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LA CONTRE-EMBUSCADE

La brise s'était levée; elle soufflait en foudre à travers les arbres, dont les branches privées de feuilles et blanches de givre s'entrechoquaient avec de sourds et mystérieux murmures.

Le ciel d'un gris jaunâtre, estompé de brume, pesait lourdement sur l'atmosphère.

Depuis deux heures environ, la neige tombait à larges flocons et noyait, sous un blanc linceul, tous les accidents du paysage qu'elle rendait vagues et indécis.

La lune à demi voilée et cerclée d'une auréole d'un jaune sale et livide, laissait tomber sur la terre ses rayons blafards et sans chaleur. Le froid devenait gla cial. À l'horizon, les nuages se nuançaient de bandes pâles annonçant la fin prochaine de la nuit et le commencement d'un jour crépusculaire.

Malgré le froid et la neige, dont ils devaient cependant beaucoup souffrir, les deux chasseurs et le Mexicain, accroupis sur le sol et enveloppés dans leurs cou-

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vertures, étaient demeures immobiles ati pbste qu'ils"

avaient choisi; en proie à cette somnolence fébrile

qui n'est ni la veille ni le sommeil, niais une espèce

d'engourdissement morbide des sens, et qui cause de

si horribles tortures à ceux qui en sont atteints, en leur

créant une espèce de cauchemar peuplé de rïionstres

fantastiques ; état indescriptible, en un mot, et que

connaissent si bien, pour l'avoir subi pendant de Ion-

gués marches, ou des factions de nuit, ceux qui, pour

leur malheur, ont été soldats ou marins, et qui, sortis

brusquement par un choc quelconque de cette situation

anormale, se sont réveillés brisés et courbaturés cent

fois plus que s'ils n'avaient pas fermé les yeux pendant

une seule minute.

Depuis combien de temps les trois hommes s'étaientils laissé aller à ce quasi-sommeil? C'est ce que, certes, aucun d'eux n'aurait su dire, car ils avaientcomplétement perdu le sentiment des objets extérieurs, lorsque tout à coup une voix sourde prononça à l'oreille de Valentin Guillois ce seul mot :

— Debout ! *

Le chercheur de pistes ouvrit les yeux, se redressa, et, fixant son clair regard sur Curumilla :

— Est-il temps? lui demanda-t-iL

— Oui, répondit le chef avec un hochement de tête- La conversation se continua par un échange de

gestes rapides sans qu'un mot de plus fût prononcé entre les deux hommes.

Voici ce que Çuruiijiljg. apprit à Valentin,

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Les Indiens Corbeaux étaient, jusque vers quatre heures du matin, demeurés immobiles et silencieux dans leur camp sans que rien fît supposer qu'ils eussent l'intention d'en sortir.

Pendant la première partie de la nuit, plusieurs éclaireurs des émigrants et des Indiens avaient battu la plaine et fait des reconnaissances dans diverses directions en réussissant à se dissimuler si bien qu'il n'y avait pas eu de rencontre entre eux.

Vers quatre heures et demie du matin, Curumilla, toujours aux aguets aux environs du camp indien, avait cru percevoir un léger bruit semblable au bourdonnement d'une ruche qui s'éveille.

Il s'était alors^avancé avec précaution.

Au bout d'un instant, il avait reconnu que, en effet, les Corbeaux prenaient les armes et se rangeaient sous les ordres de leurs différents chefs.

Bientôt Ahnemiki, revêtu de son grand costume de guerre, avait paru au milieu d'eux, avait fait un geste, sur lequel les chefs subalternes l'avaient suivi auprès du feu du conseil.

Là, il leur avait fait un discours dont Curumilla n'avait pas entendu un mot à cause de la distance, mais qui, selon toutes probabilités, était un encouragement aux guerriers de faire leur devoir et les instructions nécessaires pour l'exécution du plan qu'il avait conçu.

Le discours avait été assez long et prononcé avec une emphase et une action qui montraient que le chef des

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Corbeaux se croyait sûr du succès; puis sur un dernier geste d'Ahnemiki, geste qui, sans doute, était un ordre» les chefs secondaires avaient quitté le feu du conseil et rejoint leurs divers détachements.

