PREMIERE JOURNEE DE VALENTIN A NEW- ORLEANS
La Nouvelle -Orléans est aujourd'hui la rivale de New- York, sur l'Atlantique, c'est-à-dire le port le plus riche et le plus commerçant de la grande république américaine.
Cette ville, qui compte aujourd'hui plus de cent cinquante mille âmes, est toute moderne. Elle ne fait pour ainsi dire que de naître, puisqu'elle date à peine d'un siècle et demi.
Mais, ainsi que nous l'avons dit dans un précédent chapitre, l'Amérique est véritablement la terre des prodiges ; tout s'y improvise et y croît avec une rapidité extraordinaire.
La Nouvelle-Orléans fut fondée en 1717, par Bierville, frère de ce fameux Iberville qui, quelques années auparavant, avait fondé Mobile, et consacra sa vie tout entière à rétablissement de colonies à la Louisiane.
En 1717, le système inventé par l'Écossais Law de Lauriston, faisait fureur en France.
La jeune ville fut nommée la Nouvelle-Orléans.
Ce nom lui fut donné en honneur du régent, qui s'était déclaré le protecteur du hardi financier dont le système, mal compris et plus mal appliqué, devait causer la ruine de tant de familles et créer à la France des embarras financiers qui devinrent une des causes indirectes, mais réelles, de la révolution de 1789, déjà préparée par les dilapidations du règne de Louis XIV, surnommé le Grand-Roi.
La Nouvelle-Orléans est bâtie sur une île située sur la rive gauche du majestueux Mississipi, que les Indiens nommaient Meschascébé, c'est-à-dire le père des eaux, à environ cent soixante kilomètres du golfe du Mexique.
Cette ville est séparée en deux quartiers : le vieux, habité par les descendants des premiers colons, et dans lequel on ne parle que le français; le quartier neuf, plus nouvellement créé par les Américains du Nord, et dans lequel, naturellement, domine la langue anglaise.
Le sol de la Nouvelle-Orléans est au-dessous du niveau du fleuve, mais il s'élève incessamment de toutes les terres enlevées par le Mississipi du côté qui fait face à la ville.
Les rues, dans le vieux quartier surtout, sont étroites, garnies de vieilles maisons ornées de balcons et de corniches qui indiquent leur origine française et espagnole.
Les édifices publics sont assez bien construits, mais n'ont rien pourtant de remarquable, sauf le circuit-court ou palais de justice, qui, dans tous les pays du monde,
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pourrait à juste titre passer pour un véritable monument.
Mais la plus grande beauté de la Nouvelle : 0,rléans, ce sont ses quais ; ils sont magnifiques et peuvent certainement, sans aucun désavantage, soutenir la comparaison avec ceux de New- York,
Quand nous ajouterons que près de quinze cents aavires marchands partent annuellement de la Nouvelle- Orléans, pour tous les points du monde, on se fera une idée de sa richesse et de l'étendue de son commerce.
Aussitôt que le Missouri se fut amarré bord à quai à la Nouvelle -Orléans, le capitaine Wriggt, qui avait à coeur de justifier la recommandation que Master Grolow lui avait faite, conduisit les deux chasseurs dans le vieux quartier, chez une pauvre veuve nommée madame Chaubard, qui tenait une maison garnie avec pension bourgeoise, à des prix très-modérés, pour les officiers de la marine de commerce et en général pour les marins peu fortunés.
Après avoir chaudement recommandé les voyageurs à madame Chaubard, le capitaine leur serra la main, se mit à leur disposition pour tous les services qu'il pourrait leur rendre et retourna à son bord.
Madame Chaubard était une femme d'environ cinquante ans, vive, alerte, très-bien conservée et qui avait dû être fort belle dans sa jeunesse.
Quoique née à la Nouvelle-Orléans, elle était d'origine française. Ses parents, assez riches, mais ruinés plus tard par de fausses spéculations, lui avaient fait
donner une bonne éducation ; très-jeune encore elle avait épousé par amour un capitaine marchand qui avait fait naufrage et s'était noyé pendant un voyage de pêche àia baleine sur la côte Nord-Ouest, et l'avait laissée veuve à vingt-cinq ans, avec trois enfants à élever et presque sans ressources- La situation de la pauvre mère était affreuse. Cependant elle ne perdit pas courage.
Fidèle à son premier amour, dont elle conservait pieusement le souvenir dans son cœur, elle se voua à l'éducation de ses enfants, avec cette énergie de l'amour maternel qui ne connaît pas d'obstacles et qui accomplit des prodiges.
Mais le sort semblait s'acharner contre elle.
Elle perdit successivement ses enfants, lorsque, déjà grands, ils pouvaient l'aider de leur travail ; et elle demeura seule à l'âge où une femme a le plus besoin de soutien.
Ce fut alors que madame Chaubard, aidée par quelques amis qui lui étaient restés fidèles et avaient admiré son courage et sa résignation, fonda une pension bourgeoise qui, grâce à son économie, à son aménité et à son égalité' de caractère, ne tarda pas à prospérer et lui donna, sinon la richesse, du moins un bien-être relatif.
Telle était l'histoire simple et touchante à la fois de la maîtresse de l'hôtel où le capitaine du Missouri avait conduit les deux chasseurs.
Madame Chaubard reçut Valentin avec ce bon sou-
rire qui présage pour l'avenir d'excellentes relations*, et elle se hâta de conduire ses nouveaux locataires dansun petit appartement composé de trois pièces, et situéau deuxième étage ; puis après s'être assurée que rien* 'de ce qui leur était nécessaire ne manquait', elle leur demanda s'ils voulaient manger chez eux ou à table* d'hôte.
Valentin Guillois, dans la crainte d'exposer Curu^ milla à des plaisanteries et à des moqueries que le cher n'aurait pas longtemps supportées, préféra se f ai reservir chez lui. Il congédia son hôtesse en la priant défaire apporter le déjeuner aussitôt que cela serait possible.
Demeurés seuls, les deux hommes procédèrent à leur'installation.
L'appartement, modestement meublé, ne contenait que le plus strict nécessaire.
Ainsi que nous l'avons dit, il comptait trois pièces* séparées parune pièce qui servait aussi d'entrée.
Valentin Guillois déposa son bagage dans une deschambres à coucher, Curumilla s'installa dans l'autre..
Le premier soin du chef fut de défaire le lit; il plia les draps et les couvertures, vida la paillasse par la. fenêtre, roula le matelas, démonta le bois de lit, et serra précieusement le tout dans une espèce de grande garde-robe qui servait d'armoire. Puis il étendit sa peau de bison sur le parquet, posa son rifle et sa gibecière à portée de sa main, se contenta de desserrer sa ceinture au lieu de l'ôter, alluma son calumet et corn—
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mença à fumer avec tout le flegme qui caractérise les Indiens.
Valentin n'avait pas procédé de la même façon .
Il avait négligemment jeté sa gibecière et sa ceinture sur une chaise, appuyé son rifle dans un angle de la pièce, et, comme tous les hommes préoccupés, il s'était mis à se promener à grands pas, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière le dos.
L'absence de madame Chaubard ne fut pas longue.
Elle reparut bientôt accompagnée d'un domestique noir chargé de plats, d'assiettes et enfin de tout ce qu'il fallait pour le déjeuner.
En entendant ouvrir la porte, Valentin passa dans la chambre d'entrée.
— Ne prenez pas tant de peines, chère madame, dit* il à l'hôtesse ; nous ne sommes pas des gens civilisés, nous autres, mais presque des sauvages, et, quant aux plats, aux assiettes, aux verres, aux nappes et aux serviettes, tout cela constitue un luxe dont je me suis complètement déshabitué, et auquel mon ami n'a jamais pu se faire.
— Mais encore, monsieur, faut-il au moins?...
— Rien, ma bonne hôtesse ; tenez, laissez-moi vous indiquer une fois pour toutes de quelle façon notre couvert, puisque couvert il y a, doit être mis.
— Je désire surtout vous satisfaire, monsieur ; parlez donc, je me conformerai à vos intentions.
— Je vous ferai d'abord observer que notre coutume est de manger accroupis sur nos talons; les chaises et
les tables sont donc inutiles. Voici fort à propos sur le parquet un magnifique tapis de Turquie; faites disposer là-dessus les plats, les bouteilles, et môme les verres, mais rien de plus.
— Comment monsieur, réellement, rien de plus?
— Mais oui, fit Valentinavec un sourire, que voulez- . vous davantage?
— Enfin, puisque vous l'exigez!
— Oui, je vous assure que nous serons bien plus commodément comme cela.
Le nègre ouvrait des yeux grands comme des portes cochères, il ne comprenait rien à cette étrange façon de se mettre à table.
