II
plus près encore , l’intrépide Aldoar cliassR de Moncelse le Roi de Lombardie.
On y voit Henri : on y voit Bérenger ; ce Héros marche sous les drapeaux victorieux de Charlemagne ; audacieux soldat , sage Capitaine , il dirige les grandes entreprises et frappe les premiers coups. Bientôt il combat avec Louis , <pii triomphe du Roi d’Italie son neveu , et le jette dans les fers. Othon paroît avec ses cinq fils.
Alméric règne dansFerrare; les yeux au Ciel, il consacre à l’Eternel les temples qu’il a fondés ; Asson lutte contre Bérenger ; heureux , malheureux tour à tour , il triomphe enfin et gouverne l’Italie.
Albert son fils va montrer sa valeur anx Germains; vainqueur dans les tournois, vainqueur dans les batailles , Othon lui offre sa fille et ses trésors. Derrière lui s’élève Hugues , la terreur des Romains et le fléau de leur orgueil. Il sera Marquis d’Italie, et la Toscane toute entière sera confiée à ses soins.
Plus loin est Théobald , et auprès de lui Boniface à côté de Béatrix son épouse.
L’hymen trompe leurs désirs , et leur refuse un fils qu’ils lui demandent. Une femme recueille l’héritage des Héros; c’est Mathilde : elle a leur courage et leurs vertus.
CHANT DIX-SE F TlÈMÉ. 1 9 5
Sa sagesse et sa valeur l’élèvent au-dessus des sceptres et des couronnes.
Sur son front éclate une mâle fierté ; le feu du courage étincelle dans ses yeux. Là , elle triomphe des Normands, et ce Guiscard , jadis invincible , fuit devant elle : ici Henri succombe sous ses efîbrts ; elle lui arrache l’étendard de l’Empire , et va dans uji temple attacher ce trophée. Plus loin , elle replace un Pontife au trône du Vatican.
A ses côtés , et quelquefois derrière elle , paroît Asson , sur lequel semble se fixer sa tendresse. La postérité d’ Asson iv , toujours heureuse , toujours féconde , éteudoit au loin ses rameaux ; l’illustre fils de Cunégonde , Guelfe , vole au sein de la Germanie qui l’appelle , et cerejeton desHéros d’Italie fleui’it dans les champs de Bavière.
Il embrasse et soutient l’arbre des Guelfes, séché dans sa racine. Fier de cet heureux appui , on voit cet arbre reverdir encore , et briller de l’éclat des sceptres et des couronnes. Déjà sa tête orgueilleuse est cachée dans les cieux , et son ombre embrasse et couvre la Germanie.
Cependant , toujours brillante, toujours féconde , la tige heureuse fleurissoil en Italie ; Berthold , un frère de Guelfe , un
igG LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
Asson encore , y iaisoient revivre leurs aïeux. Telle étoit la suite des Héros qui respiroient sur l’airain : à la vue de ces tableaux, l’honneur, dans l’ânie du jeune Guerrier , se rallume au l’eu de ses aïeux.
L’ardeur d’une noble émulation embrase son courage : saisi d’un généreux transport, il voit déjà des remparts détruits , des peuples subjugués , la mort et le carnage. Impatient , il se couvre de ses armes , et croit embrasser la victoire.
Le Danois en ce moment lui présente l’épée de Suénon , dont il lui a raconté l’histoire et les malheurs : « Prends-la, lui dit- » il , que dans tes mains , juste autant que » redoutée , elle soit toujours lieureuse , » toujours consacrée à de pieux combats ! » Tu dois venger son premier maître , tu » dois venger ton ami ; remplis ton devoir » et nos vœux. »
« Puisse , répond Renaud , puisse la » main qui reçoit cette épée , venger par » elle le maître qui l’a portée , et en ac- » quitter le prix! » Le Danois, en le remerciant, ple,ure de tendresse et de joie. Cependant le sage Vieillard le presse de continuer sa route.
« Il est temps de partir , lui dit-il , Gode-
5) froi t’allend ; le camp l’appelle : jamais ta » présence ne fui plus nécessaire. Allons , » dans l’ombre de la nuit, je saurai vous » guider aux tentes des Chrétiens. » 11 dit et monte sur son char ; les trois Guerriers y montent avec lui : de la main et de la voix , il presse scs coursiers et dirige sa route vers l’Orient.
Couverts des voiles de la nuit , ils s’avançoient en silence , mais tout à coup le Vieillard se tourne vers le Héros, et lui adresse ce discours : « Tu as vu la tige et les X antiques rameaux de ton auguste maison. » Si jadis elle enfanta des Héros , le » temps n’alfoiblira point son heureuse fé- » condité.
» Que ne puis-je aussi porter tes regards » dans le sein du ténébreux avenir , et le » montrer tes neveux , comme dans les » siècles passés , je t’ai montré tes ancêtres : 3) que ne puis-je les évoquer des abîmes du 3) néant ! tu verrois une suite non moins 3) longue de Héros , et des exploits non 3) moins fameux.
3) Mais mon arme peut dérobera l’avenir 3) ses secrets , et son pâle flambeau ne jette 3) dans cette obscurité que des rayons incer- 3) tains et douteux. Je t’en révélerai cepen-
igS LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
:» dant ce que m’en a découvert un Sage » qui lit quelquefois dans le sein de la Divi- 3 nité.
35 Jamais lige , me dit-il , ne fut aussi 3) féconde en Héros. Jamais du même tronc 3) on ne vil sortir autant d’illustres rejetons » que Renaud en comptera parmi ses ne- 3) veux : leurs noms égaleront les noms les 3) plus fameux de Rome , de Sparte et de 33 CpJthage.
35 Parmi eux , mes regards distinguent 33 un Alphonse , le second par son rang , 33 et le premier par ses vertus ; il naîtra 35 quand le monde épuisé n’enfantera plus 33 de Héros : personne mieux que lui ne 33 saura manier l’épée , ou soutenir le poids 33 d’une couronne. Il sera la gloire de ton 33 sang et l’appui de ta maison.
33 Encore enfant , sa valeur brillera dans >3 mille jeux , images de la guerre ; il sera la 33 terreuT des forêts et des monstres qui les 33 habitent. 11 remportera toujours le prix >3 dans les tournois : bientôt dans les com- 33 bats il cueillera les lauriers de la victoire , 33 et méritera les honneurs du tidomphe. Il 33 n 'est point de couronne qui ne ceigne son 33 illustre tête.
33 Dans un âge plus mûr , on le verra se
CHANT DIX-SEPTIÈME. I99 » couvrir d’une nouvelle gloire ; au milieu » de rivaux puissans et jaloux , il maintien- » dra ses Etals en paix ; il ranimera les arts, «fécondera le génie, célébrera des jeux » magnifiques et de superbes fêtes : dans » une balance égale il pesera les récom- » penses et les peines : ses regards pénétre- » ront dans l’avenir , et sa prévoyance » rapprochera les événemens les plus re- » culés.
» Ah ! si dans ces temps malheureux où » l’impie infestera la terre et les mers , et » imposera des lois honteuses aux peuples » les plus renommés ; ah ! si Alphonse étoit «'choisi pour venger les temples et les » autels , quels foudres lanceroit son bras ! » que bientôt le tyran et sa secte expire- » voient sous ses coups !
