CHANT TROISIÈME
Dont le souffle arrêta les flots obéissants ;
Ou soit que son pinceau , flamme toujours vivante, Verse sur les damnés dans le jour d’épouvante Les couleurs de l’enfer, telles que je les vis ,
Telles qu’on les verra dans les temps infinis ;
Soit qu’il élève à Dieu les temples formidables ,
De son puissant génie œuvres impérissables ,
Ses austères pensers, dignes du sceau divin, Descendront de moi seul, de moi, le Gibelin,
Par qui furent franchis les occultes royaumes Où l’Éternité plane en ses immenses dômes.
Pour contempler une heure ou la toile ou la pierre. Les tyrans suspendront l’âpre jeu de la guerre ;
Ces destructeurs du beau , réduits à l’admirer , Seront, comme Satan , contraints de l'adorer.
Trop insensé l'artiste ! il dresse des emblèmes Aux sultans dont le joug ternit ses feux suprêmes ,
A des maîtres impurs , selon un vil métal ,
Mesurant le travail sublime et musical.
Celui dont le ciseau sculpte ou dont le luth vibre Pour les peuples, languit et meurt pauvre , mais libre. Le poète des rois, fastueux chambellan,
Sur leur seuil rampe esclave avec le courtisan.
O grand régulateur, monarque des monarques, Comment les couronnés , revêtus de tes marques , Souillant tes attributs , s’incarnent-ils tes droits ,
Et vont crucifiant leurs sujets sur ta croix?
Et par quel dur décret les enfants de la gloire ,
Eux dont le monde entier vénère la mémoire ,
Tes élus inspirés , vivent dans la douleur,
Et semblent condamnés à la faim , au malheur ,
Ou , pour se conquérir une plus haute place ,
Par un honteux chemin se marquent une trace?
Ou si le sort les mit dans un rang plus heureux ,
Un autre enfer s’allume en leur âme , autour d’eux ,
Et, parmi les enfers, le pire, ô ma Florence!
Le fléau dont mes chants ont maudit la licence ,
Écoute , c’est l’État ouvert aux factions ,
En proie à toute brigue , à mille ambitions ,
Le pouvoir avili par des tvrans pygmées ,
Lampyris dont un soir fonde les renommées : Démagogues , pareils aux rois , leur sceptre lourd Pèse sous mille noms ; mais leur règne est plus court.
Néanmoins, à travers le choc bruyant des armes,
Les phares créateurs épanchent leurs doux charmes. Pendant qu’au loin nageant dans les calamités.
Les pâles nations flétrissent leurs beautés,
Mon pays surgira comme le cèdre antique Où résonne au désert la harpe prophétique.
Llorence, ô mon berceau, dans mon exil cruel Je regarde à genoux ton soleil paternel.
Combien de fois , captive et rebelle à sa chaîne ,
3Ion âme solitaire a volé vers ta plaine?
Le proscrit pour cachot a le vaste univers ,
Pour barreaux, le ciel bleu, les monts, les bois, les mers. Quand cette âme , fuyant sa trop longue torture,
Ira chez les esprits de la même nature ,
Tu creuseras, dolente, un monument fictif Pour mes os refusés à ton remords tardif.
Hélas ! «r que t’ai-je fait , ô mon peuple? » insensible ,
Tu n’as point retiré ton courroux inflexible.
C’est écrit! Je ne dois plus franchir désormais La barrière élevée entre nous pour jamais.
Je mourrai seul , pleurant avec l’œil d’un prophète , Sur tes maux à venir dont tu hais l’interprète ,
Toi, sourd à mes adieux de désolation,
Comme on le fut toujours à la prédiction.
Que ne puis-je écarter ces funèbres images !
A tes yeux obscurcis de pleurs et de nuages ,
Un jour la Vérité montrera son flambeau.
Et tu reconnaîtras ton prophète au tombeau.
