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nommer député de Saint -Denis serait un jeu d'enfant pour l'ancien ouvrier, qui savait parler leur langue aux compagnons rouges de limaille. 11 lui suffirait de manifester son désir pour que son succès fût assuré. Et alors, qui sait? Peut-être un ministère : les Travaux publics. Et tant de belles réformes , tant de règlements pratiques : un socialisme sain dont il devinait le germe dans , l'esprit du maître impérial , et qui devait assurer au peuple une ère de travail plus féconde en sécurité et en bonheur. *
La guerre, éclatant brusquement, réduisit à néant tous ces admirables projets. Le vieil Hérault, qui croyait au triomphe de la France, mourut du saisissement que lui causa l'invasion allemande. C'était cependant une forte tête, mais il ne put supporter la vue de ses ateliers changés en parc d'artillerie, et de ses bureaux convertis en ambulances. Les hautes cheminées de l'usine privées des noirs panaches de la houille, et le fort de la Briche couronné de la blanche fumée de la poudre lui offrirent un spectacle trop inattendu, et avant la capitulation de Paris, le brave homme était mort laissant sa fortune à sa veuve et son industrie à son fils.
C'était un homme de quarante ans que Pierre Hérault, lorsque le gouvernement de l'usine lui échut. 11 avait été élevé à la dure, et, sous la lourde main du « patron », ainsi qu'il avait l'habitude d'appeler son père, il avait peiné comme un commis. 11 y avait déjà des miUions dans la maison, que le vieil Hérault n'avait encore rien changé à ses habitudes de petit bourgeois. A dire vrai, il n'en sentait pas la nécessité, il n'avait pas de besoins,
et ne s'acharnait à la poursuite de la fortune que pour obéir à sa passion innée d'acquérir. Lui et sa femme Joséphine se levaient à cinq heures en été, à six heures en hiver, et se couchaient presque avec le soleil. Deux fois Tan, à la fête du patron et à Pâques, la famille louait une loge et allait voir la pièce en vogue. ^
Lorsqu'en 1860 Pierre Hérault se maria avec la fille d'un riche vermicellier , son père ne lui donna pas de dot, et exigea qu'il habitât le second étage de l'hôtel du Faubourg-Poissonnière. L'existence de cette famille logée dans cette vaste demeure, avec quatre domestiques, fut tout ce qu'on peut imaginer de plus mesquin. Les dames Hérault avarient chacune leur femme de chambre. Une cuisinière était chargée de préparer les repas que les deux ménages prenaient en commun, non pas dans la splendide salle à manger décorée de ravissantes peintures représentant des scènes mythologiques, mais dans une petite pièce contiguë à la cuisine. Le seul domestique mâle était le cocher, qui, après avoir ramené de Saint-Denis les messieurs Hérault, avait, avant le pansage de son cheval et le lavage de sa voiture, à servir le dîner, en véritable maître Jacques.
Cette vie, à laquelle Pierre Hérault était habitué depuis son enfance, avait paru lourde à sa jeune femme. Sortie du couvent avec une éducation très soignée, et des vues sur le monde et l'existence, qui ne pouvaient être celles de ses beaux-parents, elle avait trouvé dans le cœur de son mari un écho à ses plaintes. Pierre aussi, plus instruit que son père, l'esprit ouvert aux progrès sociaux, souffrait delà médiocrité qui lui était imposée.
Connaissant la fortune acquise, dressant lui-même Tinverilaire de chaque année, il blâmait la parcimonie patCTn4^11e, sans oser protester. La libre disposition de ses appointements et des revenus de la dot de sa femme lui aurait permis d& se donner quelque plaisir. Mais il craignait les réprimandes du patron . Et les années se passaient monotones , sans incidents , sans émotions, dans le labeur toujours renouvelé, et sans but, puisqu'il était interdit de jouir de cette richesse qui augmentait toujours,
M™'^ Hérault , la mère , avait trouvé un moyen ingénieux et peu coûteux d'occuper sa vie : elle s'était donné k passion des fleurs. Son mari lui avait fait construire, au fond du jardin, une serre exposée au midi, dans laquelle* avec le soin et la patience d'un amateur hollandais j elle cultivait les espèces d'orchidées les plus belles et les plus rares. Par un retoifr de son caractère paysan, elle n avait pas voulu sacrifier uniquement àla frivolité, et, devant le mur du fond de la serre, elle avait planté des ceps de vigne qui produisaient en juillet d'admirables grappes de raisin. Ce raisin, triomphalement servi iï lafm du repas à M. Hérault, obtenait* grâce pour les modiques dépenses que faisait sa femme. Le côté utilitaire sauvait, aux yeux de ce travailleur, le côté futile de ce passe-temps.
La jeune M"^^ Hérault, qui n'aimait point l'horticulture, se consolait en s'occupant passionnément de son enfant, qu'elle pomponnait comme un fils de roi. Il n'y avait jamais de robes assez brodées, de bonnets trop garnis de précieuse dentelle pour le petit Louis , dau-
phin de cette maison Hérault-Gandon,qui avait une signature jugée de premier ordre à la Banque, et qui ne dépensait certainement pas cinquante mille francs par an pour vivre dans un hôtel qui avait servi de théâtre aux fêtes de la Régence, La jeune femme acceptait sa médiocrité présente, en pensant aux splendeurs que lui promettait Tavenir. Trop bonne pour souhaiter la mort de son tyrannique beau-père, elle ne pouvait cependant penser qu'il serait étemel, et elle se rendait compte que tout, au lendemain du deuil, prendrait certainement dans la famille une allure nouvelle. La destinée ne lui avait cependant pas réservé cette tardive jouissance . Elle mourut dix-huit mois avant le vieil Hérault, et laissa son mari veuf avec un fils de six ans à élever.
Lagrand'mère, heureusement, se trouvaitlà, qui, sans hésiter, se partagea entre ses plantes et son petit-fils, fleur plus tendre et plus frêle que toutes celles qu'elle avait soignées jusqu'ici. 11 était délicat, ce rejeton d'une race d'ouvriers , comme si la sève se fût peu à peu affaiblie à mesure queles descendants s'affinaient. Pierre était déjà^moins vigoureux et moins rude au travail que le vieil Hérault, et le petit Louis était moins robuste encore que son père. Les grand'mères ont habituellement pour leurs petits-enfants une tendresse plus passionnée et plus indulgente que pour leurs enfants eux-mêmes. Il semble que le cœur des vieilles gens, comme le vin généreux, se soit fondu et adouci avec le temps. Peutêtre aussi, la fin de la vie, imminente, les fait-elle se hâter de jouir de leurs effusions, et les baisers qu'ils donnent ne sont-ils si tendres que parce qu'ils peuvent être
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les derniers. La bonne dame témoigna à son petit-fils un amour exclusif et violent qui lui eût fait mettre le monde aux pieds de ce bambin aux yeux bleus et aux boucles blondes. Quant à Pierre Hérault, elle le traita avec une singulière indifTérence. Elle vivait avec lui dans une communauté de vues complète. Elle disait : « très bien » à tout ce qu'il proposait ; car cet ancien esclave s'était promptement métamorphosé en maître. Mais tousles soins, toutes les prévenances, toutes les pensées, tous les rêves étaient pour l'enfant.