» En vain le Turc , en vain le Maure «lui opposeroient mille bataillons armés: «l’Euphrate couleroit sous ses loix, il ar- « boreroit sur les neiges du Taurus la croix « triomphante , et son aigle et ses lys ; et » les peuples basanés qui voient couler les » sources du Nil , reconnoitroient le Dieu « qu’il adore. »
Ainsi parla le Vieillard : le Héros attentif recueiUoit ses discours , et son cœur
200 LA JÉRUSALEM DÉLmiÉE, jouissoil en secret des triomphes et de îa gloire de ses neveux. Cependant l’aurore annonçoit le retour du soleil ; l’Orient se coloroit de ses feux , et déjà bn vojoit de loin , sur les tentes des Chrétiens, flotter leurs bannières.
K Vous voyez , dit le Sage , le soleil qui » vous luit , et de ses rayons amis éclaire le 3) camp , la plaine , les montagnes et Solime : 3) je vous ai ramenés vainqueurs des oLsta- « des et des dangers , vous pouvez , sans » guide , achever votre route : un pouvoir 3) invincible arrête ici mes pas. »
Il dit , et laisse les trois Guerriers au milieu delà plaine : ils marchent , et bientôt ils ont regagné les tentes. Soudain la renommée publie leur retour désiré. Le pieux Godefroi en est instruit le premier et s’avance pour les recevoir.
mnïAK
cha:nt dix-huitième.
Renaud , d’un air soumis et respectueux , aborde Godefroi , et lui adresse ce discours : « Seigneur , l’honneur jaloux m’ar- » ma contre l’infortuné Gernand ; si j’ai » violé tes loix, le repentir et le remords » m’en ont puni. Je reviens à ta voix , prêt » à tout faire pour expier mon crime. »
Bouillon se penche vers lui , et le serrant dans ses bras : « Perdons , lui dit-il , le sou- » venir d’une triste erreur ; oublions tou » malheur et ta faute : pour l’expier , je ne » te demande que de te ressembler à toi- » même , et de t’illustrer par des exploits » nouveaux. Viens combattre pour nous.
» Viens hâter la perte de nos ennemis, en » triomphant des monstres qui défendent la » forêt.
» Cette antique forêt, qui fournit dubois » pour la construction de nos machinespre- » mières, est devenue le séjour des enchana temens, un lieu de terreur et d’effroi ; a personne n’ose j porter la cognée , et a cependant , sans machines , l’Infidèle rira
» de nos impuissans efforts. Que cet objet » de terreur pour tous nos Guerriers , de- » vienne pour toi la matière d’un nouveau » triomphe. »
U dit , et le Héros , d’un ton modeste , se dévoue aux dangers et aux travaux qu’il offre à sa valeur. On lit sur son front la certitude d’un succès que ne promettent point ses pai’oles. Guelfe , Tancrède et les principaux Héros , se rassemblent et se pressent autour de lui : il leur donne la main et les embrasse , les quitte , revient à eux et les embrasse encore.
D’un air affable , populaire , il accueille la foule empressée ;-''tout retentit de Cris d’aUégresse ; tout le camp l’environne : on croiroil qu’il revient vainqueur des peuples de l’aurore et du midi.
Suivi de ce nombreux cortège , il rentre dans sa tente, et s’y assied au milieu d’un cercle d’amis : ils s’entretiennent longtemps, et de la guerre et de la forêt enchantée. Enfin , on se sépare. Le Solitaire , resté seul, adresse à Renaud ce discours: « Tu as vu , Seigneur , d’étonnantes merj) veilles ; un charme funeste avoit bien 1) loin de nous égaré tes pas et ta valeur.
«Que ne dois -tu point à l’arbitre du
CHANT mX-HUITiÈME. 2o3
» monde ? Il t’arrache à un magique pou- » voir ; il te rend à un troupeau , dont ime » folle erreur t’avoit séparé : par l’organe » de Bouillon , il te choisit pour être sous » lui l’exécuteur de ses volontés ; mais il ne » faut pas que tu armes pour ces grands » desseins ime main impure encore et pro- » fane.
» Le bandeau fatal est toujours sur tes a yeux ; ton âme est toujours plongée dans » la fange d’un monde corrompu , et toutes » les eaux du Nil , du Gange et de l’Océan , » ne pourroient lui rendre sa pureté. Le » Ciel seul effacera les traces honteuses de a tes foiblesses. Saintement humilié , "im- » plore sa clémence , dévoile tes fautes » secrètes , verse des larmes avec des a prières. »
Il dit, ef le Héros déplore ses superbes dédains et ses folles amours. Le cœur déchiré , les yeux baissés , il se prosterne aux pieds du Solitaire , et lui découvre toutes ses jeunes erreurs. Pierre , au nom du Ciel , l’absout et lui pardonne : k Demain , lui » dit-il, avix premiers rayons du jour , tu » iras offrir ton hommage à l’Eternel , sur » cette montagne que l’aurore naissante » éclaire de ses feux.
2o4 la JÉRUSALEM délivrée,
» De là lu iras à celle forêt qu’assiégen f » tant de vains prestiges , tant de fantômes » imposteurs. Ces monstres , ces géans , lu » les vaincras, Renaud, si tusais tedéfendre » d’une nouvelle erreur. Que les cris de la » douleur , que les cbants de la volupté » n’amollissent point ton âme. Sois , je t’en V conj ure , sois insensible au doux sourire , » aux regards caressans de la beauté : dé- » daigne un aspect trompeur et de feintes » prières. »
Le Guerrier , qu’enflamment ses conseils , brûle de voler à une entreprise , dont le succès flatte ses vœux. 11 y rêve tout le jour, il y rêve toute la nuit, et dans son impatience, il accuse la lenteur de l’aurore. Avant qu’elle ait allumé ses feux , il a déjà pris son armure ; il sort de sa tente , et seul , à pied , il marche en silence vers la montagne.
Les ombres luttoienl encore avec la lumière : quelques étoiles encore brilloienl sur l’azur des cieux ; mais déjà l’orient étoit couvert d’un manteau d’or et de pourpre. Renaud contemple cesbeautés immortelles, incorruptibles, qui ornent la nuit et redoublent l’éclat du jour.
« Que de clartés, disoit-il , répandues dans
» les cieux ! le soleil roulç sur son char » majeslueux ; des astres d’or étincellent » sur le front de la nui t , et tant de merveilles 3) ne peuvent attacher nos coeurs et nos » pensées? Et noussonames éblouis de cette » lumière sombre et pâle , que le jeu d’un 3) regard , que l’éclair d’un sourire , fait 33 luire sur le front d’une mortelle. 3)
Cependant il atteint le sommet de la montagne ; là , il s’incline d’un air respectueux, et les yeux tournés vers l’Orient, il élève ses pensées jusqu’au trône de l’Eternel : « O 3) mon Père ! ô mon souverain Maître ! 33 s’écrie-t-il , jette un regard de pitié sur 33 ma vie première et mes premières erreurs. 33 Epanche sur moi la rosée de ta grâce , et 33 chasse de mon âme le levain impur dont 33 elle est infectée. 33
L’aurore plus vermeille l’éclairoit de ses rayons : son casque , ses armes , la cime de la montagne étoient dorés de sa lumière : un air plus pur et plus frais porloit le calme dans ses sens , et le zéphyr qui agitoit les nuages , en faisoit descendre sur sa tête une douce rosée.