Selon l'habitude de ses congénères, sans doute il se serait mis à rire aux éclats, si la physionomie fière et imposante du chasseur ne lui avait inspiré un respect, qui ressemblait considérablement à de la crainte.
— Maintenant, chère madame Chaubard, il ne me reste plus qu'à m'excuser de vous causor tant de tracas.
— Oh! ce n'est rien, monsieur, dit-elle en s'inclinant.
— Pardonnez-moi, madame, tout changement d'habitudes est une peine ; il est donc de mon devoir de in'excuser auprès de vous; ceci fait, j'ai à vous prier de me rendre un service.
— Oh! parlez, monsieur, si cela dépend de moi...
— Je le sais, madame, je vous remercie donc à l'avance ; il s'agit seulement de quelques renseignements dont j'ai besoin ; pour la première fois, je viens à la Nou-
velle-Orléans, où m'appellent des intérêts excessivement graves* Je commence par vous dire que je suis fort au x courant des mœurs américaines et que, sachant qu'en ce pays l'argent fait tout, j'ai eu soin de me munir de sommes assez importantes pour parer à tous les événements, même les plus imprévus.
— Oh! alors vous réussirez, car malheureusement vous dites vrai, en ce pays, l'argent seul donne la considération ! devant lui tous les obstacles s'abaissent.
— Que le ciel vous entende, madame! mais, hélas! j'ai bien peu d'espoir, puis je compte sur votre obligeance pour ces renseignements dont j'ai besoin.
— Certes, monsieur, parlez.
— Le moment serait mal choisi, le matin surtout, vous devez avoir de nombreuses occupations; mon ami et moi, nous allons déjeuner; si vousn'y trouvez pas d'iiïconvénient, nous remettrons cet entretien à un autre - .moment. *
: — Quand il vous plaira, monsieur.
— Dans deux ou trois heures, si vous y consentez.*
— Soit, monsieur,^ dans trois heures, je serai à vos ordres.
— Merci, encore une fois, chère madame Chaubard*. L'hôtesse se retira, suivie du nègre de plus en plus
effaré.
Yalenlin passa alors dans la chambre de Curumilla, . Il ne put retenir un sourire, en voyant de quelle façon le chef avait établi son campement. , — Quand mon. frère voudra, dit-il, le déjeuner est prêt*
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L'Indien éteignit son calumet qu'il repassa à sa cein- ' ture, se leva et suivit son ami.
Le repas fat silencieux,
Curuinilla n'était pas causeur; en ce moment surtout, il se serait fait scrupule d'adresser une seule question à Valentin.
Curumilla savait que Valentin était en proie à un violent chagrin; peut-être avait-il en partie pénétré la douleur que son ami cachait si opiniâtrement au fond de son cœur; mais avec la délicatesse innée chez lui, et cette grandeur de sentiments qui formaient le côté saillant de son caractère, le chef, si dévouée et si sincère que fût son amitié pour le Français, avait compris qu'il y a de ces douleurs devant lesquelles toute consolation paraît banale et que la véritable amitié, au lieu de provoquer une confidence, doit attendre qu'on vienne à elle^ et qu'on la consulte.
Aussi, il attendait, convaincu que, le moment venu, Valentin n'hésiterait pas à tout lui confier.
Le repas terminé, Curumilla alluma son calumet, et Valentin un des excellents cigares dont en quittant Litle- Rock, master Grolow avait eu soin de le précautionner.
Pendant plus de vingt minutes, les deux hommes fumèrent sans échanger une parole.
Tous deux semblaient absorbés par leurs réflexions.
Enfin Valentin releva la tête, et jetant à la dérobée un regard sur son ami :
— Que pense le chef? dit-il.
— Curumilla est triste, répondit lentement l'Indien
de sa voix gutturale ; une peau épaisse s'est étendue sur son cœur, les paroles que souffle sa poitrine l'oppressent, parce qu'il sait que son frère pâle est malheureux. o— Que dit encore Curumilla? continua Valentin.
— Curumilla dit : mon frère souffre ; l'oreille d'un ami est ouverte, son cœur est tendu vers lui; la douleur est moins lourde à porter quand on la partage entre deux; il suffît à Curumilla que son frère sache qu'il est près de lui; il attend et il dit : C'est bon !
— Mon frère a bien parlé ; il sait que ma langue n'est pas fourchue, et que mon cœur sera toujours ouvert pour lui.
— Si Valentin a conduit le chef dans le grand village en pierre des visages pâles, c'est qu'il a supposé que Curumilla pourrait lui être utile. Que le chasseur dise ce qu'il veut, le chef le fera.
— Je remercie mon frère, ce qu'il a dit, je le savais ; il ne peut y avoir de nuages entre son esprit et le mien. La douleur de l'un est celle de l'autre. Si depuis deux jours j'ai gardé le silence, c'est que je craignais d'affliger mon frère, en lui apprenant des choses qui le touchent autant que moi-même.
— Curumilla est un sachem, un des premiers Ulmenes de sa nation; c'est un grand guerrier; sage au feu du conseil, terrible au combat ; le brave se rit de la douleur, quand cette douleur lui est personnelle ; elle ne le fait souffrir que lorsqu'elle atteint un ami.
— Je parlerai donc, chef; il m'est impossible de garder plus longtemps le silence; mon cœur se brise dans
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ma poitrine; j'ai besoin de m'appuyer sur le bras de mon frère.
— Bon, que mon frère s'appuie, le bras* de Curumilla est fort, il ne faiblira pas. Les oreilles de son ami gont ouvertes, il écoute le chasseur.
Valentin laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura pendant quelques minutes absorbé par une profonde méditation.
— Écoutez, dit-il enfin d'une voix nerveuse, écoutez, chef, car il faut en finir, la torture que je souffre est trop horrible, je ne me sens pas la force de la supporter davantage. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de mon frère de lait, Don Luis de Prébois-Crancé ; vous savez comment pour étouffer dans mon cœur l'amour profond que j'éprouvais pour dona Rosario, sa fiancée, je pris la résolution de m'éloigner à jamais, et comment, avec votre aide, j'exécutai cette résolution,
— Curumilla se souvient, dit le chef en hochant la tête, lui aussi il aimait Don Luis, lui aussi il était dévoué à l'Églantine des bois.
— C'est vrai, chef; et ce dévouement vous l'avez prouvé au péril de votre vie. Depuis notre départ de l'hacienda de la Paloma, jamais mes mocksens ni ceux du chef n'ont laissé de nouvelles traces sur le sentier qui y conduit. Ceux auxquels j'avais fait le sacrifice de mon bonheur étaient heureux ; que m'importait le reste; je suis un homme, je puis souffrir.
• — Hug! fit l'Indien, mon frère est un cœur vaillant, il a lutté contre la douleur et il Ta vaincue.
— Je l'ai cru longtemps, hélas! cette plaie toujours saignante, est plus vive et plus douloureuse que jamais elle ne Ta été ! Voici ce que m'apprend le collier — lettre — que j'ai reçu à Litle-Rock; je ne lirai à mon frère que la partie de ce collier qui a rapport au triste sujet qui nous occupe.
Le chef fit un geste d'assentiment.
— Le chef écoute, dit-il, son frère le chasseur peut ouvrir le collier.
Sans répondre, Valentin Guillois prit dans sa gibecière la lettre qui lui avait été remise à Litle-Rock par master Digwal, le premier employé de la maison Grolow; il ouvrit cette lettre d'une main frémissante, la parcourut un instant des yeux, et s'adressant à son ami :
— Écoutez; lui dit-il,
L'Indien hocha silencieusement hrtête.
Alors le chasseur commença ainsi la lecture de la lettre.
« La Chacra de la Paloma a été surprise il y a un an, «• par les Moluckos, anciens partisans d'Anft'naAue/— le «tigre Soleil; — ces féroces guerriers avaient conservé «une haine implacable contre les auteurs de la mort « *de leur chef; ils s'étaient imaginé que Don Luis avait « été un de ses ennemis les plus acharnés. C'est sur lui « qu'ils résolurent de se venger, ne pouvant se venger «-sur vous.
« Longtemps ils mûrirent silencieusement le projet « lerrible qu'ils avaient-forme. La vengeance se mange «-froide, disent les Àraucans-; ils ne voulaient pas que
« leur entreprise avortât; enfin, lorsque toutes leurs « précautions furent bien prises, qu'ils se crurent assu- « rés du succès, profitant d'unenuit orageuse, sombre. « et sans lune, ils enveloppèrent la chacra, afin que «personne ne pût échapper à leur vengeance, fran- « chirent silencieusement les hautes murailles de l'ha- <t bitation, surprirent, paisiblement endormis, les ha- « bitantsqui n'avaient aucun soupçon de leurs projets. « les massacrèrent sans pitié, mirent la chacra au pil- « lage ; puis, leur œuvre de mort accomplie, ils se reti- « rèrent aux lueurs sinistres de l'incendie qu'ils avaient « allumé, « Des informations prises postérieurement à Arauco, et dans plusieurs autres centres de population de la nation Aucas, il semblerait résulter que les motifs qui ont fait agir les Moluchos, ne sont pas ceux que leur attribue la rumeur publique.
