‹ Volcans et tremblements de terreChapitre 38 sur 57 · TREMBLEMENT DE T€RRE DE LISBONNE · texte numérisé non relu

TREMBLEMENT DE T€RRE DE LISBONNE

La lettre suivante, adressée à un des membres de la Société royale de Londres, par M. Wolfall, chirurgien, est extraite des Transactions philosophiques :

Lisbonne, ce 18 novembre 1755.

« Si vous avez d'autres correspondants ici, ils seront sans doute en état de vous donner une relation plus satisfaisante du terrible accident qui vient de détruire cette ville ; mais si vous n'en avez pas, le détail que le trouble de mes esprits pourra me permettre de vous en taire vous sera sans doute plus agréable que les rapports

ertaiijis que vous trouverez dans les papiers publics.

Tout ce à quoi je puis prétendre à présent, c'est de vous communiquer une histoire simple et sans parure, et' c'est ce que je vais faire avec candeur et vérité.

« 11 est peut-être nécessaire de vous dire d'abord que, depuis le commencement de l'année 1750, nous avons eu beaucoup moins de pluie qu'à l'ordinaire; on n'en avait jamais moins vu, de mémoire d'homme, jusqu'au printemps dernier, qui donna la pluie nécessaire pour produire des récoltes très-abondantes. L'été a été plus frais que de coutume, et pendant les derniers quarante jours, le temps a été très-clair et très-beau, sans cependant qu'il y eût rien de remarquable à cet égard. Le i" de ce mois, vers neuf heures quarante minutes du matin, une très-violente secousse de tremblement de terre se fit sentir ; elle parut durer environ un dixième de minute, et en ce moment toutes les églises et les couvents de la ville, avec le palais du roi et la magnifique salle d'Opéra qui était attenante, s'écroulèrent ; en un mot, il n'y eut pas un seul édifice considérable qui restât debout ; environ un quart des maisons particulières eurent le même sort, et, suivant un calcul très-modéré, il périt environ trente mille personnes. Le spectacle funeste des corps morts, les cris et les gémissements des mourants à demi ensevelis dans les ruines, sont au delà de toute description; la crainte et la consternation étaient si grandes qu'on ne pensa à rien autre chose qu'à sa propre conservation. Le moyen le plus probable était de gagner les places découvertes et le milieu des rues. Ceux qui étaient dans les étages supérieurs furent en général plus fortunés que ceux qui tentèrent de s'échapper par les portes ; car ceux-ci fu-

rent ensevelis sous les ruines, avec la plus grande partie des gens qui passaient à pied. Ceux qui étaient dans les équipages s'en tirèrent mieux, quoique les cochers et les chevaux fussent irès-mallraités ; mais le nombre des personnes écrasées dans les maisons et dans les rues ne fut pas comparable à celui des gens qui furent ensevelis sous les ruines des églises ; comme c'était un jour de grande fête et à l'heure de la messe, elles étaient toutes très-pleines. Or le nombre des églises est ici plus grand qu'à Londres et à Westminster ensemble ; les clochers, qui étaient fort élevés, tombèrent presque tous avec les voûtes des églises, en sorte qu'il ne s'échappa que peu de monde.

« Si la misère eût fini là, elle aurait pu se réparer à certain point ; et, quoique les vies ne pussent être rendues, les richesses immenses qui étaient sous les ruines auraient pu en être retirées en partie ; mais toute espérance est presque perdue à cet égard ; car environ deux heures après le choc, le feu se manifesta en trois différents endroits de la ville ; il était occasionné par les feux des cuisines,que le bouleversement avait rapprochés des matières combustibles de toute espèce. Vers ce temps aussi un vent très-fort succéda au calme, et anima tellement la violence du feu qu'au bout de trois heures la ville fut réduite en cendres. Tous les éléments parurent conjurés pour nous détruire : aussitôt après le choc, qui fut à peu près au temps de la plus grande élévation des eaux, le flot monta dans un instant 40 pieds plus haut qu'on ne l'avait jamais observé, et se retira aussi subitement. S'il n'eût pas ainsi rétrogradé, la ville entière serait restée sous l'eau.

c( Il est possible que la cause de tous ces désastres soit venue du fond de Tocéan occidental, car je viens de converser avec un capitaine de vaisseau qui parait un homme de grand sens, et qui m'a dit qu'étant à 50 lieues au large, il éprouva une secousse si violente que le pont de son vaisseau en fut très-endommagé. »

Du ^ novembre.