Ces perles liquides répandent sur ses habits une blancheur éclatante. Telle la fleur aride s’embellit des pleurs de l’aurore.
2o6 la JERUSALEM DELIVREE,
Tel, au printemps , le serpent rajeuni étale l’or d’une peau nouvelle.
Renaud , à cette vue , sent croître sa confiance et redoubler son courage ; d’un pas intrépide, il marche vers la forêt. Il arrive enfin au fatal endroit où règne la terreur , et où se sont arrêtés avant lui les plus audacieux Guerriers. Le bois n’offre à ses yeux rien qui l’effraie ou l’étonne ; il n’y voit qu’un délicieux ombrage.
Il avance : une douce liarmonie vient charmer ses oreilles ; c’est un ruisseau qui murmure , c’est le zéphyr qui soupire à travers le feuillage, le cygne qui gémit, le rossignol qui se plaint et lui répond : c’est un concert d’instrumens et de voix , et dans un même son , tous les sons mêlés et confondus.
Il attendoit les éclats du tonnerre et mille objets de terreur. Il n’entend que le chant des sirènes , le gazouillement des oiseaux , le murmure des eaux et des airs ; surpris , il s’arrête ; puis il avance d’un pas lent et suspendu ; enfin , il ne rencontre d’obstacle qu’un fleuve , qui promène sans bi’uit ses ondes transparentes.
Les bords en sont tapissés d’une riante verdure que parfument des fleurs : dans son
cours il embrasse la forêt : ses oncles amoureuses se replient et y forment un canal. Par un heureux échange , le bois s’abreuve de ses eaux et l’embellit de son ombre.
Le Guerrier cherche un passage : soudain un pont s’élève sur des arches d’or, et lui oifre un large chemin ; mais à peine il touche à l’autre rive , c[ue l’onde s’enfle et mugit , et le pont s’abîme au milieu d’un torrent impétueux.
Renaud se retourne ; il voit les flots débordés qui s’agitent , et sur eux-mêmes ramènent mille fois leurs vagues écumanles. Cependant un désir curieux l’entraîne sous ces ombrages épais. Au milieu de cette solitude sauvage , toujours de nouvelles merveilles frappent ses regards et les attirent.
Des sources jaillissent, des fleurs naissent sous ses pas : ici le lis ouvre son sein , plus loin la rose s’épanouit : une fontaine les abreuve de son onde , un ruisseau les réfléchit dans son mobile cristal. Partout , l’antique forêt rajeunit son feuillage, l’écorce s’amollit , tous les arbres se couronnent d’une nouvelle verdure.
Sur les feuilles une manne céleste brille conune la rosée : le miel le plus pur distille des rameaux. Les chants de l’allégr'esse se
2o8 la JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, mêlent encore aux accens de la douleur. Des voix liumaines s’accordent aux sons plaintifs des cygnes , au murmure des airs et des eaux ; mais ce concert invisible se cache aux regards du Guerrier.
Pendant que d’un œil inquiet il exatnme ces lieux, et que son esprit se refuse au rapport de ses sens , il aperçoit un myrte qui s’élève dans un espace sobtaire : il y court. Plus allier que le palmier elle cyprès , ce myrte domine sur les autres arbres , et semlale le souverain de ces bois.
Renaud s’arrête ; un plus grand prodige a frappé ses regards. Un chêne se fend de lui-même , et de son écorce ouverte sort une nymphe au printemps de l’âge , et revêtue des plus pompeux habits. Cent autres arbres enfantent cent autres nymphes.
Elles ont le bras nu , la robe retroussée : des brodequins leur servent de chaussure ; des tresses d’or flottent sur leurs épaules. Telles , sur la scène ou. dans nos tableaux, on représente les déesses des bois : seulement, au lieu d’arc , au lieu de carquois , elles ont des sistres, des luths et des guitares.
Elles commencent à danser , et forment un cercle autour du myrte et du Héros :
CÏIANT DIX-HUITIÈME. 209
en dansant , elles chantent toutes ensem- Ble : a Heureux le jour qui t’amène dans 3) nos bois , ô favori de notre Reine , ô » tendre objet de' son amour et de son in- » quiétude !
3) Viens éteindre le feu qui la dévore , 33 viens lui rendre la vie , et g uérir ses pro- >3 fondes blessures ! Cette foret , jadis si 33 sombre, asile convenable à sa douleur, 33 tu la vois se ranimer à ton aspect , et re- 33 prendre pour toi les formes les plus 33 belles. 35 Des sons plus touchans encore sortent du myrte , qui s’enlr’ouvre à son tour.
Jamais de ses bois fabuleux l’antiquité ne vit sortir une si rare merveille : c’est une nymphe , c’est une déesse. Renaud la voit, Renaud reconnoît les traits d’Armide et son visage enchanteur.
Elle fixe sur lui des regards , où la douleur , la joie , mille autres sentimens encore sont mêlés et confondus. « Enfin je te re- 33 vois , lui dit-elle , enfin tu reviens auprès 33 de l’amante que tu as abandonnée ! Quel >3 dessein te ramène? Viens-tu , par ta pré- 33 sence , consoler mes tristes nuits et mes 33 déplorables jours; viens-tu me persécuter 33 et me bannir de cet asile ? Cruel ! tu me
» caches tes beaux yeux , et tu ne me mou- » très que des armes.
» Est-ce un amant , est-ce un ennemi » que je retrouve? Ce n’étoit pas pour un » ennemi que j’avois élevé ce pont qui t’a » reçu, que j’avois fait éclore ces fleurs , » jaillir ces fontaines , et disparoitre les « obstacles qui auroient arrêté tes pas. Si tu » m’aimes encore, détache ce casque odieux, » montre-moi ton front ; que mes lèvres » baisent tes lèvres , que mon sein presse » ton sein , que ma main du moins serre la » tienne. »
En parlant , elle porte sur lui des regards attendris ; ses joues se décolorent : des sanglots , des soupirs , s’échappent de son sein , et ses yeux sont inondés de larmes. La douleur qu’elle fait éclater jJourroit , dans un cœur de diamant , exciter une imprudente pitié : mais Pienaud , toujours en garde contre sa sensibilité , tire son épée.
Il marche droit au myrte ; le fantôme s’y attache, embrasse ce tronc chéri, et lui crie ; « Non , barbare , non , tu ne me feras B point l’injure de couper l’arbre auquel B je suis unie ; quitte , quitte ce fer, ou » plonge-le plutôt dans le coeur de la mal-
CHANT DIX-HUIIIÈME. 211
» heureuse Armide. Ce n’est qu’en perçant » mon sein , en déchirant mes entrailles , » que ton épée atteindra le myrte que je » protège. »
Toujours inexorable , Renaud lève le bras : soudain elle prend des formes nouvelles. Tels, dans le délire d’un songe, les fantômes se multiplient et se succèdent. SoU corps s’épaissit , les lis et les roses de son teint s’effacent ; les ombres s’étendent sur son front. C’est un géant terrible , un Briarée qui , avec cent mains , fait mouvoir cinquante épées et résonner cinquante boucliers.
Il frémit , il menace ; chaque nymphe à son tour devient un cyclope , et se couvre de fer et d’acier. Le Héros redouble ses outrages sur l’arbre qui gémit en les recevant. Pour le défendre , les monstres , les prodiges se multiplient , et la forêt semble être devenue le séjour des enfers.