D'ailleurs, ce grand garçon de quarante-cinq ans n'avait plus besoin de sa mère. 11 était devenu du jour au lendemain : « Hérault-Gandon » , aux lieu et place de son père ; il était le mâle, le chef, et pouvait commander. 11 ne s'en fit pas faute . Et en peu de temps la face de la maison changea. Le parcimonieux père Hérault n'était pas, depuis six mois, dans la tombe, que des ouvriers avaient envahi l'hôtel, pour le remettre en Tétat où La Grimonière l'avait laissé, au temps où les nymphes d'Opéra couraient de leurs pieds légers sous les ombrages,et s'arrêtaient dans les grottes du jardin, en compagnie des Ganillac et des La Fare. Les merveilleuses dorures du salon, ternies par un siècle d'abandon, reparurent sous l'éponge des peintres. Les bergers et les bergères des dessus de portes, nettoyés et re vernis, s'éveillèrent dans leurs cadres. En arrachant des papiers, dans une salle de billard, on découvrit des tapisseries de Beauvais admirables, sur lesquelles ces ignobles tentures imprimées avaient été collées. Les greniers rendirent les vieux bois des marquises et des fauteuils qui y avaient
TOLONTÉ. U
été relégués avec mépris pour laisser la place atj glorieux acajou orné de bronzes dori?s du premier empire.
Hérault eut la bonne fortune de rencontrer un tapissier homme de goût, qui sVfforra de reconstituer un mobilier digne de ThôteL 11 n*y eut donc, dans les salons, aucun de ces lampas criards^ni de ces velours de Gênes pesant?* qui déshonorèrent les ameublements sou.^ le second empire. Des soies anciennes h délicieux bouquets recouvrirent les meubles, et se drapèrent aux fenêtres, La cage du grand escalier fut ornée de quatre admirables tapisseries représentant les batailles d'Alexandre par Lebrun. La rampe en fer forgé, noircie par le temps, fut habilement redorée . En quelques moiis, l'hôtel du Faubourg-Poissonnière prit un aspect de luxe en rapport avec la fortune de ceux qui VhabitaienLLe nombre des domestiques fut doublé. Quatre chevaux rendirent aux écuries un peu d'aaimaliont et les remises furent pour\"ues d'élégantes voitures. La dépense de la maison tripla dès la première année, mais n'absorba cependant pas le quart des revenus.
Hérault, qui n'avait commencé les réparations de l'hôtel qu'en tremblant, et qui s't^^taildit en réformant complètement le train de la maison : " Voyons comment cela marchera T » s'aperçut avec joie que ses <c folies >i étaient, en somme, fort raisonnables et qu'au lieu de s'arrêter il pouvait aller de Tavant. Rien ne parut plus doux ù cet homme, jusque-là sevré de toutes les satisfactions du luxe, que de s'en offrir tous les raffinements. Peu a peu il se laissa glisser à la mollesse de la vie. 11 ne se leva plus dès 1 aube, comme le vieil Hérault l'avait
*î LES BATAILLES DE LA VIE.
habitué à le faire. 11 était maintenant d'un cercle, et, quand il avait veillé tard, les langueurs de la grasse matini^e lui semblaient irrésistibles. Un sous-directeur et trois ingénieurs avaient été chargés à l'usine de la besogne que son père et lui avaient menée à bien pendant tant d'années. Il put ainsi se donner du bon temps et profiter de l'existence.
Au bout d'un an de célibat, il avait rencontré au bord de la mer une jeune veuve, très élégante, très entourée, qui l'avait attiré chez elle et s'était chargée de compléter son éducation mondaine. Il avait trouvé dans son Balon une société d'hommes et de femmes dont le but unique était le plaisir. Avec un peu d'expérience, il se fût aperçu, dès le premier coup d'œil, que si les hommes étaient d'une valeur incontestable et d'une honorabilité parfaite, les femmes étaient, pour la plupart, d'une vertu douteuse et d'une origine équivoque. Il ne vit que l'agréaient de leur compagnie et pourvut largement au luxe coûteux de celle qui lui avait préparé tant de salisractîons. S'il dépensa beaucoup d'argent, il en gagna moins, parce qu'à l'usine rien ne remplace l'œil du maître. Mais il se conforma fidèlement à la morale des philosophes mondains qui ont décidé que, ne sachant pas ce qu il y a après la mort, l'homme doit, pour être sage, commencer par rendre la vie aussi agréable que possible. Ce matérialisme élégant et dissipateur eût fait frémir le vieil Hérault, qui qualifiait de prodigalité toute dépense inutile. Mais pendant que son fils faisait sauter ses écus, le créateur de la fortune dormait dans le tombeau de famille.
Ce Ti*était pourtant qu'un demi-viveur que Pierre Hérault et, ft'il ne continuait pas l'œuvre paternelle, il ne ïa compromettait guère* Il ne s'enrichissait pas, mais no se ruinait pas non plus. Il mangeait benoîtement ses revenus, et, avec des airs de toul jeter par les fenêtres, il était encore fort sage. Son lils Louis devaitl'ètre moins. Et, pris tout petit par le goût du luxe, il allait réaliser le vrai viveur que n'avait pas su être son père.
Dès qu'il eut Tâge de raison, il fut visible qn*il avait une vocation marquée pour tout ce qu i coûte de Targent» et un dégoût profond pour tout ce qui en rapporte. A dix-huit ans, il avait été impossible de lui faire passer un seul examen, quoiqu'il fût intelligent^ et il a%ait fallu des protections pour le faire admettre au volontariat, La grand nière Hérault, en voyant partir ce gamin, rose, mince et blond, qui avaitl'air d'une fille et qu'on allait, vingt-quatre heures plus tard, transformer en hussard, pleura des larmes plu s amères que quand elleavai L perd u son mari. Dans sa grande maison, qui lui paraissait vide depuis que Tenfant chéri n'y était plus, elle se promena comme une Ame en peine. LacuUuro de ses fleurs même la laissa indifférente. Les plus précieuses orchidées ne lui arrachèrent pas un regard. Au bout d'une semaine, Ti*y tenant plus, elle partit pour Evreux où le régiment de son petit^ftls était en garnison , et s'installa u Tauberge,
Mais quoiqu'elle ne fût pas exigeante, elle se trouva si mal qu'elle chercha, dans les environs, une maison où elle pût vivre confortablement pendant les douze mois que devait durer ce qu'elle appelait « le martyre » de
son cher enfant. Or la présence de sagrand'mère ne faisait pas du tout le compte du « cher enfant», qui avait rencontré, en arrivant au corps, très joyeuse compagnie» Tous ces petits hussards, volontaires d'un an, n'engendraient pas la mélancolie et, dans les intervalles du service et de l'instruction, ils avaient organisé à dix ou douze fils de famille, dans un cottage du faubourg, une façon de cercle où, à fumer, manger, boire, jouer et le reste, ils passaient très agréablement les heures. Quelques personnes assez jolies, dénichées dans la ville par ces oiseleurs qui promettaient pour ravenir,les aidaient à endurer la vie, et jamais la présence d'une grand'mère n'avait été moins urgente que ne le parut à Louis celle de la vieille M"'® Hérault.