« J'ai omis dans ma dernière lettre une circonstance essentielle , savoir : le temps de la durée du tremblement de terre qui fut de cinq à sept minutes. Le premier choc fut extrêmement court; il fut suivi, avec la vitesse d'un éclair, de deux autres secousses, et l'on a généralement fait mention des trois ensemble comme d'une seule. Vers midi, il y en eut une seconde : j'étais alors dans le parvis du palais du roi ; j'eus l'occasion de voir les murs de plusieurs maisons qui étaient encore debout s'ouvrir du haut en bas, de plus d'un piçd, et se referiïier si exactement qu'il ne restait aucune marque de séparation.

« Depuis ma dernière lettre il est tombé quelques pluies très-fortes, et nous n'avons essuyé, depuis quatre jours, qu'un seul choc peu considérable. »

L'oscillation de la surface terrestre qui produisit ce terrible désastre n'était pas un événement local. Elle se fit sentir sur une très-vaste étendue , évaluée à plus j- ^n^tre fois la surface de V'Ewto^^. Ce^ieiL Portugal,

en Espagne et dans la partie septentrionale de l'Afrique que la première secousse eut la plus grande violence. Le port de Sétubal, à quelques lieues de Lisbonne, fut aussi submergé par une vague énorme, et à Cadix de hautes murailles voisines du rivage furent emportées par la mer, qui s'éleva à 20 mètres au-dessus de son niveau ordinaire. Dans leMaroc plusieurs villes furent dévastées et des milliers d'habitants périrent. Sur le bord occidental de TAtlantiqne, dans les petites Antilles, où la marée ne dépasse guère 75 centimètres, les eaux devinrent tout à coup enlièrement noires et montèrent à une hauteur de plus de 7 mètres. Au même moment les lacs de la Suisse, ceux de la Suède et la mer qui baigne la côte de Norwége furent violemment agités, pendant qu'un calme complet régnait dans l'atmosphère. Plusieurs cours d'eau furent détournés. On constata l'interruption des sources d'eaux thermales de Tœplitz, qui apparurent de nouveau peu de temps après, mais ayant cette fois la couleur du sang. Elles inondèrent la ville et frappèrent les habitants de crainte. Pour expliquer ce singulier phénomène, il faut admettre un ébranlement souterrain changeant la direction des eaux et les faisant passer par une couche d'ocre rouge. On rapporte aussi que le Vésuve, alors en pleine éruption, s'apaisa tout à coup au moment de la commotion.

Un champ d'action si étendu montre que les forces qui produisirent cet immense tremblement de terre se sont manifestées profondément dans l'intérieur de notre planète et non à la surface seulement. Elles donnèrent probablement lieu à des ondes d'èWattVcavwvV m^viSs^

res, transmises de proche en proche, à travers des masses minérales élastiques, jusqu'à la couche superficielle. La propagation de ce mouvement se fait ainsi d'une manière analogue à celle du son.

Lorsque, dans les ondulations terrestres, l'extrême limite de l'élasticité des corps est dépassée et que les ruptures s'opèrent, les crevasses livrent passage à des gaz qui, à leur tour, produisent des mouvements de translation. Cet effet fut observé en plusieurs points du Portugal, et particulièrement dans les rochers d'Alvidras, qui restèrent couverts pendant plusieurs jours après le 1" novembre d'un épais nuage de fumée.

Quelle est la cause des mouvements internes du globe qui donnent lieu sur notre sol à de si grands et de si terribles phénomènes ? Un éminent géologue anglais, M. Mallet, la voit dans les éruptions sous-marines à la suite desquelles l'eau pénètre par les cannaux ouverts jusqu'à la surface ignée de la lave. Il en résulte, d'après lui, de violentes e^splosions dont les contre-coups transmis dans toutes les directions constituent les tremblements de terre. M. Poulett-Scrope émet une autre hypothèse. Des masses minérales profondément situées augmenteraient tout à coup de température en recevant un surcroît de chaleur du foyer inférieur, et leur dilatation produirait des déchirements successifs dans les roches adjacentes en même temps que des « pulsations ondulatoires. »

Le savant professeur du Muséum, M. Daubrée, fait intervenir dans ces grands effets mécaniques les eaux tant météoriques qu'océaniennes. Il admet qu'elles ne n ' ' ' ' nas seulemeut dans les d\a\ides régions sou-

terraines par des fissures étendues, mais encore par une infiltration lente, résultant de la porosité et de la capillarité des roches. Des expériences de laboratoire lui ont montré que de telles infiltrations se produisent même en présence de contre-pressions intérieures trèsfortes. « Ces expériences, dit-il dans une note*, ne touchent-elles pas aux points fondamentaux du mécanisme des volcans et des autres phénomènes qu'on attribue généralement au développement de vapeurs dans l'intérieur du globe, notamment les tremblements de terre, la formation de certaines sources thermales, le remplissage des filons métalliques, ainsi qu'à divers cas du métamorphisme des roches ? Sans exclure l'eau originaire, et en quelque sorte de constitution initiale, qu'on suppose généralement incorporée dans les masses intérieures et fondues, les mêmes expériences ne montrentelles pas que des infiltrations, descendant delà surface, peuvent aussi intervenir, de telle sorte que bien des parties profondes du globe seraient dans un état journalier de recette et de dépense, et cela, par un procédé des plus simples, mais bien différent du mécanisme du siphon et des sources ordinaires? Un phénomène lent, continu et régulier, deviendrait ainsi la cause de manifestations brusques et violentes, comparables à des explosions et des ruptures d'équilibre. »

* Académie des sciences, 28 janvier 1861.