« L'on répète tout bas qu'un certain don Miguel Tadeo de Castel-Leon, dont sans doute vous avez gardé le souvenir, parent éloigné de don Tadeo de Léon votre ami, est l'auteur de ce méfait; ce don Miguel Tadeo de Castel-Leon, est un débauché perdu de dettes, dont la réputation est exécrable, et qui, depuis nombre d'années, ne vivait que d'expédients; c'est lui qui, assure-t-on, a poussé les Moluchos à commettre ce crime odieux, et surtout les a engagés en leur mettant les armes à la main, à se montrer sans pitié pour les malheureuses victimes qu'il leur « désignait.
« Ce qui est certain aujourd'hui, c'est que, depuis « l'incendie de la chacra, dans lequel périrent don « Luis et dona Rosario, leurs deux enfants, qui avaient « été miraculeusement sauvés par un peon, ont disparu « sans qu'on ait pu retrouver leurs traces, et que, par « une coïncidence étrange, don Miguel Tadeo, qui, deux « jours avant l'attentat, avait été vu à Valdivia et re- « connu par plusieurs personnes, a disparu, lui aussi, « sans qu'il soit possible de savoir ce qu'il est devenu.
« On a découvert seulement que deux jours après « l'incendie de la chacra de don Luis, un trois-mâls « des États-Unis, le Nantucket, mouillé alors à Valdivia, « a subitement appareillé en pleine nuit pour un point « inconnu.
« Quelques personnes affirment que donMiguel Tadeo « et les deux enfants de don Luis, se sont embarqués « un peu avant le lever du soleil à bord du Nantucket. »
— De qui mon frère tient-il ces renseignements? interrompit Curumella.
— De l'un de mes plus vieux et de mes meilleurs amis, d'un homme que vous connaissez bien, chef, de don Gregorio Peralta,
— Mon frère a raison; si ce collier vient de don Gregorio, tout ce qu'il dit doit être vrai.
— C'est aussi ma conviction ; don Gregorio ajoute que tout le portera: supposer que don Migrai Tadeo se sera retiré aux États-Unis, d'abord pour faire perdre sa piste et ensuite pour se débarrasser plus facilement des deux enfants de ses victimes.
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— Bon ; cela est ainsi, dit le chef.
— Il paraît que don Miguel Tadeo est un homme d'environ cinquante ans, de taille moyenne, trapu, trèsvigoureux ; ses traits sont durs, soij regard louche, son visage est légèrement marqué de la petite vérole. Par suite d'un accident de chasse, le petit doigt de la main droite lui manque. Il a de plus une cicatrice, commençant à la tempe gauche et se perdant dans la moustache.
— Bon, l'homme est là, dit le chef en posant le doigt sur son front; Curumilla se souviendra.
— Les enfants se nomment Luis et Rosario, comme leurs père et mère; lors de l'enlèvement, Luis avait seize ans, il est grand, bien fait, blond comme son père, avec lequel sa ressemblance est frappante; Rosario avait quatorze ans, c'était une charmante enfant paraissant plus que son âge, et possédant déjà toutes les grâces d'une jeune fille ; autant Luis ressemble à son père, autant Rosario ressemble à sa mère ; au premier regard, ajoute don Gregorio, vous reconnaîtrez ces enfants. Le collier se termine ainsi :
« Ne sachant où vous trouver, mon cher Valentin, « mais confiant dans sa bonté et surtout dans sa justice, « j'adresse cette lettre à l'ambassadeur de France à « Washington, avec une prière pressante d'employer « tous les moyens en son pouvoir pour vous découvrir ; « convaincu que seul vous pouvez sauver les enfants de « notre malheureux ami. Si je ne reçois pas de ré- « ponse de vous avant un an, après le départ de cette « lettre, c'est que, ou vous serez mort, ou la lettre ne
« vous sera pas parvenue, ou que vous serez dans l*im- « possibilité de me répondre. Alors je quitterai le Chili, « et je me rendrai directement à la Nouvelle-Orléans, « où je commencerai activement mes recherches ; il est « impossible qu'un crime aussi affreux demeure im- « puni et que Dieu permette qu'un misérable comme a ce don Miguel Tadeo échappe au châtiment. »
Voilà tout, ajouta Valentin, en laissant avec accablement tomber sa tête sur sa poitrine.
— Ah! aoh ! depuis combien de temps ce collier estilen route, mon frère le sait-il ?
— Oui, chef, je le sais ; il a mis bien longtemps à me joindre.
— Le chef demande une réponse positive à son ami,
— Il y a vingt-sept mois que cette lettre a été écrite. Tout espoir est donc perdu maintenant.
— Hugh !
— Comment, mon frère ne le croit pas?
— Non, le chasseur se trompe,
— Je me trompe?
— Oui, meilleur ainsi-
— Expliquez- vous, chef?
— Chasseur, pas avoir reçu collier, pas répondre*
— Eh bien ?
— Don Gregorio inquiet, lui venir ici; nous attendre.
— Vous vous trompez, chef, huit mois se sont écoulés depuis que l'époque fixée par don Gregorio lui-même est passée; il est donc parti,, j'en suis convaincu, s'est rendu ici, nous a attendu pendant un ou deux mois ;
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puis, désespérant de nous revoir, il aura quitté la ville; et maintenant, chef, où le retrouverons-nous? Curumilla hocha la tête à plusieurs reprises,
— Vous ne partagez pas cette opinion, chef?
— Non ; cela ne peut pas être ainsi. Don Gregorio, homme prudent, tête grise, sage au feu du conseil; lui avoir attendu réponse, deux, trois mois, puis fait préparatifs ; cherché maison flottante ; beaucoup d'eau,
- longs voyages, vent très-fort ; la tête grise, pas arrivée . encore ; nous l'attendre ici,
— C'est bien réellement votre opinion, chef? dit Valentin ébranlé.
— Le chef dit oui.
— Soit, nous attendrons un mois, s'il le faut.
— La tête grise viendra, il faut attendre avec confiance.
; Il y eut alors entre les deux hommes un silence plein de mélancolie ; chacun d'eux s'entretenait douloureusement avec ses pensées.
Au bout de quelques instants, ils se levèrent et rentrèrent chacun dans leurs chambres respectives -
La conversation que Valentin avait eue avec Curu • milla, en lui rendant un peu do courage, lui avait fait entrevoir sa situation sous un jour différent de celui sous lequel il l'avait envisagée jusque-là ; maintenant il espérait presque. Quoi? il n'aurait su le dire; mais chose qui ne lui était pas encore venue à l'esprit, il entrevoyait la possibilité de retrouver les deux enfants et de venger son frère de lait. Il n'osait pas s'interroger
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lui-même sur le sentiment qui le faisait agir; c'était en vain qu'il attribuait à son amitié pour Prebois-Crancé la haine qui fermentait dans son cœur contre son misérable assassin. Le motif qui le poussait était tout autre.
Le souvenir de dona Rosario, l'amour profond qu'il professait pour elle ; amour dont jamais il n'avait pu se rendre maître, s'était réveillé plus fort, plus puissant que jamais. C'était donc non pas Luis de Prebois-Crancé, mais dona Rosario seule, qu'il brûlait de venger. Cette pensée qu'il se reprochait comme une mauvaise action, c'était en vain qu'il essayait de la chasser; elle revenait toujours plus forte, plus poignante; il fut enfin contraint d'accepter sa défaite, et de s'avouer à lui-même que la conscience est le seul témoin que l'on ne peut tromper; qu'en ce monde les beaux sentiments dont on fait parfois un si pompeux étalage, s'il était possible de les étudier, de ies analyser avec la loupe ou de les passer au scalpel, on reconnaîtrait bientôt que tous émanent d'un sentiment de gloriole, d'égoïsme ou de haine, et que l'homme le plus foncièrement loyal et honnête, dominé par ses passions, joue souvent une comédie indigne, avec autant de machiavélisme que le plus profond scélérat.
Valentin n'attendit pas longtemps la visite promise par madame Chaubard. La digne hôtesse, qui s'était prise d'une belle amitié pour le chasseur, devança l'heure qu'elle-même avait fixée pour son retour.
