OU MASTER BLUE-DEWIL SE DESSINE CARREMENT
Blue-Dewil parut ; derrière lui, le rideau retomba.
Quoique le lieutenant du capitaine Kild n'eût en rien modifié son costume, il y avait cependant dans son allure ferme et décidée, dans sa physionomie d'ordinaire si farouche, une telle expression de loyauté et de douce pitié, que ce changement frappa la jeune fille et lui arracha un cri de surprise- Elle ne reconnaissait plus Thornme dont les traits sombres et railleurs lui avaient jusque-là inspiré une invincible répulsion; il semblait transfiguré.
Il fit quelques pas, s'arrêta devant le hamac, salua respectueusement la jeune fille, et attendit qu'elle lui adressât la parole.
Celle-ci chercha le Pelon du regard; il avait disparu.
— Il veille sur nous, murmura le lieutenant répondant à la muette question de la jeune fille.
Elle sourit avec mélancolie.
— C'est juste, dit-elle, comme si elle se fût parlé à
elle-même, ne snis-je pas prisonnière, hélas ! Et fixant son clair et limpide regard sur Blue-Dewil en lui tendant sa main mignonne, tandis qu'un sourire mélancolique se jouait sur ses lèvres rosées: Soyez béni, ami inconnu, dit-elle doucement, vous qui, seul parmi tous ces hommes féroces, semblez prendre quelque intérêt à la pauvre orpheline!
Ces paroles furent prononcées en espagnol.
— Senorita, répondit nettement Blue-Dewil dans la même langue, je ne me suis mêlé à ces brigands que dans le but de vous sauver, même au péril de ma vie.
— Léon me l'a dit, senor.
— Il vous. a dit vrai.
Il y eut un court silence*
Ce fut la jeune fille qui renoua l'entretien.
— Je regrettais presque de vous avoir permis de pénétrer jusqu'à moi, dit-elle; ma position est si précaire, ma situation est si malheureuse au milieu de ces scélérats, que tout me fait trembler. Mais maintenant que j'ai entendu l'accent pénétrant de votre voix, je ne sais comment il se fait que je sens la confiance entrer dans mon cœur, et malgré votre aspect farouche, quelque chose au dedans de moi me dit que vous ne voulez pas me tromper, que votre cœur est bon et que vous avez réellement l'intention de me protéger.
— Écoutez cette voix mystérieuse, senorita, elle vous dit la vérité; oui, je vous le répète, je donnerais avec joie ma vie pour vous sauver. Qu'importent mes traits, les allures que j'affecte, si mon cœur est loyal? Du reste,
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ajouta-t-il en souriant, lorsque le moment sera venu, je vous prouverai, seîiorita,~que je ne suis pas tout à fait aussi laid que vous le supposez. Mais, quant à présent, ma laideur et ma physionomie farouche sont pour moi une sauvegarde précieuse qu'il me faut conserver. Je vous remercie sincèrement, senorita, de la confianco que vous daignez me témoigner, je serai bientôt, je l'espère, en mesure de vous prouver que j'en suis
digne.
— Oh! je vous crois, senor; aussi attendrai-je patiemment que le moment dont vous parlez arrive.
— Vous me comblez, seilorita; mais les instants sont précieux, il faut nous hâter d'en profiter ; qui sait si une autre occasion de vous voir se présentera de nouveau pour moi dans des conditions aussi favorables ? Je ne puis en ce moment vous donner aucune explication sur ma présence ici, ni sur ce que je suis, ni sur ce que je désire faire pour vous; cela nous entraînerait trop loin, et je vous le répète, seflorita, le temps nous presse, nos minutes sont comptées, venons donc à l'essentiel : lorsque vous désirerez me demander quelque chose, ne craignez pas de vous adresser au Pelon, c'est le plus sûr intermédiaire que vous puissiez choisir ; il vous est entièrement dévoué.
— Je le sais, senor.