Son premier mouvement fut de la renvoyer à Paris. Mais on ne se défait pas si facilement des gens qui vous aiment. Le hussard eut beau expliquer à l'excellente femme qu'il se portait très bien, que tout allait au mieux et qu'il n'avait nullement besoin d'elle, il ne put pas lui persuader qu'elle n'avait pas besoin de lui. Alors, il chercha, lui aussi, une résidence, et comme il tenait à ce qu*elle ne fût pas trop près de la ville, il découvrit sur les bords de l'Eure, entre les forêts de Pacy et de Breteuil, relié à ces deux massifs forestiers par de jolis bois bien percés, un château charmant, situé à Boissise-le- Roy, et que le propriétaire consentait à louer pour un an. On achèterait le domaine, s'il plaisait, après habitation. Le malin hussard, qui n'avait pourtant pas besoin de tant de ruses, n'ayant qu'à dire : je veux, fit remarquer k sa grand'mère qu'il y avait dans la propriété de
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fort belles serres, et tira des larmes à M°*® Hérault, qui se dit : il a pensé à mon plaisir. En conscience, ce délicieux égoïste n'avait pensé qu'au sien. Boissise élait campé sur une jolie colline, à trois lieues d'Évreux, Des fenêtres du château on découvrait la ville. 11 montra à sa grand'mère la flèche de la cathédrale, et lui dit :
— D'ici, avec une lorgnette, tu verras le toit de la caserne; nous serons ensemble, et tu vivras, au moins, au grand air. Avec de bons chevaux, en trois quarts d'h eure, tu te rendras à la ville... Et, le dimanche , je viendrai te voir avec mes amis.
^me Hérault loua Boissise, amena de Paris son cocher, ses voitures, ses domestiques, ce qu'il fallait de meubles pour garnir les appartements un peu vides du château, et finalement se trouva fort bien. Les serres lui plurent, autant par un retour de son ancienne passion que parce que le cher Louis avait assigné cette orcupation à son désœuvrement. Lui, pendant ce temps-là, « carottai* » le plus qu'il pouvait sur ses heures de service et d'études, grâce à la connivence des sous-officiers, gorgés de cigares et d'argent. Et les jours s'écoulaient, dans la garnison, occupés par de chaudes parties de poker ou de baccara et de joyeuses petites fêtes au Café de Pams,
11 y avait une chasse à Boissise, et, lorsqu'arriva le mois d'août, Pierre Hérault, qui, depuis six mois, avait fait la sourde oreille à toutes les sollicitations de sa mère, qui le pressait de venir, se décida à se déplacer. Le pays lui sembla délicieux et, pris d'un subit caprice pour les champs et les boiô, il déclara qu'il y passerait l'automne.
Évreux était à deux heures de Paris ; rester à Boissise n'était donc pas s'enfermer au désert. Il se prépara à mener grand train et produisit, dans ce paisible coin de province, une agitation extrême. Par ses relations de cercle, il se trouva connaître quelques officiers, qui amenèrent le reste de Tétat-major. Boissise retentit du bruit clair des éperons sonnant sur les daUes. Mais l'élément féminin représenté par la vieille M"*® Hérault parut insuffisant.
Quelques invitations adroitement faites dans le pays attirèrent les femmes et les filles des châtelains des environs , et les réceptions de Boissise commencèrent à offrir un ensemble supportable. La grand'mère plut par sa charmante bonhomie, le fils par sa simplicité. Quant au petit-fils, il était plus souvent au château qu'à la caserne, bien que gêné au milieu de ses officiers, encore qu'ils fussent les convives de son père. Le prestige du galon, établi par de longs mois d'obéissance, ne s'affaiblit pas en quelques heures de familiarité.
Pierre Hérault qui , depuis son introduction dans le monde élégant, avait appris à monter à cheval, aurait bien voulu organiser des chasses à courre. La forêt était vive en grands animaux, et le terrain sablonneux se prêtait admirablement à la cavalcade. Mais, outre que l'époque n'était pas favorable, la naeute manquait complètement, n fallut donc se contenter de quelques rallye-papers, auxquels les officiers de hussards se chargèrent de donner un entrain exceptionnel.
Louis, qui était un cavalier de premier ordre, se tenait systématiquement loin de ses chefs , pendant ces
courses où il lui eût été facile de Iriompher, grâce à la qualité des purs sangs de son père. Avec un tact très iïiïy il ne se souciait pas de porter ombrage à ceux qui, charmants à Boissise, auraient pu être sévères à Évreux, 11 partait avec tout le monde, dans sa tenue de simple soldat, pour ne point offusquer le moindre sous-lieu tenant par Télégrancede sa mise, et» après cinq niinuLeâ de galop, il prenait une allée transversale et se perdait dans le bois, laissant le gros de la course se développer sur la piste des papiers. 11 s'en allait ainsi sous la voûte fi-aîchc des futaies, foulant au pas de son cheval l'herbe épaisse des routes, écoutant distraitement le cri strident des geais fuyant de hêtre en hêtre, et le lointain appel du coucou mélancolique.
Il s'arrêtait à la lisière de la plaine, s'asseyait sur un revers de fossé, et^ dans la chaleur endormante du soleil d'été, restait les yeux occupés par la large ondulation des blés jaunes sous la brise * L'écho lui renvoyait les fanfares amorties du cor, et cette paix profonde le reposait délicieusement des plaisirs bruyants de sa vie ordinaire. 11 rêvait, étonné de la fuite rapide des heures, se surprenant à penser qu'il y avait peut-être, dans ce monde, des douceurs autres que les dîners fins, Famour de rencontre, et Tabatage des neuf au baccara. Cette nature douce, tendre et un peu molle, eût été facilemeut tournée vers le bien. Il eût suffi d'une ferme influence, constamment manifestée, pour faire de ce garçon de vingt ans ,^ déjà entraîné par des fréquentations mauvaises, un homme charmant et bon, au lieu du viveur inutile aux autres et dangereux à lui-même qu'il promettait
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4ti LES BATAILLES DE LA VIE.
d'être. Mais cette influence, sa grand'mère n'avait pas une autorité intellectuelle suffisante pour Vexercer, et son père était trop occupé à se décarômer de ses quarante antî de vie austère, pour diriger d'une façon suivie une autre existence que la sienne.
Un jour, on avait fait la partie d'aller déjeuner en forêt, auprès des ruines d'une très ancienne abbaye de Prémonîrés, très connue des archéologues sous le nom de Saint'Wulfrand. Il était environ quatre heures. Louis s'étant séparé deses compagnons, suivant son habitude, revenait vers Boissise au pas de son cheval. Toute la journée^ il avait été préoccupé d'une demande d'argent assez forte, que* ses pertes au jeu le forçaient à faire à sa famille. Et, après avoir tourné autour de son père, il s'était décidé à confier son ennui à M™* Hérault. Il rentrait dans cette intention, mâchonnant un cigare, et pensant que dans deux mois il serait libéré de son service et pou rrait mener joyeuse vie à Paris, lorsqu'en passant devant une route d'exploitation de coupe, deux appels, jetés d'une voix claire, arrivèrent jusqu'à lui. Il s'arrêta et, à deux cents mètres, aperçut, près d'une voiture, quelqu'un qui, de la main, lui faisait signe d'accourir. It se lança dans le chemin, coupé d'ornières profondes par le passage des charrettes de marchands de bois, et, en quelques secondes, il eut rejoint celui qui lui demandait assistance.
