours plus austères, ils ferment leurs âmes à l’attrait du plaisir ; leurs yeux errent à travers le feuil-

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lage : un nouvel objet a l’rappé leur vue ; ils croient voir.... ils voient Armide et son amant. Elle est couchée sut le gazon ; Renaud est couché dans ses bras.

Son voile ne couvre plus l’albâtre de son sein ; ses cheveux épars sont le jouet des zéphyrs ; elle languit d’amour : sur ses joues enflammées, brille une sueur voluptueuse qui l’embellit encore. Dans ses prunelles humides pétille le feu du plaisir. Tel brille un rayon de lumière dans le cristal des eaux. Sa tête est penchée sur Renaud , qui , renversé dans ses bras , a les yeux attachés sur les siens.

De ses regards avides , il dévore son amante , et , en la dévorant , il se mine et se consume. Elle s’incline vers lui , elle lui donne des baisers de flamme , elle en couvre et ses yeux et ses lèvres ; il lui semble que son âjne s’envole et passe dans le sein de son amante. Les deux Guerriers , de l’asile qui les cache , contemplent lenrs jeux et leur ivresse.

Au, côté de Renaud pendoit un miroir , confident discret des amoureux mystères : Armide se lève , elle met le cristal entre les mains de son amant ; ses yeux tout brillans Ae plaisir , y cherchent son image ; Renaud

l54 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, fait son miroir des beaux yeux de sa maîtresse.

Armide est fière de son empire , Renaud l'est de ses fers ; elle ne voit qu’elle-même , il ne voit qu’elle : « Tourne , lui disoil-il , » ail ! tourne sur moi ces regards qui por- » tent dans mon Ame l’ivresse du bonheur ! » C’est dans mon cœur que lu verras ton » image ; l’amour d’un trait de flamme l’y » grava bien mieux que ne la rend cet infi- » dèle miroir.

» Cruelle! lume dédaignes; un vil mortel est indigne de fixer les yeux et ta pensée ; » ne contemple que ce Ciel qui s’embellic » de tes charmes , et ces astres jaloux qu’ef- » face la beauté. »

Armide sourit , mais toujours elle s’admire et compose sa parure ; elle rappelle sur sa tête ses cheveux errans , les entrelace , les tresse , les arrondit en boucles ; et les fleurs qu’elle y mêle , brillent comme l’émail enchâssé dans l’or. Elle marie la rose aux lis de son sein , et se couvre de son voile.

Le paon superbe étale avec moins de complaisance l’orgueil de son plumage. Iris est moins belle , quand son humide écharpe se dore des rayons du soleil. Mais rien n’é-

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sale l’éclat de sa ceinture : elle-même travailla ce merveilleux tissu ; nulle autre main que la sienne n’eût pu allier ensemble les matières qui le composent.

Là sont les tendres dédains , les at~ trayans refus , l’ivresse de la volupté , son calme heureux , le sourire , les mots entrecoupés , les larmes du plaisir , les baisers et les soupirs ; elle-même, à un feu magique, les avoil unis et confondus : jamais elle ne quitte sa ceinture ; la nuit , dans les bras du repos , elle est autour d’elle : Amour (juand il la réveille l’y laisse encore , et n’en est que plus heureux.

Enfin , elle donne à Renaud un tendre.... un dernier baiser; le jour la rappelle dans son palais pour s’y livrer à ses magiques mystères. Son amant ne peut suivre ses pas , ni pénétrer dans sa retraite : enchaîné dans ces jardins enchantés , il y erre tout le jour au milieu des bois et seul , avec les animaux qui les habitent.

• Mais , quand l’ombre avec le silence revient favoriser les amoureux larcins , un même asile les rassemble et devient le confident de leur bonlicur. Dès qu’Armide a disparu , les .deux Guerriers sortent du secret qui les cache, et se montrent à Re-

l56 LA JÉRUSALEM DÉLmiÉE, naud. revêtus de leur pompeuse armure.

A peine l’éclat de l’acier a frappé ses regards , son feu se rallume , l’ardeur des combats rentre dans son âme ; sa molle langueur se dissipe , il sort de l’ivresse et de l’assoupissement du plaisir.

Tel un généreux coursier, après avoir triomphé dans les champs de la gloire, est condamné à un vil repos ; il erre au milieu des pâturages , et près de la cavale amoureuse , il languit et se consume. Mais , si la trompette guerrière a frappé son oreille ^ s’il a vu étinceler l’acier , soudain par ses liennissemens , il réveille son courage ; déjà il brille de s’élancer dans la plaine, déjà il appelle le Guerrier cjui doit guider son audace.