— Très-bien ; mais, comme il faut tout prévoir, et que, pour une raison ou pour une autre, le capitaine Kild peut,* dans son humeur fantasque, défendre à ce pauvre jeune homme de vous voir ou de vous parler, voici un
petit cahier qu'il vous sera facile de cacher; vous y trouverez écrite en langue espagnole une série de signaux par demandes et par réponses, signaux qu'il vous sera facile de me faire sans éveiller les soupçons de vos surveillants, même les plus ombrageux, et en leur présence, lorsque vous désirerez me demander quelque chose ou quand j'aurai une nouvelle à vous annoncer; vous nie comprenez bien, n'est-ce pas, senorita?
— Oh! parfaitement, senor, soyez tranquille; jô vous remercie, vous, ami dont j'ignore encore le nom ; je vais me mettre immédiatement à étudier ce livre, avant ce soir je le saurai par cœur.
— C'est parfait, senorita, répondit Blue-Dewil en souriant; souvenez-vous surtout que la patience et la ruse peuvent seules nous faire réussir. Lorsque le hasard nous mettra en présence, ne craignez pas de me témoigner le même mépris qu'aux autres bandits qui peuplent ce camp, surtout ne laissez pas deviner qu'un lien quelconque nous attache l'un à l'autre.
— Je comprends toute l'importance de cette recommandation, je m'y conformerai.
— Le capitaine Kild est bien fin, senorita, il possède l'astuce d'un démon ; s'il avait le plus léger soupçon sur nos relations, je serais perdu.
— Je vous obéirai en tout, senor; vous serez satisfait de moi, répondit-elle doucement.
— Permettez-moi, sefiorita, de vous adresser une question.
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— Faites, senor, et si cela dépend de moi, je vous répondrai,
— Comment vous traite cet homme?
— Le capitaine Kild ?
— Oui, senorita, le capitaine.
— Il ne me traite ni bien ni mal; c'est (me nature abrupte, dont la rude écorce est insensible à toute impression ; il se passe souvent deux, trois et même quatre jours sans qu'il songe à m'adresser la parole, même pour me saluer ; mais je dois à la vérité de reconnaître que jamais il ne s'écarte du respect auquel mon âge, mon sexe et mon rang me donnent droit, et que si ses façons sont brusques, ses manières fantasques et même souvent farouches, en aucune circonstance cependant elles ne dépassent les limites de la plus stricte convenance.
— Dieu soit loué! senorita, il reste donc encore une place qui ne soit pas gangrenée dans cette âme de boue,
— Hélas î fit-elle doucement,
— Pensez-vous, senorita, n'avoir jamais connu cet homme avant le rapt odieux dont il vous a rendue victime?
A cette question, la jeune fille hocha la tête d'un air pensif.
—Ne vous froissez pas de cette question que je vous adresse, senorita, se hâta de dire Blue-Dewil, je n'ai, vous le savez, d'autre but que celui de vous servir ; pour le faire utilement/ je suis contraint de chercher, de tâtonner, pour ainsi dire, comme un homme perdu
dans les ténèbres cherche la lumière; les renseignements parfois les plus futiles en apparence peuvent être précieux pour le résultat de mes projets.
— Je le comprends, mon ami ; mais à ce que vous me demandez, il m'est impossible de répondre avec certitude, dit la jeune fille d'un ton rêveur; parfois il me semble saisir dans les inflexions de la voix de cet homme, un timbre, un accent connu, que je me figure avoir entendu déjà à une autre époque, puis une seconde plus tard, je suis contrainte de m'avouer queje me suis trompée. Cependant, quel que soit cet homme, je crois être certaine qu'il porte un déguisement; mais lequel? voilà ce que je ne saurais dire. Et pourtant, plus je creuse ma pensée, plus je fouille dans mes souvenirs, plus il me semble que je le connais depuis de longues années.
— Pardonnez-moi d'insister, senorita; n'avez-vous saisi aucun point de ressemblance entre cet homme et votre indigne parent don Miguel Tadeo de Castel Léon?
La jeune fille hocha tristement la tête.
