‹ Vol 3Chapitre 69 sur 76 · CHANT DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIÈME

Dix siècles assoupis se lèvent, haletants.

Et flottent à mes yeux dans les vagues du temps.

Le tourbillon sommeille, et les nuages mornes Reposent; le volcan ne brise point ses bornes.

Le chaos sombre couve en sa création.

Mais tout est préparé pour la destruction.

Livide, l’Erynnis des éléments funèbres

Attend ces mots : « Que tout rentre dans les ténèbres ! »

Tu deviens un sépulcre. Oui, toi , sol enchanteur,

Tu sentiras du fer le tranchant destructeur ,

Toi qui , des voluptés nourrissant les délices,

Possèdes le nectar dans tes riants calices ,

Et nous rends de l’Éden les ineffables lois.

Hélas! les fds d’Adam le perdront-ils deux fois?

Belle Italie , ô toi que le soleil féconde ,

Tes champs seraient encor le paradis du monde.

Toi , dont le ciel jouit d’un horizon plus pur.

D’astres plus radieux et d’un plus vif azur.

L’été dans ton séjour comme un amant soupire.

Tu fus l’heureux berceau d’un magnifique empire.

Des opimes des rois tes marbres étaient ceints.

O terre des héros, sanctuaire des saints.

Où la gloire terrestre et les gloires divines Ont sacré tour à tour tes royales collines ;

Toi que l’esprit ému ne saurait concevoir Dans toute la splendeur de ton charmant miroir. Lorsque l’œil ébloui contemple ton image Des alpestres sommets couronnés par l’orage ,

Sur tes blondes moissons, ton astre, ô ma beauté, Brille comme jadis, — mais non la liberté.

Ah ! mille nations sous leurs rudes sandales Meurtriront sans pitié tes plages floréales.

Le Germain et le Franc , le Hun , libérien , S’abattront, triomphants , sur ton temple chrétien. Aux barbares, auxGoths, se joindront des complices. La lugubre vapeur des affreux sacrifices Teindra les jaunes flots du Tibre épouvanté ;

Rome verra fléchir son trône ensanglanté ,

Et le prêtre débile , et la vierge timide S’enfuiront en criant sous le glaive homicide.

Le loup et le vautour , et les hideux corbeaux ,

Des funèbres banquets s’arrachent les lambeaux. Moins barbares pourtant que les viles cohortes ,

Ils viennent s’assouvir sur des victimes mortes ; L’homme, tout vivant, lui, vous torture sans lin , Vampire insatiable et sourd comme Ugolin.

Toi qui vainquis la Gaule ou qui fus sa conquête ,

O nouvelle Sion , ville du Dieu prophète ,

Jamais un étendard n’envahira tes bords ,

Sans que le Tibre en deuil ne roule au loin les morts. Quand l’étranger voudra franchir vos cimes blanches , Rochers , écrasez-le ! Pourquoi les avalanches Vont-elles engloutir le pauvre pèlerin?

Ou pourquoi l'Éridan renverse-t-il son frein Pour noyer les moissons des pâtres misérables?

Le désert engloutit le Mède sous les sables ,

La mer Rouge , le roi d’Égypte et ses guerriers. Pourquoi n’abîmez-vous nos tyrans meurtriers , Fleuves et monts? .

. Les rocs , l’onde ni la nature ,

Ne peuvent du vainqueur creuser la sépulture.

Le sol ne combat pas pour ceux qu’il a nourris.

Il aide seulement ses enfants aguerris.

O fds de l’Ausonie , êtes-vous sans courage?

La discorde en vos rangs a secoué sa rage.

Tribus sœurs, levez-vous ! sortez d’un long sommeil. Unissez-vous pour vaincre en face du soleil.

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L’urne du saint courroux ne tarit, écumante ,

Que pour mieux se remplir et déborder fumante. Dans le chaos affreux de revers , de lléaux , Comment les retracer tous ces lointains tableaux? La terre et l’océan , de leurs vastes annales Ne sauraient contenir les pages sépulcrales.

Or, tout s’accomplira. Tout fut écrit aux lieux Où la plus haute étoile alimente ses feux.

De nos cruels affronts la liste journalière Flotte aux portes du ciel ainsi qu’une bannière ,

Et nos gémissements dans les séjours divins Traversent tout à coup l’hymne des séraphins. Italie ! ah ! le sang d’une race martyre N’y remontera pas vainement. Sombre lyre Dont la brise automnale arrache un long sanglot , La voix de tes douleurs touchera le Très-Haut.

Et moi , ton humble enfant et l’un des plus fidèles , Créature épurée aux flammes éternelles ,

Mais condamné sans trêve à lutter, à souffrir,

— Des haines sur mes pas dut le dragon rugir, —

A toi seul que j’aimais , à toi que j’aime encore , Mon pays, à toi seul dont l’ardeur me dévore.

Je consacre mon luth, hélas ! fait pour gémir,

Et mon malheureux don de percer l’avenir. Pardonne au feu tremblant de mon obscur génie, S’il n’a plus sa puissance et sa jeune harmonie.

Je ne veux qu’annoncer ton deslin... et mourir ; Ton air doux, ne crois plus que j’espère en jouir. Un invisible esprit , pareil à la Pythie ,

Me force de jeter ma triste prophétie.

Je ne dois point survivre à son chant surhumain.

Mon cœur en s’épanchant se brisera soudain.

Silence! j’entrevois des lueurs dans les ombres.

De propices clartés , des images moins sombres. Quelques astres sereins , des phares lumineux Éclairent par moments tes sentiers douloureux.

Sur la tombe se penche au marbre qui respire La beauté que la mort ne saurait plus détruire.

De tes cendres s’élève un essaim triomphal Semant partout ta gloire et ton règne idéal.

Sol fécond en héros comme en dons angéliques ,

Des sages, des savants illustrent tes portiques.

Tes fiers navigateurs, conquérants souverains,

Vont imprimer leurs noms à des mondes lointains. Mais où donc ton sauveur? où donc ton diadème? Qu’un fortuné soleil se lève sur toi-même !

Quand dissipera-t-il les infectes vapeurs Dont l’esclave énervé boit les Ilots corrupteurs?

Alcyons passagers, bercés sur les abîmes,

Des bardes me suivront dans leurs routes sublimes. Ton ciel, dont la magie inspire les oiseaux ,

Leur dictera des chants aussi purs , aussi beaux. Plusieurs célébreront l’amour , cher à leurs llammes : D’autres, la liberté, muse des nobles âmes.

Son aigle, combien peu l’atteindront dans leur vol? Troupeaux lâches... plus bas ils raseront le sol.

Que de vers imposteurs prodigués aux louanges!

Le poète vendra le saint concert des anges.

Malheur au barde faible enchaîné dans les cours. L’hôte devient bientôt esclave en leurs séjours.

Son âme dégradée y perdra ses deux ailes ,

Ou de peur que , pareils aux célestes rebelles ,

Ses pensers de son joug ne renversent les lois,

Il détendra sa lyre et faussera sa voix.

Quelques-uns brilleront d’étincelles plus vives.

Un d’entre eux , mon égal , dans ses stances plaintives Immortalisera ses touchantes amours.

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