CHANT 1er. — Invocation. — La sphère du feu. — On croyait alors à l’existence de cette sphère ; quoique le poète ne la nomme point, elle apparaît comme un magnifique incendie, vers le milieu du chant, et comme un prélude aux beautés sidérales. — Le soleil se levait sur la montagne du Purgatoire et se couchait pour notre globe. Il surgissait sous le signe favorable du Bélier, où l’on voit s’entrelacer sur la sphère armiliaire l’horizon , le zodiaque, le cercle équinoxial, le colure des équinoxes formant une triple croix. — Marsyas, le satyre, vaincu dans le combat delà flûte, et, après sa défaite, écorché vivant par Apollon, Cyrrhénéen de Cyrrha, ville grecque dédiée à ce dieu. — Glaucus, pêcheur de l’ile d’Eubée, changé en dieu marin par le pouvoir d’une herbe magique. — Libre d’obstacles, c’est-à-dire de la pesanteur du corps, et figurativement , du poids du péché, Dante s’élève naturellement vers les hautes régions.
CHANT IL — La sphère de la lune. — Béatrice et son amant sont transportés dans la première planète , ingénieusement nommée la perle immortelle — Théorèmes physiques et métaphysiques entachés des erreurs de la scolastique du moyen âge. — Ouverture des arcanes ou mystères célestes. — Les anges, moteurs bienheureux des astres, y impriment leur éclat.
CHANT III. — Les vierges cloîtrées. — Piccarda. — Entre les âmes dont l’aspect réveille par une image charmante le souvenir de l’amoureux Narcisse et de sa fontaine, s’offre Piccarda, sœur de Forèze, un des personnages du Purgatoire et de la famille des Donati, alliés de Dante; elle prit le voile et l’habit de Sainte-Claire ; mais elle fut ravie au cloître par messer Corso et mariée contre son pieux désir Suivant la légende populaire , une lèpre couvrit son corps la nuit de ses noces, et peu après elle mourut vierge — Constance, la seconde âme, fille de Roger, roi de Pouille et de Sicile, prit le voile à Palerme; Guillaume, son frère, étant mort sans enfants, et le trône usurpé par Tancrède rebelle au Saint-Siège , l’archevêque de Palerme la fit enlever de son monastère en 1 192 et la donna en mariage à Henri , fils de Barberousse , de la maison de Souabe. Elle fut mère de Frédéric II , dernier empereur de cette maison.
CHANT IV. — Sphère de la lune. — Enseignement théologique sur la volonté. — Comme Daniel explique à Nabuchodonosor les songes de ses nuits, Béatrice dévoile à Dante les lois divines, celles du libre arbitre , de la grâce et des influences astrales. Pour apaiser l’ombre d’Amphiaraüs, Alcméon égorgea Ériphyle, sa mère, qui avait vendu Thèbes au prix d’un collier.
CHANT V. — La sphère de Mercure. — Planète des esprits illustres — La femme déesse , comme le poète l’appelle , continue son rôle d’initiateur ; suite de ses enseignements sur la nature des vœux et da libre arbitre. — Ils pénètrent dans la deuxième sphère , celle de Mercure. — Les transfigurations toujours plus brillantes de Béatrice, à chaque ascension dans un nouveau ciel , marquent l’initiation graduée de l’âme dans les connaissances divines. — La clef d’or et la clef d’argent, double symbole de la puissance papale. {Voyez Purgatoire , chant IX.)