*m VOLCANS ET TREMBLEMENTS DE TERRE.

La Calabre est la partie de la grande région volcani- ([uc méditerranéenne la plus exposée aux tremblements de terre. Ceux de la fin du dernier siècle ont surtout été désastreux ; nous allons réunir ici quelques détails «sur les effets produits par les secousses du 5 février et du 28 mars 1785.

Dans une étendue d'environ 60 lieues carrées, toute la surface du pays fut bouleversée. Sur 575 villes ou villages, 520 furent complètement ruinés, et les autres conservèrent très-peu de maisons intactes. Les ravages s'étendirent jusqu'en Sicile. A Messine, un énorme incendie se joignit à la chute des édifices, et la terreur des habitants fut inexprimable. Le long du détroit, le fond de la mer s'abaissa de plusieurs mètres ; la côte s'inclina, et fut déchirée par des fentes nombreuses. Le promontoire qui formait l'entrée du port disparut en un instant.

Au milieu de la Calabre, dans la jolie ville de Polistcna, riche et bien peuplée, la majeure partie des habitants périt sous les décombres. Pas un mur ne resta debout. Le géologue français Dolomieu, qui voyageait alors en Italie, décrit ainsi le théâtre de cette catastrophe :

«... J'avais vu Messine et Reggio; je n'y avais pas trouvé une maison qui fût habitable et qui n'eût be- ..^.r. fPètfe reprise car \es loTvàe,\xv^\v\&\\ssavak ^c&ql le

squelette de ces deux villes subsiste encore ; on voit ce qu'elles ont été. Messine présente encore, à une certaine distance, une image parfaite de son ancienne splendeur. Chacun reconnaît ou sa maison ou le sol sur lequel elle reposait. J'avais vu Tropea, et Nicotera, dans lesquelles il y a peu de maisons qui niaient subi de très-grands dommages, et dont plusieurs même se sont entièrement écroulées. Mon imagination n'allait pas au delà des malheurs de ces villes. Mais, lorsque, placé sur une hauteur, je vis les ruines de Polistena, la première ville de la plaine qui se présenta à moi ; lorsque je contemplai des monceaux de pierres, qui n'ont plus aucune forme, et qui ne peuvent pas même donner l'idée de ce qu'était la ville ; lorsque je vis que rien n'avait échappé à la destruction, et que tout avait été mis au niveau du sol, j'éprouvai un sentiment de terreur, de pitié, d'effroi, qui suspendit quelques moments toutes mes facultés... »

Le sol s'entr'ouvrit de toute part, souvent en longues crevasses, dont quelques-unes avaient jusqu'à 150 mètres de large et plus d'un demi-kilomètre de long. Les unes étaient isolées, d'autres bifurquées. Quelquefois elles étaient croisées par une suite de fissures perpendiculaires. Il y en avait qui étaient réunies en rayons divergeant autour d'un centre, comme les fentes d'une vitre brisée. La plupart restèrent béantes après la commotion ; d'autres, ouvertes au moment de la secousse, se refermèrent ensuite, broyant entre leurs parois les habitations, les arbres et les hommes qu'elles venaient d'engloutir.

Dans plusieurs parties de la Ca\aViTe , eX. ^\vc\«n5\. «s\\sss»^

du bourg de Rosario, on yit se produire un curieux phénomène. Des cavités circulaires, semblables à de petites citernes, s'ouvrirent ça et là dans le sol, et m remplirent d*cau et de sable. Quand on creusa antonr d'elles, on reconnut qu'elles avaient la forme d'un entonnoir, qui aboutissait à un étroit et profond canail.

D'énormes portions de terrain furent transportées à de grandes distances, du sommet des montagnes dans les plaines. La ville de Terranova, bâtie au-dessus d'étroites vallées, se divisa en quartiers qui y tombèrent après s'être renversés sens dessus dessous. Quatone cents habitants furent ensevelis sous les ruines. On tU des maisons précipitées perpendiculairement dans un gouffre ayant 100 mètres de profondeur. Les matériaux des éboulements arrêtèrent le cours d'une rivière, et' formèrent un lac assez étendu. En d'autres endroits, ;,des ruisseaux ainsi interceptés se frayèrent de nouveaux'^ passages, et devinrent des torrents, dont le ravage {atj aussi désastreux que les commotions.

