REMARQUES SUR LES NOUVEAUX TRADUCTEURS DE LA DIVINE COMÉDIE
Les trois traductions les plus récentes de la Divine Comédie, malgré leurs notables progrès sur les anciennes, je le répète, renferment les vices organiques des trois méthodes en usage. J’ai déjà observé à la fin du deuxième volume, par un exemple entre mille, comment aucune n’avait rendu de pittoresques expressions dans la charmante scène de Mathilde. Quelques lignes spécialiseront davantage leurs trois manières, en attendant mon tableau comparalif. — La version de M. Artaud, publiée d’abord de 1811 à 1813, et refondue deux fois depuis, appartient à la paraphrase correcte, sinon élégante, comme on l’entendait alors, et fit connaître la première les trois poèmes complets, initiative méritoire. Du reste style antilittéraire, nulle trace du rhythme ni de la couleur. Exemple : « Pendant que j’étais ainsi privé de voir Béatrix , à cause de l’éclat que jetait le dernier esprit sacré qui m’avait parlé, il sortit de cette vive lumière une voix que j’écoulai attentivement et qui prononça ces mots : En attendant que tu retrouves ta vue que j’ai obscurcie, il convient que je te dédommage et que je m’entretienne avec toi. » Voici comment sa phraséologie, si riche en que et en gui, garde une gracieuse peinture du Chant X VU (texte litt.) :« Comme l’oiseau, entre les feuilles aimées, repose au nid de ses chers petits, pendant la nuit qui nous cache les choses. » — ( Traduct.) « De même que l’oiseau placé entre les feuilles chéries, où il a construit son nid, gémissant de ce que la nuit obscurcit la nature, etc. » Pourquoi gémissant, et cette forme banale, obscurcit la nature , au lieu de nous cache les choses? Que devient l’image des chers petits , et la grâce des images? L'intelligence de la phrase lui manque souvent, comme toujours le sentiment delà poésie. « Vous qui en comprenant mouvez le troisième ciel , » s’y traduit
(1) Les âmes sont moins élevées. (Discours de M. Tiiiers, session de I8â6.)
(2) Un article, logiquement publié naguère dans la Revue des Deux Mondes, essaye de réhabiliter Aristophane , voir même Anitus et Mélitus, comme les organes honnêtes du parti conservateur d’Athènes, en rabaissant Socrate , le sophiste révolutionnaire hostile anx lois civiques, et il ne regarde pas l’avenir comme très-compétent pour la réhabilitation toujours partiale des victimes, parce que le présent devait avoir ses bonnes raisons secrètes pour les tuer. Vœ viclis! Malheur aux vaincus ! C’est le cas de répéter le fameux axiome dantesque : « A de pareils raisonnements on répond avec des couteaux , » car ils sont pires que des couteaux.
T,V PRÉAMBULE
par : « Vous qui, comprenant la gloire de Dieu, connaissez le mouvement du troisième ciel. » J’emprunte ces citations textuelles à la troisième édition de Firmin Didot (1845), édition corrigée où l’auteur, se déclarant prédestiné par la Providence à révéler l’Homère florentin dans les limites des lois de style dictées par Bossuet et Buffon, accuse indirectement les nouveaux traducteurs, MM. Briseux et Fiorentino , de copier son ancienne version, dont la supériorité reconnue l’a fait nommer membre de l’Académie délia Crusca. Je soumets humblement à l’illustre Académie les observations ci-dessus, qui pourraient s’appliquer aux deux tiers des phrases de l’ouvrage. L’ancienne édition avait, j’en conviens, des qualités supérieures, entre autres, les fameuses anguilles du lac de Bolzena, que l’académicien Vatel faisait cuire au printemps par le pape Martin IV , condamné aux feux du purgatoire pour cet acte féroce. Le texte porte que le prélat , gourmand cruel , les faisait mourir dans une sorte de vin doux nommé Vernaccia , sauce très affriolente dont il fut l’inventeur. Mon vénérable devancier me répondra sans doute que Rivarol , un de ces esprits fins communément en vogue , avait bien attribué la couleur rougeâtre du ruisseau ferrugineux de Viterbe aux pertes mensuelles des courtisanes voisines qui allaient s’y baigner: phénomène non moins remarquable. Tout cela n’a point empêché le second de passer pour un vigoureux traducteur de l’Enfer, et le premier d’acquérir en France, surtout en Italie, une réputation d’estime classique, exclusivement goûtée encore par de vieux amateurs. J’ai lu de plus désespérantes attestations d’élégance et de fidélité accordées par de savants Italiens à d’informes ébauches rimées ou non : elles prouvent combien il faut se défier du jugement des étrangers peu initiés à notre art , et des réputations de dilettanti. Reconnaissons qu’en revanche M. Artaud a pieusement rassemblé sur le monde dantesque d’intéressantes scolies.
