‹ Vols. 3 & 4Chapitre 10 sur 16 · LIVRE V. ifi<J · texte numérisé non relu

LIVRE V. ifi<J

On demande s'il faut aux filles des maîtres ou des maîtresses. Je ne sais : je voudi ois bien qu’elles n’eussent besoin ni des uns ni des autres , qu elles apprissent librement ce qu’elles ont tant de penchant à vouloir apprendre, et qu’on ne vit pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins chamarrés. J’ai quelque peine à croire que le commerce de ces genslà ne soit pas plus nuisible à de |eunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles ; et que leur jargon, leur ton, leurs airs, ne donnent pas à leurs écolières le premier goût des frivolités, pour eux si importantes, dont elles ne tarderont guere, à leur exemple, de faire leur unique occupation.

Dans les arts qui n’ont que l’agrément pour objet, tout peut servir de maître aux jeunes personnes ; leur pere, leur mere, leur frere, leur suur, leurs amis, leurs gouvernantes , leur miroir, et surtout leur propre goût. Ou ne doit point offrir de leur donner lecou , il faut que ce soieut elles qui la demandent : ou ne doit point faire une lâche d’une récompense; et c’est sur-tout dans ces sortes d’études que le premier succès est de vouloir réussir. Au reste, s’il faut absolument des leçons en réglé, je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais s’il faut qu’un maître à danser prenne une jeune éeolicre par sa main délicate et blanche, qu’il lui fasse accourcirla jupe, lever les yeux , déployer les bras , avancer un sein palpitant ; mais je sais bien que pour rien au monde je ne voudrois être ce maitre-lâ.

l’ar l’industrie et les talents le goût se forme; par le goût l'esprit s’ouvre insensiblement aux idées du

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beau dans tons les genres, et enfin aux notions morales qui s’y rapportent. C’est peut-être une des raisons pourquoi le sentiment de la décence et de l’honnêteté s’insinue plutôt chez les filles que chez les garçons ; car , pour croire que ce sentiment précoce soit l’ouvrage des gouvernantes , il faudroit être fort mal instruit de la tournure de leurs leçons et de la marche de l’esprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans l’art de plaire, c’est par lni seul qu’on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l’habitude accoutume les sens. C’est l’esprit qui non seulement xûvilie le corps, mais qui le renouvelle en quelque sorte ; c’est par la succession des sentiments et des idées qn'il anime et varie là physionomie; et c’est par les discours qu’il inspire, que l’attention, tenue en haleine, soutient long-temps le même intérêt sur le même objet. C’est, je crois, par toutes ces raisons que les jeunes filles acquièrent si vite nn petit babil agréable , qu’ elles mettent de l’accent dans leurs propos, même avant que de les sentir, et que les hommes s’amusent sitôt à les écouter , même avant qu’elles puissent les entendre; ils épient, pour ainsi dire , le moment du discernement de ces petites personnes, pour savoir quand ils pourront les aimer : car. quoi qu’on fasse, on veut plaire à ce qui nous plaît ; et sitôt qu’on en désespere il ne nous plaît pas long-temps.

Les femmes ont la langue flexible ; elles parlent plutôt, plus aisément et plus agréablement que les hommes. On Jes accuse aussi de parler davantage : cela doit être , et je changerois volontiers ce repro-*

be en éloge : la bouche et les yeux, ont chez elles la même activité, et par la même raison. L’homme dit ce qu’il sait, la femme dit ce qui plaît ; l’un pour parler a besoin de connoissance , et l’autre de goût ; l’un doit avoir pour objet principal les choses utiles, l'autre les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes qne celles de la vérité.

On ne doit donc pas contenir le babil des filles, comme celui des garçons, par cette interrogation dure . A quoi cela est-il bon ? mais par cette autre à laquelle il n’est pas plus aisé de répondre. Que t effet cela fera-t-il ? Dans ce premier âge , où , ne pouvant discerner encore le bien et le mal, elles ne sont lesju“es de personne, elles doivent s’imposer pour loi de ne jamais rien dire qne d’agréable à ceux à qui elles parlent : et ce qui rend la pratique de cette réglé plus difficile est qu’elle reste toujours subordonnée à la première, qui est de ne jamais mentir.