C'était un garçonnet de quatorze ans, blond, malingre, les épaules voûtées, vêtu d'une blouse de drap, d'une culotte descendant au-dessous du genou et serrée dans des molletières de cuir, coiffé d'un petit chapeau de feutre
gris. La charrette anglaise, atteli^ed'unponpy, qu'il avait engag<:^o imprudemment dans cette fondrière, avait perdu une de ses rooes, et gisait sur le flanc dans la boue. L'enfant s'était épuisé à essayer de la relever, puis, voyant qu'il n'y pouvait parvenir, avait commencé à ài^* tcler le poney, lorsque Louis avait paru sur le lieu de la catastrophe.
— Hé, militaire, un coup de main,s'écria-t-il avec une assurance impérieuse; je ne peux plus ni remettre ma voiture sur pied, ni dégager mon chevaL..
— Mon petit, vous vous y prenez tout detraversj dit Louis en sautant A bas de sa selle.
Le garçonnet regarda le hussard d'un air moqueur, et haussant les épaules :
— Nous allons voir si vous serez plus malin, vous qui critiquez les autres*..
— Mais cela ne sera pas bien difficile, dit Louis avec tranquillité.
Bamassant la roue, qui s*i5tait enfoncée d^ns la terre détrempée , il l'examina, constata qu'elle n'était point brisée, puis, saisissant à deux mains le bout de Tesaieu, il le sortit de romièro. Le poney, d'humeur pacifique et las d'avoir tiré, ne fit pas un mouvement.
— Il me faudrait quelque chose pour soutenir Tessieu maintenant, dit Louis.
11 avisa un tas de bourrées :
— Tenez! donnez-moi donc deux de ces fagots...
L'enfant prit, à pleins bras, le lourd amas de branchages, et rapporta, courbé par le poids, Danâ reffort quMl fit, son cbapeau tomba, et Louis, avec surprise, s'a-
oO LES BATAILLES DE LA VIE.
perçut que les cheveux blonds de son compagnon étaient relevés surla tête etmaintenus par un peigne de femme. Il ramassa le feutre qui avait roulé à ses pieds, et, avec un sourire, s'inclinant légèrement :
— Mademoiselle, dit-il, je vous demande pardon. Si j'avais su à qui j'avais affaire, je ne me serais pas permis de vous parler avec tant de familiarité.
— Bon ! Allez toujours ! Sans cet imbécile de chapeau qui ne tient pas, vous ne vouî seriez pas douté que je suis une fille... Mettons qu'il n'est pas tombé, et continuons notre besogne...
Louis entra l'essieu dans le moyeu, l'assujettit avec la moitié de la clavette rompue, et, ayant fait tourner vigoureusement la roue pour s'assurer qu'elle fonctionnait bien :
— Voilà la chose I... S'il vous plaît de monter, je pourrai vous accompagner jusqu'à la bonne route...
— Mais je ne voudrais pas vous entraîner loin de chez vous.
— Je demeure à Boissise..
— Ah! Alors vous êtes le petit Hérault?
Louis leva les yeux avec surprise sur celle qui le traitait avec un si surprenant sans-gêne . Il la vit maigre, pâle, un peu contrefaite, avec un visage maladif éclairé par des yeux gris pétillants de malice. Elle ne devait pas avoir plus de quinze ans. De ses mains sèches et diaphanes elle avait pris les guides, et, sifflant, elle essayait de faire démarrer son poney qui, satisfait de cette halte forcée, ne semblait pas disposé à repartir. Elle tendit son fouet à Louis :
— Dites donc, hussard, cinglez-moi un peu ce fâinéant-là.
— Je vais faire mieux, dit le jeune homme.
Et, passant la bride de son cheval dans son bras gauche, de la main droite il poussa de toutes ses forces la légère charrette anglaise et la mit en mouvement. Ils suivirent pendant quelques instants le chemin bourbeux, puis, arrivés à une ligne transversale :
— Au port! s'écria gaîmeht la jeune fille... Maintenant, mon sauveur, il me reste à vous assurer de toute ma reconnaissance.
— Ce n'est vraiment pas la peine...
— Si, vous êtes crotté comme un barbet... Mais que ne ferait-on pas pour la beauté, n'est-ce pas? poursuivit-elle avec une âpre ironie... Au fait, vous ne m'avez seulement pas demandé qui je suis... Vous n'êtes pas très poli, vous savez!...
— Je suis discret.
— Ou plutôt vous n'êtes pas pressé de me rencontrer de nouveau... Je comprends ça !
Elle eut un pâle sourire d'enfant déjà désillusionnée :
— Eh bien ! Vous en serez pour votre réserve : j'habite à une lieue de chez vous et je me nomme Emilie... Mon père est M. Lereboulley, le sénateur. . . un gros mon sieur, à l'air très aimable, et que vous verrez toujours avec une jolie femme.
Louis regarda curieusement la jeune fille :
— Madame votre mère...? dit-il.
Un nuage passa sur le front d'Emilie, sa physionomie
devint soudainement dure, et d'une voix rauque et un peu tremblante :
— Ma mère est mortel répondit-elle.
Elle inclina la tête en signe d'adieu, et fouettant son poney de toute sa force, elle s'éloigna. Pendant un instant, Louis la suivit des yeux, intrigué par cette petite fille bizarre, mélange de gouaillerie et de sensibilité . Mais il ne s attardait pas volontiers à raisonner ses impressions, et, rendant la main à son cheval, il rentra.
M. Lereboulley était, en effet, très aimable. Les hôtes de Boissise furent à même de le constater le lendemain même. Il vint apporter ses remercîments pour l'aide donnée à sa fille par Louis. Emilie ne parut pas. Le sénateur, dès le premier jour, fut en parfaite intelligence avec Pierre Hérault. Ils se reconnurent viveurs par une sorte de franc-maçonnerie du plaisir. Au bout de quelques semaines ils étaient compères. Lereboulley, grand et gros homme âgé de cinquante ans, avait une figure poupine, rasée, comme celle d*un prêtre. Il parlait facilement, avec un accent normand assez prononcé. Depuis plusieurs générations safamille avait unepuissante influence dans le département de TEure. Et, sous TEmpire, une lutte mémorable s'était engagée entre le père du sénateur actuel, franchement orléaniste, et le préfet, un délicieux fonctionnaire à poigne . Les Lereboulley n'avaient été vaincus qu'à grand peine. Le département gorgé de faveurs, s'était laissé endormir, et le candidat du gouvernement avait triomphé. Mais, sous la République, Lereboulley avait retrouvé toute sa puissance, et la ville d'Evreux lui appartenait. Il avait été nommé se-
Dateur, un de ses neveux était dL^puté, et, avec le scrutiiî de liste^ ils étaient à peu près maîtres du pays/Lereboulleyi homme à vues profondes, sous des apparences enjouées, était un de ces grands brasseurs d'affaires avec lesquels la Bourse est obligée de compter. Régent de la Banque, administrateur du chemin de fer du Midii il avait, tant au point de vue poUtique qu'au point de vue financier, une situation exceptionnelle.