— Non, reprit-élle au bout d'un instant, ce ne peut être lui, et pourtant ce que vous me dites éveille en moi un souvenir.
— Lequel? parlez, au nom du ciel, senorita.
— Ecoutez-moi, dit-elle avec une émotion contenue qui faisait rouler des larmes dans ses yeux, je me souviens avoir souvent entendu mon père, lorsque j'étais encore bien jeune, parler devant moi d'un homme qui, disait-il, avait été son ennemi et était mort dans une
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bataille livrée aux Indiens Araucans, bataille gagnée par mon père ; cet homme avait trahi son pays, il combattait dans les rangs des Indiens, dont il commandait la cavalerie.
— Comment se nommait ce traître, le savez-vous, senorita?
— Oui, il se nommait Don Pancho Bustamente ; ces souvenirs sont d'autant mieux fixés dans ma mémoire, qu'un jour, je me le rappelle comme si c'était aujourd'hui, en passant dans les rues de Valdivia, mon père me montra un homme, jeune encore, vêtu misérablement, aux traits hâves, et qui fixait sur nous des regards farouches, a Cet homme, médit mon père, se nomme Cornelio Bustamente, c'est le fils de ce misérable don Pancho, dont tu m'as souvent entendu parler avec don Gregorio Peralta* — Oh ! mon père, répondis-je, vous qui êtes si bon, ne ferez-vous rien pour ce malheureux; les crimes de son père doivent-ils donc retomber sur lui? » Mon père hocha la tête sans me répondre, A quelques semaines de là, je me promenais avec mon frère dans la huerta de notre chacra, lorsque en passant près d'un pavillon enfoui au milieu d'un fourré, mon attention fut attirée par un bruit de voix paraissant venir de ce pavillon ; je ne sais pourquoi, mais je me sentis prise d'une invincible curiosité ; je quittai mon frère sous le premier prétexte venu, et j'allai me placer derrière la jalousie de Tune des fenêtres du pavillon, delà je pouvais non-seulement voir, mais encore tout entendre. J'avais douze ans .à cette époque, senor, je n'étais donc
plus une enfant, et par conséquent j'étais parfaitement en état de comprendre la portée de ce que j'entendais,
— En effet, senorita, répondit Blue-Dewil, aussi je ne perds pas un mot de ce que vous me dites; daignez continuer, je vous prie.
— Trois personnes se trouvaient dans le pavillon, continua la jeune fille, mon père, don Gregorio Peralta, et ce Cornelio Bustamente; c'était lui qui parlait au moment où je me plaçai derrière la jalousie. « Senor, disait-il d'une voix stridente, où se faisait sentir l'accent d une colère concentrée et contenue à grand'peine, est-ce parce que je suis pauvre que vous prétendez m'infliger l'injure de votre pitié? mon père fut votre ennemi, qui vous dit que je n'ai pas hérité de sa haine? Est-ce donc pour me railler que vous m'avez appelé en votre présence? vous ai-je jamais rien demandé? non, sachez-le, senor, si profonde que soit ma misère, je la supporte avec courage et résignation; un jour peut-être viendra... mais il se reprit aussitôt : Non, dit-il d'une voix étouffée, en passant fiévreusement la main sur son front, je ne veux rien de vous, je n'accepterais pas même un verre d'eau; il y a du sang entre nous; laissez-moi, je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître. * Mon père essaya de ramener don Cornelio à d'autres pensées, ce fut en vain ; il demeura inébranlable, a Comment se fait-il, lui dit alors don Gregorio Peralta, que vous qui refusez si obstinément nos bienfaits, vous acceptiez ceux de don Miguel de Castel Léon, le parent de don Tadeo? » A cette question à la-
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quelle sans doute il ne s'attendait pas, don Cornelio pâlit, mais relevant presque aussitôt la tête que malgré lui il avait baissée : «Je ne connais pas don Miguel de Castel Léon, répondit-il avec amertume, et d'ailleurs que je le connaisse ou non., cela ne vous regarde pas, et je n'ai point à vous répondre. » Alors il se détourna, quitta le pavillon et s'éloigna presque en courant. Je ne l'ai jamais revu.