—Maintenant, dit-elle en entrant et saluant Valentio
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avec un charmant et amical Sourire, je suis libre comme l'air et à votre disposition*
— Je vous remercie, chère dame, de cet empressement à m'être agréable; veuillez, je vous prie, vous asseoir.
Il lui offrit une chaise, sur laquelle elle se plaça.
— Je suis appelé à la Nouvelle-Orléans, madame, continua Valentin, par des intérêts de la plus haute gravité. Malheureusement, je suis complètement étranger dans cette ville, où je ne connais personne. De plus, bien que je parle assez bien l'espagnol, et que le français soit ma langue maternelle, je ne connais pas un mot d'anglais, ce qui, je le crains, me créera beaucoup d'embarras pour le succès des recherches auxquelles je dois me livrer.
— Dans toute autre ville de l'Union, ce serait, en effet, pour vous un grave inconvénient que de ne pas savoir parler l'anglais; mais ici, la langue française est la langue usuelle ; tout le monde la parle ou la comprend, jusqu'aux Yankees* Du reste, je suppose que vous n'êtes pas venu à la Nouvelle-Orléans sans vous être muni de lettres de recommandation.
— J'ai eu garde d'oublier ce précieux viatique de tout voyageur, je possède en effet plusieurs lettres adressées aux personnes les plus riches elles mieux posées delà ville.
— S'il en est ainsi, monsieur, vous n'avez pas à vous inquiéter; toutes les portes s'ouvriront devant vous; chacun se mettra à votre disposition, pour tout ce qui
i- il
pourra vous être utile. Les Orléanais se souviennent que, pour la plupart, ils ont du sang français dans les veines, et pratiquent envers leurs compatriotes de l'autre côté de l'Atlantique l'hospitalité sur une large base.
— Voilà qui me rassure, madame.
— Vous avez de l'argent? m'avez-vous dit*
— Oui madame, je suis riche, je suis même trèsriche !
— Eh bien, tenez; voulez*vous me permettre de vous donner un conseil ?
— Certes, madame, de grand cœur, n'est-ce pas pour vous demander des conseils que je vous ai priée de venir?
— C'est vrai ; voici ce que je ferais à votre place : à la Nouvelle-Orléans comme partout, et peut-être plus qu'ailleurs, on juge les individus sur ce qu'ils paraissent; vous comptez demeurer quelque temps ici, n'est-ce pas?
— Un mois environ ; cela dépendra des circonstances, mais ce détail importe peu et n'influera en rien sur le
chiffre de mes dépenses* Ainsi, parlez comme si je devais habiter la ville pendant un an.
— Très-bien, écoutez-moi donc. Il faut d'abord que vous soyez chez vous. Il ne vous convient pas de demeurer dans le modeste logement que voici; vos affaires, quelles qu'elles soient, exigent que vousjouissiez d'une liberté entière.
— C'est juste, madame ; j'approuve complètement cette idée.
— Nous disons donc : une maisoii* des meubles, quatre esclaves au moins pour vous servir.
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— Combien, me coûtera tout cela ?
— Àh ! dame, ce sera cher, quarante mille piastres ; mais, en payant comptant, je me fais forte d'obtenir un rabais de près de six mille piastres, La maison est toute trouvée ; c'est celle qui fait face à celle-ci. Elle a été construite il y a trois ans par un riche armateur, qui, après une faillite scandaleuse, s'est brûlé la
cervelle. Quant aux meubles et au linge, je sais où me procurer tout cela dans de bonnes conditions.
— Eh bien, c'est convenu, madame; avant une heure, vous aurez vos quarante mille piastres.
— Demain^vous serez chez vous.
— Merci, chère madame ; j'ai maintenant, à mon tour, une proposition à vous faire. Voulez-vous prendre la surveillance de ma maison? avoir la haute main sur les serviteurs? Je vous avoue que, n'ayant pas l'habitude d'avoir des esclaves, je ne sais trop comment je ferais avec les miens.
— Ceux que je vous procurerai seront des sujets honnêtes', et dans lesquels vous pourrez avoir confiance.
— J'en suis convaincu, et je vous remercie, madame, mais vous n'avez pas répondu à ma proposition,
— Cela m'est bien difficile, monsieur, mon hôtel réclame tous mes soins; je ne sais trop comment je pourrais faire. Cependant, attendez, j'ai une de mes parentes qui n'est pas heureuse, et qui ne demandera pas mieux que de venir ici m'aider pour un prix rai-
' sonnable. De cette manière* sans quitter mon hôtel, rien
ne me sera plus facile que de surveiller vos gens et avoir l'œil à ce que vous soyez bien servi,
— Voilà qui est entendu, madame; de mon côté, moi je vous donnerai..,*
— Rien quant à présent, monsieur; nous réglerons nos comptes quand vous quitterez la Nouvelle-Orléans.
— Eh bien, ma foi, vous avez raison, madame, cela vaut mieux ainsi. Veuillez me faire apporter des vêtements convenables, et je me rendrai chez mon banquier ; pendant mon absence, vous ferez préparer l'acte de vente de la maison, afin que je n'aie plus qu'à le signer en rentrant. Je me repose entièrement sur vous, pour tout ce qui regarde ma nouvelle installation.
— Soyez tranquille, j'en fais mon affaire.
Une demi-heure plus tard, Valenlin Guillois, après avoir entièrement dépouillé le vieil homme, c'est-àdire après s'être affublé d'un affreux costume noir, sortit de l'hôtel, et se dirigea vers la promenade nommée le Canal, où la maison Arthur Wilson, Rouquette et Blondeau avait ses comptoirs.
Le chasseur fut très-bien accueilli par M. Rouquette, à qui il parla.
— Je vous attendais, monsieur, dit le banquier, en lui offrant un siège. Mon correspondant de Litle-Rock m'avait prévenu de votre arrivée, quelle somme voulez* vous?
— Je ne sais trop, monsieur, mais d'abord, je vous serai obligé de vouloir bien examiner ces quelques diamants; vous vous y connaissez, sans doute?
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— Oui, monsieur, parfaitement, l'estimation en sera faite à un dollar près ; vous m'êtes si chaudement recommandé, que j'agirai avec vous comme avec un ami ; d'ailleurs, vous êtes Français, je crois, etje me ferais un scrupule de tromper un compatriote. Où sont les diamants?
— Les voici, monsieur.
Et retirant une petite bourse en peau de rat musqué pendue à son cou par une chaînette d'acier, il la présenta au banquier.
Celui-ci ouvrit la bourse et fît tomber les diamants sur une feuille de papier.
Il n'y en avait pas beaucoup, une soixantaine au plus.
Le banquier les examina avec attention d'abord, avec surprise ensuite, et enfin avec admiration :
— Oh ! oh ! s'écria-t-il tout à coup en relevant la tète, et regardant son nouveau client, savez-vous, mon cher compatriote, que ces diamants sont magnifiques?
— Je le sais, répondit Valentin en souriant:
— Et* que vous en avez là pour une somme considérable ? continua le banquier.
— Pour un million à peu près, je crois.
— Celui qui vous achèterait ces pierres sans égales, pour un million, vous volerait indignement, à moins que vous n'ayez voulu dire un million de dollars,
— Diable ! tant que cela !
— Probablement plus : si vous consentez à» me les confier, je les montrerai à mes associés.
— Très-bien, monsieur; vendez-les, je vous prie,
180 LES BOISHBKULÉS
et veuillez en conserver la valeur à ma disposition.
— Gela sera fait, monsieur. Dans deux jours au plus tard, j'aurai l'honneur de vous dire combien vous aura produit celte vente ; vous êtes donc très-riche ?
— Mais oui, fit-il négligemment, et, comme je viens à la Nouvelle-Orléans avec rintention de m'y divertir, j'ai cru prudent, outre le crédit qui m'est ouvert chez vous, de me munir de quelques valeurs;
Le banquier regarda l'homme qui lui parlait avec ce laisser-aller et cette désinvolture, avec presque autant d'admiration qu'il en avait témoigné un instant auparavant en examinant les diamants.
— Quelle somme désirez-vous? dit-il.
— J'ai à compléter mon installation, veuillez, je vous
prie, me remettre cinquante mille dollars*
— A l'instant, monsieur.
Vingt minutes plus tard, Valentin Guillois rentrait à son hôtel en compagnie d'un commis de la maison Arthur Wilson, Rouquette et Blondeau, porteur d une somme de cinquante mille dollars en or et en billets.
L'homme d'affaires du propriétaire de la maison qu'il voulait acheter l'attendait avec un acte de vente tout préparé.
