OU LE LECTEUR FAIT CONNAISSANCE DE BLUE-DEWIL
Les recherches de Valentin en Sonora furent minutieuses, elles durèrent pendant plus de deux mois.
Cependant, malgré les nombreuses relations qu'il avait depuis longtemps dans ce pays, il fut impossible au chasseur de rien découvrir.
De plus, par une singularité étrange et dont il ne révéla pas le motif à Curumilla lui-même, après une absence de trois jours, pendant laquelle il fit une excursion dont le but demeura son secret; il rejoignit Curumilla, qu'il avait laissé rôdant autour de Hermosillo, lui dit qu'il reconnaissait l'inutilité de continuer plus longtemps des recherches qui n'aboutissaient à rien, et lui annonça qu'ils allaient* partir pour TOrégon et les montagnes Rocheuses,
Effectivement, deux jours plus tard il se mirent en marche, sans échanger un mot de plus à ce sujet,
Curumilla, de plus en plus taciturne et silencieux,
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ne demanda aucune explication à son ami, qui, de son côté, demeura muet,
Valentin n'était pourtant pas homme à prendre une résolution si grave sans y être poussé par des motifs de haute importance.
Un voyage de deux mois et demi, à travers des déserts, des forêts vierges et des contrées inexplorées, n'est pas une mince affaire ; pour se décider à l'entreprendre dans des conditions pareilles à celles où se trouvait le chasseur, il faut positivement y être contraint.
Lorsque, au commencement de cette histoire, nous avons rencontré Valentin Guillois, épiant du haut d'un rocher les trois aventuriers et leur prisonnière , il y avait un mois déjà qu'il se trouvait dans les montagnes Rocheuses,
Maintenant que nous avons bien établi les faits qui ont amené la présence du chasseur dans ces contrées désolées, nous l'abandonnerons pendant quelque temps et, reprenant notre récit précisément au point où nous l'avons interrompu, nous nous transporterons dans le camp des émigrants, le jour même qui suivit l'attaque des Indiens Corbeaux, huit heures environ après le combat, c'esl-à r dire vers dix heures du matin.
Ce camp, ou pour mieux dire ce campement; car ce n'était qu'un de ces abris provisoires comme les voyageurs en établissent au désert pour passer la nuit et se protéger contre une attaque des voleurs blancs ou rouges qui pullulent dans la prairie; ce campement,
disons-nous, était, et cela se comprend de reste, dans le plus grand désordre.
Depuis plusieurs heures, les voyageurs travaillaient à déblayer la neige sous laquelle ils étaient ensevelis ; malgré les efforts les plus énergiques, ils n'avaient pu réussir qu'à découvrir quelques wagons et encore pas entièrement
Ces étrangers, quels qu'ils fussent, avait subi des pertes cruelles pendant le combat; sans le secours providentiel des chasseurs, aucun d'eux n'aurait survécu!
Néanmoins, maintenant que le danger était passé, ils ne semblaient plus s'en souvenir ; ou s'ils en parlaient entre eux, c'était en termes grossiers, et pour regretter de n'avoir pu infliger aux Indiens un châtiment plus cruel.
Autant qu'on en pouvait juger à première vue, ce camp se composait d'une centaine d'hommes, sans compter une vingtaine de femmes et d'enfants, dont quelques-uns encore à la mamelle.
L'individu qui paraissait être le chef de cette troupe, ou plutôt son capitaine, car tel est le terme consacré, était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre et cependant trapu ; ses cheveux, d'un blond fadasse, tombaient en longues mèches sur ses épaules; une barbe d'un rouge ardent cachait plus des deux tiers de son visage blafard, et s'étalait en éventail sur sa poitrine; ses yeux étaient voilés sous des lunettes vertes, dont les branches en fer, garnies de taffetas de
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la même couleur, protégeaient sans doute sa vue malade ou affaiblie.
Cependant, lorsque parfois, étant seul, et certain de ne pas être surveillé, il enlevait ses lunettes, soit pour en nettoyer les verres, soit pour tout autre motif, il laissait alors voir ses yeux qui, par une particularité singulière, étaient noirs, et dont le regard louche, inquiet et toujours en mouvement, semblait lancer des flammes sombres.
Depuis que la caravane avait quitté les établissements, 'jamais aucun des compagnons du capitaine ne l'avait aperçu sans ses lunettes; tant étaient grandes les précautions dont il usait, lorsque, pour une raison ou pour une autre, il était contraint de les ôter, ne fût-ce que pour un instant.