A leur tour, ils avaient harangué les guerriers, puis un ikkischota — sifflet de guerre fait d'un tibia humain — avait donné v un signal, et douze détachements de quinze hommes chacun avaient quitté le camp, dans le plus grand silence, et s'étaient dirigés vers celui des éraigrants par des routes diverses, de façon à l'envelopper de tous les côtés à la fois.

Arrivés à une portée de fusil -environ de ce camp, les Corbeaux * avaient fait halte et s'étaient embusqués, soit derrière des arbres, soit derrière des rochers, attendant sans doute pour donner l'assaut l'ordre définitif de leur chef.

Telles furent les nouvelles assez intéressantes que Curumilla donna à son ami.

Sans éveiller ni le Mexicain ni Belhumeur, les deux hommes s'éloignèrent à grands pas.

Les Peaux-Uouges conservaient toujours leurs positions et n'avaient fait aucun mouvement en avant*

Valentin Guillois et Curumilla réussirent à tourner sans être aperçus autour de leurs divers postes.

Quand le chasseur se fut assuré par lui-même de l'exactitude des renseignements que lui avait donnés son ami, il regagna silencieusement l'endroit où il avait laissé ses deux compagnons.

Ceux-ci étaient encore plongés dans le même état

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léthargique, et, par conséquent, ne s'étaient pas plus aperçus du départ du chasseur que d& son retour.*

Valentin les éveilla.

En une minute ils furent debout et prêts à tout événement,

La situation était grave.

Valentin avait besoin de conférer avec seë amis avant de risquer le hardi coup de main qu'il méditait.

Ahnemiki avait sous ses ordres cent quatre-vingt guerriers d'élite choisis par lui entre les plus braves de sa nation.

Valentin n'avait pas supposé que le chef pût disposer de forces aussi considérables. C'était presque de la folie à quatre hommes, si braves qu'ils fussent, d'oser attaquer des forces si importantes; Valentin Guillois le comprenait, aussi avait-il résolu de ne rien tenter sans l'assentiment de ses compagnons.

Un conseil fut aussitôt tenu,

Valentin fit, en quelques mots, avec sa franchise habituelle, l'exposé de la situation, exposé qu'il termina par ces mots caractéristiques :

— Je ne veux, sous aucun prétexte, vous jeter dans des embarras dont vous ne pourriez que difficilement sortir. Quant à moi, tout en vous rendant votre liberté d'action et vous recommandant même d'agir avec la plus grande prudence et de demeurer neutres, je vous avoue franchement que ma résolution est prise de la façon la plus immuable, c'est-à-dire que, quoi qu'il puisse advenir, je suis résolu à ne pas abandon-

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ner ces malheureux émigrants à là rage de leurs ennemis.

Belhumeur se préparait à répondre lorsque,, à la stupéfaction générale, Curumillâ se leva et prit résolument la parole.

C'était une chose si extraordinaire que d'entendre parler Curumillâ que les trois chasseurs demeurèrent littéralement ébahis.

. — Guerriers, dit le chef, pas courir grands dangers, visages pâles amis, vu Curumillâ cette nuit. Curumillâ grand chef, va chercher guerriers visages pâles, vous attendre ici, pas bouger.

Après avoir prononcé ce long discours qui avait dû énormément lui coûter, car, depuis vingt ans, le digne chef n'avait jamais prononcé autant de paroles en une seule fois, Curumillâ sourit à ses auditeurs avec une expression railleuse et amicale à la fois, et, saisissant son fusil sans même attendre une réponse, il s'enfonça dans les buissons et s'éloigna à grands pas.

Valentin et ses compagnons ne comprenaient rien à la conduite de Curumillâ. Ils se perdaient en conjectures qui, comme toujours, étaient plus erronées les unes que les autres.

Trois quarts d'heure s'étaient écoulés depuis le départ du chef, quand tout d'un coup celui-ci reparut au milieu de ses amis sans que ceux-ci eussent entendu le bruit de ses pas.

