‹ Vols. 1 & 2Chapitre 18 sur 53 · IO · texte numérisé non relu

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sens les jugements que nous fournit l'autre. Pourquoi donc ne nous excrce-t-ou pas à marcher comme eux dans l'obscurité, à connoitre les corps que nous pouvons atteindre , à juger des objets qui nous environnent ; à faire, en un mot, de nuit et sans lumière, tout ce qu’ils font de jour et sans yeux? Tant que le soleil luit , nous avons sur eux l’avantage ; dans les ténèbres, ils sont nos guides à leur tour. Nous sommes aveugles la moitié de la vie ; avec la différence que les vrais aveugles savent toujours se conduire , et que nous n’osons faire un pas au cœur de la nuit. Ou a de la lumière, me dirat-on. Eh quoi! toujours des machines! Qui vous répond quelles vous suivront par-tout au besoin? Pour moi, j’aime mieux qu’Emile ait des veux au bout de ses doigts, que dans la boutique d'un chandelier.

Etes-vous enfermé dans un édi lice au milieu de la nuit? frappez des mains ; vous appercevrez au résonnemeut du lieu , si l’espace est grand ou petit , si vous êtes au milieu ou dans un coin. A demi-pied d'un mur, l’air moins ambiant et plus réfléchi vous porte une autre sensation au visage. Restez en place, et tournez-vous successivement de tous les côtés ; s’il y a une porte ouverte , un léger courant d’air vous l'indiquera. Etes- vous dans un bateau? vous connoitrez , à la maniéré dont l'air vous frappera le visage , non seulement en quel sens vous allez , mais si le fil de la riviere vous entraîne lentement ou vile. Ces observations, et mille autres semblables, ne peuvent bien se faire que de nuit ; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour ,

nous serons aidés ou distraits par la vue, elles nous échapperont. Cependant il n'y a encore ici ni mains ni hâton. Que de connoissanees oculaires on peut acquérir par le toucher, même sans rien toucher du tout !

Beaucoup de jeux de nuit. Cet avis est plus important qu’il ne semble. La nuit effraie naturel. cinenl les hommes , et quelquefois les animaux (20). La raison , les connoissanees , l’esprit , le courage, délivrent peu de gens de ce tribut. J’ai vu des raisonneurs, des esprits forts, des philosophes, des militaires intrépides en plein jour, trembler la nuit comme des femmes au bruit d’une feuille d’arbre. On attribue ceî effroi aux contes des nourrices : on se trompe; il a une cause naturelle. Quelle est cet;e cause? La même qni rend les sourds défiants et le peuple superstitieux, l’ignorance des choses qui nous environnent et de ce qui se passe autour do nous (21). Accoutumé d’appereevoir de loin les oh-

(20) Cet effroi devient très manifeste daus les grandes éclipses de soleil.

(21) E11 voiei encore une autre cause bien expliquée par un philosophe dont je cite soureut le livre, et dont les grandes vues m’instruisent encore plus souvent.

« Lorsque, par des circonstances particulières , nous ne « pouvous avoir uuc idée juste de la distance, et que nous « ne pouvons juger des objets que par la grandeur de l’angle ou plutôt de l’image qu’ils (ornieut dans nos yeux , « nous nous trompons alors nécessairement sur la grandeur «de ors objets. Tout le monde a éprouvé qu*en voyageant « la nuit on prend un buisson dont on est près pour un « grand arbre dont on est loin , ou bien ou prend un grand

jets et de prévoir leurs impressions d'avance , comment, ne voyant plus rien de ce qui m’entoure, n’y snpposerois-je pas mille êtres, mille mouvement*

« arbre éloigné pour un buisson qui est voisin : de même , «si on ne connoîtpas les objets par leur forme, et qu’on « ne puisse avoir par ce moyen aucune idée de distance , » on se trompera encore nécessairement : une mouche qui « passera avec rapidité à quelques pouces de distance de « nos yeux , nous paroîtra dans ce cas être un oiseau qui « en seroit a une très grande distance ; un cheval qui seroit « sans mouvement dans le milieu d’une campagne, et qui «seroit dans une attitude semblable, par exemple, à celle « d’un mouton, ne nous paroîtra plus qu’un gros mouton , «tant que nous ne reconnoîtrons pas que c’est un cheval; «mais dès que nous l’aurons reconnu, il nous paroîtra dans « l’instant gros comme un cheval, et nous rectifierons sur- « le-champ notre premier jugement.