Valentin fit quelques changements à cet acte, et après avoir recommandé le silence à l'homme d'affaires, il signa le contrat, paya rubis sur l'ongle le prix d'acquisition qui ne fut que de vingt et un mille dollars, et donna cinq cents francs de gratification à l'homme d'affaires, qui se retira en saluant jusqu'à terre.
CE QUE C'ÉTAIT QUE MASTER JOHN' ESTftR
Madame Chaubard tint strictement la promesse qu'elle avait faite à son locataire.
La digne femme déploya tant d'activité, usa de tels moyens, qu'elle accomplit de véritables miracles. .
Le lendemain, vers quatre heures de l'après-dîner, Valentin Guillois était installé dans sa nouvelle demeure, rien ne manquait.
Les meubles étaient riches et de bon goût, le linge et les habits emplissaient les armoires; les domestiques, ou plutôt les esclaves noirs, allaient et venaient dans la maison d'un air affairé , se livrant à leur besogne , comme si depuis un an ils eussent été au service du chasseur- Dans les écuries piaffaient quatre magnifiques mustangs des prairies, achetés le matin même un prix fou par Valentin, et capables, le cas échéant, de rendre à leur nouveau possesseur des services exceptionnels. Enfin, tout se trouvait dans Tordre le plus parfait.
Valentin Guillois, disons-le tout de suite au lecteur, afin qu'il ne soit pas trop étonné de voir notre héros se livrera ces dépenses énormes avec une facilité toute princière, était non- seulement riche, très- riche, ainsi que lui-même l'avait dit à M. Rouquette, mais encore cette richesse était immense, et défiait tout calcul.
Voici l'explication de ce problème, explication qui est d'une simplicité biblique,
Depuis vingt-cinq ans que Valentin s'était fait coureur des bois, et qu'il parcourait le désert dans tous les sens, le hasard lui avait fait découvrir plusieurs placeres, découvertes dont il avait gardé le secret, plutôt par insouciance ou par dédain, que pour tout autre motif.
Personne ne fut jamais moins avare que cet homme, dont la fortune, s'il avait voulu la réaliser, ce qui aurait été facile, aurait laissé bien loin derrière elle la fortune des plus riches capitalistes du monde entier.
On nomme placer , en termes de gambucinos ou chercheurs d'or, les gisements d'or vierge qui se trouvent au niveau du sol, et où l'on n'a d'autre fatigue que celle de ramasser les morceaux d'or.
Ces placeres, comme celui du Voladero, que nous avons décrit plus haut, récèlent souvent d'incalculables richesses.
Valentin Guillois, peut-être par haine du monde et mépris de la civilisation, s'était fait coureur des bois;, il était bien résolu à vivre et à mourir au désert, où il pouvait sans contrainte suivre les impulsions de son cœur, et faire du bien à ceux que le hasard jetait sur sa route.
LE VOLADERO 189
Cependant le chasseur savait fort bien qu'en ce monde, n'importe en quelle contrée on se trouve, la ciel d'or ouvre toutes les serrures, et presque à coup sûr y fait le succès de toutes les entreprises.
Aussi, non pas pour lui-môme, mais pour ceux qui pourraient avoir besoin de ses services, Valentin jugea prudent de ne jamais se laisser prendre au dépourvu.
En conséquence, chaque fois qu'il lui fallait échanger ses fourrures et renouveler sa provision de poudre, avant de se rendre au comptoir où cet échange devait avoir lieu, Curumilla et Valentin ramassaient des morceaux d'or vierge, souvent pour des sommes considérables et s'en chargeaient; puis le chasseur, très-expert dans la connaissance des pierres (ines, échangeait ces morceaux d'or contre des diamants.
C'était ce qu'il nommait, par une réminiscence toute militaire, se former un fonds de roulement et se garder une poire pour la soif.
De plus, ainsi que nous l'avons vu le faire à Litle-Rock, il laissait le prix de ses fourrures entre les mains de Master Grolow, se bornant à prendre sa provision de poudre et les quelques médicaments indispensables pendant ses longues chasses.
Aussi Valentin Guillois avait-il des crédits considérables ouverts chez tous les banquiers des trois frontières, anglaise, américaine et mexicaine.
De sorte que cet homme aux vêtements presque sordides, à la vie si dure et si simple à la fois, ne marchait jamais sans porter sur lui pour plusieurs millions de
diamants, ce que faisait aussi son ami Curumilla. Mais si considérables que fussent ces sommes, elles étaient très-minimes, comparées aux inépuisables richesses dont eux seuls possédaient le secret -
Voilà quelle était la source de la iortune de Valentin, et comment, sans paraître s'en soucier le moins du monde, ce brave chasseur était tout simplement le plus puissant capitaliste du nouveau et de l'ancien continent.
Par les soins de son ami, Curumilla avait été installé dans un véritable wigwam, élevé au milieu du jardin de la maison, et agencé de telle sorte qu'en pénétrant dans l'intérieur, on se serait cru en plein désert, tant Valentin s'était étudié à tout organiser selon les coutumes indiennes.
Le chef avait pris avec une vive satisfaction possession de ce nouveau domicile;
Accroupi sur ses talons au milieu de son ioldo^ Curumilla fumait son calumet.
Le rideau qui servait de porte fut soulevé par une main gantée, et le chasseur parut.
g Dans le cavalier, si correctement vêtu de noir, ayant à la boutonnière le ruban rouge de la légion d'honneur, et portant ce costume avec une aisance et une grâce parfaites, nul regard, si ce n'est celui si infaillible du cbef,-ri'aurait certes reconnu le célèbre coureur des bois que, dans les prairies, on surnommait le Chercheur de pistes.
Mais Curumilla ne s'y trompa pas une seconde.
LE VOLÀDERO 191
Il sourit amicalement à son ami, et d'un geste lui iii* diqua un tabouret;
Yalentïn s'assit * jeta autour de lui un regard satisfait, et alluma un cigare.
Après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, le chasseur se pencha vers son ami, et lui adressant la parole en langue araucanienne, que seuls ils ptiiiVaieht comprendre :
— Les oreilles de mon frère sont-elles ouvertes ? dit-ih - — Hugh 1 fit Curumiila en baissant affirmativement la
tête.
— Alors, que le chef écoute les paroles que Va souffler ma poitrine, elles sont graves; elles doivent rester dans l'esprit du sachem,
— Curumiila se souviendra, répondit laconiquement le chef.
— Bien, fit Valentin; mon frërè est satisfait de son nouveau wigwàm? C'est ici qiiè désormais il habitera; mais l'œil de mon frère doit constamment rester ouvert et ses oreilles attentives, à partir de ce moment nous entrons stir'le sentier de la guerre.
~ Bon! répondit Curumiila, que fera lé chef?
— Le chef veillera sur ce toldo en pierres, dont jamais, sertis aucun prétextes, il ne s'éloignera, Curumiila est un guerrier sage, mais il ignore les ruses que les faces pâles sàveîit employer dans leurs grands villages en pierre, et les moyens puissants dont ils disposent pour tromper et tuer leurs ennemis, Valentin les connaît ; c'est lui qui suivra la piste de l'assassin de doua
Rosario. Mon frère se. bornera à veiller attentivement sur l'intérieur du wigwam. Chaque jour, son ami lui rendra compte de ce qu'il aura fait, et lui demandera conseil sur ce qu'il devra faire.
— EhlOah! le Chercheur de pistes est un guerrier sage, jeunes années, tête grise, ce qu'il a dit il le fera; Curumilla dit ; C'est bon I Son frère peut partir, les yeux du chef sont ouverts, ses oreilles tendues comme celles d'un jaguar qui guette? qui pourrait le tromper? Allez, Curumilla veille.
— Mais afin que Curumilla veille avec plus de profit, reprit le chasseur avec un sourire, son ami lui apporte des armes,
— Curumilla a les siennes.
— C'est vrai, chef; mais ces armes sont américaines, elles ont beaucoup servi déjà; elles pourraient tromper l'espoir du chef et lui manquer au besoin ; l'ennemi contre lequel nous luttons est très-redoutable, nous ne saurions prendre trop de précautions. Voyez ces revolvers et ce fusil que j'ai achetés pour vous.
Et il lui présenta une paire de revolvers à six coups à crosses d'épaulement et un fusil à canons tournants, armé de son sabre-baïonnette.
— Hug! fit l'Indien avec admiration, Curumilla n'a jamais vu d'armes semblables.
— Je le crois, reprit Valentin avec un sourire, ces armes ont été inventées, il y a six mois à peine, par Galand, un armurier français; vous en chercheriez en vain d'aussi bonnes en Amérique, leur portée et leur
LE VOLÀDERO 193
précision sont extraordinaires, voyez combien leur système est simple et leur chargement rapide.