La nouvelle traduction de M. Briseux , écrite dans un système opposé, a le judicieux mérite de reproduire en prose la phraséologie dantesque tercet par tercet; elle est, sinon parfaite, du moins assez exacte comme calque brut. Seulement peut-on présenter de tels travaux entièrement scolastiques et illisibles comme des œuvres d'art littéraire ou des modèles d'élégance (1)? «/e crois qu'il crut que je croyais. Le suc de la pensée. L'éponge non saturée de la curiosité.» Des locutions sans nombre comme celles-ci , et des milliers de phrases rocailleuses dans le goût des vers du bon Grangier sous Henri IV ou de celles de M. Artaud , ne transplantent en français qu’un bizarre pathos, pareil aux miroirs grossiers où les traits reproduits se défigurent. Une autre version, publiée simultanément par un Italien, M. Fiorentino, forme une sorte d’intermédiaire entre les deux précédentes. Egalement littérale plutôt que littéraire, elle n’a point comme celle de M. Briseux la division du rhythme ni , j’ajouterai , la même exactitude. D’ailleurs un style parfois aussi alambiqué avec moins de couleur et non moins d’épineuses broussailles : « Je retournerai dans ma Florence avec une autre voix, avec un autre habit , » dit le traducteur, au lieu de dire éloquemment selon le poète : avec une autre chevelure. Combien de nuances importantes, même sous le rapport littéral , échappent à l’une et à l’autre version ! — Ruggeran , rugiront, ou mugiront, les sphères supérieures, énergique image, y est rendue par: les sphères tourneront , et nulle ne reproduit ces effets caractéristiques : Per la via luce trasparea la lucente sustantia , à travers la voie lumineuse apparaissait la lumineuse substance , et fulvido di fulgore , resplendissant de splendeur. Comme ailleurs vingt fois la littéralité brute, là une variante détruit la force, souvent l’idée primitive, cl tous ces détails tronqués occasionnent, c mme l’observe M. de Chateaubriand, une prodigieuse altération générale. « Que n'ai-je des rimes âpres et rauques !» s’écrient les deux versions littérales dans l’Enfer, comme si des assonances barbares, Chimborazoet Curaçao, Caffres et Affres suffiraient à le dépeindre. Rime veut dire poésies, rimes ou rliythmes par extension ; l’art consiste à choisir : étude écrasante , je le sais , sur une semblable échelle. Profondément convaincu de sa loi impérieuse, ennemi de la paraphrase et du Servilisme , je me suis attaché à reproduire tout ce qui porte un sens, une valeur , non les mais, les que, les si, les car , les oiseuses répétitions, les tournures secondaires, soigneusement mises en relief par mes deux prédécesseurs ; — à rendre visibles et clairs pour le lecteur français les nombreux traits obscurs et les beautés internes, et si ma langue ou mon art m’ont failli en quelques endroits, j’ai osé tâcher de vaincre en d'autres les ellipses d’un verbe qui bégaye encore. Sans rien retrancher, je suis parvenu à être non moins concis que le modèle, chose facile à vérifier par le nombre des tercets. J’ai hasardé d’après lui , afin de ne pas l’affaiblir , environ une douzaine de mots neufs et quelques tournures dont l’emploi nous deviendra peut-être familier. Je dois ajouter que , mu par un système personnel , j’ai consulté uniquement le texte , mon dictionnaire , et au besoin les précédents traducteurs ou les commentateurs. Aujourd’hui , je remercierai tous les avis bienveillants. Accablé de fatigue , je renvoie mes autres remarques à mes travaux futurs , si Dieu me permet de les achever. Les notes succinctes, mises à la fin de chacun des trois poèmes, renferment ce qui est sommairement nécessaire à leur intelligence (2).
(1) Voyez une note de M. Laroche dans sa traduction indécise des œuvres Byroniennes , traduction qu’il convenait d’exécuter en prose littérale ou en beaux vers imitatifs, après celle en prose poétique de M. A. Pichot. — Ma libre imitation de la Prophétie avait paru il y a cinq années dans les Chants du Psalmiste. Si j’avais à la refaire aujourd’hui , j’adopterais le tercet, plus conforme aux deux rhythmes originaux. — (2) Les errata sont à la fin de chaque volume.