J’v vois bien d’autres difficultés encore, mais elles sont d'un âge plus avancé. Quant à présent $ il n’en peut coûter aux jeunes lilles pour être vraies que de l’être sans grossièreté ; et comme naturellement cette grossièreté leur répugne , l'éducation leur apprend aisément à l'éviter. Je remarque en général, dans le commerce du monde , que la politesse des hommes est plus officieuse, et celle des femmes plus caressante. Cette différence n’est point d’institution , elle est naturelle. L’homme paroit chercher davantage à vous servir, et la femme à vous agréer. Il suit de là que, quoi qu’il en soit du caractère des femmes , leur politesse est moins fausse que la uôtre, elle ne fait qu'étendre leur premier KMtr.s. 3.

instinct ; mais quand un homme feint de préféré] mon intérêt au sien propre, de quelque démonstra tion qu’il colore ce mensonge , je suis très sûr qu’i en fait un. Il n’en coûte donc guere aux femme: d’être polies, ni par conséquent aux filles d'appren dre à le devenir. La première leçon vient de la na ture , l’art ne fait que la suivie, et déterminer sui vaut nos usages sons quelle forme elle doit se mon trer. A l’égard de leur politesse entre elles , c’es tout antre chose ; elles y mettent un air si conlrain et des attentions si froides , qu’en se gênant mutuel lement elles n’ont pas grand soin de cacher leui gêne, et semblent sincères dans leur mensonge ei ne cherchant guere à le déguiser. Cependant les jeunes personnes se font quelquefois tout de bon dei amitiés plus franches. A leur âge la gaieté tient liée de bon naturel ; et contentes d’elles, elles le soni de tout le monde. Il est constant aussi qu’elles se baisent de meilleur cœur, et se caressent avec pin: de grâce devant les hommes , fieres d’aiguiser im punément leur convoitise par l’image des faveur: qu elles savent leur faire envier.

Si l’on ne doit pas permettre aux jeunes garçon: des questions indiscrètes, à plus forte raison doiton les interdire à de jeunes liiles , dont la curiosité satisfaite ou mal éludée est bien d’une autre conséquence, vu leur pénétration à pressentir les mystères qu’on leur cache et leur adresse à les découvrir. Mais sans souffrir leurs interrogations, je vondrois qu’on les interrogeât beaucoup elles-mêmes , qu’on eût ^soin de les faire causer, qu’on les agaçât pour les exercer à parler aisément, pour les

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rendre vives à la riposte , pour leur délier l’esprit ;t la langue taudis qu’on le peut sans danger. Ces :onversations , toujours tournées en gaieté, mais ménagées avec art et bien dirigées, fernient un imusemeut charmant pour cet âge, et pourroient porter dans les coeurs innocents de ces jeunes personnes les premières et peut-être les plus utiles levons de morale qu’elles prendront de leur vie, en leur apprenant , sous l’attrait du plaisir et de la vanité, à quelles qualités les hommes accordent véritablement leur estime, et en quoi consiste la gloire 5t le bonheur d’une honnête femme.

On comprend bien que si les enfants mâles sont hors d’état de se former aucune véritable idée de religion , à plus forte raison la même idee est-elle audessus de la conception des filles: c’est pour cela même que je voudrais en parler à celles-ci de meilleure heure; car, s’il falloit attendre qu’elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes , on courroit risque de ne leur en parler jamais. La raison des femmes est une raison pratique . qui leur fait trouver très habilement les moyens d’arriver à une lin connue, mais qui ne leur fait pas trouver cette lin. La relation sociale des sénés est admirable. De cette soc. été résulte une personne morale dont la femme est l’ceil et l'hoinme le bras, mais avec une telle dépendance l’une de l’autre , que c’est de l’homme que la femme apprend ce rju il laut voir, et de la femme que l’homme apprend ne qu’il laut laire. Si la femme pouvoit remonter jussi bien que l’homme aux principes, et que 1 homme eût aussi bien qu’elle l’esprit des détails;

toujours indépendants l'un de l'autre, ils vivroieut dans une discorde éternelle , et leur société ne pourvoit subsister. Mais, dans l’harmonie qui régné entre eux, tout tend à la lin commune; on ne sait lequel met le plus du sien; chacun suit l'impulsion de l'autre ; chacun obéit, et tous deux sont les maîtres.

Par cela même que la conduite de la femmcest asservie à l’opinion publique , sa croyance est asservie à l’autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mere, et toute femme celle de son mari. Quand cette religion seroit fausse, la docilité qui soumet la mere et la fille à l’ordre de la nature efface auprès de Dieu le péché de l'erreur. Hors d'état d’être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des peres et des maris comme celle de l’église.

3><e pouvant tirer d’elles seules la réglé de leur foi , les femmes ne peuvent lui donner pour bornes celles de l’évidence et de la raison ; mais , se laissant entraîner par mille impulsions étrangères , elles sont toujours au-decà ou au-delà du vrai. Toujours extrêmes , elles sont toutes libertines ou dévotes ; on n’en voit point savoir réunir la sagesse à la piété. La source du mal n’est pas seulement dans le caractère outré de leur sexe, mais aussi dans l’autorité mal réglée du nôtre: le libertinage des mœurs la fait mépriser, l’elfroi du repentir la rend tyrannique; et voilà comment on en fait toujours trop ou trop peu.

