II. i
î86 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
» pousse aux combats. Un jour je te dirai » l’injure que j’ai reçue ; je ne veux au- » jourd’lmi m’occuper que de ma ven- » geance.
» Je l’obtiendrai : toutes les flèclies ne » volent pas inutilement dans les airs ; sou- » vent le Ciel dirige les coups du juste au » cœur du coupable. Mais si , parmi tes » Guerriers, il en est un qui puisse tran- » cher la tète odieuse de mon barbare en- »nemi, et me la présenter sanglante, j’a- » vouerai son bras , je ine contenterai d’une » vengeance qui , pourtant , seroit plus » douce et plus glorieuse, si je ne la devois » qu’à moi.
» Pour prix d’un si noble service, j’offre » tout ce qui est en mon pouvoir , mes tré-
sors et moi-mème. Je le promets , je le » jure , et j’atteste le Ciel et les hommes 3) témoins de mes sermens. S’il est un Guer- » rier qu’une pareille récompense puisse » enflammer, qu’il paroisse et se montre. »
Pendant le discours d’Armide , Adraste fixoitsur elle des regards dévorans. « Beauté y> divine , lui dit-il , ce ne sera point sous 7> tes coups qu’expirera le barbare. Le cœur y> du perfide ne mérite pas d’être percé 3> d’une si belle main : je serai moi-même le
CHANT DIX-SEPTÏÈME. 187
» miiiislre de la vengeance. Ce sera moi qui » meltrai sa têle à tes pieds.
» Je lui arracherai le cœur ; je ferai de ses » membres sangians et déchirés la pâture » des vautours. » Ainsi parloit Adraste l’Indien. Tisapherne s’indigne de son orgueil : K Eh ! qui es-tu , lui dit-il , loi , qui » sous les yeux du Roi des Rois , sous les » miens , oses montrer tant d’audace et » de fierté ? Il est peut-être ici un Guer- » rier, dont les exploits elfaceront tout ce .» que promet ta langue ; et ce Guerrier se » tait.
» Mes discours , réplique l’Indien , sont » encore au-dessous de mes actions : si tu » osois ailleurs me faire un pareil ou- » trage , ta mort me paieroit ta témérité. » Ils alloient continuer , mais le Monarque étend la main , et d’un geste les arrête. « Belle Princesse , dit-il ensuite à Armide, » vous avez bien l’âme et le cœur d’un » Guerrier.
» Vous méritez que ces deux Héros vous » sacrifient leur courroux et leur ressen- >1 timent ; c’est à vous de diriser leur valeur » et leurs efforts , contre le brigand qui » vous a outragée. C’est contre lui qu’ils » pourront utilement déployer leur audace
l88 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
3) ei se montrer rivaux. » Il se lait : les deux Guerriers offrent à la Princesse leurs bras et leurs épées.
D’autres encore viennent lui vanter leur zèle et leur courage : tous lui promettent, tous jurent de la venger. Pendant qu’elle arme contre le Héros , qui lui fut si cher , tant de fureurs et tant de haines , la nef qui le porte vogue heureusement sur la plaine liquide.
Les v^ents toujours fidèles enflent les voiles , et TOcéan courbe ses values sous un poids qui lui est connu. Renaud contemple le Pôle et les astres qui guident les navigateurs : quelquefois il regarde les fleuves et ces montagnes, dont le front audacieux ombrage la mer et ses rivages.
Souvent il s’informe du sort des Ciiréliens , et s’instruit des moeurs des peuples divers. Depuis qu’ils voguoientsur l’hmnide élément , le soleil avoit déjà quatre fois éclairé l’horizon ; il se plongeoit datis les eaux quand ils touchèrent à la terre : « V oici, 3) dit l’Inconnue , les rives de la Palestine , » et le terme de votre voyage. »
Elle les dépose sur le sable, et s’évanouit plus vite que la pensée. Cependant la nuit se lève, et couvre la nature de son lugubre
voile. Au milieu des déserts (jui les environnent , les trois Guerriers ne découvrent ni murs , ni traces des humains ; rien ne peut leur indiquer leur route.
Ils Lalancent un moment ; enfin , ils avancent d’un pas incertain , et laissent la mer derrière eux. Tout-à-coup , dans le lointain, un objet lumineux apparoîl à leur vue : des rayons d’or et d’argent percent la nuit , et éclaii'cissent les ombres. Ils marchent à cette clarté , et bientôt ils distinguent l’objet qui la réfléchit.
A un tronc , ils voyent des armes suspendues que la lune frappe de sa lumière ; sur un casque doré, des pierreries étincellent d’un feu plus vif que celui des étoiles. Au bas est un bouclier chargé de trophées ; un vieillard est assis auprès -, et semble en être le gardien : il se lève, et lui-même il marche au-devant d’eux.
Ubalde et le Danois reconnoissent les traits du Sage qui dirigea leurs pas; ils le saluent et l’embrassent. Renaud le regarde en silence ; « C’est toi setd que je cherche , » lui dit le Vieillard; c’est toi que , dans ces «lieux solitaires, attend mon impatience.
