‹ VoladeroChapitre 7 sur 14 · LITLE ROCK · texte numérisé non relu

LITLE ROCK

Un samedi du mois de novembre 1858, c'est-à-dire dix mois environ avant le jour où nous avons fait [commencer notre histoire, deux hommes, que leur costume faisait, au premier coup d'œil, reconnaître pour des coureurs des bois, assis dans une forte pirogue d'écorces de bouleau, se laissaient nonchalamment aller au fil de l'eau, sur la rivière Arkansas; humant avec délices l'air frais du matin, car il était à peine sept heures, et ne prenant d'autres précautions que de maintenir, au moyen d'une pagaie, Je léger canot dans le lit du courant, assez rapide en cet endroit.

Ces deux hommes [étaient Valentin Guillois et Curumilla.

Valentin rêvait, Curumilla semblait dormir.

Selon leur habitude, ils n'échangeaient pas une parole.

Cependant, tous deux avaient l'oreille ouverte et l'œil au guet.

Les rives qu'ils côtoyaient étaient de plus en plus accidentées et par conséquent plus pittoresques.

Souvent, la rivière était profondément encaissée entre deux rives de granit taillées à pic; d'autres fois, de verdoyante accores s'avançaient presque jusqu'au milieu du courant, puis les rives s'abaissaient en pente douce et se couvraient de cotonniers nains, de bouleaux et d'autres arbres encore, qui reposaient la vue en égayant le paysage .

Vers dix heures du matin, les voyageurs virent poindre, à une portée de fusil, au-dessus des arbres, les toits et les hautes cheminées couronnées de fumée d'une ville qui, vue à cette distance, paraissait être d'une certaine importance.

— Voilà Litle-Rock, dit Valentin, en promenant autour de lui son regard pensif; vous souvenez-vous, chef, lorsque pour la première fois, il y a vingt ans de cela, nous sommes venus ici vendre des fourrures? La ville n'existait pas encore; ce n'était pas même une bourgade; il n'y avait qu'un fortin en troncs d'arbres, avec un comptoir d'échanges. Aujourd'hui, voyez la fumée des usines et des fabriques; Litle-Rock est une ville de plus de dix mille âmes, riche, commerçante; dans vingt ans sa population aura quintuplé; elle trafiquera directement avec l'Europe, ajouta-t-il en hochant la tête; ainsi va le monde! voyez ces prairies ensemencées qui s'étendent à perte de vue, sur chaque bord de la rivière. Il y a à peine dix ans nous avons chassé l'élan, Tours et l'opossum dans cette forêt, maintenant dé-

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truite et remplacée par ces champs couverts de céréales.

— Hug! fit Curumilla.

Valentin prit sans doute cette exclamation de lindien pour un encouragement, car il ajouta :

— La hache dd Yankee est implacable, elle ne respecte rien; tout pour eux doit se transmuer en or.

Il laissa tomber sa tête entre les mains en étouffant un soupir de regret.

Au bout d'un instant Curumilla toucha légèrement l'épaule de son compagnon.

Celui-ci releva la tête, et passant la main sur son front, comme pour en chasser une idée importune, il saisit les pagaies .

Les deux hommes se mirent alors à nager vigoureusement; et cinq minutes plus tard, se glissant au milieu des nombreuses embarcations qui sillonnaient le port dans tous les sens, ils réussirent à accoster, au pied d un escalier, où étaient déjà rangées d'autres pirogues comme la leur.

Après avoir amarré leur légère embarcation, les deux chasseurs se chargèrent chacun d'un énorme ballot de fournies, puis ils sautèrent sur le quai et s'enfoncèrent dans l'intérieur de la ville d'un pas assuré qui prouvait qu'ils avaient une connaissance parfaite du lieu où ils se trouvaient en ce moment.

Les Espagnols, lors de la découverte du continent américain, furent de grands fondateurs de villes.

Toutes celles qu'ils ont créées, sans aucune exception, ont été établies dans des sites choisis avec une in-

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t fe

telligence admirable et un pressentiment de l'avenir, auxquels la plupart d'entre elles doivent l'importance commerciale et militaire qu'elles ont aujourd'hui acquise.