— Vous n'avez plus entendu parler de lui ?
— Pardonnez-moi, senor ; deux mois environ après la scène que je vous ai rapportée, un jour, en dînant avec mon père, don Gregorio Peralta dit tout à coup : « A propos, j'ai des nouvelles de don Cornelio, je crois que cette fois nous n'entendrons plus parler de lui. — Ah ! répondit mon père, comment cela? — Je ne sais quel moyen il a employé, reprit don Gregorio, mais, à ce qu'il paraît, il est parvenue se faire accepter en qualité de commis dans une des principales maisons de New* York, il est donc probable que jamais il ne reviendra au Chili, où, du reste, il n'aurait jamais réussi à rien. — Vous êtes certain de ce que vous m'annoncez, don Gregorio, reprit mon père* — Caspita! s'écria don Gregorio en riant, tout ce qu'il y a de plus certain, je me trouvais à Talcahueno, lorsqu'il s'est embarqué, et est parti sur un navire américain. Je vous avoue même, ajouta don Gregorio, que ce n'est pas sans une certaine satisfaction que je l'ai vu s'éloigner; cet homme, je puis l'avouer maintenant, m'inspirait, je ne sais pourquoi, une crainte secrète; il m'a lancé en m'apercevant un regard
qui m'a fait frissonner; mais à présent c'est fini, nous en voilà délivrés à tout jamais, — Dieu le veuille! murmura mon père devenu subitement pensif. » Don Gregorio changea alors de conversation et ce fut tout.
— Ainsi, vous supposez, senorita?.,.
— Je ne suppose rien, senor, répondit-elle tristement; vous m'interrogez, je vous réponds.
— Je m'explique mal, excusez-moi, senorita; je voulais vous demander si vous croyez que sous le capitaine Kild se cache don Cornelio Bustamente ?
— Senor, la voix de cet homme m'avait si vivement frappée que le son m'en est pour ainsi dire resté dans les oreilles; voilà pourquoi il m'a semblé en retrouver parfois certaines inflexions lorsque le capitaine Kild me parlait et qu'il se laissait emporter par la colère.
— Je vous remercie de cette explication, senorita; le renseignement que vous me donnez est précieux; d'ailleurs, quel que soit le déguisement du capitaine Klid, soyez convaincue qu'il viendra un moment où je saurai le contraindre à le mettre bas et à nous montrer sa face de traître.
— Je voudrais, à mon tour, vous adresser une question, senor Blue-Dewil, une seule.
— Toutes celles qu'il vous plaira, senorita; je suis à vos ordres.
— Vous qui savez tant de choses, vous qui êtes mon ami, vous savez sans doute que j J ai un frère?
— Je le sais, oui, seîîorita.
-T- Oh ! alors, s'écria-t-elle en joignant les mains avec
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prière, dites-moi où il est, s'il souffre, s'il est heureux?
— Hélas! senorita, il m'est, à mon grand regret, impossible de vous répondre; j'ignore où est votre frère.
— Mon Dieu! mon Dieu! fit-elle avec accablement, pauvre frère ! pauvre Luis !
— Ne vous abandonnez pas ainsi à votre douleur, senorita, reprenez courage ; rien dans mes paroles no peut et ne doit vous inquiéter; votre frère est peut-être libre au moment où je vous parle.
— v Le croyez-vous? s'écria-t-elle avec un vif mou veinent de joie.
— Senorita, je suis forcé de vous répondre que je ne sais rien absolument.
— Mon Dieu ! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.
Il y eut une courte pause : la jeune fille pleurait, Blue-Dewil réfléchissait.
— Dona Rosario de Prebois-Crancé, dit-il d'une voix sombre au bout d'un instant, écoutez-moi.
La jeune fille, surprise d'entendre cet homme la nommer ainsi par son nom, intérieurement effrayée de l'accent de sa voix, releva craintivement la tête et le regarda anxieusement.
Blue-Dewil sourit tristement.
