‹ Volonté et CauseChapitre 51 sur 155 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

est bien vrai que, tandis que la cause ne traduit que l’émolument quantitatif, le motif exprime des impressions qualitatives. Mais il est entré eux une autre différence, d’où celle-là découle : ils sont distincts dans leur nature. Tandis que le motif est un dérivé du vouloir, un coefhicient qui en soi n’est rien, et quine vaut | que dans la mesure où la volonté l’accepte, la cause est, au contraire, une donnée étrangère au vouloir; elle est un quantum qui existe à côté et indépendamment de lui. Elle contribue, pour partie, mais dans un domaine propre, à constituer l'obligation, de même que la volonté a son rôle créateur partiel, et dans son domaine à elle. Le motif suppose Pappréciation subjective d’une certaine donnée ; la cause est une donnée objective, indépendante de toute appréciation. Le motif est une cause finale, qui ne modèle l'obligation qu’en passant par la volonté ; la cause est une cause efhciente, qui conditionne directement lobligation !. Dans la mesure où la cause influence la volonté, elle n’est plus qu’un motif. Si je me porte acquéreur d’un cheval, mon obligation de payer le prix repose sur l’attribution qui m'est faite du cheval. Mais ceci n’est pas assez dire. En tant que cette attribution apparaît à mon esprit comme la satisfaction du désir que j'ai de me servir d’un cheval, c’est un motif. Et, de ce point de vue, c’est par la volonté que je suis obligé, car ce motif m’a amené à contracter engagement de payer le prix. Mais, en tant que cette attribution est la compensation objective exacte du prix que je veux payer, elle échappe à mon vouloir, et c’est par la cause que je suis obligé. La conséquence de cet état de choses, c’est que la cause n’a ‘rien à voir avec la volonté. Elle ne. peut, en quoi que ce soit, être un principe explicatif du fait pour lequel la volonté peut créer l’obligation, car, faire remonter la volonté jusqu’à elle, c'est retirer toute force à la volonté, puisque c’est dire que la valeur de l'obligation est tout entière objective.

Seul le motif peut donc être retenu comme assise de la volonté.

(1) V. BerGis, Notion et rôle de la cause, p. 241,

1io SECONDE PARTIE

Convient-il de le faire ? C’estla séconde erreur, qui se glisse ici.

S'il faut, en effet, tenir compte du motif, il faut tenir compte de.tout motif. Il n’y a pas de barême de sa valeur. Il faut soupeser l’arrière-pensée la plus lointaine et supputer chaque réserve mentale ; il faut exiger la mise à nu de l'intérêt qui invite à s’obliger, alors que c’est le prolongement normal de cet intérêt qui commande de le tenir secret. Effort superflu et vain, d’ailleurs. 11 n’est que peu d’actes pour la préparation desquels lesprit se livre à un travail si minutieux qu'il prenne lui-même une exacte conscience des tendances qui l’entraînent. Le plus généralement, des forces subconscientes s'accumulent dans deux sens opposés : s'engager ou ne point s'engager ; accepter ou refuser telle condition ; et soudain, le déséquilibre entraîne l’une des deux éventualités, ne laissant au vouloir qu’un sentiment si imprécis d’avoir fixé ou simplement ratifié ce choix, qu'il ne convient guère de lui en attribuer tout le mérite.

Et au surplus, cette exigence si radicale qui assujettirait la volonté à une explication si lointaine, que donnerait-elle d’autre qu'un résultat tout psychologique ? Qu'importe au droit le mécanisme ou l’origine de mon vouloir, si mon vouloir existe et existe avec certitude ; et en quoi les circonstances, antérieures à son existence, peuvent-elles légitimer la force que cette existence seule déchaïînera ?

Ou bien le motif est si impérieux qu’il s’érige en une condition, dont se trouve affectée l’opération, et il n’est plus alors un simple motif, mais une volonté juridique complète, distincte et individualisée !; ou bien il n’est qu’un rouage de la volonté pure, donc de la volonté psychologique, mais non de la volonté juridique, qui est essentiellement « la déclaration d’un engagement ». De toute manière, et que le motif soit trop ou trop peu, ce n’est

pas la valeur qu'il a, qui remonte jusqu’à la déclaration, et vient la féconder.

(1) V. Couin et CaPiTanT, Manuel, t, Il, p. 316.

Page 1