Ces aventuriers de génie que Ton nommait Pernan Cortez,Pizarro, Valdivia, Almagro, Cabeza de Vaca, etc., etc., avaient le regard de l'aigle pour juger d'un coup d'œil les avantages non-seulement commerciaux et militaires, mais encore climatériques des lieux où ils voulaient se fixer.

Après [eux, vinrent les Américains du nord, ces enfants perdus de la race anglo-saxonne, qui possèdent toute l'énergie et toute l'ambition de leurs ancêtres, augmentées de cette activité fébrile, de ce sentiment d'indépendance que rien ne peut rassasier, et qui lès entraîne, sans autre but que celui de changer de place, dans les expéditions les plus périlleuses et souvent les moins avouables.

Le Nord-Américain se considère comme étant le seul maître du Nouveau-Monde; il agit en tout, partout et toujours en conséquence de ce principe. L'esprit de conquête s'est tellement emparé de lui, que, bien que les bras lui manquent et qu'il lui soit impossible de peupler son immense territoire, il tente sans cesse d'en reculer les frontières ; et que si l'on n'y met ordre, parti de la baie d'Hudson, il ne s'arrêtera que lorsque la terre lui manquera, au cap Horn, en face des îlots pelés de la Terre-de-Feu.

En un mot, ce qu'il Yeut, ce qu'il cherche, ce qu'il

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poursuit sans relâche avec cet entêtement particulier à la race saxonne, ce n'est rien moins que la domination entière sur les deux Amériques ; et par suite le défrichement total par la hache américaine du Nouveau- Monde.

Est-ce un bien? est-ce un mal? l'avenir prononcera.

Les Yankees ont une façon expéditive, entre toutes, de fonder les villes qu'ils sèment partout, comme des étapes, sur leur passage.

Voici le procédé qu'ils emploient, il est d'une simplicité biblique.

Une vingtaine d'aventuriers, par exemple, traversent une forêt. Ils s'arrêtent pour la nuit dans une clairière.

Ils examinent le site avec soin; puis, si la position leur paraît offrir des conditions avantageuses au point de vue commercial, le lendemain, avant le lever du camp, ils font un brûlis, c'est-à-dire qu'ils incendient vingt-cinq ou trente hectares de forêt.

Cela fait, ils équarrissent un poteau sur lequel ils clouent une planche, ils écrivent sur cette planche: Rome, Paris, Versailles, Uiique, ou tout autre nom qui leur passe par la tête; ils enfoncent le poteau bien solidement en terre, au milieu du brûlis, et s'en vont.

Deux ou trois mois après, un voyageur, ainsi que cela m'est arrivé à moi-même, demande son chemin pour se rendre d'un point à un autre, et on lui dit avec emphase;

— Oh! vous ne manquerez pas de villes, sur votre route ; vous trouverez Utique, Rome, Paris, etc., etc.

Le voyageur arrive, il trouve un poteau*

Six mois plus tard, un spéculateur, trop connu dans les grands centres, à qui Tombre et le silence sont né- ■ cessaires, qui a fait la route aller et retour, et s'est rendu compte des avantages de la position, vient camper au pied du poteau*

Il construit une cabane en troncs d'arbres ; élève des magasins avec de vieilles toiles à voile, hisse le drapeau étoile au-dessus de sa porte, écrit en lettres de six pouces, sur une banderolle flottante : Grand-Hôtel de Washington, ou des Etats-Unis, ou de La Fayette, ou tel autre nom à son goût, et ouvre ainsi une auberge pour les voyageurs à venir.

Et cela fait, il attend, en fumant sa pipe, labourant son champ et cultivant son jardin, qu'il a tracé luimême et soigneusement enclos.

A la fin de Tannée, Y hôtel de Washingthon est en pierres ou en briques; une centaine de maisons s'élèvent autour, coquettes et confortables; il y a quinze cents habitants; des usines, des fabriques, des minoteries, sont en pleine activité; les rues sont larges, bordées de trottoirs, éclairées au gaz ; il est vrai que le milieu n'en est pas encore pavé et que Ton trébuche à chaque pas contre les souches des arbres de la forêt, mais il y a un journal, quelquefois deux; la ville est fondée; lais* sez-la grandir; au bout de deux ans, elle aura dix mille habitants, dans moins de dix ans, elle en comptera cinquante mille*

Il en est, il en a été, et il en sera toujours ainsi pour

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les villes des États-Unis; à moins quelles se trouvent sur le territoire indien.