Cet homme s'appelait, ou se faisait appeler le capitaine Kild, nom qui, avant lui, avait appartenu à l'un des plus féroces pirates qui, au xvu° siècle, avaient ravagé les côtes américaines.
Au moment où nous le mettons en scène, le capitaine Kild, tout vêtu de fourrures; son bonnet de castor enfoncé jusqu'aux sourcils; armé jusques aux dents, et son ride sous le bras, surveillait les travaux de déblaiement qu'une trentaine d'hommes exécutaient activement sous sa direction, depuis le matin.
Le capitaine consulta sa montre; eïle marquait midi;
la neige était à peu près enlevée; le capitaine fit une grimace de satisfaction et sonna d'un bugle pendu a sa ceinture.
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A ce signal, les travaux cessèrent; les émigrants, abandonnant leurs outils, allèrent s'accroupir autour des feux, allumés à grand'peine, et se mirent en devoir de déjeuner; maigre pitance que la leur, composée de thé de rebut, de biscuit avarié, de beurre rance, et de lard salé ; mais la faim est un merveilleux assaisonnement, et fait paraître bon ce qui est exécrable ; d'ailleurs, on n'est pas difficile au désert.
Le capitaine et trois de ses compagnons, se dirigèrent vers une tente assez vaste, divisée en plusieurs compartiments et dressée au centre du camp.
Cette tente, dont la toile était fortement goudronnée, avait beaucoup moins souffert que les autres de l'ouragan; la neige n'avait pas séjourné sur ses parois, elle avait glissé à terre où elle s'était amoncelée ; il avait suffi de quelques coups de pioche, pour en dégager complètement l'entrée*
Les quatre hommes pénétrèrent dans un compartiment formant un carré un peu long, du sixième à peu près de la superficie totale occupée par la tente.
Une table, entourée de chaises et chargée de mets abondants, était dressée au milieu de cette espèce de salle à manger.
Les arrivants furent reçus par un enfant ou plutôt par un jeune homme de quinze à seize ans, qui se hâta de les débarrasser de leurs rifles et de leurs four-
rures, avec l'adresse d'un serviteur émérite. Un nègre, la serviette sous le bras, se tenait prêt à servir. Dès son entrée, le capitaine interpella cet homme*
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— Samson, lui dit-il d'une voix rude, nous Savons que faire de vos longues oreilles; retirez-vous, lePelon suffira pour le service ; dites à la senora qu'elle reste chez elle ; j'ai à causer avec mes amis; surtout pas de sotte curiosité, vous m'entendez, drôle? Allons, filez, el plus vite que ça î
Le nègre ne se fit pas répéter l'injonction, il souleva un rideau et disparut avec une rapidité qui prouvait la crainte que lui inspirait son maître.
— A table I à table, messieurs, dit le capitaine en se frottant les mains, ne laissons pas refroidir ces excellentes choses.
Il s'assit; chacun l'imita, et le repas commença.
Les premiers moments furent silencieux et employés à calmer au plus vite un appétit fortement aiguisé par les rudes travaux de la matinée.
Près d'un quart d'heure s'écoula sans qu'un seul mol fût échangé entre les convives; nous profiterons de ce silence provisoire pour esquisser le portrait duPelon, ce jeune homme étant appelé à jouer un certain rôle dans cette histoire.
Comme nous l'avons dit, le Pelon, ainsi qu'on le nommait, avait quinze ou seize ans, mais il parais* sait plus âgé de plusieurs années, à cause de sa haute taille, du développement de ses muscles, de la vigueur de ses membres, et surtout, de la fermeté et de la résolution empreintes sur sa physionomie, mâle et intelligente ; son teint olivâtre, ses yeux d'un noir sombre, toujours en mouvement, dénotaient
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son origine indienne, mêlée de quelques gouttes de sang espagnol; une sombre et incurable mélancolie était répandue sur ses traits; tout en s'acquittant de ses devoirs de domestique, parfois il lançait à ceux que, peut-être, il servait contre sa volonté, des regards brûlants de haine, lorsqu'il était certain de ne pas être aperçu; deux des convives surtout paraissaient lui inspirer une répulsion qui allait jusqu'au dégoût; ces deux hommes, de leur côté, ne s'adressaient jamais à lui que sur un ton de mépris ou de menace ; parfois même , ils allaient jusqu'à le frapper ; c'étaient eux qui l'avaient amené au camp du capitaine Kild; ils considéraient le pauvre enfant comme leur esclave.