— Approchez, Castor, dit Curumillâ en s'effacant à demi, Curumillâ est un grand chef, il n'a pas la langue

fourchue, voilà le Chercheur de pistes; pas chercher davantage Valentin, le voilà ici, regardez.

Au même instant plusieurs hommes parurent.

Ces hommes étaient ceux qui, quelques heures auparavant, avaient si habilement tendu une embuscade aux aventuriers et avaient failli réussir à leur enlever dona Dolorès de Castelar.

Après avoir échappé aux aventuriers, grâce à leur agilité et à leur connaissance approfondie du désert, ils avaient rejoint quelques-uns de leurs compagnons laissés à la garde des chevaux, et ils s'étaient établis pour la nuit dans une grotte peu profonde, qu'ils avaient rencontrée par hasard, et située au fond d'un ravin, à une portée de fusil au plus de l'endroit où Valentin et ses amis s'étaient arrêtés.

Lorsque Curumilla s'était éloigné au commencement de la nuit afin de pousser une reconnaissance, il avait aperçu, brillant à travers les arbres comme une étoile dans les ténèbres, le feu des chasseurs.

Le chef était un homme trop [expérimenté pour ne pas s'assurer par ses yeux de ce que signifiait cette lueur insolite; il s'était approché à pas de loup et avancé assez près pour reconnaître le Castor et la plupart des chasseurs qui l'accompagnaient

Depuis longues années, par les hasards de sa vie errante, le chef s'était lié intimement avec tous ces coureurs des bois qui étaient des gens honnêtes et pleins de cœur. De plus il savait que quelque temps auparavant, le Castor avait engagé sa parole à Valentin

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de Valler rejoindre, aussitôt qu'il aurait réuni quelques-uns de ses compagnons sur lesquels il pouvait compter.

Cette rencontre, surtout dans les circonstances où il se trouvait, causa une vive joie au chef. Cependant il ne jugea pas qu'il fût utile de se montrer en ce moment, et il s'éloigna sans révéler sa présence, se réservant de faire connaître plus tard à son ami la découverte qu'il avait faite, afin que celui-ci pût agir en toute liberté selon qu'il le jugerait convenable.

Sans doute le chef aurait continué à garder le silence, mais lorsqu'il entendit Valentin déclarer qu'il était résolu à attaquer seul s'il le fallait les Indiens, il jugea avec raison que l'heure était venue de lui révéler la vérité. Ce qu'il fit aussitôt, mais selon son habitude, avec une diplomatie dont, quoi qu'il arrive, les Peaux- Rouges ne veulent jamais se départir*

En quittant Valentin, Curumilla s'était rendu à la grotte; les chasseurs l'avaient reçu avec une surprise joyeuse; en deux mots il les avait mis au courant de ce qui se passait.

Les coureurs des bois s'étaient aussitôt levés pour rejoindre Valentin ; ils n'avaient pris que le temps nécessaire pour donner à leurs chevaux des vivres indispensables pour deux jours ; puis, après avoir bouché la grotte, avec des branches et des ronces, ils avaient suivi Curumilla.

La reconnaissance entre Valentin Guiliois, Belhumeur et les nouveaux venus, fut ce qu'elle devait être

entre hommes de cette trempe qui se connaissent et s'estiment.

Le secours amené par le chef n'était nullement à mépriser. Les chasseurs étaient au nombre de quinze, tous vieux coureurs des bois* résolus, et habitués de longue date à toutes les périlleuses péripéties de là vie du désert.

Le Castor présenta don Pàblo Hidalgo à Valontin/ comme un homme qu'il aimait fort, mais sans s'étendre davantage à son sujet, se réservant, ainsi qu'il le dit luimême, de lui faire plus tard mieux connaître son ami.

Le Chercheur de pistes serra cordialement là main du jeune Mexicain; pour le moment, tout lut dit entre eux.