Dans ce cas, elles commencent par une forteresse en» terre et en bois, accompagnée d'un comptoir d'échanges.

Là est toute la différence.

Telle était l'histoire de Litle-Rock.

Ceci bien expliqué, reprenons notre récit.

Valentin Guillois et son ami Curumilla, le chef Indien, traversèrent plusieurs rues, cependant assez excentriques, sans paraître causer la plus légère surprise aux gens affairés et marchant au pas gymnastique qu'ils* rencontraient et croisaient incessamment.

Règle générale, dansées rues, même alors qu'ils se* promènent, les Nords-Araéricains marchent commes'ils étaient chargés de messages de vie ou de mort; ils vont droit devant eux, arpentant le terrain, sans se* déranger jamais; au lieu "de s'excuser d'un mot, prèsdès gens qu'ils bousculent dans leur course, ils leur chercheraient plutôt querelle.

Valentin s'arrêta devant une maison de belle apparence, dont la porte était ouverte toute grande et livrait incessamment passage à des gens qui entraient ou sortaient d'un air affairé.

' Cette maison était le comptoir d'un riche habitant, qui faisait particulièrement le commerce de pelleteries avec les Indiens et les coureurs des bois.

Les deux voyageurs pénétrèrent dans une vaste pièce, où une quinzaine d'employés, penchés sur leurs

pupitres, travaillaient activement et sans lever un seul instant la tête.

Un homme d'un certain âge, tout vêtu de noir/se promenait de long en large au milieu de la pièce.

Dès qu'il aperçut les chasseurs, il s'approcha d'eux avec empressement, et après les avoir salués :

— Je suppose que vous venez pour affaires? demanda-Ml à Valentin.

— Votre supposition est juste, répondit celui-ci, en montrant les lourds paquets de fourrures que son compagnon et lui portaient sur les épaules.

— Aoh I fort bien ; je calcule alors que vous êtes pressés ?

— Très-pressés, fit Valentin.

— Aoh ! suivèz-moi par ici,

— Pardon, fit Valentin, je connais la maison, mais c'est à master Grolow lui-même que je désire avoir affaire.

— Aoh ! indeedl fit l'homme à l'habit noir, en secouant le tête, ce n'est pas possible ! master Grolow est très-occupé.

— Que le diable vous emporte! master Clevermann, dit en riant Valentin, chaque fois que je viens ici, vous me faites la même réponse.

— Aoh ! attendez donc, reprit l'autre en examinant le chasseur de plus près, je vous reconnais maintenant. Vous êtes le chasseur français appelé le Chertheur de pistes ; je calcule que master Grolow pourra vous recevoir.

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— Il faut qu'il me reçoive, répondit nettement Valentin.

Les manières de l'homme à l'habit noir s'étaient complètement modifiées ; brusque, tranchant, presque grossier au commencement de l'entretien, il était subitement devenu d'une politesse exquise.

Après s'être presque respectueusement incliné devant le chasseur, il s'éloigna, ouvrit une porte et disparut.

Son absence dura à peine quatre ou cinq minutes.

Il rentra, et, sans prononcer une parole, il fit signe aux deux chasseurs de le suivre.

L'homme à l'habit noir leur fit traverser plusieurs pièces somptueusement meublées, ouvrit une porte et annonça gravement :

— Master Valentin Guillois ; master Curumilla !

Il s'effaça pour leur livrer passage, puis il referma la porte derrière eux, en demeurant, bien entendu, au dehors.

Les deux hommes se trouvèrent alors dans une pièce meublée avec ce luxe lourd et de mauvais goût, qui plaît tant aux Américains.

Master Grolow était un homme de trente à trentecinq ans, grand, assez bien fait, mais dont la taille commençait à se déformer. Ses traits étaient pleins d'intelligence, légèrement railleurs, mais son teint enflammé témoignait de certaines habitudes d'intempérance.

