‹ Vol 3Chapitre 70 sur 76 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

Il sera proclamé prince des troubadours.

La liberté, pour qui son doux encens rayonne,

D’un laurier plus auguste ornera sa couronne.

Dans les siècles suivants deux hommes plus fameux Naîtront près de l’Adige, aux flots majestueux.

Le monde, énamouré du chantre de la grâce. Outragera ceux-ci dans leur plus mâle audace.

Le cistre du premier au loin résonnera Et la chevalerie en ses vers revivra.

Semblable à l’arc-en-ciel luit son esprit féerique ;

Son talent du soleil aura l’ardeur lyrique.

Sa rapide pensée en son essor futur Volera sans tarir sur des ailes d’azur.

Le plaisir brodera de ses perles brillantes ,

Papillon diapré , ses strophes scintillantes ,

Et l’art, de la nature empruntant les couleurs,

Y sème en se jouant les printanières fleurs.

L’autre , d’un cœur plus tendre et plus mélancolique , Modulera ses chants sur son luth héroïque ,

Et sa voix , réveillant les échos du Cédron ,

Nous peindra les chrétiens sous les murs de Sion. Victime d’une cour hypocrite et barbare,

On osera flétrir le cygne de Ferrare.

Plus innocent que moi , lui , le barde immortel ,

Il regarde en amant et la terre et le ciel.

Il daigne célébrer dans son flatteur langage Le prince misérable, objet de son hommage.

L’amour , voilà son crime ! Oh ! pourquoi la prison ? L’amour sans espérance eut éteint sa raison.

La douleur ternira ces deux nobles pléiades.

Non , la superbe Ilellé dans les Olympiades Ne nous offrirait point deux chantres aussi grands. Quoique l’un de ses fils éclate aux premiers rangs.

Le premier, il subit le tourment de la lyre.

Le destin du génie est la loi du martyre.

Ces oiseaux pythiens, phénix harmonieux,

Sur la terre abattus, étaient faits pour les cieux.

Il est des luths muets. Il est d’autres poëtes Qui n’ont jamais choisi de voix pour interprètes.

Chaste vase où brûla le feu du sentiment ,

Leur âme a renfermé le céleste aliment.

Sentir , aimer, mourir, ô sort digne d’envie !

La poésie en eux fut leur jour et leur vie.

Au vulgaire ils n’ont pas confié leurs soupirs ,

Et montent dans leur astre abreuver leurs désirs.

Moins heureux les élus sur la bruyante arène,

Où, vainqueurs tout sanglants, un char pompeux les traîne.

Qu’es-tu , sublime don , tant de fois si fatal?

Créer par sentiment dans le bien ou le mal.

Le poète , échappant à l’humaine sentence ,

Veut se diviniser dans une autre existence ,

Et , comme Prométhée , en ravir le rayon Pour le communiquer aux enfants du limon.

Qu’importe sur le roc, illustre sépulture ,

Que l’infernal vautour aiguise sa torture?

De l’esprit créateur ne sont-ils pas élus ,

Tous ceux qu’ont tourmentés ces pouvoirs inconnus? Quelle que soit la forme où parle leur génie ,

Sur le marbre ou la toile ou bien par l’harmonie ,

Le même trait ardent les a rendus jumeaux.

Ne sont-ils pas frappés par de semblables maux !

L’art, protée immortel, évoquant ses prestiges , D’Apelle et de Phidias ranime les prodiges.

Les antiques beautés s’élancent du chaos.

Les âmes des Romains , ou martyrs ou héros , Revivent sous l’effort des mains italiennes,

Un hardi Panthéon , sous les muses chrétiennes.

Salut à l’architecte , au maître glorieux Qui dans le marbre saint éternise ses dieux !

Soit que son ciseau rude aille dans la carrière Transfigurer Moïse éclatant de lumière ,

Et sculpte ce prophète aux signes menaçants,

Page 1