— Compagnons, fit Valentin après tin instant, si vous voulez, nous allons', sans perdre une seconde, prendre nos dispositions; selon toute apparence, nos amis inconnus ne tarderont pas à être attaqués par les Corbeaux.

— La délibération sera courte, interrompit le Castor, nous ne sommes ici que vos alliés; vous connaisse? probablement le but que vous voulez atteindre; au lieu d'une délibération qui n'avancerait pas les choses, donnez-nous tout simplement vos ordres, nous les exécuterons de notre mieux...

— - D'autant plus, fit Belhumeur, coupant, sans cérémonie, la parole au Castor, qu'il ne s'agit que d'un coup de main pour lequel toute combinaison serait inutile.

— Je demande à faire une observation, dit le gambucino.

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— Parlez, sefior don José, parlez.

— Nous n'avons d'autre but, h'èst-cè pas, sefiores, que*d'empêcher par une vigoureuse diversion, les gens de notre couleur de tomber entré ieâ mdins des Peaux- Rouges.

— C'est cela môme, fit Vàléntih.

— Mais, reprit le gainbucinô, ces blancs, itdus ne les connaissons pas, nous n'avons jamais eu aucuns rapports avec eux; nous croyons savoir que ce sont des émigrants ou des trafiquants ; voilà tout. Maintenant, sont-ils honnêtes ou ne le sont-ils pas, voici ce que nous ignorons.

— Où voulez- vous en venir, sefior don José i demanda Valentin.

— A ceci, senor, reprit Navaja avec un fin sourire, que, ne connaissant pas les hommes que nous nous proposons de secourir, et par conséquent he pouvant répondre d'eux, nous ferions peut-être bien d'allier la prudence à l'humanité.

— Oui, dit en riant Belhumeur, mon arrière-grandpère, qui était Normand, disait toujours que c'était surtout pour le désert que l'on avait fait le proverbe : La prudence est la mère de la sûreté,

— Juste, senor, reprit le gambucino, je penche donc, sauf meilleur avis, pour que, tout en essayant de dégager ces pauvres gens, que nous ne connaissons pas, je le répète, nous n'allions pas trop loin; c'est-à-dire, que nous attendions .pour entamer des relations personnelles avec eux, que nous sachions plus positive-

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ment qui ils sont en réalité. Sauvons-les, soit, mais une fois que nous les aurons délivrés de leurs ennemis, retirons-nous sans entrer dans leur camp, et sans nous mêler autrement de leurs affaires ; qui sait si plus tard nous n'aurions pas à regretter de nous être laissé aller à montrer de la philanthropie envers des gens que nous reconnaîtrions ne pas en être dignes?

Il y eut un court silence.

Tous les regards étaient fixés sur Valentin qui semblait réfléchir à ce qu'il venait d'entendre.

— Vive Dieu! dit le chasseur au bout d'un instant en relevant la tête et tendant la main au gambucino, cette fois, senor don José, vous avez pleinement raison. Je ne sais pourquoi, mais j'éprouve, malgré moi, une répugnance instinctive pour ces gens que, pourtant, je ne connais pas. Cependant, Fhonneur nous ordonne impérieusement de leur venir en aide; ce serait commettre plus qu'une mauvaise action, presque un crime et une lâcheté que de les laisser massacrer devant nous, pour ainsi dire sous nos yeux ; défendons-les donc, mais sans autrement nous compromettre avec eux.

— C'est cela, fit en riant Belhumeur, sauvons-les incognito.

— Oui, ajouta le Castor, d'autant plus que nous aurons tout le temps de faire après connaissance avec eux, si cela nous convient.

— Ainsi, c'est convenu? demanda Valentin.

— Convenu! répondirent tous les assistants d'une seule voix.