Et en quelques mots il expliqua et fit comprendre au chef le mécanisme ingénieux et réellement merveilleux des revolvers à crosse adhérente, qui permet d'épauler comme avec une carabine, et le système plus simple encore, s'il est possible, du fusil, et qui permet de charger soit par la culasse, soit par la bouche.
La joie de Curumilla était extrême, son impassibilité indienne était vaincue, il riait comme un enfant et frappait des mains en admirant ces armes merveilleuses.
— Bon! s'écria-t-il, avec un élan d'orgueil, qui illumina son mâle visage, Curumilla fera bonne garde, maintenant, il remercie son frère le chasseur.,
Il chargea aussitôt les armes, et passa les revolvers à sa ceinture.
— Bien; dit Valentin, qui avait attentivement suivi les mouvements du chef, à présent me voilà tout à fait tranquille. Vive Dieu ! mon ami, j'ai été bien inspiré, lorsque je suis monté sur le bâtiment français, dont le capitaine a consenti à me céder ces armes admirables. Avec elles, nous ne redoutons plus personne dans la prairie. Nous valons vingt hommes;. allons, ajouta-t-il avec une conviction profonde, nous réussirons; décidément Dieu est avec nous!
Ces deux hommes qui se comprenaient à demi-rnot, et se complétaient l'un par l'autre, n'eurent pas besoin d'une plus longue explication.
Valentin serra la main de son ami, et quitta le wig* wam.
Il rponta aussitôt à cheval, et suivi à distance par un de ses domestiques revêtu d'une riche livrée* il se rendit au consulat français,
La visite de Valentin au consul fut courte; elle ne pouvait être considérée que comme une démarche de haute convenance envers le représentant de son pays ; et puis peut-être, quivsait? un jour viendrait, où les circonstances obligeraient le chasseur à se mettre sous sa protection*
Le consul, seieiHareoutume^de^os^ #ar, accueillit parfaitement son visiteur, et devinant sans doute que celui-ci n'avait aucunement besoijLde
lui, ilse mit^grajsi^
Valentin Guillois le remercia, tout en déclinant ses offres; étales deux hommes se séparèrent enchantés l'un de l'autre.
Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels Vaientin remit, ou fit remettre, les nombreuses lettres de recommandation que lui avait données Master Grolow.
Les curieux, et il n'en manque pas dans les villes américaines, avaient pris des renseignements sur le nouvel arrivé, qui étalait un si grand luxé et faisait de si fortes dépenses.
Comme ces renseignements furent puisés à bonnes sources, c'est-à-dire au comptoir même de la maison Arthur Wilson, Rouquette et Blondeau, la fortune de Valentin fut bientôt connue de sorte que partout où il
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se présenta, il reçut l'accueil le plus chaleureux et le plus sympathique. c
Le nouveau et l'ancien monde sont frères jumeaux, en ce qui concerne l'adoration du veau d'or^ seulement le nouveau est Tainé.
Valentin s'était fait, par M; ROUquette, présenter au consul du Chili.
Une fois; ils se rencontrèrent Ûàiis les salons du banquier.
Le consul chilien était totit simplement un négociant anglais qui, possesseur d'une grande maison de commerce a Santiago de Chile^ avait accepté le poste de consul à la Nouvelle-Orléans, dans lé but de s'asr surer une protection efficace de la part du gouvernement chilien, au cas où une révolution éclaterait dans ce pays.
On sait que les Républiques Hispàho-Àméricaines sont la terre privilégiée des révolutions.
Du reste, ce consul était trës-lioiinêtë homme, trèscomplaisant, très-serviâbîë; en uii mot, c'était l'homme dont Valentin avait besoin.
Après avoir échangé quelques paroles banales, les deux hommes se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre et ne tardèrent pas à entamer une conversation sérieuse. •
Voici les renseignements que le chasseur réussit à obtenir.
Don Gregorio Peralta était, il y avait deux mois environ, arrivé directement de Valdivia à la Nouvelle-Or-
léans, après une traversée assez longue et assez tourmentée.
Don Gregorio Peralta était un homme déjà assez âgé, mais bien que ses cheveux fussent entièrement blancs, la vivacité de son regard, sa taille droite et l'aisance de ses mouvements, montraient qu'il n'avait rien perdu de sa vigueur.
Il n'avait pas fait un long séjour à la Nouvelle-Orléans où il était revenu plusieurs fois.
Il avait parcouru la plus grande partie de la Louisiane.
Chaque fois qu'il revenait à la Nouvelle-Orléans, il vivait très-retiré, ne fréquentait que peu de personnes et généralement des gens d'affaires.
Au reste, le consul croyait, il affirmait presque que don Gregorio Peralta ne pouvait manquer de revenir bientôt peut-être, à la Nouvelle-Orléans; et cela par la raison qu'il avait loué sur le Canal un riche appartement dans lequel il avait laissé ses bagages, sous la garde d'un domestique de confiance.
Valentin dissimula la satisfaction que lui faisait éprouver cette nouvelle, que tout le portait à croire exacte; il s'enquit alors de Don Miguel Tadeo de Castel-Leon. Mais là, les difficultés commencèrent.
Le consul n'avait jamais entendu parler d'un individu portant ce nom qu'il entendait pour la première fois. Mais Valentin était tenace; il ne se rebuta pas. Il fit au consul un portrait minutieux de don Miguel Tadeo.
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Le consul sembla rappeler ses souvenirs, et tout d'un coup, il se frappa le front
— Attendez donc, fit il, je me souviens, en effet, d'un individu en tout semblable à celui que vous me dépeignez; mais ce n'était pas un Chilien, il ne portait pas le nom que vous dites.
— Ah ! exclama Valentin.
— Non, maintenant j'en suis sûr;, voici l'histoire en deux mots : quoique je n'aie vu cet homme qu'un instant, il y avait quelque chose de si singulier, je dirais presque de si étrange dans sa sombre physionomie que son souvenir est resté dans ma mémoire. Je déjeunais un matin chez don Pedro Garcias d'Avila, qui remplit ici les fonctions de consul du Brésil, lorsqu'un étranger insista pour lui parler.
Don Pedro donna Tordre de l'introduire ; cet individu entra.
Il ressemblait trait pour trait à la personne dont vous m'avez fait le portrait
Il dit se nommer Mathias Corvino et être le mayordotno, ou l'homme de confiance du marquis de Riva d'Agueyro, gouverneur, pour l'empereur du Brésil, de la province de Mato-Grosso,
. Il était arrivé le matin même à la Nouvelle-Orléans. Il avait avec lui les enfants de son maître, que celui-ci, disait-il, l'avait chargé de mettre en pension à la Nouvelle-Orléans, pour leur faire apprendre les langues anglaise et française.
Cet homme présenta à don Pedro une lettre de son
maître, lettre fort pressante sans doute, puisque don Pedro, après s'être excusé auprès de moi de me laisser un instant seul, me quitta et sortit avec l'étranger.
J'appris plus tard, du consul lui-même, que par ses soins les enfants avaient été placés, la jeune fille dans l'institution des demoiselles Fœderlé, et le jeune homme au collège français.
— Et depuis, vous n'avez plus entendu parler de cet homme?
— Ma foi, je vous avoue en toute humilité que, comme cette affaire ne me regardait en aucune façon, je ne m'en suis nullement occupé.
— Pourriez-vous me fixer une date exacte sur l'époque où s'est passée cette aventure?
— Cela me serait assez difficile ; cependant je crois pouvoir vous affirmer qu'il y a de cela au moins.,, deux ans et demi. Est-ce tout ce que vous désirez savoir?
— Je suis réellement confus, monsieur, de vous eiitrenir si longtemps, pour vous parler de choses qui doivent très-médiocrement Vous intéresser; mais je vous avoue que pour moi, elles ont un intérêt immense.
— Soyez convaincu, monsieur, que je serai excessivement-heureux, si les quelques renseignements qu'il m'a été permis de vous fournir peuvent vous être utiles.
Après avoir" échangé quelques autres paroles de politesse, les deux hommes se séparèrent et se mêlèrent aux invités.
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Le lendemain, Valentin Guillois, sans perdre un instant, se présenta au pensionnat des demoiselles Fœderlé, qui le reçurent de la façon la plus courtoise et ne firent aucune difficulté pour répondre à ses questions.
Malheureusement, les renseignements qu'il obtint augmentèrent encore les ténèbres déjà si épaisses qui entouraient cette mystérieuse affaire*
Ces dames se rappelaient parfaitement qu'une charmante enfant, ou plutôt une jeune fille nommé Rosario da Riva d'Agueyro, avait été placée dans leur institution comme pensionnaire.