Quant à lui, menaces, sarcasmes, brutalités, il supportait tout sans se plaindre ; mais qui aurait pu lire au fond de son cœur, aurait frémi en voyant la haine qu'il y amassait silencieusement contre ses bourreaux.
Ceux-ci se nommaient le Chacal et le Lingot.
Le lecteur qui, déjà, en a souvent entendu parler, ne tardera pas à faire avec eux une connaissance plus intime.
Ce fut le capitaine qui, le premier, rompit le silence, par un mot qui,, sans doute, résumait la pensée générale, car les convives lui répondirent par un sourire d assentiment.
— L'affaire a été rude, dit-il, mais après tout, nous l'avons encore échappé cette fois. Il faut réellement que le diable nous protège.
— Je l'ai toujours soupçonné d'un faible à notre
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égard, dit son voisin de droite d'un ton de sarcasme,
— Après tout, il nous doit bien cela, nous faisons assez pour lui, dit le voisin de gauche avec conviction.
— Sans compter ce que nous ferons encore, appuya le convive placé en face du capitaine.
Tous quatre se mirent à rire.
— C'est égal, reprit le capitaine, cette fois, cela a été dur.
— Au diable ! fit le voisin de droite , les soucis tueraient un chat ; ce qui est passé est passé ; à quoi bon y penser I une seule chose me chagrine,
— Laquelle, Blue-Dewil, mon 'ami? demanda le capitaine, qui semblait éprouver pour cet homme une affection particulière.
— Je voudrais savoir qui diable sont les individus assez bons, ou pour mieux dire assez bêtes, pour être ainsi venus à notre secours, précisément au moment ou notre situation était désespérée.
— Bon! cela t T inquiète, toi! dit l'homme placé en face du capitaine ; tu es bien simple de te faire de la bile à propos de cela ; je vais te le dire moi, si tu veux?
— Tu le'sais donc, Lingot? s'écrièrent ses trois compagnons d'une seule voix.
— Certainement, que je le sais, reprit-il, en accompagnant sa réponse d'un ricanement ironique. C'est pas malin à deviner, ça : c'étaient des gens qui ne nous connaissaient pas, voilà; sans cela, au lieu de nous secourir, ils nous auraient tombé dessus,
Ce diable de Lingot, dit le capitaine, il a toujours le mot pour rire.
— Eh bien, après? fît le mauvais drôle d'un ton de menace; voulez-vous que je pleure? Allez-vous m'otolondrer à d'heure, avec vos observations? Avec ça que Ton s'amuse ici, et que le capitaine nous a conduits dans une chouette contrée ; merci, n'en faut pas! Et d'abord, je commence à en avoir plein le dos de ces riants paysages, et si on ne s ? en va pas d'ici bientôt, je vous avertis que je me déguise en cerf.
Nous devons avertir le lecteur que nos personnages causaient entre eux en français, ou à peu près.
— Allons, ne te fâche pas, Lingot, dit le capitaine ; nous ne sommes pas plus contents que toi d'être ici; tu sais bien que si nous y sommes venus, c'est malgré nous.
— Aïe donc! des nèfles! faut pas me la faire à la contrainte, comme on dit au faubourg Antoine ; d'abord y a pas d'huissiers ici. Ce vilain légume-là ne prend pas de bouture dans les Savanes de l'Amérique, et c'est pas un malheur. Si vous êtes ici, mon bonhomme, c'est que vous vous êtes laissé embobeliner par ce sournois de Blue-Dewil, que vous adorez, quoi f Je ne le sens pas pour un sou, ce grand jaune-là!
— Tu vas finir ! dit l'homme interpellé, d'un air menaçant.
— Je finirai si je veux, fends-tu? J'ai pas peur de toi, monsieur le Masque. Et d'abord, les opinions sont libres. La mienne est que tu fais le chien couchant, et que tu n'es qu'un mouchard. Voilà!
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A peine Lingot avait -il prononcé ces paroles que BluerDewil s'élançait sur lui, le bowie-knife à la main.
Mais le Parisien connaissait l'homme auquel il avait affaire et ne se laissa pas surprendre.
Le capitaine se jeta résolument entre les deux adversaires et les obligea à mettre bas les armes. . — Allons, la paix! dit-il; que signifient ces querelles entre amis? Voulez-vous donc justifier le proverbe qui dit : que lorsqu'il n'y a plus de foin au râtelier les chevaux se battent? Nous n'en sommes pas encore là, grâce à Dieu ! Voyons, soyez sages, ou je me fâche.