CHANT VI. — Histoire de l’aigle par l’empereur Justinien. — Personnification d’un glorieux cycle des annales du monde. — L’aigle vint, comme le soleil, d’Orient en Occident avec Ênée, puis retourna d’Occident en Orient avec Constantin pour fixer son séjour à Bysance, peu distante des monts de la Troadeet de ceux de Crète. — Justinien fit rédiger, on le sait, par les plus savants jurisconsultes, un corps complet des lois romaines, dont plus de dix mille livres furent élagués; ce code porte son nom. — Il avait embrassé, à l’instigation de Théodora , sa
NOTES
femme, l’hérésie d’Euticheus qui admettait une seule nature en Jésus-Christ. — Paltas, fils d’Évandre, roi étrusque. — Quintius reçut le surnom de Cincinnatus, à cause de ses cheveux frisés, ou au contraire , suivant d’autres, à cause de sa chevelure mal soignée. — Pompée détruisit Fié— sole, bâtie sur la montagne qui domine Florence. — Durazzo, ville de Macédoine où César fut assiégé par les partisans de Pompée. — Antandre , ville de la Phrygie Mineure , où Lucain fait aborder César — Juba, roi de Mauritanie, près duquel se retirent, après Pharsale, Scipion et Caton. — Le clairon de Pompée résonnait près deMunda, en Espagne, où César vainquit les deux fils du héros mort. — Octave combattit à Modène et à Pérouse contre chacun des deux Antoines. — Le troisième César, c’est-à-dire Tibère. — Sous l’aigle romaine, au temps de Pilate, mourut le Rédempteur, et sous elle, Titus punit les Juifs par le saccagement de Jérusalem. — En T23, le pape Adrien appela au secours du Saint-Siège, contre Didier, roi des Lombards, Charlemagne, auquel il conféra la dignité impériale. — Les guelfes employaient l’appui de Charles II , fils de Charles d’Anjou, roi de Pouille, pour assurer au Saint-Siège la toute-puissance en Italie, et les gibelins s’occupaient plus de leurs intérêts personnels que des droits de l’empire , tout en se proclamant impériaux. — Charles II expierait pour son père l’usurpation de la couronne de Naples, qui lui fut injustement décernée par le pontife, au préjudice de l’empire. — Roméo ou Romée de Villeneuve géra si sagement les finances de Raymond Béranger, comte de Provence , que le comte maria ses quatre filles à quatre rois , Louis IX , Charles d’Anjou , Henri d’Angleterre et son frère, élu roi des Romains. Calomnié par les Provençaux et indigné de son ingratitude, Roméo abandonna Béranger, ou, selon d’autres, fut banni de sa cour.
CHANT VIL —Nouveaux enseignements de Béatrice. — Dogme de la déchéance et de la réhabilitation. — Mon respect pour B. et pour Ice, dit le poète italien : naif ressouvenir de son amour d’enfance , présenté dans cette manière un peu trop bizarre pour être sérieusement reproduite aujourd’hui ; il est bon de la noter néanmoins, car elle touche à ses formes énigmatiques dont nous étudierons plus tard le langage.
CHANT VIII. — L’étoile de Vénus au Cypris. — Ames tendres. — Charles Martel , ûls aîné de Charles II, surnommé le Boiteux, roi de Naples et comte de Provence, prince ami de Dante, comme nous l’avons mentionné dans la préface. Il fut couronné roi de Hongrie et avait dû régner dans la partie de la Provence qui comprend Marseille , Avignon , Arles , etc. Il laissa une fille dont il est parlé dans le chant suivant. ( Voir sa biographie , aux parties supplémentaires.) — Le royaume de Naples : Catona, comme le portent les anciens manuscrits. — La belle Trinacrie, la Sicile , ainsi nommée à cause des trois promontoires , le Pélore , le Pachino et Lilybée ; les deux premiers sont dans la partie orientale où fume l’Etna. — Les fameuses vêpres siciliennes de Païenne, où le cri de mort se fit ouïr, et qui enlevèrent la Sicile à la race Angevine, en 1232. — Robert , frère de Charles Martel , monté sur le trône de Naples en 1 308 , s’était lié en Catalogne , durant les sept années où il y fut retenu en otage pour son père , avec un grand nombre de pauvres hidalgos, qui l’avaient suivi à Naples et s’y engraissaient aux dépens du peuple. — Enclin à l’avarice, contrairement à son frère Charles, d’humeur libérale, il avait composé des sermons auxquels Dante fait allusion en parlant des vocations manquées. — On a cité plus haut le premier vers de la première eanzone de son Convito : Vous dont l’intelligence meut le troisième ciel.
CHANT IX. — La sphère de Vénus. — Cunizza et Foulques. — La belle Clémence , fille de Charles Martel , épousa Louis X, appelé le Hutin; elle vivait encore. — Rialto, nom du pont jeté sur le grand canal de Venise et ancien nom de cette ville. — Cunizza, sœur d’Ezzelin, tyran de Padoue, naquit eomme lui sur la colline située entre les sources de la Brenta et de la Piève; héroïne de romanesques aventures, elle eut entre autres pour amant le fameux troubadour Sordello. — La marche Trévisane, enfermée par l’Adige et le Tagliamento , était opprimée par les Ezzelin, les Albéric et autres tyrans. — Les Padouans, défaits par Can de la Scala , rougirent de leur sang, comme, on le prophétise, les eaux du Bachiglione qui passe à Vicence et forme un marais un