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— En conséquence, voici ce que je propose : nous ne sommes pas assez nombreux pour former une ligne étendue ou nous séparer en plusieurs détachements, nous resterons en un seul groupe ; le chef nous servira de guide. Il a reconnu la position exacte des Corbeaux, et il nous conduira de façon à leur couper, au besoin, la retraite, en nous mettant entre eux et leur camp et les plaçant entre deux feux. Nous ne nous laisserons voir, ni par l'un ni par l'autre parti. Nous demeurerons immobiles et abrités tant que les émigrants maintiendront leur position; mais s'ils faiblissaient et que leur camp fût sur le point d'être envahi, alors, mais alors seulement, nous prendrons part à l'action, autant que possible, sans nous découvrir, afin que les Peaux- Rouges ne puissent pas nous compter et s'apercevoir de notre petit nombre. A la dernière extrémité, et cette diversion ne produisant pas tout l'effet que nous en attendons, nous chargerons vigoureusement les Corbeaux, mais en ayant bien soin de rester toujours unis* Le combat terminé, nous opérerons notre retraite en tâchant de n'être découverts ni par l'un ni par l'autre parti. Est-ce bien ainsi, compagnons!

— Oui, répondirent les chasseurs.

— Eh bien, alors, visitez vos armes avec soin, et en route !

Leschasseurs se placèrent en file indienne; Curumilla, suivi immédiatement par Valentin Guillois, tenait la tête de la colonne.

Sur un geste du Chercheur de pistes on se mit en

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marche, chacun posant le pied sur l'empreinte laissée par l'homme qui le précédait.

Les chasseurs, guidés par le chef, descendaient une pente assez raide, aboutissant à un vallon entièrement découvert, d'une médiocre largeur, et traversé par un étroit cours d'eau.

Lorsque Curumilla atteignit la limite du couvert, au lieu d'émerger de la forêt, il fit un brusque crochet sur la droite et fila rapidement à travers les arbres. Cette marche silencieuse dura environ vingt minutes. Curumilla guidait si habilement ses compagnons que, toujours en les abritant, il leur fit atteindre un immense chaos de rochers qui occupaient presque le centre du vallon et défendaient le passage du ruisseau dont nous avons parlé, sans que les chasseurs se fussent pour ainsi dire aperçus qu'ils avaient quitté la foret. Arrivé au pied des rochers, le chef s'arrêta. — Voici votre poste, dit-il.

La troupe fit halte.

Il était difficile de choisir une position plus forte et plus facile à défendre.

Du lieu où ils étaient placés, les chasseurs commandaient la plaine tout entière sans courir le risque d'être tournés; de tous côtés ils étaient abrités et complètement invisibles. Derrière eux, ils apercevaient les lueurs mourantes des feux allumés par les Corbeaux dans leur camp; devant eux, ils découvraient au loin, comme une longue tache noire à l'horizon, les palissades du campement des émigrants, et, ça et là, presque à portée

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de fusil sur la plaine blanche de neige, se détachaient nettement les détachements des Peaux-Rouges, qui rampaient dans la nuit vers le camp comme des couleuvres.

Les chasseurs étaient donc complètement libres de icurs mouvements, et maîtres de prendre ou de ne pas prendre, à leur gré, part à l'action qui se préparait.

Ainsi que cela arrive toujours dans ces contrées, lorsque le soleil est sur le point de paraître à l'horizon, le crépuscule, qui s'accentuait de plus en plus, prenait des teintes d'opale, d'une apparence laiteuse, qui permettaient de distinguer les objets à une assez longue distance, tout en noyant les accidents secondaires du paysage dans des masses brumeuses.

Chacun prit son poste dans les rochers, selon les instructions données à voix basse par "Valentin : puis les chasseurs attendirent, immobiles comme des statues, le signal de leur chef.

Près d'un quart d'heure s'écoula a^insi.

Le vent soufflait par rafales, soulevant des flots de neige qu'il emportait en tourbillonnant dans l'espace. Par intervalles, on entendait au loin, sous le couvert, le cri mélancolique du hibou, le premier de tous les oiseaux qui salue le retour du jour.

Tout à coup une grande lueur illumina l'horizon.

Le cri de guerre des Corbeaux retentit avec fureur. On les vit bondir en avant, comme des chacals, et presque aussitôt éclata une fusillade bien nourrie avec ce crépitement sec et ce roulement continu des feux à volonté.

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— Ça chauffe! dit Belhumeur en se frottant gaîment les mains.