Resté veuf, avec une fîRe qu'il adorait d'autant plus tendrement qn'it avait eu plusdepeineà Télovor, iîn*avait jamais voulu se remarier, quoiqu'il en eût été ardemment sollicité. Il n*avait pu supporter l'idée de donner une belle-mère à sa petite Emilie, souffreteuse et maladive. Si j'ai d autres enfants, pensait-il, vigoureux et bien portants, ma pauvre disgraciée sera délaissée, méprisée peut-être; il ne faut pas qu'elle ait de rivaux, elle sera seule et souveraine dans ma maison. Et il avait résisté à toutes les avances faites àsamain droite. Mais il s'était rattrapé avec la main gaucbe. L'amour, c'était là son péchf^ mignon, 11 était passionné, et toujours, comme Tavait dit sa fille, on le rencontrait avec une jolie femme. Le salon de la veuve, qui embellissait la vie de Pierre Hérault, oflVit, par sa composition, de grondes ressourcesà ce papillon sénatorial, et Tintimité des deux hommes devint étroite. Ils firent des affaires ensemble, Hérault entra dans diverses combinaisons financières élaborées par LerebouUey, Lerebouîley mit en société les usines d'Hérault*
Les enfants avaient suivi l'exemple des parents, Sincère et solide affection, sans arrière-pensée de mariage
entre ce joli garçon et cette fille disgraciée de la nature. Ils s'étaient sentis attirés Tun vers Vautre, elle par la bonne mine et la juvénile gaîté de Louis, lui, au contraire, par la dégradation physique et Tamère concentration morale d'Emilie. Ils offraient entre eux le plus complet contraste, et ce fut Tassise indestructible de leur amitié.
M^^^ Lereboulley, du reste, éprouva un vif plaisir à fréquenter la maison Hérault, à cause de la vieille grand'mère. Cette enfant, sevrée de tendresses féminines, açiopla Taïeule. Pour elle, elle assouplit sa bizarre allure garçonnière et fut vraiment jeune fille. Il était temps qu*cllfi vînt volontairement occuper une place au foyer, car Louis, suivant l'exemple de son père, avait pris sa volée, et s'était mis à mener la vie à grandes guides. Mais avec quelle supériorité dans l'art de jeter l'argent parla fenêtre ! Entre le train de Hérault et celui de son fils, il y eut la même différence qu'entre la marche du coucou vi celle du chemin de fer. L'un allait paisiblement, faij^ant ses trois lieues à l'heure , dans un honnête nuage de poussière, l'autre alla à tout briser, dévorant Tespace, avec un bruit de tonnerre , enveloppé de flamme et de fumée. En trois ans, Louis avait gaspillé l'héritage de sa mère, et se préparait à enrichir de sa signature tous les usuriers de Paris, lorsqu'en cinq minutes, une attaque d'apoplexie le mit en possession de la fortune paternelle. Au retour d'une petite fête avec Lereboulley, Hérault se sentit la tête lourde. Il se'plaignit à son domestique d'avoir des éblouissements, et, le lendemain, on le trouva mort dans son lit.
Le matin du jour où, devant la porte cochère de Thôtel Hérault-Gandon, on accrochait les draperies funèbres, deux heures avant que le char brodé d'argent et orné de panaches, emportât à sa dernière demeure le fils du contremaître de l'usine de Graville, une petite charrette à bras s'était arrêtée, et deux commissionnaires avaient déchargé sur le trottoir un modeste mobilier. Le concierge, d'un air mécontent avait dit aux deux hommes :
— Comme c'est ennuyeux que vous arriviez aujourd'hui!
— Maisc'est le 45, avait répondu un des commissionnaires. C'est votre mort qui n'est pas dans son droit...
— C'est le propriétaire I avait interrompu sévèrement le concierge.
— Raison de plus I fit l'autre homme de peine, en haussant les épaules. Un propriétaire, qui s'en va le jour du terme, ça n'a pas de bon sens!
— Allons, montez vivement, avant qu'on expose le corps.
Et, en trois voyages, l'emménagement avait été terminé.
Vers dix heures, lorsque la foule des parents, des invités et des ouvriers, venus pour les obsèques, emplissait le faubourg, une jeune fille s'avan/ja à travers les groupes serrés, regardant le numéro de la porte, comme si les tentures noires eussent à ce point défiguré la maison qu'elle ne la reconnût pas . En constatant qu'elle étaitbienarrivéeàsa destination, elle fit un léger mouvement d'effroi, puis, grave, passant auprès du catafalque couvert de bouquets et de couronnes, dont les parfums,
développés par la chaleur des lumières, montaient violents dans rair,elle plia le genou, fit une courte prière et s'éloigna. C'était Hélène de Graville qui, au moment où Pierre Hérault sortait de lamaison, venait d'y entrer.
Elle ne le connaissait même* pas de nom, c€ft homme dont sa grand'mère, par le mariage de Fifine, avait fait un enfant légitime. La comtesse avait promptement oublié le bienfait et ceux qui en avaient bénéficié. Son fils, devenu grand, avait succédé à son père dans l'exploitation du domaine et de Tusine. Il s'était marié, et de son mariage était née une fille unique : Hélène. Par un contraste trop fréquent en ce siècle d'activité fiévreuse et de lutte implacable, en même temps que la fortune de l'ancien ouvrier grandissait, cellç de celui qui avait été son maître, presque son seigneur, allait s'amoindrissant. Le Glandier, mal dirigé par un gérant incapable, avait coûté de l'argent au lieu d'en rapporter, et il avait fallu vendre un établissement qui devenait une trop lourde charge. M. de Graville, pour se remettre à flot, avait tenté quelques spéculations avantageuses, mais la guerre avait porté un coup funeste à ses entreprises, et, vers 1875, la terre de Graville, surchargée d'hypothèques, avait été achetée à vil prix par un banquier de Dieppe.