— C'est bon. C'est fini, quoil dit le Parisien, en haussant les épaules.
Et se tournant vers son adversaire :
— As pas peur, monsieur Yesbrouffeur, ajouta-t-il, je te repigerai, tu peux être tranquille, mon bonhomme !
— Encore? dit le capitaine, d'un ton de menace.
. — Eh non, fit l'autre en ricanant; un petit mot d'amitié, voilà toutl C'est égal, ajouta-t-il, en se rasseyant, si vous aviez voulu nous écouter, Chacal et moi, au lieu de ce mal peigné de Blue-Dewil, soit dit sans l'offenser, que vous ne connaissiez ni des lèvres, ni des dents, il y a un mois, nous ne serions pas où nous sommes.
— Il y a du vrai dans ce que tu dis-la, mon gars, fit le capitaine d'un air songeur.
— Oui, il y a du vrai, et bien plus que ça n'en a l'air encore! Allez! si vous aviez voulu nous croire, il y a longtemps que nous serions à Dezeret Et bien, et
maintenant, quoi que nous allons faire? je serais pa3 mal curieux de le savoir; nous n'allons pas rester ici, je suppose?
— Dieu nous en préserve! dit le capitaine. Nous avons peut-être poussé notre reconnaissance un peu trop loin; mais, tu sais, mieux que personne, qu'il nous fallait avant tout faire perdre notre piste à ceux qui nous poursuivent.
— Ça, voyez-vous, patron, c'est encore une de vos toquades; vous vous imaginez qu'on nous cherche comme si nous étions une marchandise précieuse; qui diable voulez- vous qui s'embarrasse de nous?
— Ceux qui ont intérêt à mettre le nez dans nos affaires, et malheureusement, il n'en manque pas en ce moment, sur le continent américain. Je reconnais, comme vous, que la position n'est pas tenable; mais, à présent que nous sommes engagés dans les Montagnes- Rocheuses, il nous faut aller jusqu'au bout.
— Oui, et ce n'est pas le plus drôle de notre affaire.
— Voyons, dit le capitaine en se tournant vers Blue- Dewil, que penses-tu de la situation, toi?
— Moi, je la trouve mauvaise, répondit l'autre sans hésiter.
— El toi, Chacal? reprit le capitaine en s'adressant au quatrième convive, espèce de colosse à la face bestiale et ref rognée.
— Moi, je la trouve exécrable, et Dieu me damne si je n'en sors pas avant vingt-quatre heures.
— Bien parlé, Chacal! s'écria Lingot en riant. As
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pas peur, ma vieille branche, nous serons deux; j'te lâcherai pas, tu peux y compter,
— A quoi bon ces menaces? dit le capitaine; no ferions-nous pas mieux de nous expliquer comme de bons camarades que nous sommes? Notre position à tous n'est-elle pas la même?
— Ça n'est pas prouvé, capitaine! Chacal et moi, sans vous offenser, nous avons plus que vous l'habitude du désert, et surtout de ce pays, dans lequel vous venez pour la première fois. Nous nous sommes trouvés dans des passes autrement mauvaises que celle où vous nous avez mis.
— Voyons, où veux-tu en venir, démon de Français? dit le capitaine avec impatience, en frappant du poing sur la table ; il doit y avoir quelque anguille sous roche,
— Il y a toujours des anguilles sous les roches, c'est connu, dit le Parisien de son air le plus gouailleur.
— Eh bien, explique-toi, ou crève; mais finis-en!
— Alors vous m'autorisez à parler? dit Lingot en riant.
— Oui, parle; le diable m'emporte, si je ne me sens pas des envies de te tordre le cou, mauvais drôle.
— Bon! ça ne m'inquiète pas, je vous connais. Pour lors, voicila chose ; Chacal et moi nous avons reconnu que depuis plus de trois mois vous nous faites faire un métier de chiens, sans que nous soyons plus payés pour ça. Nous nous sommes engagés avec vous, à Saint-Louis du Missouri, pour vous accompagner à Dezeret, vous escorter et vous défendre tout long de la route, contre tous ceux
qui vous attaqueraient. Vous nous avez promis en retour, à chacun, cinq cents dollars. N'est-ce pas cela?
— Parfaitement; coiitinue.