Les Corbeaux, selon leur habitude, s'étaient glissés inaperçus le plus près du camp que cela leur avait été possible, puis ils avaient commencé l'attaque en décochant des flèches incendiaires par dessus les palissades.

Après avoir envoyé trois ou quatre volées de ces flèches, à un signal donné par les sifflets de guerre de leurs chefs, les Peaux-Rouges s'étaient rués en hurlant sur les retranchements, essayant de les escalader de tous les côtés à la fois.

Mais ils n'avaient pas affaire à des ennemis timides; les blancs étaient sur leurs gardes.

Se sachant suivis et épiés par les Peaux-Rouges, ils avaient, en établissant leur camp, employé tous les moyens de défense que la* prudence leur suggérait et que leur fournissait la disposition des lieux.

Ils ne firent feu, pour .ainsi dire, qu'à bout portant; puis, à coups de pistolet et à coups de crosse, ils rejetèrent les assaillants en bas des palissades.

Cependant, ceux-ci ne se découragèrent pas. Ils revinrent bravement à l'assaut; mais cette fois avec beaucoup plus de prudence et surtout de méthode.

Par les ordres de leur principal sachem, ils avaient à l'avance confectionné, avec des broussailles, des espèces de fascines que, lors de leur premier élan, ils avaient dédaigné d'employer. Cette fois, ils s'en saisirent, et, les portant devant eux pour s'abriter, ils s'avancèrent de nouveau résolument contre les palissades; puis, arri-

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vés au pied des retranchements, ils lancèrent dans l'intérieur du camp ces fascines enduites de graisse et auxquelles ils avaient mis le feu.

Le combat prit alors des proportions épiques.

Les fascines, en tombant, avaient mis le feu aux couvertures en toile goudronnée de plusieurs wagons. Les défenseurs du camp, contraints de se multiplier pour éteindre l'incendie qui les gagnait et résister à leurs ennemis, se défendaient avec un courage héroïque.

Déjà une quarantaine d'Indiens avaient réussi à franchir les palissades et s'étaient éparpillés dans le camp en brandissant leurs tomawhawks, et poussant leur cri de guerre avec un accent de triomphe.

Des émigrants, groupés autour d'une grande tente qui occupait tout le centre du campement, luttaient avec l'énergie furieuse du désespoir.

Tout à coup, un wagon rempli de poudre éclata avec un fracas horrible, lançant dans les airs les membres mutilés des Peaux-Rouges qui commençaient le pillage des bagages.

Cette explosion, qui, par un hasard inexplicable et qui semblait tenir du miracle, n'atteignit aucun des blancs, causa d'horribles ravages dans les rangs des Indiens-Corbeaux.

Ceux-ci, presque vainqueurs déjà, furent remplis de crainte ; ils hésitèrent, firent instinctivement quelques pas de retraite, et s'ils n'avaient pas été maintenus par leurs chefs, nul doute qu'ils se fussent échappés en proie à une terreur panique*

Les blancs, au contraire, sentirent s'accroître leur courage, non pas qu'ils espérassent vaincre leurs ennemis, car ils se sentaient perdus sans ressources, mais parce qu'ils comprirent qu'ils ne succomberaient pas sans vengeance, et que s'ils mouraient les armes à la main, ils échapperaient à la torture, les Peaux-Rouges n'étant plus assez nombreux pour essayer de faire des prisonniers.

A la suite de l'horrible explosion dont nous avons parlé, il y avait eu un moment d'arrêt dans la lutte»

Les deux partis avaient, comme d'un consentement

tacite, conclu une trêve de quelques minutes pour reprendre haleine avant de tenter un effort suprême.

Les chasseurs, em busqués derrière les rochers, assistaient à la lutte acharnée qui se livrait entre les deux partis. Leurs regards se fixaient sur l'horizon éclairé par l'incendie avec toute la fébrile impatience de généreux limiers retenus à la chaîne lorsque la chasse est dans toute son ardeur.

Valentin lui-même, bien qu'il essayât de maintenir ses compagnons, se sentait entraîné à prendre part à la bataille.

