LE PARADIS, CHANT I
Nulles paroles n’exprimeraient cette transfiguration ; mon exemple instruise ceux auxquels la grâce en réserve l’expérience !
Je n’étais plus seulement celui que tu créas naguère , ô Amour, mobile des sphères bienheureuses; tu le sais, toi dont la lumière m’exalta.
Quand le mouvement céleste, éternisé par toi, ô désiré perpétuel, eut captivé mes sens aux accords dont tu mesures et inspires l’harmonie,
Un espace immense de l’empyrée sembla s’illuminer aux flammes du soleil; fleuve ni pluie n’enfantèrent un lac aussi vaste.
La nouveauté des sons et le splendide météore me donnèrent une envie extrême d’en connaître la cause ; ma dame , lisant comme moi au fond de ma pensée, voulut satisfaire mon esprit ému.
Lors, prévenant ma demande, elle me dit : « Tes fausses imaginations alourdissent ton entendement, et te dérobent ce que tu aurais compris , si tu en avais secoué le réseau.
« Tu n’habites plus ton globe, comme tu le crois; un invisible essor te ramène vers ce lieu ; moins rapide le vol de la foudre fuyant son aire. «
Ces brèves et souriantes paroles me délivrant de mon premier doute , je fus enlacé par un second. Et moi à elle :
« Déjà je me suis reposé de mon émerveillement; j’admire comment je m’élève au-dessus des corps légers. »
Elle, après un pieux soupir, fixa sur moi le regard tendre d’une mère devant le délire de son fils, et continua de la sorte :
« Un ordre parfait unit toutes les choses ; cet ordre, dans sa forme, imprime à l’univers la ressemblance de Dieu.
« Ici les créatures sublimes découvrent la trace de la puissance
LA DIVINE COMEDIE
éternelle, et le but pour lequel subsistent les harmonieuses lois primordiales.
« Dans cet ordre , toutes les créatures, par diverses voies et selon leurs penchants divers, marchent plus ou moins rapprochées de leur principe ;
« Elles se meuvent vers des ports différents, sur le vaste océan de l’être, conduites chacune par son instinct natif :
« L’un de ces instincts entraîne le feu vers la lune; l’autre agit sur le cœur des mortels; l’autre rassemble et enchaîne les parties de votre monde.
«• Et la même flèche atteint non-seulement les créatures dépourvues d’intelligence, mais encore celles douées de la raison et de l’amour.
« La Providence régulatrice épanche le calme inaltérable de sa lumière sur l’empyrée , où la sphère la plus rapide roule ;
«■ Et là, comme à un site marqué , nous porte la vertu de cet arc dont la corde dirige ses traits vers la béatitude.
« Mais la forme souvent devient rebelle à la volonté de l’art , parce que la matière est sourde et muette ;
«r Telle la créature s’écarte parfois de son but, malgré l’impulsion native, parce qu’elle a le pouvoir de dévier dans sa course.
« Et comme le feu tombe d’un nuage, elle décheoit, lorsque sa première direction est détournée en bas par le faux plaisir.
« Qu’un fleuve descende la pente d’une montagne, tu le trouves naturel ; ne t’étonne pas plus de ton ascension.
« Il y aurait un bien plus grand prodige si, libre d’obstacle, tu fusses demeuré dans la région inférieure ; la flamme vive reposet-elle sur la terre? «
Ma déité se tut et releva les yeux vers le ciel.
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