Le Ciel tonne, la terre tremble , les vents et les tempêtes grondent et mugissent : mais le cœur du Guerrier est toujours intrépide, et sa main, toujours sûre, porte d’inévitables coups. Le tronc est coupé ; ce n’est plus qu’un myrte , le charme est rompu et les fantômes s’évanouissent.
L’air se calme , les deux se revêtent d’azur, la forêt, affrancliie du magique pouvoir , ne conserve plus que cette sombre horreur qu’y répandit la naluxe. Le vainqueur , par de nouveaux essais , s’assure de son triomphe : puis il sourit , et se dit à luimême : \ ains fantômes , quelle folie devons redouter !
Bientôt il retourne au camp : cependant le Solitaire s’écrie ; « Déjà le charme est » détruit ; déjà Renaud revient triom-
» phant : . le voilà ». Le Héros , en effet ,
paroît dans le lointain ; sa démarche est imposante et altière. Sa cotte d’armes a la blancheur de la neige, et son aigle d’argent, que le soleil frappe de ses rayons , hriile d’un nouvel éclat.
Par des cris d’allégresse le camp célèbre son retour et sa victoire. Bouillon le serre dans ses bras , et lui prodigue des éloges que personne n’ose envier. « Seigneur , lui » dit Renaud , j’ai , suivant les ordres , » pénétré dans cette forêt redoutée. J’ai X vu , j’ai vaincu les monstres qui la dé- 3) fendoient : tu peux y envoyer tes tra- 3) vailleurs , ils n’ont plus d’obstacle à re- 35 douter. »
On y courtaussitôt ; mille arbres tombent
CHANT DIX-HUITIÈHË. 2l5 SOUS les coups de la cognée. Un ouvrier inhabile avoit construit sans art les machines premières ; une main plus savante et plus illustre , dirigea cette fois des travailleurs moins grossiers , et leur apprit à former un assemblage plus heureux.
Jadis souverain des mers , Guillaume y avoit fait respecter le pavillon Génois, mais , forcé de céder à l’ascendant des Sarrasins , il avoit transformé ses matelots en soldats : nul ne savoit alors mieux que lui suppléer à la force par l’industrie, et son génie créateur étonnoit les esprits par des miracles nouveaux. Deux cents bras que , d’un coup d’œil , il faisoit mouvoir , exécutoient les plans qu’il avoit formés.
Des catapultes, des béliers, fléaux des murailles de Solime , s’élèvent sous ses yeux ; bientôt une machine plus terrible vient effrayer les regards : c’est une tour , dont la masse énorme est formée de sapin.
Des cuirs encore frais la revêtent , et la mettent en état de braver la flamme ennemie.
Les pièces qui la composent , se démontent et se rassemblent : à la partie inférieure est attaché un mobile bélier , destiné à battre les remparts : au milieu est un pont
2 1 4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , qui s’élance sur les murs; plus haut est une autre Loui’, qui, par de secrets ressorts , ou s’élève ou s’abaisse.
Elle roule sur cent roues ; pleine d’armes , pleine de Guerriers , son mouvement n’en sera pas moins rapide. L’armée attentive admire l’activité des ouvriers , et un art jusqu’alors inconnu. Deux autres tours sont formées sur ce premier modèle.
Du haut de leurs remparts , les Sarrasins observent ces travaux : ils voient rouler des arbres immenses , ils voient s’élever des machines , mais ils en ignorent la structure et la forme.
Eux-mêmes , par de nouveaux ouvrages , signalent leur industrie ; ils alfermissent leurs tours , réparent leurs murailles , en exhaussent les parties les plus foibles, et déjà ils osent défier tous les efforts des mortels : Ismen , pour mieux les rassurer encore , prépare des feux d’une nature inconnue.
L’exécrable Enchanteur se promet de venger , par des incendies , les affronts faits à sa forêt et à son art ; il mêle du soufre et du bitume que lui fournit le lac de Sodome , ou peut-être les noirs torrens qui roulent dans les enfers : de ces matières enflam-
CHANT DIX-HUITIÈME. 2l5 mees s’élance un feu impétueux qui infecte et dévore.
Pendant que les Cbréliens se préparent à l’assaut , et les Infidèles à la défense , on aperçoit un pigeon qui fend les plaines de l’air, et dirige son vol vers les reniparts de Solime : les ailes étendues , il plane sur l’armée Chrétienne. Déjà cet étrange courrier, du sein des nues, s’abaisse vers la
Cité.
Mais soudain un faucon , au bec tranchant, à la serre cruelle, fond sur l’oiseau timide : il le poursuit, il le presse, et déjà il est prêt à le déchirer. Le pigeon tremblant s’aljat , et va chercher un asile sur les genoux de Bouillon.
Le Héros le reçoit et le sauve : mais , .tu bout d’un fil attaché à son col pend un billet qui est caché sous son aile. Godefroi le prend , l’ouvre et y lit ces mots : u Le » Général d’Egypte au Roi de la Palestine , » salut :
» Ne laisse point. Seigneur , abattre ton » courage : résiste encore quatre ou cinq » jours, deviens délivrer tes murs. Tes yeux » verront tomber tes ennemis. » Tel étoil le secret qu’en langue barbare portoit aux assiégés le messager ailé.
Godefroi rend à l’oiseau sa liberté; mais il n’ose revoler vers les remparts , et semble craindre de revoir un maître dont son malheur a trahi la confiance. Le Héros fait assembler ses Guerriers , et leur révèle cet important mystère : « Le Ciel, leur dit-il , » veillesur nous, et nous dévoileles desseins 5) de nos ennemis.
» Il n’est plus temps de différer ; il faut, » du côté du midi , commencer une nou- » velle attaque : l’accès en est difficile , des » rochers le défendent; mais notre courage 3) peut triompher des rochers et de la na- » ture. L’ennemi , que rassure sa situation , 3) nous y opposera moins de soldats et moins 3) de fortifications.
3) Raymond , c’est là que tu iras avec tes 3) machines attaquer Solime ; moi , avec tout 3) l’appareil de la guerre, je me porterai » contre la porte septentrionale : l’Infidèle 33 abusé attendra sur ces seuls points toutes 3) nos forces et tous nos efforts : ma grande 3) tour, plus mobile, ira plus loin former 3) une attaque imprévue.
3) Toi, Camille, tu feras près de moi ,
33 mouvoir la troisième tour. 33 II se tait : Raymond assis auprès de lui a pesé son discours : « Je ne puis , lui dit-il , qu’ap-
CHANT DIX-HUITIÈMÈ. 2 1 7 plaudir à les desseins ; je voudrois seule- 3) menl qu’un espion adroit et fidèle pénéirât » dans le camp Egyptien , et nous éclairât î) sur leurs projets et sur leurs forces.
— » J’ai un écuyer , dit Tancrède , que » j’ose vous proposer pour ce délicat eni- 33 ploi : intrépide , intelligent , il unit la « prudence à l’audace , il connoît les mœurs 3) et le langage des peuples divers , et sait à 3) son gré varier le son de sa voix , ses mou- 3) vemens et ses gestes. 3)
On l’appelle , on lui confie la mission périlleuse dont on veut le cliarger ; il l’accepte en souriant : « Je pars , dit-il , bientôt 3) je serai au milieu des Egyptiens : jeveux, 33 sans être reconnu , entrer dans leur camp, 33 à la clarté du jour , et y compter et leurs 33 chevaux et leurs soldats.