— Senorita, reprit-il, je vous dois une explication, plus que cela encore, des preuves que je ne vous ai pas voulu tromper en vous assurant de mon dévouement sans bornes à votre personne, et la certitude que je suis bien réellement chargé d'une mission sacrée auprès de
vous par vos amis les plus chers; ces preuves et cette certitude, avant cinq minutes vous les aurez.
— Parlez, senor, je vous écoute, répondit-elle presque distraitement.
Blue-Dewil remarqua cette nuance; il devina ce qui se passait dans l'esprit de la jeune fille, le soupçon qui commençait sourdement à y germer, il se hâta de reprendre :
— Depuis le moment, dit-il, où vous et votre frère, vous avez été, senorita, enlevés par don Miguel Tadeo de Castel Léon au peon qui s'était dévoué pour vous sauver de Tincendie de la chacra de las Palomas, jusqu'à l'heure même où je vous parle, des amis dévoués, suscités par un des plus fidèles et des plus vieux amis de votre père, ont sans cesse veillé près de vous dans l'ombre.
— Et le nom de cet ami, senor, pouvez -vous me le dire ? demanda-t-elle vivement.
— Certes, senorita, car cet ami a accompli des miracles de dévouement en votre faveur : c'est don Gregorio Peralta.
— Je le savais, s'écria-t-elle rayonnante de joie et de bonheur, mon cœur me l'avait dit, je- l'avais deviné; où est-il, au nom du ciel?
— Il est demeuré à la Nouvelle-Orléans, retenu par une blessure faite par les complices de don Miguel; mais rassurez-vous, senorita, cette blessure, bien que grave, n'était pas dangereuse; et depuis plusieurs jours déjà sans doute il s'est remis en marche pour nous rejoindre.
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— Oh ! senor, vous me dites bien la vérité, n'est-ce pas? je puis vous croire; hélas! si vous nie trompiez, ce serait horrible.
— Senorita, vous pouvez ajouter une foi entière à mes paroles, je vous l'affirme sur l'honneur; je serais un monstre si j'osais jouer avec une douleur comme la vôtre.
— Continuez, senor, continuez, je vous en prie.
— Don Gregorio Peralta, malgré son âge avancé, ne s'est laissé décourager par aucune difficulté ; partout où Ton vous a conduits, il vous a suivis pas à pas sans.perdre un seul jour vos traces; mais ce n'est pas tout : votre père avait deux amis, deux frères qui, depuis près de vingt ans, s'étaient éloignés de lui pour s'enfoncer dans les grands déserts américains où ils vivaient en chasseurs; vainement votre père avait cherché à retrouver ces deux amis que, je vous le répète, il aimait comme s'ils eussent été ses frères; tous ses efforts étaient demeurés infructueux, jamais il n'avait reçu de leurs nouvelles; il les croyait morts-
— Eh bien ? s'écria-t-elle anxieuse.
— Eh bien, sefiorita, don Gregorio Peralta les a retrouvés, lui.
— Il a retrouvé Valen tin ! s'écria-t-elle avec explosion.
— Oui, sefiorita, Valentin Guillois et Curumilla le chef araucan, son ami.
— Dieu soit béni !
— Mais vous connaissez donc ces deux hommes?
— Si je les connais? s'écria-t-elle d'une \oix vibrante.
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— Mais vous ne les avez jamais vus?