Cependant Ubalde s’approche , et présente aux yeux de Renaud le bouclier de diamant; le Héros y porte ses regards; il s’y voit : ily voit les honteux ornemens dont i1 est couvert , ces cheveux parfumés , ces boucles voluptueusement flottantes , cette épée jadis l’instrument de sa gloire , chargée maintenant d’un luxe odieux , et devenue pour lui une vaine parure.

Il se cherche lui-même , et se reconnoît à peine. Ainsi , (juand nous sortons des bras

du sommeil, Famé encore pleine désillusions el des songes qui Font agitée , s’examine et travaille pour se retrouver. Bientôt il ne peut plus soutenir sa vue : ses regards s’attachent à la terre : l’œil morne et la tête baissée , plein de trouble et de confusion , il se jetteroit dans la mer , et dans les flammes; il s’abîmeroit dans le centre de la terre pour y cacher sa honte.

Ubalde , enün , lui adresse ce discours : K Toute l’Asie , toute l’Europe , sont en feu : » quiconque aime la gloire , quiconque «adore Jésus-Christ, combat aujourd’hui » dans les plaines de Syrie. Toi seul , ô fils » de Berthold ! Loi seul caché dans des lieux » ignorés , au-delà des limites du monde , « tu languis au sein d’un indigne repos ! » ^'^il esclave d’une fenune , seul lu es tran- » quille au milieu des mouvemens qui bou- » leversent l’univers.

» Quel somjneil , quelle léthargie a donc » assoupi la valeur ! quelle foiblesse a flétri » ton couraoe ? Allons , réveille-toi ! le » Camp te demande , Godefroi t’appelle , » la Fortune el la Victoire t’attendent pour » le couronner. Viens , généreux Guer- » rier , viens achever une entreprise dont » le sort est attaché à ton bras. Que celte

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» secte impie , que tu as déjà ébranlée , » tombe anéantie sous tesiné vitables coups. »

Il se tait : Renaud demeure un moment confus , immobile, et sans voix : mais enfin un généreux dépit , enfant du courage et de la raison, s’empare de son âme et en bannit la honte. Un feu brillant allume ses joues et les enflamme ; il déchire ses vains ornemens , cette indigne parure , marque honteuse de son esclavage.

Plein d’une ardeur impatiente , avec les deux Guerriers , il sort du labyrinthe et de ses perfides détours. Cependant , Armide voit le gardien terrible de son palais étendu sur la poussière ; un cruel soupçon vient alarmer son cœur : bientôt des indices trop certains lui révèlent la perte de son amant : elle le voit , hélas ! fuir d’un pas rapide loin de sa douce prison.

Elle veut lui crier : « Ab î cruel , dans » quelle solitude tu me laisses ! » Mais la douleur ferme le passage à sa voix , ses tristes accens reviennent retentir sur son cœur , et augmentent l’amertume dont il est rempli : malheureuse ! un pouvoir plus grand que le tien t’arrache ton bonheur et tes plaisirs. Elle le sent : en vain pour l’arrêter elle essaie les ressources de son art.

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Elle connoît ces mots terribles que , d’une bouche profane , une Thessalienne murmure sur ses montagnes ; elle connoît ces magiques accens , qui peuvent , dans leur cours , arrêter les sphères célestes , et arracher les ombres de leurs noires prisons : mais l’enfer ne répond plus à sa voix. Elle renonce aux enchantemens , et veut tenter si les larmes, si les prières d’une beauté huniiliée , ne pourront pas plus que les secrets de la magie.

Elle n’écoute plus l’honneur; elle court et se précipite sur les pas de Renaud : où sont, hélas! ses triomphes? qu’est devenue sa fierté ? Jadis , d’un coup-d’œil , elle troubloit tout l’empire de l’Amour ; armée d’orgueil et de dédains , elle embrasoit les cœurs et ne sentoit que de la haine : vaine de ses appas, elle ne vouloit des adorateurs que pour avoir des esclaves.

Maintenanttrahie, abandonnée , elle suit l’ingrat qui la fuit et la méprise : elle cherche à relever par ses pleurs sa beauté dédaignée. Les neiges , les précipices ne peuvent arrêter ses pas. Des messagers fidèles la devancent , et vont porter à Renaud ses larmes et son désespoir. Enfin , elle arrive au moment où le Héros touche au rivage.