Son père avait été un des premiers colons de Litle-

Rock; à l'époque où la cité n'était encore qu'un fort, il avait gagné sa fortune dans le commerce des pelleteries, commerce religieusement continué par son fils qui passait, à tort ou à raison, pour le plus riche capitaliste de la ville actuelle*

Au moment où les visiteurs pénétrèrent près de lui, master Grolow était étendu dans un fauteuil à disque, les pieds posés sur un magnifique bureau en palissandre ; il tenait à la main un numéro du Démocrate de Litle-Rock, journal dont il était un des principaux actionnaires, et fumait un regalia, tout en se balançant nonchalamment.

L'entrée des deux chasseurs ne lui fit pas changer de position.

Use contenta de se pencher légèrement vers eux, et, -après les avoir salués de la main en leur indiquant des •sièges :

— Vous permettez, n'est-ce pas ? dit-il.

Valentin s'inclina, posa ses paquets à terre, mouvement religieusement imité par Curumilla, et ils s'assirent; à cette différence près, que Valentin prit une chaise et que Curumilla s'accroupit sur le tapis.

Quelques minutes s'écoulèrent, après lesquelles inaster Grolow jeta son journal, prit sur son bureau un morceau de bois et un couteau, et, après s'être de nouveau couché sur son fauteuil, il se mit à tailler avec fureur, et cela de telle sorte que le morceau de bois fut bientôt réduit en copeaux, semés à droite et à gauche sur le tapis.

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— Je calcule, dit-il, master Valenlin, que vous vous faites bien rare à Litle-Rock ; est-ce que vous oubliez vos amis?

— Non pas, master Grolow, j'aime trop mes amis, vous le savez, pour les oublier ; si vous né me voyez pas plus souvent, vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même.

— Aoh ! je suppose que vous plaisantez.

— Ma foi non, je ne plaisante nullement, master -Grolow.

— Alors je ne comprends pas.

— C'est cependant bien simple ; vous défrichez tellement autour de la ville, que le gibier s'effraye, s'éloigne. À l'endroit où nous sommes, sur l'emplacement même •de votre maison, on chassait, il y a trente ans, des ours magnifiques. Aujourd'hui, il faut faire cinquante lieues et plus pour en rencontrer.

— C'est vrai ; mais que voulez-vous, cela doit être ainsi; le monde a été créé pour l'homme. La terre est faite pour être défrichée, afin de lui fournir les céréales qui le nourrissent, La civilisation est implacable; elle a des lois qui ne peuvent être enfreintes; elle passe son niveau partout, sur tout; tant pis pour les races qu'elle fait disparaître, car ces races seules sont coupables. Elles ne remplissaient pas le but pour lequel elles avaient été créées, elles devaient être fatalement détruites. ^ -

— Oui, oui, master Grolow, dit Valentin avec tris* tesse, je sais que c'est ainsi que, vous autres Améri-

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cains, vous essayez de justifier votre injuste barbarie envers les possesseurs primitifs de cette terre, que vous avez mise en coupe réglée, comme si ce n'étaient que des brutes et non des hommes faits à l'image de Dieu ; mais vous ne me convaincrez pas, vous le savez. Ainsi, avec votre permission, nous changeronsde conversation. — Allons, allons, ne vous fâchez pas, inaster Valentin, nous sommes de trop vieux amis pour qu'une plaisanterie puisse nous brouiller; je sais que vous aimez les Indiens et que vous vous êtes fait presque Indien vousmême,

— Je ne m'en cache pas ; j'aime les Indiens ; ils sont bons et loyaux; on peut compter sur leur parole à eux.

— Allons, allons, master Valentin, je calcule que j'ai eu tort de vous parler ainsi. Ne m'en gardez pas rancune ; vous savez que je suis votre ami, moi.

-—Oui, c'est vrai, master Grolow; vous étiez bien ieune quand je vous vis pour la première fois.

— Oui, oui, et je m'en souviendrai toujours. Notre rencontre a eu lieu dans des circonstances qui ne s'oublient pas. Sans vous, j'aurais, ma foi, budansPArkansas le plus rude coup d'eau qui me soit jamais passé par le gosier ; aussi vous pouvez compter sur moi, master Valentin ; mon cœur et ma bourse sont à vous; un Américain n'a qu'une parole.

— Vous, du moins, vous êtes ainsi, je me plais à le reconnaître, et je vous avoue franchement que cette amitié que vous me témoignez m'est précieuse, parce qu'elle vient du cœur.