— C'est vrai, mais qu'importe cela, senor? était-il donc besoin que je les visse pour les connaître ? Vous supposez alors que mon père croyait ses deux amis morts; il avait au contraire la conviction de leur existence, bien qu'il ignorât leur retraite. Ma mère, ma bonne et tendre mère partageait entièrement cette conviction; et cela est si vrai, senor, que chaque jour ma mère et mon père s'entretenaient d'eux, ils en parlaient devant mon frère et devant moi comme de deux amis dont le retour est chaque instant attendu ; les chambres qu'ils avaient occupées dans la chacra étaient demeurées telles qu'ils les avaient laissées, prêtes à les recevoir; combien de fois, assise dans la chambre de Valentin entre mon père et ma mère, mon pauvre père m'a-t-il répété avec émotion, tandis que ma mère Técoutait avec des larmes dans les yeux : «Rosario, souvienstoi, mon enfant, de Valentin et de Curumilla, ces deux amis qui nous ont quittés, aimes-les comme tu nous aimes nous-mêmes ; c'est grâce au dévouement sans bornes de ces deux hommes que ta mère et moi nous vivons, nous sommes heureux et nous pouvons aujourd'hui vous serrer dans nos bras toi et ton frère; leur départ lui-même, ce départ qui nous a causé une douleur incurable à ta mère et à moi, est une dernière preuve de dévouement que m'a donnée Valentin pour assurer mon bonheur. Nous ignorons où se sont retirés nos amis, mais où qu'ils soient, sache-le, Rosario, ils veillent de loin sur nous, et, si un jour le malheur qui,
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grâce à Dieu, semble nous avoir oubliés, nous frappait de nouveau, soudain tu les verrais apparaître prêts à nous défendre et à donner, s'il le fallait, leur vie pour nous. Garde donc précieusement leurs noms au fond de ton cœur, chère enfant, redis-les chaque jour dans tes prières; un jour que je ne peux pas prévoir, peutêtre auras-tu besoin de leur appui, et alors ils feront pour ton frère et pour toi ce qu'ils ont fait pour ta mère et pour moL » Voilà, senor, ce que mon père me répétait sans cesse ; aussi ses paroles se sont-elles gravées dans mon cœur ; je me suis accoutumée à pçnser sans cesse à eux, à vivre pour ainsi dire avec leur souvenir; ainsi, vous le voyez, senor, bien que je ne les aie jamais vus, je les connais cependant aussi bien que si j'avais près d'eux passé mon existence tout entière.
— En effet, senorita, je vois maintenant que vous les connaissez mieux peut-être que je ne les connais moimême; sachez donc que c'est par ordre exprès de Valentin Gruillois que je suis près de vous, il m'a spécialement choisi pour vous servir; voilà pourquoi il m'est impossible de vous donner des nouvelles de votre frère don Luis, d'autant plus que depuis notre départ des habitations, je ne vous m pas quittée un instant.
— C'est vrai, senor, j'avais tort.
— Cependant, senorita, si je ne puis rien vous dire de positif, je puis pourtant vous affimer que Valentin a pris en faveur de votre frère les mêmes mesures qu'il a adoptées pour vous; c'est lui-même qui me l'a appris. Vous pouvez donc vous rassurer ; si don Luis n'est pas
libre encore, du moins je suis certain qu'il ne court aucun danger; qu'il a près de lui des amis chargés de le défendre, et dont le dévouement ne faillira pas. —Vos paroles me comblent de joie, seîior; effectivement cela doit être ainsi. Ah ! maintenant que je sais que ces deux fidèles amis de mon père veillent sur moi, je sens renaître l'espoir dans mon cœur.
— Ils ne sont pas seuls, senorita; vous avez de nombreux amis dans le désert, prêts comme moi à vous venir en aide, et qui, grâce à Valentin et à Curumilla, se sont depuis des mois entiers obstinément attachés aux pas de vos ravisseurs. Ils n'abandonneront pas plus votre frère qu'ils ne vous abandonneront vous-même.
— Ai-je donc un aussi grand nombre de protecteurs?
— Au milieu de ces montagnes couvertes de neiges éternelles, dans ces contrées désolées, plus de cinquante cœurs dévoués veillent invisibles autour de vous, senorita*
— Ce que vous me dites me cause une joie immense, mon ami; je puis donc être heureuse un jour! s'écriat-elle, les yeux pleins de larmes. Ôh ! soyez-moi loyal, vous que jene connais pas encore, dont j'ignore jusqu'au nom et qui cependant me témoignez tant de d é vouement ; soyez- moi loyal, car je le sens, si vous me trahissiez, vous me tueriez aussi sûrement que si vous m'enfonciez un poignard dans le cœur.