M. de Graville, chaudement patronné par des amis influents, avait été, sous le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, pourvu d'une recette particulière ; mais entraîné par la débâcle du Seize-Mai, il était tombé sur le pavé de Paris, sans ressources et sans protecteurs. Enragé de sa déchéance, et ne pouvant s'habituer à la
médiocrité, il avait ramassé le peu d'argent qui lui restait et s'était embarqué pour le Texas, résolu à trouver dans cette contrée, féconde en richesses et en dangers, la mort ou la fortune rapide. La mort avait été plus facile à rencontrer que la fortune, L'avenluriern 'était pas revenu, et sa veuve avait été obligée de chercher du travail pour vivre-
Hélène, âgée de seize ans, avait, dans ces ciiconstances difficiles, prouvé une admirable fermeté de caractère , et une rare vaillance d'esprit. Voyant sa mère accablée par tant d'infortunes successives, elle avait fait elle-mCme, et résolument, toutes les réformes (ju'exigeait leur existence nouvelle, L'utiique bonne qui les servait avait été congédiée, et un logement de deux pièces j rue de Cléry, avait remplacé Tappartement qu'elles avaient habité jusque-là. Une maison de confections lui avait confié de l'ouvrage et, depuis le matin jusqu'au soir, les doigts agiles de la jeune fille bâtissaient, cou- .^aient, avec une adresse et une promptitude surprenantes- Cette enfant^ née pour la richesse, était une travail* leuse intrépide, et Fouvrage fondait dans ses mains comme si une invisible fée l'eût aidée par de mystérieux enchantements. Sa mère ne savait que pleurer sa fortune perdue et se lamenter sur son triste avenir. Hélène, alors, avec un sourire résigné, disait ;
^ 11 est ATai que notre sort n'est pas brillant , mais il paraîtrait enviable à tant d'autres. Il faut toujours, quand on est malheureux, regarder au-dessous de soi, on voit qu'il en est de plus misérables et on s'estime encore bien partagé.
r^a mère alors geignait :
— Gela t'est facile à dire, à toi qui n'as pas encore pris d'habitudes d'existence, mais moi qui ai connu des temps plus prospères, comment ne pas me désoler?Quel avenir s ofire à moi? Que tu tombes malade, et nous sommes perdues, car, hélas! je suis.à ta charge.
— C'est ce qui fait ma joie. Je suis fière de te rendre un peu des soins que tu as eus pour moi. Ne te tourmente pas : je suis forte, et je me porterai bien... Rien n'entretient la santé comme la frugalité et le travail.
Elki riait, puis, gravement, en agitant sa petite tête :
— D'ailleurs, je ne veux pas être malade.
— Tu ne veux pas ! répétait la mère avec une lassitude découragée ; s'il suffisait de vouloir, comme ce serait facile !
— Il suffit, en effet, de vouloir, répétait Hélène avec un léger froncement de sourcils qui donnait à son jeune visage une singulière expression d'énergie. On peut beaucoup pour soi-même... Seulement il ne faut pas une volonté de cinq minutes, il faut une volonté de tous les inslanls.
^ D'où te vient tant d'assurance? reprenait M"*® de Graiiille avec un peu d'aigreur, devant cet optimisme si résolu.
— Je n'en sais rien, disait naïvement Hélène , c'est en moi... Je ne puis penser autrement, et c'est ainsi que je veux faire.
— Je veuxl... Je veux I... répétait la veuve avec mélancolie... Le roi lui-même dit : Nous voulons?
— Il a des ministres ! s'écriait Hélène avec gaîté en
embrassant sa mère. Et moi je n*en ai pas. . . Je suis donc plus libre que lui.
Et elle se remettait à travailler avec ardeur M^^deGraville avait pris l'habitude d'appeler sa fille « Mademoiselle je veux » . Elle la raillait doucement; mais, au fond, elle était impressionnée par la fermeté d'esprit de cette enfant. Elle sentait palpiter en elle une âme supérieure, et, avec la confiance des êtres faibles, elle lui abandonnait la conduite de sa vie. Elle n'avait pas lieu de s'en repentir. En deux ans, la situation s'était améliorée au point que l'aisance avait reparu dans le ménage. Les maisons de confections pour lesquelles Hélène travaillait, avaient su se l'attacher par de solides liens. Souvent on lui proposait de venir, comme première, dans les magasins; mais cet état de demi-domesticité ne lui plaisait pas. Et puis il aurait fallu quitter sa mère, la laisser seule du matin jusqu'au soir. La veuve n'était, ni moralement ni physiquement, en état de supporter la solitude. Sa santé devenue mauvaise exigeait la présence d'Hélène. Et la jeune fille restait « ouvrière en chambre », comme elle disait non sans fierté. Assise devant sa fenêtre, elle tirait l'aiguille tant que le jour durait, écoutant monter jusqu'à elle le bourdonnement de la rue commerçante. Le soir, elle allumait sa lampe et, dans la petite pièce qui servait de salle à manger, elle continuait la tâche commencée. Sa mère s'assoupissait peu à peu sur le feuilleton du journal, et, à onze heures, soupirant, se laissait déshabiller et coucher. Hélène alors s'asseyait près du lit et, jusqu'à ce que M^^deGraville dormît complètement, lui faisait la
éè LES BATAILLES DE LA VIE.
lecture. Dans ses moments de bonne humeur la veuve disait :
— Nous avons changé de rôle... C'est toi qui es la mère,.. Je suis un vieil enfant, hélas I que tu as eu quand tu étais toute petite.
Un vMtable enfant, en effet, auquel il fallait subordonner le présent et Tavenir. Si Hélène avait eu la liberté de ses actions ; si, au lieu d'être entravée, elle avait été aidée, elle eût probablement fait fortune dans le commerce. Son activité tranquille, la confiance souriante qu'elle montrait lui conciliaient partout les sympathies. En face d'elle, on sentait tout de suite qu'on avait affaire 11 quelqu'un. Jolie comme elle l'était, elle ne pouvait manquer de plaire, et, parmi les propositions déshonnêtes qu'on lui adressait, une offre sérieuse et digne lui avait été faite. Le patron de la grande maison de deuil : A /7m«ior^e/fe, avait voulu l'épouser. C'était un homme de quarante ans, assez laid, mais très intelligent et fort richo, Hélène, malgré les conseils de sa mère, qui entrevoyait tout un avenir aisé et tranquille, avait refusé. Elle aimait mieux rester fille que de se donner à un homme qu'elle n'aimerait pas. Sa mère avait eu de cette détermination un réel chagrin. Le patron de VImmortelle lui plaigaît :
— Puisque tu n'obéis qu'à ta fantaisie, disait-elle, avec lui tu pourrais avoir des caprices. Cet homme-là serait ton esclave...
— La belle avance, s'il m'est indifférent?Moi jen'ai de plaiiïir à vouloir que pour le bien de ceux que j'aime.
L'existence des deux femmes se poursuivit ainsi pen-
VOLONTÉ. fti
dant trois ans, exempte de soucis, vide d'événements» pleine de jours pareils les uns aux autres, occupée par le travail et remplie par la tendresse. Une catastrophe rompit cette heureuse monotonie : M"*® de Graville mo!irut subitement de la rupture d un anévrisme, et, sans avertissement, sans préparation, Hélène demeura seule sur la terre. Pendant une semaine, cette vaillante fille fui complètement anéantie. Sa ferme raison se trouva désorientée. Son père était mort loin d'elle et, si cruellement qu'elle eût ressenti sa perte, le coup n/ avait pas été aussi direct que celui qui l'écrasait maintenant. La pauvre femme auprès de laquelle, depuis sa naissance, elle avait vécu sans un éloignement d'une minute, dans une confiance entière, lui était brusquement enlevée. Tous les liens de chair qui attachaient cette fille si tendre h jsa mère, se déchirèrent, lui causant une douleur physique atroce. En un instant, Hélène vit son avenir comme un gouffre noir et vide. Elle eut une sensation de vertige, et resta,dans la chambre solitaire, à pleurer.