î6o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,

Eperdue , ]iors d’elle-même , elle s’écrie : « O toi qui m’enlèves la moitié de ma vie , » cruel, prends celle qui me reste, ourends- » moi celle que tu m’arraches , ou frappe- » les toutes deux à la lois ! Arrête ! arrête î » Entends du moins les derniers mots que » ma bouche prononce ! Ce n’est point un » dernier baiser que je te demande ; garde-le » pour une plus heureuse amante : Barbare, » que crains-tu si tu m’attends ! Tuas punie » i'uir, tu pourras être sourd à ma voix ».

«Seigneur, dit Ubalde , il n’est plus » digne de toi , de te reluser à ses derniers «adieux. Elle vient armée de la beauté, » de la prière et des larmes. Quel triomphe , » si tu peux la voir , l’entendre et te vaincre » toi-même ? C’est ainsi que la raison maî- » Irise les sens, c’est dans les combats qu’elle » se rallirie et s’épure. »

Renaud s’arrête ; elle approche haletante, baignée de larmes, abîmée dans la douleur, mais plus belle par sa douleur même. Ses yeux tombent sur le Héros et s’y reposent : soit dépit , soit rêverie , soit timidité, elle ne lui parle point encore; lui-même ne la fixe point , ou ne jette sur elle que des regards dérobés , tardifs et honteux.

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Malgré sa douleur, Armide toujours fidèle à l’artifice et à la ruse , par de foibles soupirs , lente d’amollir son cœur , et le prépare à recevoir ses plaintes : tel un chantre harmonieux prélude d’abord , et monte les âmes au ton de l’air qu’il va chanter.

Enfin, elle exhale en ces mots son désespoir : « N’attends pas de moi , cruel , les » prières qu’une amante adresse à son amant ; 5) ces doux noms ne sont plus faits pour

» nous . Barbare! si ton cœur les dédaigne,

» si tu abhorres jusqu’au souvenir de notre 3) flamme , du moins écoule l’objet de ta » haine. Un ennemi n’esl pas toujours sourd 3) aux prières de son ennemi : tu peux m’ac- 33 corder la faveur que je le demande, et 33 me garder tous tes dédains.

33 Si tu me hais , si celte haine fait ton 33 bonheur, jouis de cet affreux sentiment : 33 je ne viens point te l’arracher ; iule crois 33 juste; il l’est sans doute : moi aussi j’ai 33 délesté tes Chrétiens ; j’ai fait plus , je t’ai 33 délesté toi-même. Je naquis Musulmane , 33 je me fis un devoir d’accabler une Puis- 33 sance ennemie ; je l’ai poursuivi , j’ai juré 33 ta perte, je t’ai entraîné dans ces déserts 33 inconnus , loin du monde et loin des com- 33 bals.

a 02 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

» A ces crimes , ajoule un crime pins » funeste, plus affreux: pour toi ; j’ai séduit » jton cœur ; je t’ai fait connoître l’amour et

» ses feux . O forl'ait odieux , et que tu ne

» saurois trop punir ! je t’ai livré mon hon- » neur et mon innocence : esclave sous >» tes loix , je t’ai prodigué des charmes » pour lesquels mille amans avoient vaine- » nient soupiré.

» enge-toi; pars , abandonne ces lieux » jadis si chers à ton cœur; va, franchis les 5) mers. Par tes combats , par tes travaux » anéantis nos autels et ma croyance ; moi-

3) même je t’armerai contre elle . Ma

» croyance ! ah ! ce n’est plus la mienne ;

cruelle idole Je mon cœur ! je ne connois » plus que toi; seul , tu es et mon Maître et » mon Dieu !

» Je ne te demande qu’une grâce, une » faveur légère : permets que je suive tes » pas : le brigand ne laisse pas derrière lui » sa proie. Un vainqueur mène ses captifs » enchaînés à son char : qu’Armide soit. à » ton triomphe un ornement de plus ; que » tes Chrétiens me comptent au nombre de 3) tes victimes; que cette hère beauté , qui 33 méprisa ta jeunesse , aille , à la vue de ton 33camp, traîner tes fers et souff rir les dédains.

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» Vile esclave ! eL ! potirquoi nourrir » encore cetle chevelure qui , pour toi , n’a » plus d’attraits ? Je couperai ces tresses » inutiles : je veux que tout en moi annonce » mon esclavage. Dans l’horreur des La- » tailles , au milieu d’une foule ennemie , je » suivrai tes pas ; j’ai le courage , j’aurai la » force de conduire tes coursiers el déporter » tes traits.