Tout le monde l'aimait à cause de sa douceur; mais six mois après son entrée chez elles, un jeudi, à la promenade, tandis que ses compagnes jouaient entre elles, la jeune Rosario s'était un peu éloignée, on ne sait pour quel motif et n'avait point reparu. Toutes les recherches faites pour la retrouver, quelque actives qu'elles eussent été, étaient demeurées sans résultat.
Ces dames avaient noté une particularité étrange.
C'est que, malgré leur déclaration à la police, et la publication dans tous les journaux de la disparition de cette enfant, personne, depuis deux ans, n'était venu la réclamer.
Au lycée, où il se présenta ensuite, les mômes réponses furent faites à Valentin Guillois.
Le même jour, presqua la môme heure et dans les mômes conditions, le jeune Luis avait disparu.
Cette étrange coïncidence dans la façon dont avait eu
lieu ce double enlèvement, affermit Valentin dans la pensée que don Miguel Tadeo devait seul être l'auteur de ce double guet-apens, et avoir dirigé cette odieuse machination contre les pauvres enfants.
Maintenant, qu'étaient devenus le frère et la sœur?
Avaient-ils été assassinés ?
Vivaient-ils encore ?
Voilà ce qu'à tout prix il fallait savoir.
Il importait, surtout, de découvrir les traces du ravisseur.
Si grande que soit la liberté d'action dont on jouisse en Amérique , et la faculté que Ton possède de se transporter, avec une rapidité extrême, d'un point à un autre ; cependant dans les grandes villes de l'Union, telles que New-York, New-Orléans et autres, un homme ne saurait disparaître sans laisser de marques de son passage, ainsi que cela arrive trop souvent dans fes déserts et les hautes savanes américaines.
Mais là, il n'y a aucun contrôle possible, et au bout de deux jours, tout cadavre, réduite l'état de squelette par les fauves et les oiseaux de proie, devient à jamais méconnaissable.
Bien que l'obscurité se fît de plus en plus autour de lui, Valentin ne se découragea pas.
Le chasseur était une de ces organisations énergiques, qui, dès quelles se proposent un but, vont jusqu'au bout sans hésiter, sans faiblir, sans se laisser décourager par les obstacles qui surgissent sous leurs pas, et que seule la mort a le pouvoir d'arrêter.
LE VOLADERO 201
Après avoir fait les deux visites que nous avons rapportées, Valentin rentra chez lui.
Madame Chaubard lui annonça* que, depuis plus d'une heure déjà, un gentleman l'attendait au parloir.
Valentin s'y rendit immédiatement.
A sa vue, un homme assis dans un fauteuil à disque se leva, et le salua respectueusement.
Ce personnage était un grand gaillard de près de six pieds de haut, taillé en hercule, dont les traits avaient une rare expression d'astuce et les yeux pétillaient de finesse.
Du reste, il était correctement vêtu de noir, et avait tous les dehors d'un parfait gentleman.
— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda Valentin, en faisant à l'inconnu un geste pour l'engager à s'asseoir.
— Monsieur, reprit l'autre en excellent français, bien qu'avec un léger accent, monsieur Rouquette, l'un des chefs de la grande maison Arthur Wilson, Rouquette et Blondeau, m'a fait l'honneur de me donner cette leltre d'introduction près de vous.
Et il présenta au chasseur un large pli cacheté, que celui-ci ouvrit et parcourut des yeux.
— Fort bien, reprit-il au bout d'un instant, en repliant le papier qu'il mit dans sa poche ; monsieur Rouquette, à qui j'avais demandé de me mettre en rapport avec vous, me dit que je puis vous accorder toute confiance ; vous êtes monsieur Astor?
— John Astor, oui, monsieur, ancien chef de la po-
202 LES BOIS-BRTJLÉS
lice secrète de l'État, retiré depuis quelques années, riche, et ne travaillant plu» que pour mon plaisir et pour rendre service aux honorables gentlemen qui veulent bien ui'honorer de leur confiance. M. Rouquette m'a glissé quelques mots d'une mission fort délicate et surtout fort difficile dont vous désirez me charger.
— En effet, cher monsieur; j'ajouterai que cette mission est non-seulement difficile, mais sera encore probablement très-périlleuse.
— Très-bien, voilà comme j'aime les affaires; je suis artiste dans mon métier, moi, monsieur, je travaille pour l'art bien plus que pour l'argent, quoique,., ajouta-t-il, avec un sourire presque imperceptible, je ne dédaigne pas celui-ci. Je ne vous cacherai pas que, d'après ce que vous m'annoncez, comme il y aura, sans doute, des déplacements, des agents à expédier ou à entretenir dans certains endroits, enfin une masse considérable de faux frais de toutes sortes ; sans parler des coups de reralver ou de bowie-knife à échanger avec des bandits de la pire espèce, cela coûtera cher.
— Vous fixerez le prix vous-même.
— Allons, foi de John Estor ! je vois que vous êtes un véritable gentleman !
— Voulez-vous que nous fixions un prix tout de , suite, afin de ne plus avoir à y revenir?
— Je ne demande pas mieux.
Le policier se recueillit ; il sembla se livrer à Un calcul mental; puis, au bout de trois ou quatre minutes* il reprit en regardant Val&ntin :
LE VOLÂDERO 203
— Que pensez-vous de trente mille dollars ?
— Trente mille dollars?... fit Valentin.
«-* Oui, mais je me mettrai corps et âme à cette fafaire, et je vous engage ma parole, à laquelle je n'ai jamais manqué, que tout ce qu'il sera humainement possible de faire, je le ferai; et que si je ne réussis pas, c'est que ce sera absolument impossible.
— Eh bien! répondit Valentin. en le regardant à son tour bien en face, puisque vous jouez cartes sur tables, je serai franc avec vous: ce n'est pas trente mille, mais cinquante mille dollars que je vous donnerai, que vous réussissiez ou non ; et afin de vous prouver la confiance que je mets en vous, vous recevrez vingt mille dollars d'avance, et dix mille de gratification si vous réussissez ; en tout soixante mille dollars, cela vous convient-il ainsi.
— Allons! allons ! gentleman, je suppose que vous voulez m'obliger à faire des miracles. Il faudrait quo je fusse fou pour ne pas être satisfait.
—Ainsi nous nous entendons ?
— Oh! parfaitement, monsieur; maintenant j'attendâ vos ordres.
Valentin Gruillois donna alors lecture à John Estot de la lettre qu'il avait reçue de don Gregorio Peralta ; puis il entra dans tous les détails de l'affaire* dont il raconta les incidents les plus minutieux, sans- rien oublier de ce qui pouvait guider les recherches et mettre sur la voie, mentionnant les renseignements qu'il avait obtenus, enfin ne laissant rien dans l'ombre de tout ce qu'il
étaitnécessaire que l'ex-chef de la police secrète connût. Ce récit fut long; il dura plus de deux heures* Pendant tout ce temps, John Estor écouta avec la plus sérieuse attention, se contentant de hocher affirmativement la tête, à certains passages, mais sans 'se permettre d'interrompre une seule fois.
— Eh bien! lui demanda Valentin, à présent que vous savez tout, que pensez-vous de cette affaire?
— Hum! fit l'autre, je vous dirai, pour me servir d'un terme de notre métier à nous, qu'elle est rude et qu'il y aura diablement du tirage.
— Mais vous ne désespérez pas de réussir ?
— By God ! monsieur, je ne désespère jamais. Je suis venu à bout de tâches beaucoup plus rudes que celleci ; je dois cependant convenir que nous avons à lutter contre un gaillard madré; trop madré même, ajoutat-il avec un sourire sardonique, sa finesse le perdra, A force de vouloir ruser, il se découvre. Le double enlèvement des enfants exécuté de cette façon est une sottise ; son voyage au Brésil, une niaiserie. Je vois maintenant aussi clairement dans le jeu de cet homme que si je regardais par dessus son épaule.
— Expliquez-vous.
— Pour moi, l'affaire est limpide; il est évident que cet homme veut faire perdre la trace des enfants, et, au moyen d'un faux acte de décès qu'il pourra facilement faire confectionner ici, moyennant finance, s'approprier la fortune qu'il convoite.
— Mais s'il les a réellement assassinés?
LE VOLADERO 205
— Non, nous n'avons pas ici affaire à un assassin,
— Ce que vous me dites là est bien fort.