~ Très-bien; mais voilà qu'à peine sommes-nous en route, que vous tournez le dos au pays où vous voulez aller, et malgré nos observations respectueuses, fit-il en riant d'un air goguenard, vous traversez l'État de Minosota, dans lequel vous n'aviez rien à faire, vous entrez
dans le Canada, vous longez la rivière Rouge, et vous venez vous engager dans les Montagnes-Rocheuses, comme si vous vouliez vous rendre à Vancouver, ce qui, vous en conviendrez, n'est pas précisément le chemin de l'Utah.
— Qui t'a dit que je n'ai pas des raisons pour agir ainsi?
— C'est possible, mais cela ne me regarde pas ; j J ai pour habitude de ne jamais m'occuper que de mes propres affaires* Ainsi, comme elle^ ne m'appellent pas à Vancouver, ni directement, ni indirectement, vous trouverez bon, capitaine, que je règle mon compte avec vous, et que je vous tire ma révérence, vous laissant vous débrouiller, comme vous pourrez, de l'impasse dans laquelle vous vous êtes si maladroitement fourré,
— Voilà! appuya le Chacal.
— Ah! tu en es aussi, toi? dit le capitaine, avec un mauvais sourire.
— Le Lingot et moi nous sommes inséparables, reprit le géant; où il va, je vais; mais comme il est très-éloquent, mon ami Lingot, je lui cède toujours la
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parole pour débattre nos intérêts; je me borne à l'appuyer, voilà tout.
— Ainsi, vous voulez me quitter?
— Avec enthousiasme.
— C'est votre dernier mot?
— Juste.
— Eh bien, ce n'est pas vrail vous voulez profiter de la position pour me soutirer de l'argent; croyez-vous donc que je ne vous ai pas devinés?
— Après tout, quand cela serait? où serait le mal? dit Lingot, avec un rire cynique, chacun pour soi en ce monde; nous savons aussi bien que qui que ce soit comment on attache la queue de la laie à la tête du marcassin, comme dit le proverbe.
— Ainsi, c'est bien de l'argent que vous voulez?
— A défaut d'or, nous nous en contenterons; c'est à prendre ou à laisser.
— Ah I si vous ne me teniez pas 1
— C'est possible ; mais nous vous tenons, compère, et bon gré, mal gré, il faut en passer par nos volontés.
— Combien vous faut-il?
— Le plus possible.
— Au diable ! ce n'est pas une réponse, cela?
— Je vous réponds comme vous m'interrogez, capitaine; croyez-moi, vous êtes pris; exécutez-vous en gentleman, ou en galant homme, comme nous disons en France ; ne vaut-il pas mieux en finir tout de suite,* puisque vous ne pouvez pas faire autrement?
— Ahl si jamais!...
— C'est convenu! interrompit brutalement le Kentuckîen, mai-? en attendant, combien nous donnezvous?
— Oui, voyons cela? dit Lingot, avec son rire aigu, qui avait le privilège de crêper les nerfs du capitaine.
— Eh bien!*.- je vous donnerai cinq cents dollars? fit-il avec efforts,
— Vous allez nous donner, voulez-vous dire, rectifia ironiquement Lingot.
— Vous vouiez être payés tout de suite?
— Pardîeu, et en or! Eh ! mon Dieu, capitaine, nous sommes tous mortels, on ne sait ni qui vit ni qui meurt* Il est bien entendu que ces cinq cents dollars nous sont donnés comme prime, sans préjudice des deux centcinquante dollars que vous restez nous devoir? Diable I ne nous embrouillons pas,
— Soit, puisqu'il le faut, vous allez être payés tout de suite.
— Bravo! voilà qui est parler, et maintenant comptez sur nous.
- Oui, comme sur une planche pourrie.
— Diable! fit Lingot en riant, il paraît que cet argent vous tient bien au cœur, capitaine?
— Oui, quand on me le vole aussi effrontément que vous le faites, vous et votre digne ami.
— De quoi? fit le Kentuckien, qu'est-ce que vous dites ?
Lingot l'arrêta d'un geste*
— Allons, pas de gros -mots, capitaine, dit-il; pôr-
sonne ne vous oblige; de quoi vous plaignez-vous, n'êtes-vous pas maître d'accepter ou de refuser?
— C'est bon! c'est bon! grommela-t-il.
Il se leva de table et passa dans un compartiment intérieur de la tente, mais presque aussitôt il reparut.