Puisque l'autorité doit régler la religi n des femmes, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les rai-, sons qu’on a de croire, que de leur exposer nette-.

ment ce qn'on croit ; car la foi qu'on donne à de* idées obscures est la première source du fanatisme , et celle qu’on exige pour des choses absurdes mène a la folie ou à l’incrédulité. Je ne sais à quoi nos catéchismes portent le pins, d’ètre impie ou fanatique; mais je sais bien qu’ils font nécessairement l’un ou l’autre.

Premièrement, pour enseigner la religion à de jeunes filles , n’en faites jamais pour elles un objet de tristesse et de gêne, jamais une tâche ni un devoir; par conséquent ne leur faites jamais rien apprendre par coeur qui s’y rapporte, pas même les prières. Contentez-vous de faire régulièrement les vôtres devant elles , sans les forcer pourtant d’y assister. Faites-les courtes selon l’instruction de Jésus-Christ. Faites-les toujours avec le recueillement et le respect convenables ; songez qu’en demandant à l’Etre suprême de l’attention pour nous écouter, cela vaut bien qn’on en mette à ce qu’on va lui dire.

Il importe moins que de jeunes filles sachent sitôt leur religion, qu’il n’importe qu’elles la sachent bien, et sur-tout qu’elles l’aiment. Quand vons la leur rendez onéreuse, quand vous leur peignez toujours Dieu lâché contre elles , quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles cju’elles ne vous voient jamais remplir, que peuvent-elles penser, sinon que savoir son catéchisme et prier Dieu sont les devoirs des petites lilles , et désirer d’ètre grandes pour s'exempter comme vous de tout cet assujettissement? L’exemple! l’exemple! sans cela jamais on ne réussit i rien auprès des enfants.

Quand vous leur expliquez des articles de foi,

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que ce soit en forme d'instruction directe , et non par demandes et par répouses. Elles ne doivent jamais répondre que ce qu’elles pensent, et non ce qu’on leur a dicté. Toutes les iéponses du catéchisme sont à contre sens c’est l’écolier qui instruit le maître; elles sont même des mensonges dans la Louche des enfants, puisqu’ils expliquent ce qu’ils n’entendent point , et qu’ils affirment ce qu’ils sont hors d’état de croire. Parmi les hommes les plus intelligents, qu’on ine montre cenx qui ne mentent pas en disant leur catéchisme.

La première question que je vois dans le nôtre est celle-ci : Qui -vous a créée et mise au monde ? A quoi la petite lille, croyant bien que c’est sa inere, dit pourtant sans hésiter que c'est Dieu. La seule chose quelle voit là , c’est qu’à une demande qu’elle n'entend gnere elle fait une réponse qu’elle n’entend point du tout.

Je voudrois qn’nn homme qui connoitroit bien la marche de l’esprit des enfants voulût faire pour eux un catéchisme. Ce seroit peut-être le livre le plus utile qu’on eût jamais écrit, et ce ne seroit pas , à mou avis, celui qui feroit le moins d’honneur à son auteur. Ce qu’il y a de bien sur, c’est que si ce livre éloit bon , il ne ressembleroit gnere aux nôtres.

En tei catéchisme ne sera bon que quand, sur les seules demandes , l’enfant fera de lui-mème les réponses sans les apprendre ; bien entendu qu il sera quelquefois dans le cas d’interroger à son tour. Pour faite entendre ce que je veux dire il faudroit une espece de modèle, et je sens bien ce qui me

manque pour le tracer. J’essaierai du moins d’en donner quelque légère idée.

Je m’imagine donc que, pour venir à la première question de notre catéchisme , il faudroit que celui-là commençât à-peu-près ainsi.

LA BONNE

^ ous souvenez-vous du temps que votre mere étoit fille ?

LA PE TI TE

Non, ma bonne.

LA BON NE

Pourquoi non, vous qui avez si bonne mémoire?

LA PETITE

C’est que je n étois pas au monde.

LA BONNE

ous n’avez donc pas toujours vécu ?

LA PII1TE

Non.

Vivrez - vous

Oui.

LA BONNE

toujours ?

LA r E T 1 T E.

LA BONNE

Etes-vous jeune ou vieille?

LA PETITE

Je suis jeune.

LA BON NE

Et votre grand’maman est-elle jeune ou vieille ? la petite.

Elle est vieille.

IA BONNE

A-t-elle été jeune?

Oui.

LA. PETITE

Pourquoi ne Pest-elle plus?

LA PETITE

C'est qu’elle a vieilli.

LA. B05NE

Vieillirez-vous comme elle ?

LA. PETIT*

Je ne sais (7).

LA BO^IfE.

Où sont vos robes de l’année passée?

LA. PETITE

On les a défaites.

LA. B O H NE

Et pourquoi les a-t-on dé/aites?