33 Je vous promets le détail de leurs forces 3) de leurs projets : je lirai dans l’âme du 33 Général, j’en arracherai les pensées les 35 plussecrètes. 33 II dit ; et soudain il rêvé t une robe longue et flottante , et ceint le turban.
Le carquois est sur son épaule , et l’arc dans sa main : sa voix , ses gestes , ses traits , annoncent un Syrien. Il étonne les oreilles par des accens étrangers ; on l’eût eru Egyptien à Memphis, et Phénicien à Tyr. Il II. 19
2i8 la JÉRUSALEM DELIVREE , monte un agile coursier , qui à peine imprime sur le sable la trace de ses pas.
Cependant , du côté du midi , on aplanit le terrein ; on dérobe la nuit au repos pour l’employer au travail. Dans leur ardeur impatiente, les Chrétiens épuisent leurs forces, et n’écoulent que leur courage; et déjà tout est prêt pour seconder leurs audacieux projets.
La veille du j our qui doit éclairer l’assaut , le pieux Bouillon se livre à la prière : il ordonne que tous ses Guerriers se prosternent aux pieds des Prêtres, y fassent l’humble aveu de leurs fautes , et que du pain céleste ils se nourrissent et se fortifient. Il fait ensuite avancer ses machines vers les lieux qu’il veut le moins attaquer. L’Infidèle, Irompépar ce stratagème, se console et se promet la victoire.
Dans l’ombre delà nuit, la plus redoutable des tours roule vers l’endroit où le mur oppose moins d’angles et moins d’ouvrages avancés. Raymond, avec la sienne, est déjà sur la colline et menace la Cité ; Camille , avec la troisième, s’est porté entre le nord et le couchant.
L’aurore allume sesfeux , avant-coureurs du jour v'fui la suit : à sa clarté naissante , les
Infidèles voient de trois côtés s’élever les trois formidables tours; partout leurs yeux rencontx-ent des béliers, des catapultes , et mille instrumens funestes. Ils se troublent à cet aspect.
Mais bientôt , avec une ardeur égale ils travaillent à leur défense , et ramènent aux endroits qui vont être attaqués leâmacliin es c[u’ eux-mêmes ont préparées. Cependant le Héros , qui craint les surprises de l’Egyptien , appelle Guelfe et les deux Robert : « Tenez-vous, leur dit-il, achevai, et les » armes à la main.
» Pendant que je vais foudroyer ces rem- » parts, veillez sur nos derrières, et prenez » garde qu’un ennemi nouveau , par une » attaque imprévue , ne vienne nous arra- » cher la victoire. » Il dit; et déjà de trois côtés couunence un triple assaut : l’Infidèle oppose partout une vigoureuse défense.
Aladin lui-même a repris, en ce jour, les armes qu’il avoit jadis déposées.
Lui-même il charge du poids de ces armes , depuis long-temps oubliées , un corps foible , affaissé sous le fardeau des ans et fatigué de son propre poids , et marche contre Raymond ; par ses ordres , Soliman va repousser Godefroi , et Argant combattre
220 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE J contre Camille. Le neveu de Boëmond , l’intrépide Tancrède, est avec Camille, et le destin l’amène en cet endroit pour ïrapper sa victime.
Des flèches empoisonnées volent dans les airs ; un nuage immense de traits obscurcit Je ciel et dérobe la clarté. Du sein des machines guerrières partent des coups plus terribles ; des globes de marbre , des poutres années de lér , portent sur les remparts la destruction et la mort.
La foudre est moins meurtrière : les armures sont brisées; les cadavres disparoissent , il n’en reste que des lambeaux sanglans et déchirés. Les javelots traversent le corps tout entier , fuient encore loin du Guerrier blessé et laissent la mort dans la blessure.
Tant de fureur et de carnage n’étonne point les Sarrasins : déjà ils ont tendu des toiles et d’autres matières , dont la molle résistance trompe les efforts des Ciirétiens et les alfoiblit. Ils lancent et des flèches et des pierres au milieu des rangs les plus serrés.
Les Chrétiens , avec une ardeur toujours égale, poussent leur triple attaque; les uns , à l’abri de leurs machines , se dérobent aux traits qui pleuvenl inutile-
CH^VNT DIX-HUITIÈME, ment sur eux. D’autres font rouler auprès des murailles ces redoutables tours , que les assiégés repoussent de toutes leurs forces : le bélier s’élance , et par d’iiorribles secousses ébranle le pied des remparts , tandis que les ponts s’abaissent sur le sommet.
Cependant Renaud s’arrête irrésolu, et porte- partout ses regards incertains ; il dédaio'ne de vulgaires dangers, et ne veut marcher à la gloire que par des routes inaccessibles aux autres Guerriers : sans secours , sans machines , il veut par ses propres efforts escalader les murs , dans la partie la plus haute et la mieux fortifiée.
Il se tourne vers les Héros que guidoit jadis le généreux Dudon ; « O honte ! leur » dit-il , environné de nos armes , ce mur » repose en paix : allons , signalons notre » ardeur par des exploits nouveaux ; il n’est » point de dangers pour des cœurs intré- » pides; le sort respecte quiconque ose le » braver. Marchons , et pour défendre nos » têtes des coups de l’ennemi , couvrons- » nous de nos boucliers. »
Tous , à ces mots, se rapprochent et se serrent ; tous élèvent leurs boucliers : sous
222 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, ce loil de i'er ils bravenl la tempête qui fond sitr eux. D'une course impétueuse , irrésistible , ils s’avancent sous les ruines , dont en vain rinfidcle tente de les accalaler.
Déjà ils sont au pied de la muraille.
Renaud dresse une échelle immense ; elle obéit à sa main , comme la plume légère au souPfle des vents : les traits, les pierres pieuvent sur lui, mais^toujours il montre , avec une égale ardeur, une égale intrépidité; inébranlable à toutes les secousses , la chute d’une montagne ne pourroit accabler son courage.
Une forêt de traits, des monceaux de ruines , roulent sur lui. D’une main , il ébranle la muraille; l’autre, suspendue en l’air, couvre sa tète de son bouclier. Ses compagnons , qu’enhardit son exemple , appliqiv^nl des échelles à leur tour ; mais , comme leur valeur , leur sort est inégal.
Les uns expirent , les autres tombent renversés. Cependant le Héros , presque vainqueur, rassure les siens et menace les "Infidèles : déjà , de ses bras étendus, il peut atteindre aux créneaux ; une foule d’ennemis accourt ,1e presse , le repousse, et tente vainement de le précipiter. O prodige! un
seul homme , suspendu dans les airs , résisté à une ibule d’ennemis.
Il résiste, il avance, et ses forces redoublent. Tel le palmier se soulève sous le poids dont il est oppressé. Il s’élance , il est sur les remparts ; tout plie , tout recule à son aspect , et sa victoire ouvre , à qui ose le suivre , un chemin assuré.
Lui-même , il tend sa main triomphante au jeune Bouillon , et par un utile secours sauve le Guerrier prêt à tomber , et lui vaut encore la gloire de s’élancer sur la muraille le premier après lui. Cependant Godefroi éprouve ailleurs des, fortunes diverses. On combat de son côté, avec toutes les forces de l’homme et toutes les ressources de l’art.