Le centre de l'ébranlement parait avoir été au-deo^' sous du territoire d'Oppido, où il se fit d* immenses cre-> vasses. La ville s'écroula en entier, et un vaste gouflB» '|. s'ouvrit sur la pente d'une colline voisine, engloutis-l sant des fermes, des magasins, des hommes et des trou-'j peaux.

La montagne d'Aspromonte subit de grands ai ments. Les villages bâtis sur des escarpements détachèrent avec eux et tombèrent dans la vallée. Dans \ quelques endroits les terres glissèrent, gardant intacUt les arbres et les plantations.

Nous citerons encore l'épouvantable désastre dont le

rocher de Scylla fut le théâtre. Après la première secousse, des maisons et des jardins avaient été écrasés par des rochers détachés des falaises voisines. Le prince de Scylla persuada à une grande partie de ses sujets de se réfugier dans les barques pour fuir le tremblement de terre. Vers minuit un autre éboulement eut lieu. La mer, s' élevant soudainement de 6 mètres, se précipita à plusieurs reprises sur le rivage, entraînant les bateaux

; qui furent coulés à fond ou brisés contre les rochers.

i On en trouva plusieurs à une grande distance dans Tintérieur des terres.

Pendant cette catastrophe, arrivée au commencement du mois de février 1797, on vit se reproduire dans les Andes, sur une échelle beaucoup plus grande, les bouleversements désastreux observés dans la Calabre. Humboldt, qui visitait TAmérique à cette époque, put recueillir sur les lieux de nombreux détails de la bouche des survivants ; nous citerons les plus importants.

On vit à Quito un prodigieux passage d'étoiles filantes peu de temps avant la première secousse. Le même phénomène précéda le tremblement de terre de Cumuna en 1766. Humboldt ajoute, à ce sujet, qu'une certaine nuit le volcan de Cayambe parut, pendant une heure entière, comme enveloppé d'une ^l>\\^ 4fc

no YÛLG.V>S ET TREMBLEMENTS DE TERRE.

météores. Les habitants de Quito, effrayés de cette apparition, firent des processions afin d'apaiser la colère céleste.

L'espace ébranlé autour de la ville de Riobamba, qui fut entièrement renversée, comprit toute la haute plaine volcanique de Quito entre le Tunguragua et le Cotopaxi. Une éruption boueuse du Moya fit périr quarante mille Indiens sur le même plateau ; mais ce qui prouve que l'influence de la commotion s'étendit beaucoup plus loin, c'est le fait suivant constaté près de la yille de Pasta, distante de 60 milles. Le volcan qui la domine vomissait depuis trois mois une haute colonne de fumée ; au moment de la première secousse elle disparut entièrement. Des comnmnications souterraines existaient donc ou se trouvèrent subitement établies entre les deux foyers ignés.

« Le tremblement de terre ne fut ni annoncé ni accompagné par aucun bruit souterrain. Une inmdense détonation, désignée encore aujourd'hui par ces seuls mots : eUjranruidOy se produisit seulement dix-huit ou vingt minutes plus tard, sous les deux villes de Quito et d'ibarra, et ne fut entendue ni à Tacunga, ni à Humbato, ni sur le théâtre même du désastre.

«... Des fentes s'ouvrirent et se refermèrent de telle façon que des hommes purent se sauver en étendant les deux bras. Des troupes de cavaliers ou de mulets chargés disparurent dans des crevasses qui s'ouvrirent en travers sous leurs pas, tandis que d'autres échappaient au danger en se rejettant en arrière. La surface du sol fut successivement exhaussée et abaissée par des oscillations i'^'^^'^nlières, qui déposèrent sans secousse sur le

payé de la rue des personnes placées à plus de douze pieds plus haut, dans le chœur de l'église ; de grandes maisons s'enfoncèrent dans la terre, avec si peu de dégât que les habitants sains et saufs purent ouvrir les portes à Tintérieur, et attendirent deux jours qu'on les dégageât; ils allèrent d'une chambre dans l'autre, allumèrent des flambeaux, se nourrirent de provisions qu'ils avaient par hasard et s'entretinrent des chances de salut qui leur restaient. Une chose non moins surprenante, c'est la disparition de masses aussi énoriyes de pierres et de matérieux de construction. Le Vieux- Riobamba avait des églises et des cloîtres entourés de maisons à plusieurs étages, et cependant je n'ai trouvé dans les ruines, lorsque j'ai levé le plan de la ville détruite, que des amas de pierres de 8 à 10 pieds de hauteur. »

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