Mais cet abandon d'elle-même ne devait pas être de longue durée. Lorsque la jeune fille reprit le gouvernement de son esprit, elle ne put supporter le séjour dans l'appartement où, à chaque heure de la journée, elle cherchait sa mère. Et c'est ainsi qu'en deuil, elle entra dans la maison du Faubourg-Poissonnière, lejour m ù me où Louis conduisait son père au cimetière.
Il y a de secrètes sympathies qui naissent d'un rapprochement fortuit entre deux pensées joyeuses ou tristos. La fenêtre d'Hélène donnait sur la cour de l'hôtel et, chaque jour, elle voyait passer ce jeune homme, vêtu de
noir, comme elle Tétait elle-même. Cette conformité dans leur situation morale, cette égalité de malheur entre le fils de famille riche et la jeune fille pauvre, attira sur Louis l'attention sympathique de M"*^ de Graville. C'était la première fois de sa vie qu'elle attachait si longtemps ses yeux sur un homme.
Pendant les six mois qui suivirent la mort de M. Hérault, Louis mena l'existence la plus régulière. Il semblait avoir été touché par une grâce inattendue. Il vivait auprès de sa grand'mère, déjeunait avec elle, allait à Saint-Denis dans le cabinet de son père, surveillait les travaux de l'usine, rentrait dîner, et passait la soirée au^ près de M"*' Hérault, la plupart du temps avec Emilie Lereboulley, qui avait redoublé d'attention et de soins pour sa vieille amie. Le matin et le soir, Hélène, assise devant sa fenêtre, apercevait Louis. Elle ne savait même pas son nom, n'ayant eu aff'aire pour sa location qu'au gérant des propriétés de la famille Hérault. Ce fut le père Anselme qui, par hasard, la renseigna. Elle apprit, à la fois, quele jeune homme était très riche et qu'il n'était pas très sage.
La distance entre la petite ouvrière et le fils Hérault était si grande, qu'Hélène se sentit rassurée et se laissa aller à penser librement à ce gentil garçon qui était, à en croire l'affirmation glorieuse du concierge, unsi mauvaissujet. Il fallait pourtant que cet homme exagérâtsingulièrement, car l'existence de Louis était exemplaire. Il sortait aux mêmes heures, rentrait aux mêmes heures^ réglé comme une horloge. Toujours l'air doux et triste, cet air câlin avec lequel il était venu au monde et qui
devait, pendant toute sa vie, malgré sa noirceur, lui valoir tant de sympathies et d'indulgence.
Durant ces premiers mois de tristesse et de chagrin, il avait eu très sincèrement l'intention de modifier ses habitudes et de devenir aussi sérieux qu 11 s'était montré léger jusque-là. Il avait vingt-six ans ; ne s'était-il pas assez amusé et ne pouvait-il se donner aux affaires, comme il s'était donné au plaisir? N'était-ce pas intéressant de diriger le fonctionnement de cette vaste usine de Saint- Denis, où deux mille ouvriers travaillaient dans un bruit infernal, avec une activité féconde ?N'avait-il pas la main dans dix entreprises dirigées par Lerèboulley? Et ses jours ne seraient-ils pas absorbés entièrement par les soucis de ces grands intérêts à faire fructifier? Il suffisait qu'il le voulût : il avait assez d'intelligence pour mener à bien sa tâche. Ses chefs de service eurent, au début de ce beau zèle, un très vif mouvement de joie : ils crurent avoir retrouvé un maître. Leur empressement àl'aider dans l'exécution de ses projets encouragea Louis, et prolongea sa bonne résolution un peu plus que s'il eût été livré à lui-même. Au bout de six mois, las de la retraite, las du travail, Louis reparut au cercle. 11 y fut accueilli par des démonstrations affectueuses qui le retinrent, et, tiraillé en sens contraire par le devoir et le plaisir, il se laissa aller à faire ce qui lui était le plus agréable.
A compter de ce jour. M"*® Hérault dîna, presque chaque soir, en tête-à-tête avec Emilie Lerèboulley, et la petite ouvrière n'eut plus aussi souvent l'occasion de suivre des yeux le jeune homme aux mêmes heures du
i^ LES BATAILLES DE LA VIE.
jour. La première fois qu'il ne vint pas dîner, elle oublia de dîner elle-même. Penchée à la croisée, son aiguille active oubliée sur ses genoux, elle resta h attendre le pas sonore qu'elle reconnaissait de loin, sous le passage de la iKjrte cochére, et qui lui annonc^ait le retour de Louis, Peu à peu la nuit descendit» les vitres de Thôtel Hérault s'éclairèrent, la voiture d'Emilie roula dans la cour, puis le va-et-vient du repas commença dans les couloirs de service. Huit heures sonnèrent à l'église Saint-Eugène et» avec un serrement de cœur, Hélène se dit : n ne rentrera pas. Elle poussa un soupir, et, triste comme si elle venait de perdre un ami» elle ferma sa fenêtre.
ni
La fête du comte WorésefT avait tenu toutes ses promesses. Dans le hall de l'hôtel des Champs-Elysées féeriquement éclairé à la lumière électrique, une foule animée et joyeuse circulait, dans une atmosphère enivrante ^ fai le du parf lira des fleurs et de la capiteuse odeu r des femmes. Entourés d'un triple rang de spectateurs, des couples dansaient au son d'une musique entraînante qu'un orchestre, caché dans une loggia voilée de verdure, laissait tomber mystérieusement en ondes sonores» Au balcon qui contourne tout le premier étage, des groupes se penchaient, regardant le tableau pittoresque des intrigues qui mêlaient, aux habits noirs et rouges des hommes, les dominos éclatants des femmes. Dominant le bruit des instruments, par instants un murmure de voix s*élevait frémissant comme un battement d ailes, et des éclats de rire perlés résonnaient, fanfare joyeuse de cotte nuit de plaisir. Le long du grand escalier de bois sculpté, splendidement décoré de panneaux peints par Baudry^ un flot de curieux montait^ avide de visi*
ter les luxueux appartements particuliers du comte.
Tout était ouvert dans Thôtel, merveille d'installation artistique, depuis le vestibule renaissance aux parois en mosaïques de Florence, jusqu'à la chambre à coucher Louis XV, dont le plafond lumineux est célèbre dans le monde de la galanterie. Les invités pouvaient pénétrer partout. Le grand seigneur russe avait dit à ses amis : « Vous êtes chez vous, cette nuit» et, avec le faste hospitalier d'un satrape d'Orient, il avait mis à leur disposition tout ce qu'il possédait de merveilleux. Il n'était dans sa maison que l'invité des hôtes qui lui avaient demandé de donner cette fête. Il avait convié tout ce que Paris compte d'aimable, d'illustre et de charmant. II n'avait fait qu'une exception et proscrit qu'une seule personne : le duc deBligny qui, deux ans auparavant, lui avait enlevé sa femme.
— Encore, avait-il dit, n'est-ce pas tant parce qu'il m'a privé de la comtesse que parce que, dans le duel qui s'en est suivi, il m'a logé dans la hanche une balle dpnt je boiterai toute ma vie. Une femme se remplace toujours, une jambe jamais.