Les Infidèles, sur leurs remparts, ont planté un tronc d’arbre , qui jadis fut un naât de vaisseau : à ce tronc est attachée une poutre , dont la tête est armée de fer , et qui, retirée en arrière par des câbles, se reporte en avant avec un mouvement redoublé.
Cette poutre immense frappe contre la tour ; ses chocs répétés en relâchent les jointures, l’ouvrent, l’ébranlent et la repoussent. Mais tout à coup , de cette ter -
2 24 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , riLle machine sorten t des faux tranchantes , qui TOnt couper les câbles auxquels est suspendue la poutre ennemie.
Elle tombe , et dans sa chute , entraîne les hommes , les armes et les créneaux : la tour elle-même en est ébi’anlée et chancelle deux fois ; les murs tremblent et les collines retentissent. Tel un vaste rocher qu’arrachent les efforts du temps , ou le courroux des aquilons, traîne après lui de vastes débris , et dans sa ruine emporte les arbres , les cabanes et les troupeaux.
Bouillon s’avance , il se flatte d’arborer bientôt sur la muraille sa triomphante enseigne : mais tout à coup on lance sur lui de noirs îorrens de flamme et de fumée. Jamais , de ses entrailles brûlantes , l’Etna ne vomit tant de feux. Jamais , dans les ardeurs de l’été , le Ciel de l’Inde ne brûla de tant de vapeurs embrasées.
Partout volent des tases de feu et des flèches allumées ; partout roule une flamme noire et sanglante : l’air est infecté ; on croit voir la foudre , on croit entendre ses éclats. Une épaisse fumée dérobe la Uimière du jour, le feu s’attache à la machine; le cuir qui la défend se ride , et bientôt ne pourra plüs la garantir.
Mais Bouillon , le front toujours serein , ràme toujours intrépide , encourage ses Guerriers , qui , pour sauver la tour , arrosent le cuir dont elle est revêtue : mais déjà l’eau commence à leur manquer. Soudain s’élève un vent impétueux qui reporte l’incendie contre ses auteurs.
Le feu s’élance sur les toiles que l’Infidèle a tendues et les dévore ; les remparts sont couverts de flammes. O pieux Guerrier î ô mortel chéri des cieux ! l’Eternel combat pour toi ; les vents obéissent au son de tes trompettes , et la nature s’arme poux te défendre.
Cependant l’impie Ismen , qui voit revenir contre lui-même, les (eux qu’il avoit allumés , veut forcer la nature , et par le pouvoir de son art triompher des vents ennemis. Escorté de deux Magiciennes, il se présente sur la nluraille ; ses yeux lou-'^ ches sont cachés sous une noire paupière, uneharhe épaisse et Jiérissée rend son aspect plus affreux. Tel jadis on eût peint Caron ouïe Roi des Enfers entre deux Furies.
Déjà on entend murmurer ces sons qui font trembler les noirs abîmes : déjà l’air se trouble , et le soled s’enveloppe d’un nuage ténébreux. Mais soudain un vaste
roclier , du seir. de la lerrible machine , vole sur ces trois monstres et les écrase à la fois.
En miUe pièces sanglantes leurs corps sont dispersés ; tel le grain devient poussière sous la meule pesante qui le broier Leurs âmes criminelles quittent en gémissant le séjour de la lumière , et vont se mêler aux ombres infernales. Mortels , apprenez qu’il est un Dieu vengeur , et obéissez à ses loix !
Cependant la tour défendue par la tempête s’approche du rempart, et déjà le pont dont elle est armée peut s’abattre sur la muraille. L’intrépide Soliman accourt , et tente de couper cet étroit passage. Il redouble ses efforts , et peut-être il eût triomphé , mais tout à coup une seconde tour apparoît sur la première.
Elle s’allonge dans les airs étonnés de sa hauteur, et domine les édifices les plus superbes : les Sarrasins , à cet aspect , sont saisis d’étonnement et de terreur : mais Soliman , quoique assailli d’une grêle de pierres , n’abandonne point son poste ; il se flatte encore de couper le pont , et par ses cris il encourage ses soldats qui n’osent l’imiter.
CH AN T mX-HUITIEME. 227
Alors , invisible pour tout autre , s’offre aux regards de Bouillon le céleste Guerrier qui veille stir sa destinée ; il est couvert d’une divine armure, et son éclat efface l’éclat du soleil qu’aucun nuage n’obscurcit : « Godel'roi, lui dit-il, l’beure est arrivée » où Sion doit voir briser ses fers ; ne » ferme point , ne ferme point tes yeux 3) éblouis , contemple le secours que le Ciel 3> l’envoie.
3) Dirige tes regards sur cette milice im- >3 mense d’immortels rassémblés dans les 3) airs. Je vais dissiper le nuage que l’buma- 3) nité épaissit autour de toi, et qui, d’une » ombre grossière , enveloppe tes sens. Tu >3 verras à nu les célestes esprits; tu pourras » un moment soutenir les rayons des clartés 33 angéliques.
3) Là sont ces Guerriers , jadis , comme » toi , vengeurs de ta croyance : babitans 3) aujourd’hui de la céleste Demeure , ils 3) viennent seconder tes efforts et partager 3) ta victoire. Au milieu de ces tourbillons » de poussière et de fumée , sur ce vaste amas 3) de ruines , c’est Hu gués , ton ami , qui 3) combat , et qui sape les tours ennemies a jusque dans leurs fondemens.
» Plus loin , Dudon , la flamme et le fer à
» la main , foudroie la porte septentrionale ; » il fournit des armes à tes soldats, il les » encourage, lui-même il dresse les éclielles » et les assure. Cet autre , que tu vois sur la » colline , la couronne sur la tête et revêtu » d’haLits pontificaux , c’est Adiiémar : il » étend encore sur vous sa main bénissante.
» Porte plus haut les regards ; vois toute » l’armée céleste réunie contre les Infi- » dèles. » Godefroi regarde ; une innombrable , milice se découvre à sa vue : trois escadrons se divisent cbacun en trois cercles , et les cercles s’agrandissent en s’éloignant du centre.
Godefroi ébloui abaisse un moment sa paupière ; . . . . il rouvre les yeux ; mais tout a disparu. Cependant il voit de tous côtés les siens triomphans et couronnés par la victoire. Pienaud , maître des remparts , massacre les Inûdiles ; une fouie de Héros y montent sur ses traces : Bouillon, plein d’unenobleimpatience, prenddes mains de celui qui la porte , la redoutable enseigne.
Lui-même le premier il s’élance sur le Ijonl ; le Sultan s’oppose à son passage : cet espace étroit devient le tbéâtre des plus nobles exploits : « Amis , s’écrie Soliman , « je m’inmole à vos yeux : coupez ce pont
CHANT DIX-HUITIÈME. 229 » derrière moi, je vendrai cher encore les » momens qui me restent. »
Mais Renaqd accourt , la terreur vole devant lui et tout fuit à son aspect ; « Que »ferois-je, dit le Sultan? si je perds ici » la vie , je la perds inutilement. » Résolu de tenter une autre défense , il abandonne le pont au Héros qui le suit d’un air menaçant, et qui arbore sur les murs l’étendard de la Croix.
L’étendard triomphant se déploie dans les airs, les vents respectueux soufflent plus mollement-; le soleil, plus serein, le dore de ses rayons : les traits et les flèches se détournent ou reculent à son aspect. Sion et la colline semblent s’incliner , et lui offrir l’hommage de leur joie.