« Toutes les fois qu’on se trouvera dans la nuit dans des «lieux inconnus où l’on ne pourra juger de la distance, « et où l’on ne pourra reconnoître la forme des choses à « cause de l’obscurité, on sera en danger de tomber à tout « instant dans l’erreur au sujet des jugements que l’on fera « sur les objets qui se présenteront. C’est de la que vient la « frayeur et l’espece de crainte intérieure que l’obscurité « de la nuit fait sentir à presque tous les hommes; c’est sur « cela qu’est fondée l’apparence des spectres et des figures « gigantesques et épouvantables que tant de gens disent « avoir vus. On leur répond communément que ces figures « étoient dans leur imagination : cependant elles pouvoient «être réellement dans leurs yeux, et il est très possible « qu’ils aient en effet vu ce qu’ils disent avoir vu : car il « doit arriver nécessairement toutes les fois qu’on ne ** pourra juger d’un objet que par l’angle qu’il forme « dans l’oeil, que cet objet inconnu grossira et grandira à

qui peuvent me nuire , et dont il m’est impossible de me garantir? J’ai beau savoir que je suis en sûreté dans le lieu où je me trouve , je ne le sais ja-

« mesure qu’on en sera plus voisin; et que s’il a d’abord « paru au spectateur, qui ne peut connoitre ce qu’il voit « ni juger à quelle distance il le voit, que s’il a paru , dis- « je , d’abord de la hauteur de quelques pieds lorsqu’il « étoit à la distance de vingt ou trente pas, il doit paroitre « haut de plusieurs toises lorsqu’il n’en sera plus éloigné « que de quelques pieds; ce qui doit en effet l’étonner et « l’effrayer jusqu’à ce qu’eafin il vienne à toucher l’objet «ouà le rceonnoître; car dans l’instant même qu’il recon- « uoitra ce que c’est, cet objet qui lui paroissoit gigantes- >< que diminuera tout-à-eoup, et ne lui paraîtra plus avoir « que sa grandeur réelle; mais si l’on fuit ou qu’on n’ose « approcher, il est certain qu’on n’aura d’autre idée de « cet objet que celle de l’image qu’il formoit dans l’œil , «et qu’on aura réellement vu nue figure gigantesque ou «épouvantable par la grandeur et par la forme. Le pré- «jugé des spectres est donc fondé dans la nature; et ces «apparences ne dépendent pas, comme le croient les phi- « losoplics, uniquement de l’imagination.» (Ilist. nat., tome VI. page 22, in-t2.)

J’ai tâché de montrer dans le texte comment il eu dépend toujours en partie; et quaut à la cause expliquée dans ce passage, on voit que l'habitude de marcher la nuit doit nous apprendre a distinguer les apparences que la ressemblance des formes et la diversité des distances font prendre aux objets à nos yeux dans l’obscurité : car lorsque l’air est encore assez éclairé pour nous laisser apperccvoir les contours des objets, comme il y a plus d’air interposé dans un plus grand éloignement, nous devons toujours voir ces contours moins marqués quand l’objet est plus loin de nous; ce qui subit, à force d habitude.

au ÉMILE.

mais aussi Lien que si je le vovois actuellement : j’ai, donc toujours un sujet de crainte que je n avois pas en plein jour. Je sais , il est -vrai , qu’un corps étranger ne peut guere agir sur le mien sans s’annoncer par quelque bruit ; aussi combien j’ai sans cesse l’oreille alerte Au moindre bruit dont je ne puis discerner la cause , l’intérêt de ma conservation me fait d’abord supposer tout ce qui doit le plus m’engager à me tenir sur mes gardes, et par conséquent tout ce qui est le plus propre à m’effrayer.

N’entends-je absolument rien P je ne suis pas pour cela tranquille ; car enfin sans bruit on peut encore me surprendre. Il faut que je suppose les choses telles qu’elles étoient auparavant , telles qu’elles doivent encore être , que je voie ce que je ne vois pas. Ainsi , forcé de mettre en jeu mon imagination, bientôt je n’en suis plus maître , et ce que j’ai fait pour me rassurer ne sert qu’à m’alarmer davantage. Si j’entends du bruit , j’entends des voleurs ; si je n’entends rien , je vois des fantômes : la vigilance que m’inspire le soin de me conserver ne me donne que sujets de crainte. Tout ce qui doit me rassurer n’est que dans ma raison ; l’instinct pins fort me parle tout autrement qu’elle. A quoi bon penser qu’on n’a rien à craindre , puisqn’alors on n’a rien à faire ?

pour nous garantir de l’erreur qu’explique ici M. de Buffon. Quelque explication qu’on préféré, ma méthode est donc toujours efficace, et c’est ce que l'expérience confirme parfaitement.