— Ayez foi en moi, senorita, je vous sauverai, je vous le jure, ou mon cadavre noircira sur le sable du désert.
— J'ai foi en vous, ami; j'espère !
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Elle saisit la main large et musculeuse deBlue-Dewil entre ses mains mignonnes et la tint serrée un instant.
— Oh ! reprit la jeune fille avec un soupir, ily a bien longtemps que je n'ai éprouvé autant de bonheur qu'en ce moment.
— J'arrive maintenant, senorita, à la partie la plus importante de ma mission.
* — Que voulez- vous dire, ami ?
— J'ai à vous annoncer une importante nouvelle.
— Bonne ? s'écria-t-elle vivement.
— Je l'espère, senorita, répondit-il avec un sourire.
— Oh 1 parlez vite alors, je vous en supplie, senor; hélas I depuis que je suis aux mains de ces misérables, les bonnes nouvelles sont pour moi si rares, que je ne pourrai trop tôt apprendre celle-ci.
— Sachez donc, senorita, que bientôt, demain, ce soir peut-être, un étranger arrivera au camp, cet étranger est un de vos meilleurs amis, il vient dans le but de se joindre à moi pour aider à votre délivrance.
— Un de mes meilleurs amis? fit-elle avec une surprise qui n'était pas exempte d'effroi.
— Oui, mais rassurez-vous, senorita, comme moi, il sera déguisé de façon à déjouer toutes les investigations et à ne pas éveiller les soupçons.
— Qui cela peut-il être? murmura la jeune fille devenue subitement rêveuse.
— Vous le verrez, senorita, et comme probablement en le voyant vous le reconnaîtrez, j'ai pris sur moi de
vous avertir afin que vous vous teniez sur vos gardes, et que vous ne le trahissiez pas en laissant voir votre surprise, si, ce qui est probable, il vous est présenté par le capitaine Kild; vous comprenez, seîiorita, combien il est important que son incognito ne soit pas dévoilé.
— Oh ! soyez tranquille, senor, je saurai commander l'impassibilité à mes traits; cependant je vous remercie de rn'avoir avertie, n'étant pas prévenue, j'aurais pu me -laisser aller à commettre malgré moi quelque imprudence, au lieu que maintenant je saurai tromper le capitaine Kild, si fin et si rusé qu'il ait la prétention d'être.
— Bien, seîiorita, reprit en riant Blue-Dewil, aideznous à tromper ce maître trompeur, et je vous promets que bientôt nous réussirons à vous soustraire à son pouvoir maudit.
— Le ciel vous entende, senor ; d'ailleurs en vous aidant, c'est pour moi que je combats*
— Parfaitement raisonné, senorit'a; je suis heureux de voir que vous avez on ne saurait mieux compris l'importante place qui doit être faite h la ruse, et surtout a la prudence, dans une affaire aussi ardue que celle qui nous occupe, et dont le but vous est tout personnel, puisqu'il s'agit de votre délivrance.
— Mais, reprit avec insistance la jeune fille, ne m'apprendrez-vous pas qui vous êtes, ne me direz-vous pas le nom de cet étranger qui bientôt doit arriver au camp?
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Blue-Dewil sourit avec finesse en hochant doucement la tête.
— Vous ôtes curieuse, senorita? dit-il.
— Non, reprit-elle vivement, seulement je désire connaître mes défenseurs ; ce sentiment est naturel, il me semble.
— C'est vrai, seîiorita, aussi je ne vous blâme pas ; la confiance appelle la confiance, et entre nous surtout, il ne doit pas y avoir de malentendus, ils seraient mortels.
— Hélas, c'est cette confiance que je vous demande, seîior.
Blue-Dewil ne répondit pas.
— Un mot encore, senorita, reprit-il au bout d'un instant, quoi qu'il m'en coûte, je dois m'éloigner; cet entretien n'a duré que trop longtemps déjà; beaucoup d'yeux sont ouverts sur moi dans le camp; si j'étais surpris auprès de vous, tout serait perdu.