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— A la bonne heure donc, dit en riant l'Américain, on a bien de la peine à vous confesser. Mais bah!

mieux vaut tard que jamais I Que nous apportez-vous là? ajouta- t-il en désignant les paquets ; quelque chose de précieux sans doute, selon voire habitude? ■ — Cette fois vous avez raison, dit Valentin en riant, nous sommes allés chasser plus loin que le Vancouver.

— Aoh ! aoh ! et vous m'avez conservé tout le produit de votre chasse ?

— Je suis comme vous, moi, je n'ai qu'une parole. INTavons-nous pas un traité? et un traité sans écrit, sur parole, ce qui est plus grave?

— Quelles sont ces fourrures ?

— Deux douzaines de peaux de renards bleus, trois * douzaines d'hermines, cinq douzaines de peaux de

castor et neuf peaux d'ours gris.

— Good god ! vous ne faites pas les choses à demi* Si vos apparitions sont rares, lorsque vous venez, en revanche, vous nous apportez toujours des fourrures de premier choix. N'allons-nous pas, cette fois, régler nos comptes? Savez-vous que j'ai près de cent quarante mille dollars à vous.

— Gardez mon argent et celui de mon ami, master Grolow, il est mieux dans vos mains que dans les nôtres? Ce sont des munitions qu'il nous faut; avec de la poudre et des balles, nous nous procurons tout ce qui nous manque/

— Comme il vous plaira, master Valentin, on vous

préparera votre provision accoutumée ; cela vous convient-il ?

— Parfaitement,

Master Grolow appuya le doigt sur un bouton d'ivoire -à demi perdu dans les moulures de son bureau.

Presque aussitôt la porte s'ouvrit et un valet parut.

— Faites préparer immédiatement vingt livres de poudre fine première qualité, dit le traitant; deux saumons de plomb de cinq livres chaque et deux pharmacies portatives garnies de tous leurs accessoires. Allez; ah! à propos, priez master Digwal de venir un instant.

Lorsque la porte fut refermée, le traitant continua *en s'adressant à Valentin :

— Me ferez-vous l'honneur de déjeuner ici?

— Mille remercîments, répondit le chasseur ; il nous est impossible de nous arrêter; des affaires impérieuses exigent notre présence au coucher du soleil à près de trente mille d'ici ; mais je vous promets qu'à mon prochain voyage je profiterai de votre gracieuse invitation.

— Je ne vous 4iens quitte qu'à cette condition.

— Comptez sur moi.

En ce moment la porte s'ouvrit et master Digwal, le principal employé de la maison, entra.

— Vous m'avez fait l'honneur de me demander, sir? -dit-il en saluant respectueusement son patron.

— Oui, sir; veuillez faire dresser l'inventaire exact s des marchandises contenues dans ces paquets ; vous en

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porterez la valeur à l'actif de master Valentin Guillois et de master Curumilla, son ami.

— Bien, sir, répondit le commis.

Et se tournant vers le chasseur :

— Pardon, sir, dit-il, est-ce que vous seriez master Valentin Guillois.

— Je suis Valentin Guillois pour vous servir, oui, sir, répondit le chasseur*

— God Bless me ! voici un hasard singulier, reprit le commis ; il est arrivé ici, il y a trois mois, une lettre à votre adresse. Cette lettre, toute chargée de timbres, vient, en dernier lieu, de New-Orléans ; elle est recommandée aux bons soins de master Grolow. Vous remettrai-je cette lettre ?

— Vous m'obligerez infiniment, sir,

— Alors, avec la permission de master Grolow et la vôtre, je vais la chercher.

Au bout de cinq minutes, le commis rentra.

Il tenait à la main un large pli, fermé de cinq cachets, et couvert de timbres de toutes sortes.

— Voici votre lettre, sir, dit-il, en la présentant à Valentin.

Celui-ci la prit; il se préparait à la renfermer dans sa gibecière, mais le traitant l'arrêta.

— Masler Valentin, lui dit-il en souriant, croyez-moi, lisez cette lettre tout de suite ; elle vous est parvenue d'une façon si singulière, qu'elle doit être importante, et peut-être regretteriez-vous plus tard de ne pas en avoir pris plus tôt connaissance*

— En effet, je pense comme vous, sir; ainsi, puisque vous me le permettez...

