‹ Volcans et tremblements de terreChapitre 2 sur 57 · MORT DE PLINE · texte numérisé non relu

MORT DE PLINE

« Vous me demandez des détails sur la mort de mon pnch::arm\d}en transmettre plus fidèlement le récit à

la postérité. Je vous en remercie, car je ne doute pas qu'une gloire impérissable ne s'attache à ses derniers moments si vous en retracez l'histoire. Quoiqu'il ait péri dans un désastre qui a ravagé la plus heureuse contrée de l'univers, quoiqu'il soit tombé avec des peuples et des villes entières, victime d'une catastrophe qui doit éterniser sa mémoire, quoiqu'il ait élevé lui-même tant de monuments durables de son génie, l'immortalité de vos ouvrages ajoutera beaucoup à celle de son nom. Heureux les hommes auxquels il a été donné de faire des choses dignes d'être écrites, ou d'en écrire qui soient dignes d'être lues ! plus heureux encore ceux à qui les dieux ont départi ce double avantage ! Mon oncle tiendra son rang entre les derniers, et par vos écrits et par les siens. J'entreprends donc volontiers la tâche que vous m'imposez, ou, pour mieux dire, je la réclame.

« Il était à Misène, où il commandait la flotte. Le vingt-troisième jour d'août, environ à une heure après midi, ma mère l'avertit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une forme extraordinaires. Après sa station au soleil et son bain d'eau froide, il s'était jeté surson lit, où il avait pris son repos ordinaire, et il se livrait à l'étude. Aussitôt il se lève et monte en un lieu d'où il pouvait aijsément observer ce prodige. La nuée s'élançait dans l'air, sans qu'on pût distinguer, à une si grande distance, de quelle montagne elle était sortie ; l'événement fit connaître ensuite que c'était du mont Vésuve. Sa forme approchait de celle d'un arbre, et particulièrement d'un pin ; car, s'élevant vers le ciel comme un ti*onc immense, sa tête s'étendait en rameaux. J'imagine qu'un vent souterrain poussait d'a\>otdLÇ.çXX.^^^^<sss2t

i VOLCANS ET TKEMBLEMEISTS DE TERRE.

avec cette impétuosité, mais que Taction du vent ne se faisant plus sentir à une certaine hauteur, ou le nuage s'aiTaissant sous son propre poids, il se répandait en surface. Il paraissait tantôt blanc, tantôt noirâtre, et tantôt de diverses couleurs, selon qu'il était plus chargé ou de cendre ou de terre.

(( Ce prodige surprit mon oncle; et, dans son zèle pour la science, il voulut l'examiner de plus près. Il fit appareiller un bâtiment léger, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux étudier; il m'avait, par hasard, donné lui-même quelque chose à écrire. 11 sortait de chez lui, lorsqu'il reçut un billet de Rectine, femme de Cœsius Bassins. Effrayée de l'imminence du péril (car sa maison était située au pied du Vésuve, et elle ne pouvait s'échapper que par la mer) , elle le priait de lui porter secours. Alors il change de but, el poursuit par dévouement ce qu'il n'avait d'abord entrepris que par le désir de s'instruire. Il fait préparer des quadrirèmes, et y monte lui-même pour aller secourir Rectine et beaucoup d'autres personnes qui avaient fixé leur habitation dans ce site attrayant. Il se dirige à la hâte vers des lieux d'où le monde s'enfuit : il va droit au danger, l'esprit tellement libre de crainte qu'il dictait la description des divers accidents et des scènes changeantes que le prodige offrait à ses yeux.

« Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus chaude

â mesure qu'ils approchaient; déjà tombaient autour

d'eux des pierres calcinées et des cailloux tout noirs, tout

brisés par la violence du feu. La mer abaissée tout à coup

plus de profondeur, et le rivage était inaccessible

de l'amas de pierres qui le couvrait. Mon oncle fut

un moment incertain s'il retournerait ; mais il dit bientôt à son pilote qui l'engageait à revenir : « La fortune favorise le courage, menez-nous chez Pomponianus. » Pomponianus était à Stabies, de l'autre côté d'un petit golfe, formé par une courbure insensible du rivage. Là, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais qui s'approchait incessamment, Pomponianus avait fait porter tous ses meubles sur des vaisseaux, et n'attendait, pour s'éloigner, qu'un vent moins contraire. Mon oncle, favorisé par le même vent, aborde chez lui, l'embrasse, calme son agitation, le rassure, l'encourage, et pour dissiper par sa sécurité la crainte de son ami il se fait porter au bain. Apres le bain, il se met à table, et mange avec gaieté, ou, ce qui ne suppose pas moins de force d'àme, avec toutes les apparences de la gaieté.

« Cependant on voyait luire, en plusieurs endroits (lu mont Vésuve, de larges flammes et un vaste embrasement, dont les ténèbres augmentaient l'éclat. Pour rassurer ceux qui l'accompagnaient, mon oncle leur disait que c'étaient des maisons de campagne abandonnées au feu par des paysans effrayés. Ensuite il se coucha et dormit réellement d'un profond sommeil, car on entendait de la porte le bruit de sa respiration. Cependant la cour par laquelle on entrait dans son appartement commençait à se remplir de cendres et de i)ierres, et, pour peu qu'il y fut resté plus longtemps, il ne lui ^ût plus été pos'sible de sortir. On l'éveille ; il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s'ils se renfermeront dans la maison ou s'ils erreront dans la campagne ; car les maisons étaient tellement ëbraivVè^i^ ^«xX^'à Nv;Jvv£Ç!Nai

tremblements de terre qui se succédaient, qu'elles sertiblaient arrachées de leurs fondements, poussées tour à tour dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D'un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu'elles fussent légères, et desséchées par le feu. De ces périls on choisit le dernier. Dans l'esprit de mon oncle, la raison la plus forte prévalut sur la plus faible ; dans l'esprit de ceux qui l'entouraient une crainte l'emporta sur une autre. Ils attachent donc des oreillers autour de leur tête, sorte de boucliers contre les pierres qui tombaient.

« Le jour recommençait ailleurs ; mais autour d'eux régnait la plus sombre des nuits, éclairée cependant par des feux de toute espèce. On voulut s'approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative ; mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là, mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l'eau froide et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l'approche mirent tout le monde en fuite, et forcèrent mon oncle à s'éloigner. 11 se lève appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort. J'imagine que cette épaisse fumée arrêta sa respiration et le suffoqua ; il avait naturellement la poitrine faible, étroite et souvent haletante. Lorsque la lumière reparut (trois jours après le dernier qui avait lui pour mon oncle), on retrouva son corps entier sans blessures: rien n'était changé dans l'état de son vêtement, et son attitude était celle du sommeil plutôt que de la mort. »

lï, VESUVE. 9

Page 1