JD Je serai ton écuyer; jeserai , si tu veux, » ton rempart : je prodiguerai ma vie pour » défendre la tienne. Avant que d’arriver à » toi , il faudra que le fer de tes ennemis » perce mon sein el le déchire. Peut-être il » n’en sera pas un seul assez barbare pour » vouloir , aux dépens de mes jours , couper » la trame des tiens. Peut-être en faveur de » cetle beauté que tu méprises , ils oublie- » rontla vengeance.

» Hélas ! malheureuse ! où s’égare mou » orgueil ? Je vante encore une beauté dé- » daignée , et qui ne peut te fléchir. » Elle vouloil continuer, mais des ruisseaux de larmes coulent de ses yeux : elle veut saisir la main du Héros , ou embrasser ses genoux ; mais il recule et triomphe : l’amour ne peut plus rentrer dans son cœur , et ses yeux sont fermés aux larmes.

l64 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,

Si l’amour n’a pu rallumer sa flamme première , la pitié du moins , d’un feu plus chaste , l’échauffe et l’amollit : son âme est attendrie, mais il captive sa sensibilité ; et sous de tranquilles dehors, il cache les mouvemens qui l’agitent.

« Armide, lui dit-il, je partage la dou- » leur : que ne puis-je éteindre dans ton sein » l’ardeur funeste qui le dévore ! La haine , » le dédain ! ah ! ce ne sont pas les senti- » mens que j’éprouve : j’oublie l’injure et » je ne veux point de vengeance. Tu ne » seras point mon esclave , tu n’es point » mon ennemie. Ton cœur s’est égaré ; tu as » été extrême , et dans ta haine et dans ton » amour.

» Mais quoi ! ce sont-là de vulgaires foi- » blesses , et ton excuse est dans ta loi , » dans ton sexe et dans ton âge. Et moi » aussi j’ai partagé tes erreurs ; eh ! si » je te condamnois , de quel droit pour- » rois-je m’absoudre? Non, dans mes dis- » grâces , dans mes prospérités , ton sou- » venir sera toujours cher à mon cœur ; » et tant que l’honneur et mon culte me » le permettront, je serai encore ton Che- » valier.

» Mettons , mettons un terme à nos éga-

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» remens et à notre honte : ensevelissons » clans ces déserts inconnus le souvenir de » nos f'oiblesses. Puissent ces jours malheu- » veux être retranchés du nombre de mes » jours ! Puissent l’Europe elle reste de notre » hémisplicre , ignorer toujours celte in- » digne partie de mon histoire ! El toi- » même , elFace de la tienne un trait qui » flétriroit ta beauté , tes vertus et l’éclat de » la naissance.

n Adieu : vis en paix dans ces lieux; il ne » t’est plus permis de suivre mes pas. De- » meure, ou par une autre route va re- » trouver le repos dans le sein de la sa- » gesse. » Pendant qu’il parle , Armide inquiète , agitée , lance sur lui des regards sinistres et dédaigneux : enfin elle éclate en ces mots ;

« Non, tu n’es point le fils de la belle » Sophie , tu n’es point le sang des Héros 3) dont tu prétends sortir : la mer en cour- » roux t’enfanta au milieu des orages ; le » Caucase te nourrit dans ses affreux ro- » chers , et tu suças le lait d’une lisresse » d’Hyrcanie ; pourquoi dissimuler en- » core ! L’insensible , a-t-il montré un mou- » ventent de pitié? A-t-il ehangé de «couleur? A-t-il du moins donné une

l66 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

J) lafme , un soupir à mon désespoir?

«Mais, où m’arrêtai- je ? Le barbare » insulte à ma douleur. Il veut être mon » Chevalier , et il me fuit , il m’abandonne ! » Vainqueur humain , bienfaisant , il daigne » oublier mes offenses , et pardonner mes >r erreurs ! Philosophe austère , il me donne » des conseils , et sa chaste raison gour- 3) mande mon amour ! O Ciel ! ô Mahomet ! » vous souffrez ces impies , et vous fou- » droyez nos tours et vos temples !

3) Va, cruel , va, je te rends cette paix 33 que tu me laisses : cours , ingrat , où l’in- 33 justice t’entraîne ; mon ombre attachée à 33 tes pas te suivra sans cesse : nouvelle 33 furie , armée de torches et de serpens , 3) ma rage égalera mon funeste amour. S’il 3) faut que tu échappes au courroux des 33 flots , que vainqueur des ondes et des » écueils , tu arrives enfin sur le théâtre de 33 cette guerre impie , bientôt baigné dans 3) ton sang, environné des ombres de la 3) mort , tu paieras mon désespoir et mes 33 larmes.