Tous les grands clubs avaient envoyé leurs membres les plus connus, et quelques loups de velours enlevéà, à cause de la chaleur, laissaient deviner, sous la dentelle des capuchons, le joli visage de charmantes comédiennes. La Presse était représentée par une douzaine de journalistes choisis hautainement parmi ceux qui ont du talent et de la conscience. Adossé à une colonne de marbre, le maître du théâtre contemporain, reconnaissable à sa haute taille, à son vaste front couronné de che-
veux rebelles et à sa longue moustache grise surmontant une bouche railleuse, écoutait, avec un sourire, deux jeunes femmes qui lui demandaient une consultation sur un cas de conscience embarrassant. Un peu plus loin, maigre et pâle, avec son profil à la Bonaparte, le seul écrivain qui puisse lutter de célébrité et de succès avec le grand paradoxal, répandait sur un cercle d'auditeurs le flot intarissable de sa verve, tirant, sans arrêt et sans repos, un feu d'artifice où les mots pétillaient comme des fusées.
Le successeur des maîtres flamands, aussi petit par la taille qu'il est grand par le talent, agitait sa longue barbe de fleuve en écoutant Tillustre musicien Vignot, qui, Tair inspiré, levant sa tête d'apôtre, parlait peinture , affirmant sa compétence universelle . Une jeqne danseuse de l'Opéra dont la renommée, soigneusement couvée par un banquier ami des arts, commence à égaler celle des plus hautes étoiles, s'était suspendue au bras du très jeune directeur de la Comédie française, et lui faisait des grâces, comme si elle eût désiré être élevée au sociétariat. Lui, souriant, prônait malicieusement la chorégraphie italienne, et méritait des coups d'éventail sur les doigts, en portant aux nues la Cornalba. Le prince de Cravan, l'arbitre de toutes les élégances, promenait à son bras un domino hermétiquement masqué, et secouait en riant sa tête blanche, quand on lui demandait : « Qui est-ce? » Une femme du monde lui avait dit : « Présentez-la-moi. » 11 avait fait une mine effarouchée et répondu tout bas : « Impossible, c'est Grilled'Égout! »
-'- Mki-i^l^
Il y en avait, en réalité, de toutes les sortes et pour tous les goûts, dans cette redoute discrète, où, le visage voilé, à leur gré, les duchesses et les filles avaient pu venir. On n'avait, à l'entrée, demandé que les cartes des cavaliers. L'incognito des femmes avait été scrupuleusement respecté. Et, en conscience, Woréseff n'aurait pu dire qui était ou n'était pas chez lui, ce soir-là. C'était justement celte promiscuité du vice et de la vertu, ce coudoiement de la haute noblesse et de la basse roture, mettant pêle-mêle tout ce monde séparé, dans la vie ordinaire, par les infranchissables barrières des convenances sociales, qui avaient excité tant de curiosités.
Retiré dans un petit salon oriental, décoré de panoplies circassiennes de la plus grande beauté, Lereboulley s'était assis à une table de jeu, et en compagnie de sir James Olifaunt, de Bramberg et de Sélim Nuno, il avait commencé une partie de poker. La belle Diana venait de prendre le bras de Clément de Thauziat pour faire le tour des appartements, et le sénateur, tranquille en la sachant acccompagnée de ce redoutable porte-respect, s'était mis en devoir de gagner quelque argent à ses confrères de la Banque étrangère. Depuis une demiheure qu'il était là, rien n'avait troublé sa quiétude, et son visage de prêtre, aux tempes marquées de bistre, exprimait la satisfaction la plus entière, lorsqu'un couple, entrant dans le salon, s'était arrêté à deux pas de la table. La femme, petite, mince, était vêtue d'un domino de satin bleu pâle, garni d'admirables valenciennes. Le cavalier était Louis Hérault. Le sénateur leva les yeux, et reconnaissant le jeune homme :
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— Ah ! VOUS voilà déjà en possession, vous, dit-il d'un air égrillard. Vous n*êtes jamais dans les retardataires.
Louis regarda Lereboulley et, souriant avec tranquillité :
— Si je promène cette jeune personne, mon cher, c'est pour vous rendre service...
— Je la connais donc?
— Comme si vous ne les connaissiez pas toutes !
— Voyons qui est celle-là...
Le gros homme s'étaitlevé, laissant la partie commencée. Il s'approcha et se disposait à relever la barbe de dentelle du masque, quand Tinconnue, le prenant par les épaules, lui appliqua sur chaque joue un baiser.
— Eh! eh! s'écria gaîment Louis, voilà de la tendresse, ou je ne m'y connais pas !
Le domino, sautant en arrière, laissa échapper un strident éclat de rire qui amena un nuage sur le front de Lereboulley, puis saisissant de nouveau le bras de son cavalier, dans un mouvement rapide et léger, avec un froufrou de jupes, elle passa dans la pièce voisine.
— J'aurais juré que c'était cette folle d'Emilie! murmurale sénateur", en suivant la jeune femme des yeux.
Il haussa les épaules avec insouciance et, se rasseyant àla table, il repritsa partie. C'était Emilie, en effet, qui, depuis une heure, en compagnie de son camarade, circulait de groupe en groupe, jetant un trait moqueur, un mot plaisant, et, au hasard de la rencontre, dépensait avec largesse le trésor de son esprit. Déjà, on avait fait curieusement cercle autour d'elle pour l'entendre riposter à une des plus fines lames du monde littéraire.
Déguisant sa voix , elle raillait avec une aisance charmante. Rien de brutal ni de violent ; un badinage élégant, dans lequel les répliques à Temporte-pièce éclataient, comme Ic.s pétards un soir de fête. Louis, enchanté, se trouvant, grâce à sa compagne, le point de mire des regards, laissait Emilie se dépenser, Tappuyant, quand il le fallait, avec une bonhomie joyeuse, et, surtout, suivant avec docilité le mouvement qu'elle imprimait à son bras pour diriger leur marche à travers les salons. Elle ne ç'arrcHait qu'un instant, parlant de sa voix déguisée à tous ceux des invités qu'elle connaissait, et c'était le plus grand nombre, puis reprenait sa course, fouillant la fûuk de son clair regard, comme si elle cherchait quelqu'un.
Ils étaient arrivés ainsi, Louis et elle, à l'entrée delà serre, dans laquelle, sous des plantes auxlarges feuilles, au milieu des lycopodes fins comme de la soie et verts €omme l émeraude, coulait, avec des bouillonnements argentins, un petit ruisseau qui, sortant de l'urne d'une nymphe de marbre, s'épanchait dans un bassin à margelle de porphyre. Un treillage doré, garni de camélias rosf^s ol blancs, couvrait les murs, et du plafond vitré, des lianes pendaient s'entre-croisant, comme de longs serpents de verdure. Une Vénus, taillée dans un marbre noir, se dressait sur son piédestal de bronze, déité mystérieuse de cette retraite exotique. Les lourdes exhalaisons des plantes , se mêlant à l'acre parfum de la terre de bruyère, composaient une atmosphère chaude et troubla ule. Dès l'entrée, Louis sentit le bras d'Emilie qui frémissait sous le sien, en môme temps qu'un sou-