Tous les Chrétiens , à la fois, poussent les cris de l’allégresse et de la victoire : les
montagnes en l’etentissent et répètent leurs derniers accens. Tancrède , au même instant , triomphe' d’Argant et de tous ses efforts ; il lance aussi son pont , il est maître du rempart , et y arbore la Croix victorieuse.
Du côté du midi , où combattent le vieux Raymond et le tyran de la Palestine, la fortune flotte encore incertaine. Avec ses
200 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, plus intrépides Guerriers , avec de plus nombreuses machines, Aladin défend des murs plus foibles par eux-mêmes , et les Guerriers de la Gascogne n’ont encore pu altaclierlatour à ce rempart qu’il s’obstine à garder.
Là , d’ailleurs , cette masse énorme a trouvé de plus rudes sentiers, un terrein plus difficile ; et l’art , avec tous scs eiforls , n’en a pu. vaincre toute l’aspérité. Mais le sisnal de la victoire se fait entendre ; Chrétiens et Sarrasins , le Tyran et Raymond , savent enfin que , du côté de la plaine , la ville est déjà conquise.
« Compagnons , s’écrie le Comte de Tou- » louse , Solime est prise , et Solime nous 3) résiste encore ? Serons-nous les seuls qui 3) ne partagerons point la gloire de cette 33 noble entreprise ^ 33 Enfin , Aladin abandonne une défense désespérée , et va chercher un autreiasile , où ü se flatte de soutenir un nouvel assaut.
Tous les vainqueurs entrent par les brèches, par les portes ; tout ce qui résistoit à leurs efforts a été brisé , renversé par leurs coups; tout est en proie à la flamme et couvert de ruines. La mort et avec elle la vengeance 5 le deuil , l’horreur , ses affreux
CHANT dix-huitième. 25 1 compagnons, errenldans la triste Jérusalem ; le sang' coule à ruisseaux , les rues en sont inondées , et tout est rempli de morts et de mouran*.
Déjà les ordres d’Aladin , la terreur ou la mort , avoient loin des remparts repoussé les Infidèles ; Arg ant seul s’obstine à défendre le mur abandonné : il montre aux: Chrétiens un front touj ours intrépide , et entouré de leurs bataillons , il combat encore. Il craint plus que le trépas la honte de céder, et en mourant , du moins il veut ne pas être vaincu.
Plus que tous les autres Guerriers , Tancrède et le presse et le frappe. A sa démarche , à ses armes , le Circassien a bientôt reconnu le Guerrier , qui déjà s’est mesuré avec lui , qui avoit juré de recommencer le combat , et qui a trompé son attente ; « Tancrède , lui crie-t-il , est-ce ainsi que » tu tiens ta promesse ? Etoit-ce aujourd’hui » que je devois te revoir?
» .le t’attendois plutôt, jet'attendois seul,
» je croyois avoir à combattre un Guerrier,
» mais tu n’es qu’un vil labricateur de ma- » chines. N’importe ; fais-toi un rempart de »tes soldats, invente de nouvelles armes.
CHANT XllX
» de nouveaux stralagèmes ; mets l’adresse » à la place de la valeur : brave -assassin de » femmes , ma main te prépare la mort , tu » ne pourras l’éviter. »
Tancrède lui répond avec le sourire du dédain : « Mon retour est tardif , mais peut- 3) être il te paroitra trop prompt. Bientôt tu » désireras que la mer et les montagnes 3) fussent encore entre nous. Mon bras va te 33 prouver que mes lenteurs ne furent point >3 l’effet de la crainte ni delà foiblesse.
33 Viens , terrible destructeur de Géans » et de Héros, l’assassin de femmes te défie. 3> Il dit, et ordonne aux siens de s’éloigner. « Respectez Argant , c’est mon ennemi 33 plus que le vôtre , sa vie m’appartient ; 33 le Ciel et mes sermens le livrent à mes 33 coups.
3) Allons , dit le Circassien , seul ou ac- 3) compagné , au milieu de Solime ou dans 33 un désert ; quels que soient mes dangers : 33 quel que soit mon espoir, je ne te lais- 3) serai pas. 33 Le déû porté, le défi accepté, tous deux marchent d’accord pour décider leur fatale querelle. La haine marche avec l’un d’eux ; l’ardeur de comLaUre fait de l’autre le défenseur et l’appui de son rival.
Avide de gloire, avide de succès , Tan- II. 20
234 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, crède croiroil sa vengeance trahie , si une goutte du sang' de l’inlidèle couloit par une autre main cpie la sienne ; il le couvre dé son Louclier : « Eloignez-vous, ne l'rappez » pas , crie-L-il de loin à tous ceux qu’il J) rencontre : » enfin, il arracliesaproieaux coups des Chrétiens irrités et victorieux.
Ils sortent de la ville , et par d’obliques détours , loin des tentes des Chrétiens , ils s’enfoncent dans un secret vallon. Là, sous un ombrage épais, au pied d’une colline, ils trouvent un lieu solitaire , qui semble destiné à être le théâtre d’un combat.
Tous deux ils s’arrêtent : Argant reporte sur Soii me des regards inquiets, attendris: Tancrède s’aperçoit que son rival n’a point de bouclier , et lui-même il jette le sien loin de lui : « Quelle pensée t’a saisi , lui dit-il , » songes-tu que ton heure est venue? Si ce » pressentiment cause ta crainte et t’arrête , ta crainte est trop tardive.
— » Je songe à cette déplorable ville , X jadis Reine des Cités de la Palestine ; » aujourd’hui captive , anéantie, et dont » en vain j’ai tenté de reculer la chute : » je songe que ta vie, que le Ciel m’aban- » donne , ne suffit pas à sa vengeance ni » à la mienne. » Il dit , et tous deux ils
CHANT HIX-NEUVIÈME. 255 s’avancent l’un contre l’autre, avec les précautions qu’inspire à chacun d’eux la valeur connue de son ennemi. .
Tancrède souple , agile , voltige et frappe comme l’éclair ; Argant le surpasse de la tête, et menace de l’accabler de sa vaste épaisseur. Le Chrétien tourne , se courlie, se ramasse , s’élance , se retire , épie les jours que lui livre son ennemi , et de son épée écarte son épée.
Immobile et déployé , l’Inûdéle , dans une attitude différente, montre un art égal. Le bras allongé , il cherche non le fer , mais le corps de son rival. L’un tente à chaque instant de nouveaux accès; l’autre toujours présente le fer au visage, toujours en garde contre la surprise et la ruse , il montre partout le fer et la menace.
Ainsi , sur une mer tranquille , luttent avec un égal avantage deux vaisseaux d’inégale grandeur : plus de pesanteur dans l’un , plus d’agilité dans l’autre ; l’un va , revient , attaque tour à tour , et la poupe et la proue ; l’autre demeure immobile , et quand l’en-., nemi l’approche , il menace de l’accabler de sa hauteur et de son poids.
Tandis que , par une feinte heureuse , Tancrède se flatte de surprendre son rival ,
li'56 LA jérlsaleai déliat.ée, Arganllui présente la pointe au visage ; il veut parer , mais Flnfidèle trompe son adresse , et l’atteinl dans le flanc. A la vue de la blessure qu’il lui a laite : « Grand » maître d’escrime , s’écrie- l-il, tu es vaincu » dans ton art meure. »
Dévoré de boule et de dépit , le Héros se livre à toute sa fureur : il brûle de se veuger ; nue victoire tardive n’est plus à ses yeux qu’une déi'aite. Il ne répond à l’outrage que par le fer ; il en dirige la pointe à la visière. Argant rabat le coup , Tancrède fait un jras en avant, de la main gauche saisit le bras droit de l’inlidèle, et lui porte dans le flanc des blessures profondes et répétées.