33 Souvent , à ton dernier soupir , tu

33 invoqueras Armide . je l’entendrai . >3

Elle vouloil achever ; la douleur éteint sa roix ,, et en étouffe les derniers sons : elle

tombe presque sans vie ; une sueur froide el glacée coule sur ses membres , et ses yeux se ferment à la lumière.

Tes yeux se ferment, Armide ! le Ciel impitoyable refuse à ta douleur une consolation dernière : ab ! malheureuse , ouvre tes yeux , et tu verras des larmes couler de ceux du cruel qui t’abandonne. Ah ! si tu pouvois l’entendre ! quelle douceur ses soupirs porteroient dans ton âme ! Il te donne tout ce qu’il peut, et les derniers regards qu’il t’adresse sont des regards de pitié.

Que fera-t-il? Doit- il laisser celte infortunée mourante sur un sable désert? La sensibilité l’arrête, la compassion le retient ; mais une dure nécessité lui commande et l’entraîne. Il part ; déjà la barque légère fend les flots ; il a les yeux fixés sur le rivage ; mais bientôt le rivage se dérobe à ses yeux.

Revenue à elle-même , Armide regarde autour d’elle; ses regards ne rencontrent partout que la solitude et le silence : « Il

» est parti ! dit-elle . il a pu me laisser

» expirante en ces lieux ! Le traître , d’un

» moment n’a pas différé sa fuite ! .

» Dans l’état horrible où j’étois, il ne m’a

l68 L4 JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

» pas donné le moindre secours . efc je

» l’aime encore . Et assise sur ce rivage .

» je verse des pleurs au lieu de me venger .

» Des pleurs ! je n’ai donc point d’au- 3) 1res armes , d’autres ressources ? . . . . Ah ! » je le poursuivrai, l’ingrat; ni le Ciel, ni 3) l’Enfer, ne pourront le sauver de ma fu- 33 reur ; déjà je l’atteins, je le saisis, je lui

» arrache le cœur . Attachons ici ses

3) membres sanglans et déchirés , pour ef- 3) frayer les coupables qui seront tentés de

» l’imiter . Il m’apprit à être barbare;

3) je veux le surpasser . Mais, où suis-

»je et qu’osé-je dire?

3) Malheureuse Armide ! c’étoit quand >3 tu le tenois dans tes fers , que tu devois 33 sur lui épuiser ta fureur. Aujourd’hui ton 33 courroux est trop tardif, et tu te livres à

33 des transports impuissans. Non . si mes

33 larmes ne peuvent rien sur lui , si l’art 33 est sans force dans mes mains , d’autres 33 moyens me restent encore. O beauté mé- 33 prisée , c’est toi qu’offense l’ingrat , c’est 33 à toi de me venger.

33 Oui , ma beauté sera le prix du Guer- >3 rier qui m’apportera sa tête ; ô mes amans! 33 je vous propose une pénible , mais une 33 noble entreprise . Ma personne , mes

» trésors, voilà votre récompense . Si je

« ne mérite pas d’être achetée à ce prix , » vaine beauté , tu n’es qu’un présent inu- » tile de la nature .

» Funesteprésent, je t’abhorre; j’abhorre » et ma couronne et ma vie , et le jour qui

» m’a vu naître . Jenevis plus queparl’es-^

» poir d’être vengée. » Ainsi, par des sons entrecoupés , elle exhaloit son désespoir : enfin, elle s’arrache à cette rive déserte, les cheveux épars, les yeux égarés et le visage en l'eu.

Rentrée dans son palais, elle invoque à grands cris tous les habitans de l’Enlér : le ciel s’obscurcit et se couvre de nuages affreux; l’astre du jour pâlit et s’éteint ; les vents déchaînés ébranlent les rochers et les montagnes ; l’abîme mugit sous ses pieds , et dans son vaste palais on n’entend que des monstres furieux qui sifflent, hurlent, frémissent et aboient.

Des ombres plus épaisses que la nuit la plus noire, enveloppent l’édifice ; des éclairs percent l’obscurité , et la rendent encore plus alfreuse ; enfin , les ombres s’évanouissent ; le soleil lance de pâles rayons ; l’air n’est pas encore serein : mais le palais a disparu; les vestiges en sont efîacés, et ou

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