CHANT PREMIER
O ma chère patrie! ô Florence, Florence !
Pour ton barde tu fus la ville d’espérance ,
Cette Jérusalem sur qui pleurait le Christ.
Toi tu m’as repoussé, reine, tu m’as proscrit.
Comme l’oiseau couvrant ses petits de son aile ,
J’offrais pour t’abriter ma pieuse tutelle.
Ma voix t’alla frapper, 6 peuple florentin !
Sur ce coeur qui t’aimait, tu dardas ton venin.
Pareil à la couleuvre implacable et farouche.
Ingrat , tu prononças mon arrêt de ta bouche.
Ton ciel, mes biens ravis! rien ne put te toucher.
Tu dévouas mon corps aux flammes du bûcher.
Un temps viendra peut-être où luira la justice;
Mais je ne serai pas jouet de ton caprice.
Un temps viendra peut-être où ton regret vivant Ira redemander mes os promis au vent.
Ton regret sera vain. — Que ma froide poussière Demeure où je mourrai , sur la rive étrangère.
Mon pays m’a fermé le toit de mon berceau.
Du moins il n’aura pas mon seul bien, mon tombeau.
Les Guelfes ont dicté mon sort irrévocable.
Mon exil est leur loi. Loi de sang, loi coupable!
Ces actes ne sont pas destinés à l’oubli.
Ah! Florence plutôt! l’arrêt s’est accompli.
Qu’il le soit jusqu’au bout. — Blessure trop saignante. . . L’outrage est trop profond, la douleur trop poignante. Plus de grâce en mon cœur. . . Pourquoi donc tressaillir?- • • Là nos premiers amours... là son dernier soupir...
Non , jamais sur tes murs que ma vengeance avide... L’ange aimé te protège , ô patrie homicide !
Sa dépouille repose en tes ombreux parvis.
Certe, elle sauverait des milliers d’ennemis.
Parfois j’erre, semblable au banni de Minturne,
Dans les lieux dévastés ; sous mon front taciturne Glissent de noirs transports parmi mes souvenirs.
Ou l’espoir d’un triomphe, objet de mes désirs.
La vengeance parfois sourit à ma tristesse.
Cri rauque et passager de ma longue détresse.
La vengeance! parfois sa gorgone en nous dort. Ses rêves voient un crâne aux ongles de la mort.
Grand Dieu! chasse de moi mes horribles pensées.
Je remets dans tes mains mes offenses passées.
Ta verge tombera sur mes persécuteurs.
Sois mon fort bouclier contre mes proscripteurs , Comme tu me soutins dans l’horreur meurtrière Et dans les longs tourments de ma rude carrière.
Oui, j’en appelle à toi, Dieu de l’éternité ,
A toi que j’admirai dans l’immortalité,
Toi dont nul œil charnel, dépourvu de ta grâce,
N’eût pénétré l’éclat sans périr sous ta face.
Que mon front accablé, dans son triste retour, Eprouve les langueurs du terrestre séjour,
Les mornes sentiments d’une faible nature.
Les tempêtes de l’âme, invisible torture.
Les ombres de la nuit, la lenteur des soleils ,
Les spectacles d’un siècle aux sanglants appareils,
Le nombre étroit des ans laissés à ma vieillesse ;
Il sera moins amer à mon cœur qu’il oppresse.
J’ai souffert trop longtemps sur ce roc chauve et noir Pour suivre encor la voile avec un fol espoir.
Je me tairai. Quel homme écouterait mes plaintes? Sur le sol des humains mes traces sont éteintes.
Je ne suis plus du siècle ou du peuple présent.
Mes chants seuls survivront à son oubli pesant.
Ils en conserveront les hideuses annales Écrites aux lueurs des torches infernales.
C’est le sort. Les esprits de mon ordre ici-bas Gravissent déchirés, et seuls, jusqu’au trépas.
Puis les siècles en deuil sur leur tombe plaintive Élèvent d’un autel l’auréole tardive.
Leur gloire va remplir le monde; ils ne sont plus !
Si la mienne doit luire en des temps révolus,
Qu’elle m’a coûté cher ! mourir n’est rien : mais vivre, Captif, loin des splendeurs dont l’aspect nous enivre.