« Tiens , lui dit-il , voilà la réponse que » le vaincu fait à son vainqueur. » Le Circassien frémit et s’agite ; mais il ne peut dégager son bras du lien qui le serre.
Enfin , il abandonne son épée, et se précipite sur Tancrède ; ils s’attachent l’un à l’autre , et de leurs bras nerveux ils se pressent, s’embrassent, s’ébranlent tour à tour. Tel jadis on vit lutter le vaillant Alcide et le redoutable fils de la Terre.
Après mille secousses , après mille efforts , tous deux tombent ensemble ; soit
CH AN T mX-NEUTlÈME . 257
adresse, soit hasard, le bras droit d’Argant est libre, pendant que de tout son poids il presse celui de Tancrède. A la vue du péril qui le menace, le Héros Chrétien s’agite , se dégage et se relève.
Le Sarrasin , plus pesant , se redresse plus lentement; déjà frappé d’un coup affreux, il cliancelle et va retomber ; mais son courage et sa vigueur le soutiennent. Tel, battu par les aquilons , le pin superbe plie et se relève au même instant. Le combat recommence, et avec moins d’art et d’adresse , il n’est que plus horrible.
Le sang' de Tancrèdecoulepar plus d’une blessure ; mais l’Infidèle perd des flots du sien. Déjà ses forces s’épuisent , et sa fureur languit. Telle , sans abment, la flamme se consume et s’éteint. Tancrède , qui le voit d’un bras affoibli porter des coups toujours plus lents , sent expirer sa colère : il s’éloigne , et lui adresse ce tranquille discours :
« Rends-moi les armes , généreux Guer- » l’ier ; reconnois-moi poUr ton vainqueur , » ou du moins cède à la fortune. Je ne veux >) de toi ni triomphe ni dépouille , je ne me « réserve aucun droit sur toi. » Le Circassien , plus terrible , réveille toute sa fureur ,
2 3 8 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , et ranime toute sa rage ; « Tu oses donc te » vanter de ma défaite? Tu m’oses à moi » proposer une lâcheté ?
» Va, use de ta fortune : mon cœur ne » connoît point la crainte , et je saurai punir 5) ta témérité. » La colère enflamme les restes de son sang , et ranime ses forces défaillantes. Il veut , par un généreux effort, illustrer ses derniers momens. Tel un flambeau prêt à s’éteindre jette en mourant une plus vive clarté.
Des deux mains il saisit son épée , fond sur Tancrède , qui lui oppose inutilement la sienne , l’atteint d’abord à l’épaule , puis dans le flanc où son fer laisse plus d’une blessure. O Tancrède ! si tu n’éprouves pas la crainte , la nature te fit un cœur incapable de ce lâche sentiment.
L’Infidèle redouble ; mais ses efforts inutiles se perdent dans les airs. Tancrède a prévu le coup , et s’est dérobé â la mort qui le menaçoit. Victime de ta fureur, ô généreux Argant ! tu es entraîné par ton propre poids', et tu vas mesurer la terre ; heureux du moins de ne céder qu’à loi-même , et de ne pas tomber sous les coups de ton ennemi !
Dans sa chute , ses plaies se dilatent , et
CHANT DIX-NEUVIÈME. 239 le sang’ coule à gros bouillons ; de sa main droite il s’appuie sur la terre , se relève sur ses genoux, et se défend encore. « Rends- » loi , lui crie Tancrède » , en lui offrant la liberté et la vie : mais le perfide, d’un coup imprévu , le blesse au talon et le menace encore.
Le Héros furieux : «Traître, ainsi tu » abuses de ma pitié? » A ces mois , il lui plonge son épée dans la visière , l’en retire et l'y replonge encore. Argant meurt ; il meurt comme il a vécu , sans langueur , sans foiblesse, et toujours la menace à la bouche. L’audace , l’oroueil et la fureur respirent dans ses derniers mots et dans ses derniers accens.
Tancrède remet dans le fourreau son fer viclorieux : il offre à l’Eternel sa gloire et son triomphe. Mais , épuisé lui-même , il est prêt à tçmber sur des lauriers arrosés de son sang. Il craint que sa vigueur expirante ne puisse résister aux fatigues du retour. Cependant il reprend sa roule; et foible , chancelant , il se traîne pas à pas.
Déjà il ne peut plus se soutenir , un dernier effort achève d’accabler sa langueur : il s’assied sur la terre , sa tête se ])enche et s’appuie sur sa main défaillante.
24o la JÉRUSALEM délivrée ,
Tout semble tourner autour de lui ; nu voile s’épaissit sur ses yeux ; enfin il s’évanouit , et dans cet état , on peut à peine distinguer le vainqueur du vaincu.
Pendant que ces deux rivaux décidoient leur funeste querelle , les Chrétiens furieux désoloienl Solime, et la vengeance dévoroit un peuple criminel. Qui pourroit retracer le douloureux tableau de cette ville infortunée ? Quelle langue pourroit rendre un spectacle si cruel et si déplorable?
Tout regorge de sang, tout est plein de carnage : on voit partout des monceaux de cadavres , de morts , de mourans , mêlés et confondus. Les mères éplorées, les cbeveux épars , fuient en pressant leurs enfans contre leur sein. Le soldat, chargé de richesses et de dépouilles , d’une main forcenée saisit les filles tremblantes.
Du coté du couchant, vers la colline qui conduit au temple, Renaud , couvert de sang et de poussière , se précipite sur les Infidèles , les pousse et les égorge. Sa redoutable épée s’enivre de carnage et sème partout le trépas. Les casques, les boucliers se brisent sous ses coups. La meilleure défense contre lui est de n’en point avoir.
Le fer du Héros ne sait agir que contre
CHANT DIX-NEUVIÈME. 24l îefer; son courroux dédaigne des vicliiues désarmées. De sa voix , de ses regards , il met en fuite un peuple lâche et timide. Tout péril sous ses coups , on tremble de ses menaces.
Déjà une foule éperdue , et de nombreux guerrier-s , ont cherché un asile dans ce temple , qui , souvent détruit et souvent relevé , conserve le nom de son premier Fondateur. Jadis l’or, le cèdre elle marbre embellissoient ce superbe édiiiee ; dépouillé aujourd’hui de ses ornemens , II. un lui reste plus que sa force et sa solidité ; des tours l’environnent , et des portes de 1er en défendent l’entrée.
Le Héros arrive, et trouve l’accès du temple fermé et le faîte couvert d un appareil menaçant. Doux fois, d’un regard terrible, il en mesui’e la liauleur; deux fois pour y chercher un étroit passage, il en parcourt la circonférence.
Tel, au déclin du jour, un loup avide de carnage, plein d’une fureur qu’irrite encore la faim dont il est dévoré , fait le tour d’une bergerie. Enfin, Renaud s’arrèle; l’Infidèle, tremblant à soîi aspe.n , attend avec effroi l’assaut dont il est menacé.
jNon loin delà éloit un immense madrier;