Cependant , les chasseurs réussirent, à grand'peine il est vrai, à dompter leurs instincts belliqueux jusqu'au moment où l'explosion du wagon sembla donner le signal de la déiaite des blancs.

Alors, sans même échanger un mot, ils quittèrent leurs postes et s'élancèrent dans la prairie.

Valentin fut contraint d'user de tout l'ascendant qu'il

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avait su prendre sur ses compagnons pour obtenir d'eux qu'ils consentissent à modérer leur course et à remettre un peu d'ordre dans leurs rangs.

L'attention des combattants était si ardemment fixée sur l'intérieur du camp, que les chasseurs réussirent presque à atteindre dans leur élan le pied des palissades sans avoir donné 1-éveil et révélé leur présence à l'un ou à l'autre des deux partis.

Valentin Guillois fitalors rétrograder ses compagnons jusqu'à un bouquet d'arbres qui se trouvait à cinquante pas en arrière; puis, après les avoir embusqués derrière ces arbres, il se glissa à travers les herbes et poussa une reconnaissance aux environs du camp, passant au milieu de débris de toutes sortes, de cadavres mutilés qui témoignaient de la rage déployée par les Indiens et les blancs pendant cette courte mais terrible lutte.

Après avoir vu ou cru voir ce qu'il voulait, Valentin Guillois rejoignit ses compagnons, leur expliqua en quelques mots ce qu'il attendait d'eux et leur indiqua la direction dans laquelle ils devaient viser, afin que leurs cdups portassent juste et ne fussent pas perdus.

Les chasseurs étaient arrivés précisément au moment où les deux partis avaient pour quelques instants suspendu le combat.

Le fusil à l'épaule, le doigt sur la détente, ils se tenaient prêts à tirer au premier signal de Valeûtin.

Ahnemiki brandit tout à coup son tomawhawck au-

dessus de sa tête, poussa son cri de guerre et s'élança en avant.

Au même instant, une effroyable décharge éclata en dehors du camp.

Dix Peaux-Rouges tombèrent.

Les émigrants firent feu à leur tour.

Une seconde décharge vint encore du dehors semer la mort au milieu des assaillants.

Ils étaient pris entre deux feux.

Alors les émigrants, sans même essayer de découvrir d'où venait ce secours, qui leur arrivait si à propos pour les sauver, au lieu de se défendre, prirent bravement l'offensive et se précipitèrent sur les Indiens.

Ceux-ci se sentirent perdus.

Jetant leurs armes, sans tenter de disputer plus longtemps la victoire, ils se ruèrent en désordre hors du camp, et s'éparpillèrent dans toutes les directions, courant comme des daims affolés, mais, poursuivis et décimés par les balles implacables de leurs invisibles ennemis et par les émigrants, qui s'étaient mis après eux et les chassaient rudement.

^En ce moment, comme si Dieu eût pris en pitié les malheureux Peaux-Rouges, l'orage qui menaçait depuis le commencement de la nuit, éclata tout à coup avec une violence extrême.

Nous nous servons du mot orage, faute d'en trouver un autre qui rende complètement notre pensée. C'était une tempête, un ouragan, un de ces cataclysmes enfin, pendant lesquels il semble que le monde va se dissoud re,

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qui sévissent avec une fureur sans pareille dans ces hautes régions et les bouleversent si complètement en moins de quelques heures, qu'ils changent entièrement l'aspect du paysage.

Le vent. soufflait en foudre, balayant tout sur son passage; tordant les chênes séculaires, comme s'ils n'eussent été que des fétus de paille, et les enlevant au loin dans l'espace, entraînés par un irrésistible tourbillon. Les nuages, d'un jaune vert-de-grisé, s'étaient abaissés presque au niveau de la cime des arbres, et exerçaient sur le sol une pression tellement forte, que ce n'était qu'avec une difficulté .extrême que Ton parvenait à respirer; la neige tombait en flocons si serrés, qu'elle formait comme une masse compacte. Toute lueur avait disparu; des ténèbres épaisses planaient sur cette scène de désolation, où les sifflements du vent, le fracas des avalanches se mêlaient aux mugissements des torrents débordés, et aux craquements sinistres des arbres balayés par la tempête.

