‹ Volonté et conscience; essai de monisme spiritualisteChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Unité de la philosophie - Recherche d'une méthode

Lorsqu'on aborde Tétude de la philosophie, et qu'on la considère dans son développement historique, elle donne tout d*abord Timpression d'une grande confusion. Elle parait n'avoir aucune unité et n'être qu'un assemblage de systèmes sans lien entre eux. Chacune de ces conceptions de l'univers est l'œuvre d'un penseur et forme, à ce qu'il semble, un tout indépendant; entre certains systèmes, sans doute, la parenté saute aux yeux, mais il en est d'autres entre lesquels il faut absolument choisir, déclarer l'un vrai et l'autre faux. Tous les grands problèmes philosophiques ont été ainsi résolus de manière contradictoire. Des philosophes ont dit : « il n'y a que la matière, l'esprit n'existe pas i> ; mais d'autres ont affirmé l'existence de Tesprit. De même, on s'est prononcé pour ou contre le libre arbitre et ainsi de suite. Il n'y a pas une philosophie; il y en a autant que de philosophes. C'est de ce chaos apparent d'une quantité de systèmes disparates que se sont prévalus tous les adversaires de la métaphysique, particulièrement les sceptiques et les positivistes. Et effectivement, l'inanité de la philosophie serait manifeste si les divers systèmes restaient incommensurables, s'il y avait entre eux des abîmes, s'il était impossible d'en faire la synthèse et de discerner, sous la diversité, une unité latente et une communauté de pensée.

Nous avons la conviction que l'hétérogénéité radicale de la philosophie n'est qu'une illusion due à une vue superficielle des choses. Plus on l'étudié, plus elle apparaît comme une science homogène, réponse à une même ques-

tion, expression plus ou moins exacte d'une seule et même vérité, de la Vérité. Mais chaque esprit conçoit cette vérité d'une façon particulière, et la philosophie, qui se rapproche de la science par certains de ses caractères, participe aussi de Fart par une sorte de liberté créatrice qui permet au philosophe de se former une conception personnelle et originale ^.Cependant, si profondes que poissent être les divergeùces d'opinions, elles ne sont jamais irréductibles.

On se représente généralement les systèmes comme opposés les uns aux autres, séparés, pour ainsi dire, par des cloisons étanches; c'est un tort. Il est une formule, profondément vraie, grâce à laquelle on peut dominer ces prétendues contradictions et faire apparaître l'unité fondamentale de la pensée philosophique; c'est celle-ci: a Les systèmes sont vrais dans ce qu'ils affirment et faux dans ce qu'ils nient* j>. Pour en saisir toute la portée, il importe de bien comprendre la signification de ces mots affirmer et nier. Si on les prend dans le sens vulgaire, la formule paratt absurde : un système n'est pas faux dans ce qu'il nie s'il nie une erreur et, réciproquement, il ne sera pas vrai dans ce qu'il affirme s'il affirme une erreur. Mais nier signifie ici nier quelque chose de positif, c'est-à-dire être négatif, restreint, limité, participer du non-être selon la terminologie platonicienne. L'esprit affirme, au contraire, lorsqu'il est positif, lorsque, brisant la gaine qui l'emprisonne, il atteint l'Etre,

'Kons ne voulons pas dire par là, bien entendu, ^ne la philosophie est mi simple Jeu d'esprit, un caprice de Pimaffination. A eêté de oette liberté dont nous parlons, la philosophie renferme un élément positif; elle tient compte de l'expérience objective et se soumet aux lois de la logique. Ainsi un système n'est pas seulement le reflet de l'esprit qui l'a conçu: dans la mesure où il a une portée générale, il est un enrichissement du savoir commun de l'humanité.

' Elle est tirée d'une phrase de Leibais qui se proposa précisément de concilier les systèmes de ses prédécesseurs: «La plupart des sectes ont raison dans ce qu'elles aflirment, mais non pas tant dans œ qn'ellea nient >. (Ed. d'Erdmann, 702 a.)

Bien que la raison ^soit une, et qu'elle s'applique au même objet, le dissentiment entre les eaprits n en est pas moins explicable par leur inégal progrès dans la réflexion. Ils visent la même chose mais ne s'en font pas la même idée, sans. pour cela s'en faire une idée fausse. À proprement parler, ils ne se contredisent pas, parce . qu'ils ne s'entendent môme pas et attachent des valeurs différentes aux termes qu'ils emploient. Il est plus juste de dire que les uns devancent les autres. Si donc les philosophes ne sont pas d'accord, cela provient de ce qu'ils sont plus ou moins hardis et s'approchent plus ou moins près de la vérité. Selon la formule que nous venons d'énoncer, il y a chez chacun d'eux, dans une proportion variable, de l'affirmation et de la négation. Jamais ni la négation ni l'erreur ne sont absolues; dans tout esprit il y forcément une part de réalité positive et l'erreur, à moins d'être une absurdité^, n'est dans la plupart des cas qu'une vérité incomplète. Mais l'affirmation non plus n'est jamais purj» de tout mélange et l'Etre, s'il n'est pas pour nous un inconnaissable, comme le noumène kantien, n'est pas davantage complètement connaissable, car l'intelligence humaine, nécessairement bornée, est incapable d'embrasser rinfini dans sa totalité.