LITRE II. 2i5

La cause du mal trouvée indique le remede. Eu toute chose, l’habitude tue l’imagination ; il n’y a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que l’on voit tous les jours , ce n’est pins l’imagination qui agit, c’est la mémoire ; et voilà la raison de l’axiome ab assuetis non fit passio ; car ce n’est qu’au feu de l’imagination que les passions s’allument. Ne raisonnez: donc pas avec celui que vous voulez guérir de l’horreur des ténèbres ; menez-l’v souvent , et soyez sûr que tous les arguments de la philosophie ne vaudront pas cet usage. La tète ne tourne point aux couvreurs sur les toits, et l’on ne voit plus avoir peur dans l’obscurité quiconque est accoutumé d’y être.

Toilà donc pour nos jeux de nuit un autre avantage ajouté au premier : mais pour que ces jeux réussissent . je n'y puis troji recommander la gaieté. Rien n’est si triste que les ténèbres : n’allez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Qu’il rie en entrant dans l’obscurité; que le rire le reprenne avant qu’il en sorte; que, tandis qu’il y est , l’idée des amusements qn’il quitte, et de ceux qu’il va retrouver, le défende des imaginations fantastiques qui pourroient l’y venir chercher.

Il est nn terme de la vie au-delà duquel on rétrogradé eu avançant. .Je sens que j’ai passé ce terme. Je recommence, pour ainsi dire, une autre carrière. Le vide de l’àge mûr, qui s’est fait sentir à moi , me retrace le doux temps du premier âge. Eu vieillissant je redeviens enfant, et je me rappelle plus volontiers ce que j’ai fait à dix ans qu’à tientc. Lccteu;s ,

ai6 Émile.

pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même ; car, pour bien faire ce livre , il faut que je le fasse avec plaisir.

J’étois à la campagne en pension chez un ministre appelé JV1. Lambercier. J’avois pour camarade un cousin plus riche que moi , et qu’on traitoit en héritier, tandis qu’éloigné de mon pere je n’étois qu’un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard' étoit singulièrement poltron, sur-tout la nuit. Je me moquai tant de sa fraveur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries . voulut mettre mon courage a 1 épreuve. Un soir d’automne, qu’il faisoit très obscur, il me donna la clef du temple, et me dit d’aller chercher dans la chaire la bible qu'on y avoit laissée. U ajouta , pour me piquer d'honneur, quelques mots qui me mirent dans l’impuissance de reculer.

Je partis sans lumière ; si j'en avois eu , c’auroit peut-être été pis encore. Il failoit passer par le cimetière : je le traversai gaillardement ; car, tant que je me sentois en plein air , je n’eus jamais de frayeurs nocturnes.

En ouvrant la pot te, j’entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, et qui commença d’ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte , je voulus entrer ; mais à peine eus-je fait quelques pas , que je m arrêtai. En appercevant l’obscurité profonde qui régnoit dans ce vaste Ken, je lus saisi d’une terreur qui me lit dresser les cheveux : je rétrograde . je sors , je me mets à fuir lout tremblant. Je trouvai dans la cour uu petit chien nommé Sultan , dont les caresses me

rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas , tâchant pourtant d'emmener avec moi Sutlan , qui ne voulut pas me suivre. Je franchis brusquement la porte , j’entre dans l’église. A peine y fus-je rentré , que la frayeur me reprit , mais si fortement , que je perdis la tête ; et quoique la chaire fût à droite, et que je le susse très bien, ayant tourné sans m’en appercevoir, je la cherchai longtemps à gauche, je m’embarrassai dans les bancs, je ne sa vois plus où j’étois ; et ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte , je tombai dans un bonleversement inexprimable. Enlîu j’apperçois la porte , je viens à bout de sortir du temple , et je m’en éloigne comme la première fois , bien résolu de n’y jamais rentrer seul qu’en plein jour.