— Non pas, monsieur, ce n'est que logique. Suivez bien mon raisonnement. Les animaux féroces se divisent en deux classes. Ceux qui procèdent bravement, comme le tigre, Tours gris; animaux qui vont brutalement à leur but, sans hésiter, sans "tergiverser. Ils saisissent leur victime, la tuent et la déchirent. Les autres procèdent par ruse ; ils ont horreur de verser le sang, non pas par bonté de cœur, mais par lâcheté, ce sont les chacals, les hyènes ; ils sont plus féroces peut-être que les premiers dont ils sont le sous-genre. C'est à un individu appartenant à ce sous-genre que nous avons affaire. Votre seflor don Miguel Tadeo avait cinquante moyens de tuer les enfants. Dabord lors du sac de la chacra, ensuite pendant la traversée, par une nuit noire, un temps d'orage; plus tard au Brésil, dans une savane quelconque, il n'en manque pas parla; il les a laissés vivre, parce qu'il n'a pas osé les tuer; un meurtre, du sang, cela l'effraye. Il lient avant tout à s'emparer de leur fortune. Pour obtenir ce résultat, il lui faut supprimer les enfants. Soit, il les supprimera, mais sans commettre un meurtre; voilà précisément pourquoi il est venu ici.
— Cher monsieur, vous parlez par énigmes.
— Non pas, monsieur; je parle en homme qui possède une longue habitude, une vieille expérience de ces affaires. La république des États-Unis est le pays du monde où il est le plus facile de faire disparaître un in-
dividu; la Louisiane, la contrée de l'Union où cette disparition peut le plus facilement s'exécuter, la Nouvelle-Orléans, la ville où se rencontrent le plus d'individus disposés à prêter la main à un rapt ou à une suppression de personne; il y a à cela deux causes, qui, réunies ici, se trouvent rarement ailleurs : l'esclavage et le Mormonisme.
— Je vous avoue que je ne saisis pas encore.
— Vous allez me comprendre : Il y a ici dix agences qui fonctionnent librement; les unes font le courtage de rutah. En rapport avec Brigham Young et les autres chefs du Mormonisme, elles se chargent, moyennant une forte prime, d'expédier h Dezeret les hommes et les femmes qu'ils réussissent à embaucher pour le Mormonisme. Tous les moyens leur sont bons: l'ivresse, les fausses promesses, l'intimidation, et, au besoin, la violence.
— Ce que vous, me dites là est affreux, je ne puis croire...
— Tout cela est. Du reste, l'idée première ne nous appartient pas; elle vient de France. N'est-ce pas ainsi qu'avant la grande révolution, les sous-officiers recru^ teurs procédaient pour embaucher les soldats ? Et avant cela, sous la régence, n'employait-on pas les mêmes moyens^ lors du système de Law, pour expédier aux colonies des milliers d'individus des deux sexes ?
— Tout cela est malheureusement exact, monsieur je le reconnais, continuez, je vous prie.
— 11 est donc possible que le senor doii Miguel se
LE VOLÀDERO 207
soit abouché avec une de ces agences^ était tout simplement expédié les pauvres enfants dan$ rutah,
— Ce serait affreux.
— Oui, d'autant plus que s'il en était ainsi, il serait presque impossible de réussir à sauver les enfants. Le cas s'est déjà présenté à plusieurs reprises, et jamais* quelques efforts qu'on ait faits, on n'a pu parvenir'à enlever auxMôrmons les victicoes dontils s'étaient emparés.
— Vive Dieu ! s'écria Valentin Guillois avec énergie, si cela était, je les sauverais, moi, quand je devrais enfumer ces frelons dans leur ruche; je suis un coureur des bois, et si je me trouve dépaysé dans une ville, au désert, je ne reconnais pas de maître; et j'y ai des amis nombreux, dévoués, qui marcheront à ma voix*
— Alors l'affaire se simplifie; c'est une chance de plus en notre faveur, quoique je considère cette «chance comme bien faible. Notre ennemi peut avoir employé un second moyen aussi efficace, mais moins redoutable que le premier.
— Oui, l'esclavage, n'est-ce pas?
— Précisément, monsieur.
— Seulement, reprit Valentin, dans le cas présent cette supposition n'est pas admissible,
— Parce que ?
— Mais tout simplement parce que les deux enfants sont de,pure race blanche.
— Oh ! monsieur, fit John Estor avec) un sourire de dédain, en ôtes-vous donc encore la de croire que Ton ne vend que les nègres ?
— Mais, il me semble.,.
— Il vous semble mal, monsieur, voilà tout; ainsi vous vous imaginez que, pour être nègre, il suffit d'être noir ? erreur profonde, monsieur, dans aucun pays du monde, on ne réussit à fabriquer des nègres avec autant de perfection qu'à la Nouvelle -Orléans; et cela sans qu'ils aient besoin de changer de couleur.
— Pardieu ! monsieur, ceci est un peu fort !
— Mais non, monsieur. C'est au contraire d'une extrême simplicité, et, sans qu'il soit besoin d'entrer dans des discussions qui seraient trop longues sur la décroissance des races, donnez-vous simplement la peine de prendre votre chapeau et au bout de la rue, si vous le voulez, je vous montrerai, mis en vente et vendus comme esclaves, des gens, qui, sur mon honneur, sont beaucoup plus blancs que vous et moi.
— Voilà qui est effroyable 1 et le gouvernement per* met...
— Mon Dieu, monsieur, le gouvernement n'a rien à voir là-dedans. Il est facile de faire un nègre, c'est TA B C du métier,
— Ainsi, vous supposez ?...
— Ah ! permettez, je ne suppose pas, je cherche avec vous ; je pie borne simplement à constater que la chose a pu arriver, voilà tout. Maintenant, est-elle arrivée, c'est ce que j'ignore.
— Monsieur, s'écria Valentin, tout cela est horrible ! ma raison s'y perd !... J'ai peine à croire qu'un homme, si pervers qu'il soit, et dans le but de s'emparer d'une
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fortune qui ne saurait lui appartenir, puisse se laisser qller à commettre des crimes aussi odieux. ,
— Oh ! monsieur, on le voit, vous avez vécu longtemps dans le désert; vous ignorez combien l'àme s'atrophie dans les villes, et à quel degré de scélératesse la soif de l'or peut faire arriver un homme.
— J'espère, monsieur, ne pas habiter assez longtemps les villes pour en étudier les vices. Mais, revenons à notre affaire; votre opinion est que les enfants ont été vendus comme esclaves ou expédiés chez les Mormons?
— Oui, monsieur, tel est mon avis, je crois ne pas me tromper; car ma conviction intime est qu'ils n'ont pas été tués.
— Que Dieu vous entende, monsieur.
— Mais il ne s'agit pas, pour nous, de faire des hypothèses plus ou moins justes, il nous faut une certitude; je ne vous demande que quatre jours pour l'obtenir* C'est-à-dire que, dans quatre jours, je saurai si les enfants sont partis pour l'Utah, ou si, après les avoir vendus, on les a expédiés sur une plantation de Tintérieur,
— Quatre jours me semblent bien peu, monsieur,
— Ils me suffiront.
— Mais par quels moyens ?
— Ceci me regarde, c'est mon affaire; je ne vous demande qu'une chose.
— Parlez, monsieur, laquelle ?
— C'est, pendant ces quatre jours, de vous abstenir de
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toute démarche, en un mot de ne rien faire; il est surtout important, pour nous, de ne pas donner réveil à notre ennemi . ^
— Oh ! il est bien loin, sans doute*
— Peut-être est-il plus près que vous ne le supposez* monsieur; une conscience bourrelée est une sentinelle vigilante, et, comme Ton dit vulgairement, depuis quelque temps les oreilles de don Miguel Tadeo de Castel Léon, doivent singulièrement lui tinter et l'avertit' de se tenir sur ses gardes. Dans tous les cas, promettez-moi de demeurer, non pas indifférent, mais seulement complètement neutre.
— Soit, monsieur, et maintenant permettez-moi de tenir la promesse que je vous ai faite. Voici un bon de vingt mille dollars à vue, sur la maison Arthur Wilson, Rouquette et Blondeau.
— Je vous remercie, monsieur, répondit John Estor, qui, après avoir lu le papier, le plia et le plaça soigneusement dans son portefeuille. Monsieur, j'ai Thonneur de vous saluer. Dans quatre jours veuillez m'attendre. A la même heure, vous recevrez ma vi-
site.
Les deux hommes se saluèrent, et l'ancien chef de la
police de sûreté de la Louisiane se retira.
— J'ai fait tout ce qu'il était en tnon pouvoir de faire, dit Valentin en le suivant du regard, et devrais-je dépenser jusqu'au dernier dollar la somme immense que m'a rapportée la vente de mes diamants, j'irai jusqu'au bout. Et maintenant, à la grâce de Dieu I
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Il quitta alors le parloir et se dirigea vers le wigwam de Curumilla afin de communiquer au chef tout ce qu'il avait fait jusqu'alors, et se concerter avec lui pour l'avenir.
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