Ainsi c'est une erreur grave que de considérer deux systèmes comme des adversaires irréconciliables, de croire que l'un d'enx dit blanc et l'autre noir. Il n'y a pas, par exemple, contradiction entre la théorie du déterminisme et celle du libre arbitre ; il y a progrès de la première u la seconde. Le philosophe déterministe conçoit la loi de

' Noas Terrons dans la suite que l'absurde, c'est-à-dire la contradiction logique, se rencontre plus souvent qu'on ne pourrait le croire ches les philosophes. Mais il faut ajouter qu'aucun système n'est absurde dans son ensemble et à rejeter entièrement; il y a toujours une part de vérité, si petite soi^elle.

causalité, maie refuse d'aller plus loin; le partisan du libre arbitre admet, lui aussi, la loi de causalité, mais il la dépasse et met à côté d'elle, au-dessus dVIle, la liberté. Il en va de même pour le débat que suscite le problème de TEtre : le matérialisme affirme Texistence de. la matière et nie toute autre réalité; le spiritualisme, plus hardi, plus large, s'élève jusqu'à un principe supérieur, l'esprit.

N'assimilons donc pas les divers systèmes à des mobiles qui partent d'un même point, puis s'éloignent toujours plus les uns des autres parce qu'ils suivent des trajectoires divergentes. Comparons-les bien plutôt à <r des cercles concentriques qui vont s'élargissant toujours plus sans pouvoir embrasser l'immensité de l'universel^». L'histoire de la philosophie doit évoquer devant nous l'image d'une échelle dialectique que la pensée humaine gravit degré par degré pour s'élever de la Sôia à la vàtpiç. Mais il va sans dire que cette progression ne s'effectue pas d'une façon continue et mécanique, selon l'ordre chroiiologique, car des esprits de génie ont atteint dès le début un degré très haut d'évolution, tandis que d'autres, venant bien après eux mais plus bornés, sont restés de beaiicoup en deçà.

Ainsi il n'y a pas que de la diversité dans la philosophie, il y a aussi une merveilleuse unité. Ce point de vue moniste est d'abord la meilleure réfutation des accusations injustifiées dont la métaphysique a été l'objet : la métaphysique n'est pas un effort vain puisqu'elle ne nous présente jamais du contradictoire, au sens logique de ce terme, et que les philosophes sont séparés bien plus par les mots que par la pensée. Mais il a pour nous une utilité plus immédiate en ce qu'il nous indique la méthode à suivre dans ce travail. Si nous risquons à notre tour une nouvelle expli*

'Voir le magnîfiqae chapitre qui clôt la Philosophie de Platon, de Fouillée, éd. de 1912, t. IV, p. 287.

— location du monde, c'est qu'aucune de celles qui ont été tentées jusqu'à présent ne nous a entièrement satisfait et n'a répondu pleinement à notre conviction intime. Notre effort sera donc tout d'abord négatif: il nous faudra expliquer pourquoi nous repoussons tous les systèmes existants et faire le procès de chacun ^ S'il n'y a aucun lien entre ces systèmes, il suQit de les examiner l'un après l'autre et dans n'importe quel ordre. Mais tel n'est pas le cas. D'une part, la philosophie entière gravite autour du problème de TBtre ; d'autre part, entre les diverses tentatives de solutions, on peut établir une sorte de hiérarchie. Nous avons pour cela un critère: la formule citée plus haut. Moins un système est négatif, plus il est vrai et, par suite, plus il doit être placé haut sur l'échelle dialectique. La marche de notre réfutation est donc toute trouvée : elle commencera par le degré le plus bas et s'élèvera petit h petit jusqu'aux conceptions que nous considérons comme les plus hautes et les plus compréhensives^

' Aussi les chapitres qui suivent seront exclusivement critiques, et le lecteur y rencontrera nombre de jugements qui lui paraîtront probablement fort sévères. Il va sans dire que ces jugements devraient être tempérés si les philosophes en cause étaient Tobjet d'une étude lystoriqne et désintéressée.

^ Nous laisserons naturellement de côté les systèmes de Hume et de Stuart Mill qui nient purement et simplement l'être et la loi de causalité pour n'admettre que des phénomènes et une succession nécessaire. La tâche de la philosophie est précisément d'aller pins profond que les phénomènes ; donc l'esprit qui refuse de rechercher l'absolu, l'inconditionné, renonce par là-même à philosopher. D'autre part, c'est jeter un défi à la plus élémentaire logique que de poser les phénomènes sans les justifier par une cause et, comme dirait Leibniz, par une raison suffisante. Car les phénomènes sont par définition (et aussi selon l'étymologie) la manifestcUion de quelque chose. Gomment concevoir l'apparence sans la réalité? quelle raison ces phénomènes ont-ils d'exister plutôt que de ne pas exister ? et d*où viennent ces consciences qui les perçoivent? Pourquoi enfin y a-t-il accord permanent des sensations et des différents esprits entre eux? Autant de questions, autant de problèmes insolubles pour le phénoménisme. On est donc forcé d'admettre une chose en soi; tout ce qu'on peut faire, c'est déclarer qu'elle restera à jamais cachée à l'esprit humain, comme le noumène kantien et l'inconnaissable spencérîen. Nous le répétons, le problème de l'Etre ne peut être éludé sous aucun prétexte.

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