Je reviens jusqu’à la maison. Prêt à entrer, je distingue la voix de AI. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d’avance ; et confus de m’y voir exposé, j’hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j’entends mademoiselle Lambercier s’inquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, et AI. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n'auroit pas manqué de faire tout l’honneur de l'expédition. A l’instant toutes mes frayeurs cessent , et ne me laissent que celle d’être surpris dans ma fuite : je cours, je vole au temple ; sans m’égarer, sans tâtonner, j’arrive à la chaire ; j’y monte, je prends la bible , je m’élance en bas ; dans trois sauts je suis hors du temple , dont j’oubliai même de fermer la porte ; j’entre dans la chambre hors d’haleine ; je jette la bible sur la

2iS Émile.

table , effaré , mais palpitant d’aise d'avoir prévenn le seconrs qui m’étoit destiné.

On me demandera si je donne ce trait pour un modèle à suivre, et pour un exemple de la gaieté que j’exige dans ces sortes d’exercices. Non ; mais je le donne pour preuve que rien n’est plus capable de rassurer quiconque est effravé des ombres de la nuit, que d'entendre dans une chambre voisine une compagnie assemblée rire et causer tranquillement. Je voudrois qu’au lieu de s’amuser ainsi seul avec son éleve, on rassemblât les soirs beaucoup d’enfants de bonne humeur ; qu’on ne les envovât pas d'abord séparément, mais plusieurs ensemble, et qu’on o’en hasardât aucun parfaitement seul, qu’on ne se fût bien assuré d’avance qu’il n’en seroitpas trop effrayé.

Je n’imagine rien de si plaisant et de si utile que de pareils jeux , pour peu qu’on voulut user d’adresse à les ordonner, .le ferois dans une grande salle une espeee de labyrinthe, avec des tables, des fauteuils , des chaises, des paravents. Dans les inextricables tortuosités de ce labyrinthe j'arracgerois, au milieu de huit ou dix boîtes d’attrapes , une autre boite presque semblable , bien garnie de bonbons ; je désignerais en ternies clairs, mais succincts , le lieu précis où se trouve la bonne boîte ; je donnerois le renseignement suffisant pour la distinguer à des gens plus attentifs et moins étourdis que des enfants (22) ; puis , après avoir fait tirer au sort les

(22) Pour les exercer à l’attention , ne leur dites jamais que des choses qu’ils aient un intérêt sensible et présenta

petits concurrents, je les enverrois chercher tous l'un après l’autre, jusqu’à ce que la bonue boite fut trouvée : ce que j’aurois soin de rendre difficile à proportion de leur habileté.

Figurez-vous un petit Hercule arrivant une boite à la main, tout lier de son expédition. La boite se met sur la table , on l'ouvre en cérémonie. J’entends d’ici les éclats de rire , les buées de la bande j oyeu.se , quand, au lien des confitures qu’on attendoit , ou trouve bien proprement arrangés sur de la mousse ou sur du coton un hanneton, un escargot , du charbon, du gland, un navet, ou quelque autre pareille denrée. D'autres fois, dans une pieee nouvellement blanchie , on suspendra près du mur quelque jouet , quelque petit meuble qu’il s’agira d'aller chercher sans toucher au mur. A peine celui qui l’apportera sera-t-il rentré, que, pour peu qu'il ait manqué à la condition , le bout de son chapeau blanchi , le bout de ses souliers , la basque de son habit , sa manche, trahiront sa mal-adresse. En voilà bien assez, trop peut-être, pour faire entendre l’esprit de ces sortes de jeux. S’il faut tout vous dire , ne me lisez point.

Quels avantages un homme ainsi élevé n’aurat-il pas la nuit sur les autres hommes ! Ses pieds accoutumés à s’affermir dans les ténèbres, ses mains exercées à s’appliquer aisément à tous les corps environnants, le conduiront sans peine dans la plus

bien eutendre, sur-tout point de longueur, jamais un mot superflu. Mais aussi ue laissez dans vos discours ni obscurité ni équivoque.

épaisse obscurité. Son imagination, pleine des jeu: nocturnes de sa jeunesse , se tournera dilïicilemen sur des objets effrayants. S’il croit entendre de éclats de rire, au lieu de ceux des esprits follets, t< seront ceux de ses anciens camarades ; s'il se pein une assemblée , ce ne sera point pour lui le sabbat mais la chambre de son gouverneur. La nuit, ne lu rappelant que des idées gaies, ne lui sera jamai affreuse; au lieu de la craindre, il l’aimera. S'agit-i d’une expédition militaire ? il sera prêt à tout heure, aussi bien seul qu’avec sa troupe. Il entrer daus le camp de Saùl , il le parcourra sans s’égare] il ira jusqu’à la tente du roi sans éveiller personne il s’en retournera sans être apperçu. Faut-il euleve les chevaux de Rhésus? adressez-vous à lui san crainte. Parmi les gens autrement élevés , vous troc verez difficilement un Ulysse.

