‹ Vol 2Chapitre 9 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

» ces égards : aujourd’liui, errante, fugi- » live , quel respect dois-je encore à des » liens que j’ai brisés ? »

Ensuite elle ajoute : « Dans celte nuit » funeste à moi-même , funeste à ma Patrie , » je perdis bien plus que je ne parus perdre : » la ruine de mes États , la chute de mon » trône furent les premiers , mais ne furent » pas les plus grands de mes malheurs. Cette » nuit affreuse me ravit à moi-même : elle » me ravit , sans retour , mon cœur , ma » raison et mes sens.

» Vafrin , tu t’en souviens ; tremblante, » éperdue , au mibeu de tant de carnage et » d’horreur, je courus à ton Maître, au » moment où il enlroit dans mon palais ; je » me jetai à ses genoux : Vainqueur in- » dompté, lui dis-je, j’implore ta clémence. » Je ne te demande point la vie , mais^ » sauve du moins mon honneur et ma vertu.

» Il me présenta sa main victorieuse : » Princesse , me dit-il , votre espoir ne sera >3 point trompé. Je serai votre défenseur et » votre appui. Je sentis alors.... je ne sais ce » que je sentis ; mais mon cœur fut pénétré 5) d’une céleste douceur , et bientôt mon » âme toute entière fut en proie à un fen a dévorant.

CHANT DIX-NEUVIÈME. 25g

«Tancrède, par des soins assidus, con- » soloit mesennuis : il mêloil ses larmes avec » les miennes. Enfin un jour : Je vous rends , Mme dit -il, votre liberté, vos trésors. » Hélas! ce bienfait , Vafrin , n’en eut q^ue » l’apparence. En rompant mes fers, il me » ravit à moi-même. Il me rendit de vaines » richesses , mais ilusurpa sur mon cœur un » pouvoir despotique.

» Que l’amour a de peine à se cacher ! » Souvent je te parfois de mon vainqueur : » instruit malgré moi d’une foiblesse que » je n’osois t’avouer : Herminie, me disois- » tu, vous brûlez d’une flamme secrète. Je » m’en défendois toujours , mais des soupirs » trahissoient mon cœur , et peut-être mes » regards le révélèrent le feu dont j’élois » consumée.

» Malheureux silence ! Ah ! que ne cher- » chai-je alors un remède à mes peines , » puisque j e devois un j our , pour les guérir , » rompre inutilement le frein qui arrêtoit » mes désirs ? Enfin, je partis : j’emportai » dans mon cœur le trait qui l’avoit blessé. » Je mourois , quand l’Amour, pour pro- » longer ma triste existence , brisa tous les » liens de la pudeur.

» J’allai chercher ce vainqueur qui fit

sGo JÉRUSILEM DÉLIVRÉE,

» mes tourmens , et qui , seul, pouvoit les » finir ; des cruels , des barbares arrêtèrent » mes pas; je pensai devenir leur proie ; » pour me dérober à leur fureur, j e me sauvai » dans un désert lointain : là , dans une » cabane solitaire , la houlette à la main , je » vécus au milieu des bergers et des bois.

» Mais bientôt ce feu, que la ci’ainteavoit » assoupi , se ralluma dans mon cœur. Je » tentai encore de me réunir à Tancrède : » un'n oiiveau malheur , que jene pus éviter, 3) me rendit à tous mes ennuis ; des Egyp- » tiens me prirent et m’emmenèrent à Gaza.

«Ils me présentèrent à Emiren; je lui >■> révélai ma naissance et mes disgrâces ! Il 3) me plaignit. Je trouvai auprès de lui et 3) auprès d’Armide un asile respecté. A oilà , » A'afrin , ma déplorable histoire. Tant de 3) fois captive, tant de fois affranchie, je 33 conserve , je chéris encore mes premiers >3 fers.

33 O Ciel ! si le Héros qui m’a chargée 3) d’une chaîne, que jamais rien ne pourra » briser , alloit me dire : Esclave vaga-

33 bonde , va chercher un autre asile . S’il

>3 me repoussoit loin de lui 1 . Ah ! puisse-

33 i-il asréer mon retour et me rendre à

» mes premiers liens ! 33 Ainsi parloit Her-

CHANT mX-NEUVIÈME. sGî ininie. Ils marclièrent loule la nuit et tout le jour , soulageant parleurs entretiens les ennuis de la route.

Valrin la conduisoil jiar des sentiers détournés , et par la voie la plus courte et la plus sûre. Au moment où le soleil alloit éteindre ses feux dans l’Océan , ils arrivent dans un lieu voisin de Solime : ils aperçoivent des traces sanglantes; bientôt ils voient dans des flots de sangun gigantesque Guerrier , étendu sur la poussière , le visage tourné vers le Ciel , et qui , tout mort qu’il est, semble menacer encore.

A ses armes, ils le reconnoissent pour un Infidèle : Vafrin s’éloigne. Plus loin , ses yeux en rencontrent un autre ; Ah ! c’est un Chrétien , dit-il ; il s’approche , il détache le casque : « Ciel ! c’est Tancrède ! c’est » mon Maitre ! »

A ces cris douloureux, au nom de Tancrède, l’infortunée Princesse sent déchirer son cœur : éperdue , forcénée , elle accourt. A la vue de cette tête pâle , décolorée , mais belle encore , elle s’élance et se précipite.