— Faites donc ! iaites donc !

Le chasseur ouvrit alors la lettre qu'il parcourut rapidement des yeux. v r ^

Presque aussitôt, un changement extraordinaire s'opéra en lui.

Une effrayante pâleur couvrit son visage ; ses traits se contractèrent sous l'effort d'une émotion qu'il essayait de contenir ; ses yeux prirent une expression égarée; un tremblement convulsif agita ses membres, et une sueur froide inonda son front et ses tempes.

— Mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria master Grolow en s*élancant vers lui.

Le commis, en le voyant chanceler, fit aussi un mouvement pour le soutenir. Curumilla se leva, alla se placer derrière son ami et lui posant doucement la main sur l'épaule :

— Courage ! lui dit-il,

Valentin, qui s'était affaissé sur lui-même, se redressa lentement; il laissa un instant errer ses regards autour de lui, et murmura d'une voix faible en essayant de sourire :

— J'ai cru mourir ! Dieu ne Ta pas voulu ! la crise est passée ! je me sens mieux, beaucoup mieux !

Tout à coup, un horrible sanglot déchira sa poitrine et il fondit en larmes en s'écriant d'un voix navrante:

— Oh! que je souffre! mon Dieu, que je souffre! Curumilla s'agenouilla auprès de son ami, et lui dit

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avec une expression de douceur impossible à rendre ;

— Pleure, ami, les larmes consolent. Quand tu auras pleuré tu redeviendras homme.

Les deux Américains se sentaient émus plus qu'ils ne le voulaient paraître; la vue de cette immense douleur appelait à leurs yeux des larmes sympathiques. Ils aimaient et respectaient cet homme, que toujours, et en toutes circonstances, ils avaient vu si grand, si noble et si simple à la fois.

Cependant peu à peu Valentin réussit à dompter sa douleur; ses nerfs se détendirent, ses yeux se séchèrent, et se penchant vers le traitant :

— Pardonnez-moi, lui dit-il, le spectacle ridiculeque je vous ai donné, maintenant je serai maître de

moi.

— Cette lettre renferme donc une nouvelle terrible? demanda affectueusement le traitant.

— Oui; un malheur affreux me frappe à Timpro-

viste.

— Peut-être ne feriez-vous pas mal, sir, dit le commis, de prendre un cordial quelconque.

— Non; rien, merci; d'ailleurs, plus que jamais, le* temps me presse ; il faut que je parte à l'instant, s'il est. possible.

— Où voulez- vous vous rendre?

— A New-Orléans.

— Le Missouri est en ce moment sous vapeur ; il est onze heures; dans une demi-heure il partira pourTN T ew- Orléans-

— Très-bien; master Digwal, veuillez, je vous prie, faire retenir mon passage et celui de mon ami.

— A Vinstant, sir; faut-il y faire transporter vos provisions? ajouta le commis.

— Non, sir ; les pharmacies seulement, je vous prie.

— Très-bien, sir.

Et il sortit.

— Mon cher master Grolow, vous m'avez demandé, il ya un instant, si j'avais besoin d'argent; je vous ai

répondu que non. Maintenant la situation est changée ; :dl m'en faut, il m'en faut beaucoup.

— Bon, que cela ne vous inquiète pas, master Vaâentin, je vais vous donner un crédit de cinquante mille -dollars sur mon correspondant de New-Orléans.

— Je n'ai pas besoin d'une pareille somme.

— Vous ne prendrez que ce qui vous sera nécessaire; Tmieux vaut avoir trop que pas assez.

— C'est vrai, vous avez raison.

Le banquier prit du papier et commença à écrire rapidement.

— Tenez, dit-il au bout d'un instant, en présentant à Valentin quatre ou cinq lettres pliées mais décachetées, voici une lettre de crédit de cinquante mille dollars sur la maison Arthur Wilson, Rouquette et Blon- <deau, mes correspondants; ces autres papiers sont des lettres d'introduction pour cinq des maisons les plus

-considérables de New-Orléans; le cas peut se présenter où vous aurez besoin de vous appuyer sur des noms ^honorables. Ne refusez donc pas ces lettres, qui vous

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