— Tenez, dit-il, en mettant un rouleau d'or entre les mains du Parisien, voilà votre argent et celui de votre digne camarade, en bonnes onces d'or mexicaines. Comptez, s'il vous plaît?
— Pourquoi faire, capitaine? répondit-il en écornant le. rouleau, afin de s'assurer si c'était bien de l'or, j'ai confiance en vous, moi, et mon ami aussi; est-ce pas, Chacal?
— Moi? pas beaucoup ; dit l'autre en grognant.
— Vous voyez, capitaine, je lui fais pas dire?
— C'est bon ; faites-moi un reçu.
— De quoi, un reçu? plaisantez- vous , capitaine, reprit Lingot en ricanant et en mettant le rouleau dans sa poche, vous me prenez pour un autre, bien sûr; vous savez aussi bien que moi que l'on ne donne jamais de reçu pour les gratifications, et avec votre permission, capilaine, ceci n'est pas autre chose.
Le capitaine se mordit les lèvres, mais il n'insista pas.
— Maintenant, mes maîtres, dit-il avec un mouvement de dépit, j'espère que vos affaires étant réglées selon vos désirs, vous ne refuserez pas plus longtemps de vous occuper des miennes? La situation où nous sommes n'est rien moins qu'agréable; il nous faut en sortir
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à tout prix, et pourtant je ne puis quitter ces parages avant d'avoir terminé les affaires qui m'y ont conduit* Le camp est à peu près en ordre, tout me porte à supposer que les Indiens ne reviendront pas de sitôt à la charge, il suffit de faire bonne garde ; c'est vous que je charge de ce soin, Blue-Dewil. Quant à vous, Lingot, vous allez monter à cheval et pousser une reconnaissance, aussi loin que possible, afin que nous sachions ce que sont devenus ces démons d'Indiens.
— A cheval ? dit Lingot en riant, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays, capitaine. Je ne ferais pas une lieue sans me briser les os ou rouler dans quelque fondrière; non, non, avec mes raquettes, j'irai plus vite et surtout plus sûrement.
— Faites comme il vous plaira, pourvu que vous nous rapportiez des nouvelles.
— Je vous en rapporterai, et de positives ; as pas peur, capitaine !
Les quatre hommes quittèrent la tente.
Presque aussitôt Lingot partit du camp.
Grâce aux larges raquettes qu'il avait attachées à ses pieds, le hardi parisien filait sur la neige avec une rapidité et une sûreté extraordinaires.
Lorsqu'enfin il eut disparu au loin, le capitaine, qui l'avait longtemps suivi des yeux, s'attacha lui aussi des raquettes aux pieds, et après avoir recommandé une dernière fois àBlue-Dewil de veiller à la sûreté du camp, il s'éloigna à son tour.
Devenu provisoirement le chef de la troupe, Blue-Dewil
s'occupa activement de faire continuer les travaux de déblaiement interrompus par le déjeuner; puis, lorsqu'il vit tous les émigrants, ou soi-disant tels, sérieusement à l'ouvrage -sou s la direction du Chacal, il s'éloigna tout doucement sans affectation, jusqu'à ce qu'enfin il disparût derrière la tente principale, dans le premier compartiment de laquelle il avait déjeuné une heure auparavant à la table du capitaine.
Le Pelon, tout en allant et venant d'un air affairé dans la salle à manger, surveillait attentivement ce qui se passait dans le camp; il assista donc au départ de Lingot suivi presque immédiatement de celui du capitaine. Lorsque le jeune homme se fut bien convaincu que ce double départ était réel et ne cachait aucune ruse, ses regards se tournèrent alors vers Blue-Dewil, dont il suivait le manège. Au moment où Blue-Dewil commença à se rapprocher de la tente, le jeune homme échangea avec lui un coup d'oeil expressif et se dirigea vers une portière qu'il souleva et sous laquelle il se glissa comme un serpent en 1a laissant retomber derrière lui.
Il traversa une espèce de magasin encombré d'objets de toutes sortes et, arrivé près d'une seconde portière, il s'arrêta et toussa doucement à trois reprises différentes, après s'être assuré, par un regard investigateur jeté autour de lui, qu'il était bien seul et, par conséquent, n'avait rien à craindre. ,
Presque aussitôt, un pan de la tente se décrocha et fut soulevé à l'intérieur.
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Le Pelon se glissa par la solution de continuité et toute trace de son passage disparut comme par enchantement.