» Tu ne me connois pas, mais je suis ton a ami ; ils pourront le le dire , ces Guer-
igo LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
» riers qui, secondés par moi, ont triomphé » des enchantemens sous lesquels Lu traînois » ta déplorable vie. Entends mes discours ; » ils seront moins doux que ceux des sirènes » qui t’avoient séduit ; mais écoute-les sans » peine. Conserve mesleçons danston cœur, » jusqu’à ce qu’une voix plus sainte te con- » duise dans les sentiers de la sagesse et de » la vérité.
» Ce n’est point sous des ombrages frais , » sur des rives fleuries, au milieu des vo- » luplés , que tutrouveras le bonheur; c’est >■> au sommet d’une colline , d’un âpre et » difficile accès , qu’il repose au sein de la » vertu ; il faut , pour y parvenir , braver » les glaces de l’inver , les feux de l’été , et » s’arracher aux plaisirs. Oiseau superbe , » voudrois-tuloindu Ciel, ta patrie, ramper » comme un insecte dans les vallons.
» La nature alluma dans ton sein la » flamme du courage ; elle te fit un front 3) élevé : obéis à sa voix, marche aux gran- » deurs où le Ciel t’appelle , et par de nobles » exploits , assure ta gloire et tes destins. 3> Ton courroux impétueux ne te fut point » donné pour égorger tes frères , et pour » suivre en aveugle des mouvemens que la » raison désavoue.
» Que le feu quit’anime exalte ta valeur, » et te rende plus fort contrôles passions , r> plus terrible à ces ennemis qui habitent » clans ton cœur et le dévorent. Soumis à la » main quidoitgouverner ta jeunesse , obéis » à ses loix : c|ue la prudence de Godefroi » allume ton courage ou l’éteigne , le pré- » cipite ou l’arrête. »
Renaud , la bonté sur le front elles yeux baissés, écoutoit en silence les conseils du Vieillard, et les conservoit dans son cœur. Le Sage pénètre dans le secret de son âme : « Lève tes regards , lui dit-il , ô mon fds ! » porte~les sur ce bouclier , tu y verras les 3) exploits de tes aïeux.
» Tu les verras , d’un pas intrépide , » franchir les bornes qui arrêtent la course » des vulgaires humains; .... que tu te traînes » encore loin d’eux dans la carrière qu’ils » t’ont tracée ! Allons, réveille-toi , que ces 3> tableaux servent d’aiguillon à ta valeur. » 11 dit, et pendant qu’il parle, le Héros a les yeux attacliés sur le bouclier.
Dans un espace étroit , l’artiste a surassembler , sans confusion , un nombre prodigieux de figures : on y voit, dans leur ordre , les illustres descendans d’Accius ; leur sang coule toujours pur d’une source
192 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , cachée dans le berceau de l’ancienne Rome; ils sonl tous eouronnés de lauriers ; le Vieillard raconte et leurs guerres , et leurs victoires.
Au milieu des débris de l’empire , Caïus , d’une main audacieuse , saisit les rênes d’un peuple belliqueux , et s’assied au rang de Princes : ses voisins, moins puissans , viennent lui demander un Maître , et marchent sous ses loix. Bientôt , à la voix d’Honorius , le Gotli revient désoler l’Italie.
Au milieu des flammes qui dévorent cette triste contrée , pendant que Piome gémit sous le poids de sa chaîne et craint encore d’être anéantie , Aurélius repousse l’esclavage loin des peuples soumis à son sceptre. Foreste oppose au Roi des Huns , au conquérant du Nord , une redoutable barrière.
Au feu sombre qui brille dans ses yeux , à sa hideuse figure , on reconnoît le farouche Attila ; on croit entendre ses rugissemens ; le monstre, vaincu dans un combat singulier, cherche un asile au milieu des siens , et Foreste , l’Hector de l’Ilalie , va défendre Aquilée.
Plus loin on voit la mort de ce Héros et sa destinée , qui fait la destinée de sa patrie. Accarin son fils , l’héritier de ses
CHANT DIX-SEPTIÈME, ig5
^'ertus , est , comme lui , le vengeur et le soutien de son pays. Altin plie sous les coups du sort , et non sous ceux des Huns : il va chercher un nouvel asile, et sur les Lords duPo , de mille cabanes dispersées , il forme une cité.
Une digue enchaîne l’audace de ce fleuve impétueux; des remparts s’élèvent, et le trône de la maison d’Est s’assied sur de nouveaux fondemens. Vainqueur des Alains, malheureux contre Odoacre , Altin succombe , et meurt pour l’Italie , mort généreuse , qui l’associe à la gloire de son pèi’e.
Allbrise tombe à ses côtés ; Asson et son frère , exilés , tous deux , reviennent bientôt les armes à la main, et régnent sur hs cendres du eonquérant Hérule ; auprès d’eux est Boniface , l’Epaminondas de la maison d’Est. — Il expire, le front pereé d’une flèclie mortelle; mais Totila vaincu et son bouclier sauvé , lui font trouver des douceurs dans le trépas.
Valérien, encore enfant , marche sur les traces de son père : déjà vigoureux, déjà rempli d’une mâle audaee , il enfonce les escadrons des Goths. Près de lui, Ernest, l’œil en feu , fait trembler les Esclavons :