J’ai vu des gens vouloir, par des surprises, ac coutumer les enfants à ne s’effrayer de rien la nui Cette méthode est très mauvaise ; elle produit u effet tout contraire à celui qu’on cherche , et ne set qu’à les rendre toujours plus craintifs. Ni la raiso ni l’habitude ne peuvent rassurer sur l’idée d u danger présent dont on ne peut connoitre le degt ni l’espece , ni sur la ciainte des surprises qu’on souvent éprouvées. Cependant comment s’assure de tenir toujours votre éleve exempt de pareils a< cidents ? Voici le meilleur avis, ce me semble, dot on puisse le prévenir là-dessus. Vous êtes alors , d rois-je à mon Emile , dans le cas d’une juste défense car l’aggresseur ne vous laisse pas juger s’il vet vous faire mal ou peur, et, comme il a pris se

avantages, la fuite même n'est pas uu refuge pour vous. Saisissez donc hardiment celui qui vous surprend de nuit, homme ou bête, il n'importe; serrcz-le , empoignez-le de tonte votre force ; s’il se débat , frappez , ne marchandez point les coups ; et, quoi qu’il puisse dire on faire, ne lâchez jamais prise que vous ne sachiez bien ce que c’est : l'éclaircissement vous apprendra probablement qu’il n’y avoit pas beaucoup à craindre, et cette maniéré de traiter les plaisants doit naturellement les rebuter d’y revenir.

Quoique le toucher soit de tous nos sens celui dont nous avons le plus continuel exercice, ses jugements restent pourtant , comme je l’ai dit , imparfaits et grossiers plus que ceux d’aucun autre, parceque nous mêlons continuellement à son usage celui de la vue, et que, l'oeil atteignant à l’objet plutôt que la main, l’esprit juge presque toujours sans elle. En revanche , les jugements du tact sont les pins sûrs , précisément parcequ’ils sont les plus bornes; car, ne s'étendant qu’aussi loin que nos mains peuvent atteindre , ils rectifient l’étourderie des autres sens, qni s’élancent au loin sur des objets qu’ils appercoivent à pciue, au lieu que tout ce qu'appercoit le toucher il l’apperçoit bien. Ajoutiz que , joignant, quand il nous plait , la force des muscles à l'action des nerfs, nous unissons par une sensation simultanée, an jugement de la température, des grandeurs, des ligures, le jugement du poids et de la solidité. Ainsi le toucher étant de tous les sens celui qui nous instruit le mieux de 1 impression que les corps étrangers peuvent faire

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sur le nôtre, est celui dont l’usage est le plus fréquent, et nous donne le pins immédiatement h connoissauce nécessaire à notre conservation.

Comme le toucher exercé supplée à la vue, pourquoi ne ponrroit-il pas aussi suppléer à l’ouïe jusqu’à certain point , puisque les sons excitent dans les corps sonores des ébranlements sensibles au tact ? En posant une main sur le corps d'un violoncelle , on peut, sans le secours des yeux ni des oreilles, distinguera la seule maniéré dont le bois vibre et frémit si le son qu’il rend est grave ou aigu , s’il est tiré de la chanterelle ou du bourdon. Qu’on exerce le sens à ces différences , je ne doute pas qu’avec le temps on n’y put devenir sensible au point d'entendre un air entier par les doigts. Or, ceci supposé, il est clair qu’on pourroit aisément parler aux sourds en musique; car les tons et les temps, n'étant pas moins susceptibles de combinaisons régulières que les articulations et les voix , peuvent être pris de même pour les éléments du discours.

Il y a des exercices qui émoussent le sens du toucher, et le rendent plus obtus ; d’autres au contraire l’aiguisent , et le rendent plus délicat et plus fin. Les premiers , joignant beaucoup de mouvement et de force à la continuelle impression des corps durs, rendent la peau rude, calleuse, et lui ôtent le sentiment naturel ; les seconds sont ceux qui varient ce même sentiment par un tact léger et frequent , en sorte que l'esprit, attentif à des impressions incessamment répétées, acquiert La facilité de juger toutes leurs modifications. Cette différence est sensible dans l’usage des instruments de musique :

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