CHAPITRE V
IT. — Mais ici, il faut aller plus loin encore. La cause a non seulement son énergie propre annihilée, mais sa consistance est de plus en plus réduite. Dans la donation, cette consistance avait perdu son caractère matériel qui seul lui donne un appui et. une valeur certaine. Cette mêmé circonstance se trouve renforcée dans la fondation. La contre-partie de l'obligation n’est pas une prestation, où même un fait, précédemment accompli par le - futur créancier ; elle est une qualité intellectuelle qui se manifeste en lui et qui rayonne autour de lui: c’est, par exemple, l’organisation d'une œuvre; mais, au fond, c’est plus encore l’idée qui se dégage de cette œuvre dans l'examen porté sur elle par le futur débiteur.
En tant qu'œuvre, du reste, la cause tend à retrouver une certaine consistance matérielle, car, pratiquement, l'œuvre se ramène à des dépenses, par lesquelles on peut dire que la fondation est compensée. Cependant, même alors, nous sommes en présence d’une cause plus apparente que réelle. Les dépenses de l’œuvre, qui sont l’appauvrissement du créancier, ne se transforment pas en un bénéfice du fondateur, qui serait son enrichissement réciproque.
La situation n’est pas comparable à la donation avec charges, dans laquelle la charge peut être normalement considérée comme la contre-prestation qui équilibre la valeur donnée. Ici, la contreprestation bénéficie non au fondateur, mais à des tiers, à des pauvres par exemple. Il n’y a pas compensation matérielle pour le fondateur, mais simple compensation intellectuelle: la fondation qu'il fait lui semble équilibrée non par un avantage propre, mais par l'avantage provoqué au profit d’un tiers. La volonté domine la cause un peu comme dans la stipulation pour autrui, mais d’une manière plus nette et plus absolue.
Mais, au moins, dans la donation, l'élément-cause avait-il gardé, a défaut de force quantitative, un caractère objectif au moins partiel. C'était une situation individualisée, cétait la qualité de telle personne, qui expliquait la donation. L'obliga-
tion n’était point une récompense à l'affection ou au talent, en général, mais bien à l'affection de tel ami ou au talent de tel artiste. Une affection ou un talent égaux ou supérieurs, existant chez un autre individu, n’eussent pas entraîné, de préférence, la donation à son profit. La compensation de la donation est vraiment encore une réalité objective ; elle possède une valeur sensible ; elle n’est que partiellement une idée.
La fondation a franchi cette dernière étape. Son équivalent n’est à peu près plus une réalité objective, une valeur sensible appréciable du point de vue absolu ; il est presque entièrement une donnée subjective, une idée. La fondation, qu’elle soit charitable, scientifique, artistique, n’est pas contrebalancée par la force qui se dégage d’un fait précis et objectif : la maladie
de tel pauvre, le mérite de tel savant, le génie de tel artiste. Elle
ne repose même plus sui une opinion subjective délimitée, parce qu’engendrée par un fait objectif individualisé. Elle n’a plus pour appui que la considération abstraite d’une idée générale : la maladie, le mérite, l’art. La valeur absolue de cette idée générale, conçue en dehors de tout cerveau qui la pense et de tout âme qui la ressent, voilà le vestige, à peu près impalpable, de l’action autonome de la cause. Tout se ramène à la pensée, et tout va sortir de la volonté.
Ainsi, la volonté s’est exaltée de soi, rationnellement ; non pas avec le dessein préconçu de réduire la cause pour éviter ses exigences, mais naturellement, en absorbant progressivement cette cause, dont le contenu premier et tout matériel est devenu inconciliable avec les tendances d’une obligation de plus en plus intellectuelle. C’est pourquoi cette volonté accentuée apparaît cependant normale. Est pro ratione voluntas!.
UT. — Mais, engagée sur cette voie, la volonté prend conscience de sa puissance et ne voit plus les limites de sa légimité. Elle .a exalté sa portée qualitative, parce que l'obligation est
(1) D'AcuessEau, Comm. des actions, t. XIII, p. 516.