Les animaux tremblants, effarés, chassés de leurs repaires, couraient çà et là en poussant des hurlements plaintifs. Les oiseaux tombaient lourdement à terre, les ailes étendues, se débattant dans les angoisses de l'agonie.

La position des chasseurs était horrible.

Us avaient abandonné leur embuscade et, guidés pat Valentine, qui s'était résolument mis à leur tête, il» avaient réussi, après avoir subi des fatigues iuouïes e6 surmonté des obstacles presque infranchissables, et at-

teindre le chaos de rochers, où primitivement ils s'étaient postés en entrant dans le vallon*

Mais ces rochers ne leur offraient "qu'un abri bien précaire.

Le ruisseau si calme, si étroit, si peu profond quelques heures auparavant, avait subitement grossi et s'était changé en un torrent impétueux, qui roulait dans ses eaux fangeuses et larges comme un fleuve, des cadavres d'hommes, d'animaux, et des débris de toutes sortes.

L'orage continuait toujours avec la même violence; la neige s'accumulait sans cesse sur le rocher, tandis que l'eau montait et atteignait presque déjà lé niveau de l'endroit où Valentin et ses compagnons avaient cherché un refuge*

Mais ces hommes de bronze, loin de se désespérer et de s'abandonner à une terreur indigne de leur courage, demeuraient sombres, attentifs, le corps penché en avant, et étudiant tous les bruits de la tempête, prêts à saisir la première occasion que leur offrirait le hasard, pour échapper aux dangers terribles |qui les enveloppaient de toutes parts.

Heureusement que les chasse-neiges des montagnes Rocheuses ne sont jamais de longue durée. Leur violence même semble les réduire aune prompte impuissance. Ils se calment aussi rapidement qu'ils éclatent, sans transition, presque subitement.

Les chasseurs le savaient, et bien que l'eau les eût gagnes, et qu'ils en eussent déjà jusqu'à la ceinture, ils

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restaient impassibles, sans montrer aucune trace de faiblesse.

Trois heures s'écoulèrent ainsi, trois heures pendant lesquelles ces vaillants hommes, se tenant les uns aux autres, s'accrochant aux rochers, luttèrent courageusement contre la mort, sans pâlir ni exhaler une plainte.

Enfin, au bout de trois heures, le vent cessa tout à coup, le ciel s'éclaircit et la neige ne tomba plus qu'en légers flocons, qui, bientôt, s'arrêtèrent aussi.

L'aspect de la vallée était épouvantable.

Tous les arbres et tous les quartiers de rocs, précipités des pentes dévastées des montagnes, s'y étaient amoncelés en un effroyable chaos.

Le bois, ou plutôt le bouquet d'arbres au milieu duquel s'étaient embusqués les chasseurs, pour porter secours aux émigrants, n'existait plus.

On ne voyait aucune créature vivante, on n'entendait aucun bruit. La neige épaisse de plus de quatre pieds étendait son blanc linceul sur toute la vallée.

Les chasseurs attendirent une heure encore, afin de laisser aux eaux le temps de s'écouler ; puis, lorsque le ruisseau fut à peu près rentré dans son lit, ils le traversèrent à gué, en se tenant par le bras, afin de résister au courant, dont la force était encore extrêmement grande ; et attachant à leurs pieds les raquettes que, dans ces contrées, les coureurs de bois portent constamment avec eux, ils commencèrent à glisser silencieusement sur la neige, assez solide déjà pour les supporter.

Il leur fallut près de cinq heures pour atteindre la grotte, dont ils étaient sortis le soir précédent.

Ce fut avec un sentiment de bonheur et de reconnaissance indicible envers Dieu, qu'ils se retrouvèrent enfin en sûreté dans leur forteresse.

Quant aux Indiens Corbeaux et aux émigrants, ils n'en avaient pas vu de traces

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