L'endroit où il se trouvait ne ressemblait en rien aux humbles demeures dans lesquelles les compagnons du capitaine Kild et le capitaine lui-même s'abritaient tant bien que mal contre le vent, le froid et la pluie.
Ce délicieux retrait, de forme octogone, était revêtu sur toutes ses parois intérieures d'une épaisse tapisserie qui ne laissait pas pénétrer le plus léger souffle d'air du dehors. Au centre, un grand brasero d'argent massif était rempli de noyaux d'olives qui brûlaient lentement et entretenaient une douce chaleur ; quelques meubles épars çà et là dans un gracieux désordre, prouvaient que ce réduit devait être l'habitation d'une femme; du reste, nul doute n'était possible à ce sujet.
Dans un hamac suspendu à un pied de terre était assise une jeune fille à demi enfouie sous un monceau de riches fourrures; cette jeune fille avait, ou du moins paraissait avoir seize à dix-sept ans à peine ; elle était belle de cette beauté naïve, et pour ainsi dire spiritualisée, que seul Raphaël, et après lui Murillo, ont parfois eu le bonheur de créer, dans un moment d'extase; ses grands yeux bleus et rêveurs au regard un peu indécis semblaient refléter des pensées qui n'appartenaient pas à la terre; sa peau fine, presque transparente, qui avait tout le velouté du satin, et sous laquelle on apercevait le réseau bleuâtre de ses veines,
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tranchait admirablement avec la teinte d'un noir bleu des touffes soyeuses des longs cheveux qui se jouaient en boucles épaisses sur ses épaules d'une blancheur mate ; une expression d'incurable mélancolie répandue sur son visage ajoutait encore, s'il est possible, au charme irrésistible qui semblait émaner de toute sa personne.
En apercevant le Pelon, un sourire mélancolique se joua sur ses lèvres; elle lui tendit sa main mignonne en lui disant d'une voix douce et harmonieusement timbrée :
— Sois le bien-venu, mon ami, et pourtant je devrais te gronder, car tu commets une grave imprudence en venant ici à cette heure ; si cet homme odieux, dont je suis l'esclave, nous surprenait ensemble en ce moment où ton service ne t'appelle pa& près de moi, il t'infligerait un châtiment cruel.
— C'est vrai, seîiorita, répondit le jeune homme d'un ton de bonne humeur, mais rassurez-vous, quant
à présent je ne cours d'autre danger que celui de vous
déplaire en me présentant ainsi à l'improviste dans
votre appartement.
— Que veux-tu dire?
— Seîiorita, le capitaine KiW a quitté le camp depuis dix minutes, il demeurera absent probablement pendant plusieurs heures.
— Tues certain de ce départ?
— Tout ce qu'il y a de plus certain, seîiorita ; j'étais présent. Vous savez, ajouta-t-il avec une expression
impossible à rendre, qu'on me prend pour un idiot, et que Ton ne se méfie pas de moi,
— Pauvre Léon, dit-elle avec bonté.
— Ne me plaignez pas, senorita, répondit-il avec une certaine animation, cette croyance est ma sauvegarde; elle me permet de veiller sur vous comme sur une sœur ; le moment est venu de vous prouver mon dévouement.
— Je sais que je puis compter sur toi, Léon, aussi ma confiance en toi est-elle entière ; d'ailleurs, notre cause est la même; le même lien nous unit: le malheur. Mais, je te l'avoue, connaissant ta haine implacable pour le misérable qui nous tient en son pouvoir, parfois j'ai peur que tu te laisses emporter par cette haine à commettre quelque . irréparable imprudence qui te perdrait.
— Ne craignez rien de semblable de ma part, senorita, fit-il en secouant la tête; je possède les deux précieuses vertus de l'esclave : l'astuce et la prudence ; plusieurs fois déjà l'occasion s'est présentée à moi de fuir, j'ai toujours refusé f
— Tu as bien fait! hélas, que deviendrais-tu tout seul, perdu dans ces déserts affreux.
Un sourire d'une expression singulière éclaira pendant une seconde le pâle visage du jeune homme et lui donna une expression d'énergique volonté.
— Ce n'est pas cette crainte qui m'a retenu, senorita, répondit-il fièrement; si jeune que je sois, le désert n'a plus de mystères pour moi; je suis le fils de l'un des
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plus renommés gambucinos mexicains, ma vie presque tout entière s'est écoulée dans les pavanes; depuis longtemps déjà, s'il ne s'était agi que de moi seul, j'au-
rais fui; je serais maintenant libre, près de mon père qui pleure mon absence, et me croit mort peut-être*
— Pourquoi donc es-tu demeuré, alors? demanda* t-elle curieusement.