Un torrent de larmes coule de ses yeux ; des paroles entrecoupées de sanglots s’échappent de sa bouche : « Malheureuse ! » où m’a conduite ma triste destinée ?Fatale

J) vue ! spectacle à jamais funeste ! Tan- 31 crède , enfin , tu m’es rendu ; mais , hélas ! » je te revois , et tu ne me revois plus ! Je » suis présente à tes yeux , et tes yeux sont » fermés pour moi ! En te retrouvant je te » perds pour toujours.

3) Infortunée ! l’eussé-je cru, cpie ta vue 31 dût jamais être un supplice pour moi ? 3* Que ne suis-je privée de la lumière du 31 jour ! Hélas ! où est celte flamme qui ani- 31 moit ces yeux jadis si cruels et si doux ? » Un voile éternel est étendu sur eux. Les 3) roses de son teint, la sérénité de son front, 33 que sont-elles devenues ?

31 Mais quoi ! cette sombre pâleur me 33 plaît encore. Ombre chérie ! si tu entends 31 mes cris , pardonne à mon audace , par- 33 donne à l’ardeur de mes désirs : je vais 33 cueillir, sur ces lèvres éteintes, des baisers 31 qu’ Amour m’avoit promis plus brûlans. 33 Oui , je veux, en dépit de la mort , rendre 3) à ces lèvres froides et glacées , une partie 3) des feux qui dévoient les embraser.

33 O bouche qui tant de fois par tes dis- 33 cours soulageas mes ennuis, souffre qu’un 33 dernier baiser mêle encore quelques 33 douceurs à mes derniers momens ! Autre- 39 fois, peut-être, si j’eusse encouragé tes

CHANT DIX-NEUVIÈME, 263 * désirs, tu me l’aurois donné ce baiser » qu’il faut maintenant que je dérobe. Per- » mets que mes lèvres pressent tes lèvres , » et qu’en les pressant j’exhale mon dernier » soupir.

» Cher Tancrède, reçois mon âme toute » entière , et qu’elle passe où repose la » tienne ! sr...... Ses gémissemens étouffent

ses paroles, et ses yeux se fondent en larmes. Le visage du Héros en est inondé. Il revient à lui-même , il entr’ouvre ses lèvres languissantes ; un soupir échappé de son sein se confond avec les soupirs de la Princesse.

Elle s’en aperçoit ; un rayon d’espérance luit au fond de son cœur. — - « Tan- » crède ! mon cher Tancrède ! ouvre les » yeux, et reçois les larmes que je donne à » ton trépas. Regarde Herminie mourante » à côté de toi ! Attends ; mon âme va re- » joindre la tienne ! Attends ; c’est la der- » nière faveur que je te demande. »

Tancrède ouvre ses yeux foibles et appesantis , et les referme soudain. Herminie continue ses plaintes : « 11 n’est pas mort , » s’écrie Vafrin , donnons-lui des secours ; » nous lui donnerons ensuite des larmes. » Il lui ôte son armure ; d’une main foible et tremblante , la Princesse seconde la sienne.

Elle examine et sonde ses plaies. Son expérience et son art lui promettent de le rappeler à la vie.

Mais , dans ce lieu solitaire, elle n’a qu« son voile pour envelopper ses blessures. Amour fournit à sa pitié une ressource nouvelle. De ses cheveux elle étanche le sang' : de ses cheveux encore elle fait un lien pour hander ses plaies.

Le dictame et les plantes salutaires lui manquent , mais elle connoît des mots mystérieux qui peuvent charmer la douleur et la mort. Aux sons que sa houche prononce , le Héros sort du mortel assoupissement : il promène autour de lui un regard curieux ; il voit son fidèle A afrin, il voit Herminie, que ses yeux ne reconnoissent point encore.

K A afrin ! dit - il , comment , et depuis 5) quand dans ces lieux ? Et toi , qui es-tu, » beauté dont lamain daigneme secourir? yj Partagée entre l’inquiétude et la joie , Herminie soupire et rougit. « ïu le sauras , lui » dit-elle; mais, en ce moment , ton état J) demande le silence et le repos. Je te pro- » mets la vie, prépare à mes soins la ré- » compense qui leur est due. » A ces mots elle s’assied , et sur ses genoux reçoit la tête de Tancrède.

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Cependant Vafrin songe aux moyens de reconduire son Maître dans le camp , avant que la nuit plus sombre ait enveloppé la terre. Mais soudain une troupe de Guer-^ riers s’avance ; ce sont les soldats de Tancrède : ils éloient avec lui quand il défia le Circassien ; mais , dociles à ses ordres , ils n’osèrent suivre ses pas. Leur zèle , qu’alarme son retard , les ramène sur ses traces.

D’autres encore viennent après eux : sur leurs bras mollement entrelacés ils le reçoivent et le soutiennent : « Et le généreux » Argant ! dit Tancrède , il restera donc la » proie des corbeaux et des vautours ? Non , » de grâce , ne le laissez pas en ces lieux ; » rendons à ses tristes restes les honneurs » suprêmes , rendons à sa valeur le tribut » d éloges qui lui est dû.

n Ma haine ne survit point à son trépas. » Il est mort en héros , et nous lui devons » bien ces foibles hommages qu’on paie à la a vertu qui n’est plus. « Des soldats, à ces mots, prennent entre leurs bras le corps d’ Argant, et suivent Tancrède , chargés de ce pesant fardeau. V afrin , en gardien fidèle, marche à côté d’Herminie.

« C’est à Jérusalem que je veux aller , dit

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