— C'est vrai, c'est vrai! fit-elle avec effroi. Blue-Dewil se leva; il retira, d'une poche intérieure de
ses vêtements, une lettre cachetée, et la présentant à la jeune fille :
— Prenez cette lettre, senorita, lui dit-il, ne l'ouvrez pas encore; attendez pour la lire que je ne sois plus là.
— De qui est cette^ettre, seîior?
— De votre ami le plus dévoué, seîiorita ; de Valentin Guilloîs.
— Oh! donnez! donnez! s'écria-t-elle, ens'emparant du papier qu'elle cacha dans sa poitrine.
— Cette lettre, senorita, reprit-il, vous apprendra ce que vous désirez tant savoir : qui je suis et le degré de confiance que vous pouvez mettre en moi.
— Merci, sefior, merci! mais il est encore une chose que je désirerais obtenir de vous?
— Laquelle? parlez, senorita, reprit-il, d'un ton de bonne humeur.
— Je désirerais connaître le nom de l'étranger qui doit bientôt arriver au camp, et qui, dites-vous, s'emploie si vivement à ma délivrance ?
— Vous le voulez ?
— Je vous ensupplie, senor, nommez-moi cet homme, afin que je le joigne à Valentin Guillois et à Curumilla,
dans toutes mes prières-
Et elle se pencha, haletante, vers Blue-Dewil.
— Eh bien, senorita, répondit Blue-Dewil, en appuyant sur chacune de ses paroles, soyez satisfaite : cet étranger, qui je l'espère, n'en est pas un pour vous, se nomme Octavio de Vargas!
La jeune fille bondit, effarée, hors de son "hamac.
— Ah ! je l'avais deviné I s'écria-t-elle, son visage transfiguré par le Bonheur.
Elle tomba à genoux sur le sol, joignit les mains, et les yeux levés vers le ciel ;
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-el]e> d'une voix étouffée par l'émotion, vous ne m'avez donc pas abandonnée, vous voulez donc réellement me sauver, puisque vous me rendez de tels protecteurs ! Oh ! soyez béni, soyez béni, mon DieuJ
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Dona Rosario se releva, en jetant un regard autour d'elle.
Elle cherchait Blue-Dewil.
Il avait disparu.
Le Pelon était debout et immobile devant la jeune fille, fixant sur elle un regard affectueux.
— Ah ! te voilà, Léon? lui dit-elle, en souriant à travers ses larmes.
— Oui, senorita; excusez-moi de me présenter ainsi devant vous sans être appelé?
— Tu sais bien que ta présence me fait toujours plaisir; qu'as-tu à me dire, parle?
— Miss Harriett Dumbar, votre amie, se dirige de ce côté, senorita.
— Ohl tant mieux, elle a bien tardé aujourd'hui ; je serai heureuse de la voir; j'ai tant de choses à lui apprendre. Merci, Léon, merci.
Le jeune homme salua et se retira.
Au même instant, miss Harriett Dumbar, la jeune fille qu'il avait annoncée, entra dans la tente.
Aussitôt qu'elle l'aperçut, dona Rosario poussa un cri de joie, et sans lui laisser le temps de prononcer une parole, elle se jeta à^demi évanouie dans ses bras.
— Mon Dieu! s'écria Miss Harriett avec effroi, qu'estil donc arrivé à ma pauvre maîtresse, pour que je la trouve en cet état?
' Mais la jeune fille se trompait, ce n'était pas la douleur, c'était la joie, qui en ce moment causait à dona
Rosario cette émotion sous laquelle elle paraissait sur le point de succomber*
Pendant ce temps, froid, calme, impassible, le chef provisoire du campement rejoignait d'un pas nonchalant les travailleurs, tout en fumant d'un air béat, dans une énorme pipe en écume de mer qu'il venait d'allumer.
Nul, dans le camp, ne soupçonna la longue et importante entrevue qu'il avait eue avec doua Rosario de Prebois-Crancé.
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