— Pourquoi ?
— Oui, pourquoi, Léon?
— Pour deux raisons, senorita; je me suis fait un double serment à moi-même.
— Un double serment 1 Explique4oi, je ne te comprends pas.
— Eh bien, senorita, j'ai juré de me venger de mes ennemis, et de ne fuir qu'avec vous; je ne veux pas m'éloigner en vous abandonnant seule aux mains de ces misérables ; voilà pourquoi je suis resté, et pourquoi, si favorables que soient les occasions de fuir qui se présenteront encore, je resterai tant qu'il vous sera impossible de me suivre.
— Hélas! répondit-elle avec accablement, je suis condamnée, moi, toute fuite m*est impossible !
— Peut-être, senorita, êtes-vous plus près d'être libre que vous ne le supposez.
— A quoi bon essayer, mon cher Léon, dé me donner un espoir que je ne puis partager? Hélas! je ne suis qu'une femme, presque une enfant, incapable de prendre une résolution énergique ; je ne puis que pleurer et supplier Dieu de me venir en aide.
— Confiez-vous donc à lui, senorita; car c'est Dieu lui-même qui vous suscite des défenseurs,
— Où sont donc ces défenseurs dont tu me parles sans cesse ?
— Près de vous, senorita. ,
— Près de moi, hélas, je ne vois que toi et Harriett.
— C'est que vous ne regardez pas bien, senorita, il en est d'autres encore, des hommes résolus, dévoués, un surtout dont je vous ai parlé déjà, que vous avez vu une fois.
— Blue-Dewil! s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains, oh ! cet homme m'épouvante ! C'est le lieutenant, l'âme damnée de ce démon de Kild; son aspect seul me remplit d'effroi.
Le Pelon sourit doucement.
— Que vous importe l'apparence extérieure de ce personnage? répondit-il avec une certaine animation, peut-être n'est-ce qu'un déguisement; etpuis, ne savezvous pas, senorita, qu'il faut hurler avec les loups? Si Blue-Dewil ressemblait aux autres hommes, il serait déplacé au milieu des bandits infâmes qui nous entourent ; en moins de deux heures il aurait été démasqué par eux; c'est en affectant leurs manières farouches qu'il est parvenu à les aveugler.
— Oh! si je pouvais être assurée que tu ne te trompes pas et que cet homme est bien tel que tu me le dis ?
— Je vous l'affirme, senorita; Blue-Dewil vous est dévoué, je vous réponds de sa loyauté sur ma tête; je le connais; moi, je sais ce qu'il vaut.
LE VOLADERO 2G 1
— Alors, dis-moi?.,.
— Rien, seîiorita, interrompit-il vivement, je no puis rien ajouter de plus, je lui ai promis le secret.
— Et tu m'affirmes?
— Sur rhonneur, seîiorita, je vous répète que vous n'avez pas d'ami plus dévoué.
— Prends garde, Léon, je sens malgré moi la conviction entrer dans mon cœur en t'écoutant parler ; si tu te trompais, ce serait terrible.
— N'ayez aucune crainte, seîiorita.
— Eh bien, soit! malgré la répulsion qu'il m'inspire, je verrai cet homme, je causerai avec lui.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Comment, tout de suite?
— Oui, seîiorita, le capitaine est absent pour plusieurs heures; Blue-Dewil est seul maître au camp; jamais occasion plus favorable ne vous sera offerte de vous entretenir avec lui ; consentez à le recevoir*
— Mais il me semble...
— Vous hésitez?
— Eh bien, non ! s'écria-t-elle d'un ton de décision qui fit tressaillir le jeune homme, je n'hésite pas; qu'il vienne! va le chercher, Léon.
— C'est inutile, seîiorita, depuis quelques instants déjà, il attend à deux pas d'ici; m'autorisez-vous à le faire entrer?
— Oui, et que Dieu me protège !
LePelon s'inclina en souriant, démasqua une entrée secrète et soulevant légèrement la toile :
— Entrez, senor Blue-Dewil, dit-iL
La jeune fille, le haut du corps penché en avant, la poitrine haletante, fixait un regard anxieux sur rentrée secrète devant laquelle se tenait le Pelon.
LE VOLADERO 263