LE CAUCASE — FEUX DE BAKOU
« L'étude des mythes populaires ne peut être séparée de la géographie des volcans et de leur histoire ; souvent ces deux ordres de faits s'éclairent réciproquement. » La poétique légende du dragon des Hespérides se retrouve à l'autre extrémité de l'ancien monde, où le dragon de Colchos indiquait aussi l'existence d'une région volcanique. Phérécyde, de Samos, cité par Humboldt, disait dans sa Théogonie : « que Typhon poursuivi se sauva sur le Caucase, que la montagne s'enflamma, et qu'il se réfugia de là en Italie, où l'île Pithécusa (Ischia) fut jetée, et pour ainsi dire coulée autour de lui. » Cette fable est évidemment un souvenir des éruptions volcaniques du Caucase, ainsi que le récit d'Apollonius de Rhodes, qui place dans cette montagne le rocher dç Typhon y sur lequel ce géant fut frappé de la foudre par Jupiter, fils de Kronos (le Temps).
Ces personnifications mythiques des phénomènes résultant de la combinaison des éléments atmosphériques et terrestres, ces allusions aux catastrophes physiques dont l'ancien monde avait été le théâtre, n'indiquent pas seulement, suivant la juste observation de M. 6uigniaut^ que la création se développe par la lutte et combat, ainsi que par l'union : elles montrent ai Tavénement d'un nouveau principe générateur qui, ]
^ De la tJicogonie d*Hésiode.
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Jupiter, ordonne le monde, sorti du chaos primitif, c( dans l'étendue et dans la durée. »
Les volcans de boue et les feux de naphte du Caucase . sont disposés sur des lignes déterminées, qui indiquent la grandeur et la liaison de ces phénomènes. Dans la haute vallée de Einalughi, à 7,800 pieds au-dessus de la mer, brillent les feux éternels du mont Schagdagh. Nous ne décrirons ici que les sources de naphte de Bakou, situées à Textrémité sud est de la chaîne caucasienne.
« On sait que le naphte est une espèce de bitume liquide très-inflammable. Le sol sur lequel est bâti Bakou en est plein; si on introduit assez profondément, en quelque endroit que ce soit, un bâton dans la terre, et qu'on approche une lumière de l'orifice du trou que l'on a fait, on a immédiatement un bec de gaz.
« La végétation autour de Bakou est à peu près nulle, non que le sol ne puisse être fertile ; il est chauffé surabondamment par les feux souterrains, mais l'eau manque, ce qui fait qu'un jardin est, à Bakou, un luxe princier.
« En tout temps, là ville de Bakou a été considérée comme une ville sainte par les Guèbres. C'est un couvent de Parsis, situé près de Bakou, qui renferme le fameux sanctuaire Atesh-Gah, où brûle le feu éternel.
« Les prêtres sont au nombre de trois seulement : ils sont venus de Delhi ; ils ont un autre couvent à Bombay. Persécutés par les mahométans, depuis l'an 655, les Parsis sont proscrits et dispersés : ils ne mangent jamais rien de ce qui a vécu; ils ne doivent jamais ver-
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ser le sang. Ces pauvres gens sont les plus iom et les plus inotîensifs des hommes; ceux qui sont à Atesh- Gah y vivent paisiblement sous la protection de la
« Nous arrivons dans une vaste plaine : des feux s'échappent d'ouvertures irrégulièrement placées ; au
milieu s'élève un édirice crénelé; de chaque créneau sort une gerbe de flamme ; un foyer plus intense, composé de cinq feux, couronne la plus haute coupole.
« À l'intérieur, le spectacle est imposant : partout le feu sort de terre; sous la coupole centrale, l'autel est couvert de flammes...
a II nous reste à voir les feux de mei. UiViaAw&'ML'û,
nous nous dirigeons en canot, par une belle nuit, jusqu'aux émanations de naphtc, qu'on devine de suite à leur odeur. Un des matelots, muni d'étoupes, en allume quelques-unes, et les jette à la mer, à un endroit où elle semble bouillonner; à l'instant même, toute la surface de la mer s'enflamme sur une étendue d*une quarantaine de mètres. Nous allons plus loin répéter la même expérience, et Tincendie se propage; nous voguons sur un océan de feu. Quels décors! quelle féerie! Il faut enfin nous éloigner; derrière nous brillent toujours les feux, et ils brûleront jusqu'à ce qu'un vent impétueux vienne les éteindre, ce qui peut se faire attendre quinze jours et même un mois.
« A l'extrémité du cap de l'Apscheron, se trouve une île appelée Sviatoï (la Sainte), parce que, comme Bakou, elle a des puits de naphte.
« Autour de la ville, sur le bord de la mer, on a creusé des puits, dont la profondeur varie de 5 à 20 mètres, à travers une marne argileuse, imbibée de naphte. La plus grande quantité donne du naphte noir, quinze donnent du naphte blanc.
« On n'approche jamais du feu de ces puits en exploitation ; ils s'enflammeraient et on ne pourrait les éteindre. J'en ai vu un immense, qu'un accident a enflammé au commencement de ce siècle; il brûle encore^ »
Aux environs d'Atesh-Gah, le gaz inflammable, qu'on obtient au moyen de roseaux enfoncés dans le sol, sert non-seulement aux usages domestiques, mais en-
* Voyage au littoral de la rrerCaspienre, par M. Moynet. [Tour du monde,)
core à entretenir les fours à chaux et à consumer les cadavres.
M. A. Ducas, qui a donné, dans le Journal des mines, d'intéressants détails sur ces sources naturelles, cite un phénomène extraordinaire observé dans les environs de Bakou. « Après les pluies chaudes de l'automne, parles soirées brûlantes, toutes les campagnes paraissent en flammes ; souvent le feu roule le long des montagnes en masses énormes ; quelquefois il reste immobile. Mais ce feu ne brûle pas : le voyageur, pris au milieu de cet embrasement général, n'éprouve aucune sensation de chaleur. Les récoltes, les foins, les roseaux restent intacts. On a observé que durant ces incendies fantastiques le tube vide du baromètre paraissait en feu, ce qui porte à penser que ce phénomène tient tout à fait à l'électricité. »
SOURCES DE GAZ x
En Amérique, dans l'État de New- York, un nombre infini de sources de gaz sont en partie utilisées pour l'éclairage. Mais c'est surtout en Chine que l'industrie humaine a su mettre à profit ce phénomène, et même, par un ingénieux procédé de forage, obtenir à la fois de l'eau pure, de l'eau saline et du gaz à brûler, que l'on conduit au loin dans des tuyaux de bambou, et dont on se sert pour faire du sel, pour chauffer les maisons et éclairer les rues.