LA PETITE

P-arcequ’ elles in'étoient trop petites.

LA BONNE

Et pourquoi vous étoient-elles trop petites ?

LA r ETIT E.

Parceque j’ai grandi.

LA BONNE

Grandirez-vous encore ?

LA PETITE

Oh ! oui.

Et que deviennent les grandes files?

^7 j £>* l ar-tcut on j ai mis, « Je ne sais », la petite répond autrt ment , 1. faut se défier de sa réponse et I3.IUI faire explique: avec coin.

LA. PETITE

Elles deviennent femmes.

LA BONNE

Et que deviennent les femmes?

LA PETITE

Elles deviennent rneres.

LA BONNE

Et les meres , que deviennent-elles?

LA PETITE

Elles deviennent vieilles.

LA BONNE

Vous deviendrez donc vieille?

LA PETITE

Quand je serai mere.

El que deviennent les vieilles gens?

LA PETITE

Je ne sais.

LA BONNE

Qu’est devenu votre grand-papa ?

LA rtTITE.

Il est mort (8).

LA BON NE

Et pourquoi est-il mort ?

(8) La petite dira cela, parccqu’elle l’a entendu dire j mais il iaui Ttnlier si elle a quelque juste idee de la mort, car cette idée n est pas si simple ni si a la portée des enfants que 1 on pense. On peut voir, dans le petit poème d Abel, un exemple de la maniéré dont on doit la leur donner. ( e charmant ouvrage respire une simplicité délicieuse dont on ne peut trop se nourrir pour converser avec les enfants.

LA r E T I TE.

Parcequ’il étoit vieux.

LA BOX N E

Que deviennent donc les vieilles gens?

LA PETITE

Ils meurent.

Et vous, quand vous serez vieille , que...

la petite, V interrompant.

Oh ! ma bonne, je ne veux pas mourir.

L A BON NE

Mon enfant , personne ne veut mourir , et tout le monde meurt.

LA PETITE

Comment' st-ce que maman mourra aussi?

LA BONNE

Comme tout le monde. Les femmes vieillissent ainsi que les hommes , et la vieillesse mene à la mort.

LA PETITE

Que faut-il faire pour vieillir bien tard ?

LA BONNE

"Vivre sagement tandis qu’on est jeune.

LA PETITE

Ma bonne, je serai toujours sage.

LA BONNE

Tant mieux pour vous. Mais enfin croyez- vous de vivre toujours?

LA PITITE.

Quand je serai bien vieille, bien vieille.»

Hé bien?

LA PETITE

Enfin , quand on est si vieille , vous dites qu’il Tant bien mourir.

LA BONNE

Vous mourrez donc une fois?

LA PETITE

Hélas ! oui.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivoit avant vous?

LA PETITE

Mon pere et ma mere.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivoit avant eux ?

LA riTITE.

Leur pere et leur mere.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivra après vous ?

LA rSTITE.

Mes enfants.

LA BONNE

Qui est-ce qui vivra après eux ?

LA PETITE

Leurs enfants , etc.

En suivant celte ronte on trouve à la race humaine, par des inductions sensibles, un commencement et line lin, comme à toutes choses, c’est-àdire un pere et une mere qui n’out eu ni pere ni mere, et des enfantsqui n’auront point d'enfants (y).

(9) L’idre de l’éternité ne sauroit s’appliquer aux générations humaines avec le consentement de l’esprit. Toute succesion numérique réduite en acte est incompatible avec celte idée.

iSo ÉMILE.

Ce n’est qu’après une longue suite de questions pareilles que la première demande du catéchisme est suffisamment préparée : alors seulement on peut la faire , et l'enfant peut l’entendre. Mais de là jusqu’à la deuxieme réponse, qui est pour ainsi dire la définition de l’essence divine, quel saut immense! Quand cet intervalle sera-t-il rempli? Dieu est uu esprit ! Et qu'est-ce qu’un esprit? Irai-je embarquer celui d’un enfant dans cette obscure métaphysique dont les hommes ont tant de peine à se tirer? Ce n’est pas à une petite fille à résoudre ces questions, c’est tout au plus à elle à les faire. Alors je lui répondrois simplement : Tous me demandez ce que c’est que Dieu ; cela n’est pas facile a dire: on ne peut entendre, ni voir, ni toucher Dieu: on ne le connoit que par ses oeuvres. Pour juger ce qu’il est attendez de savoir ce qu’il a fait.

Si nos dogmes sont tous de la même vérité, tous ne sont pas pour cela de la même importance. Il est fort indifférent à la gloire de Dieu qu'elle nous soit Connue en toutes choses; mais il importe à la société humaine et à chacun de ses membres que tout homme connoisse et remplisse les devoirs que lui impose la loi de Dieu envers son prochain et envers soi-même. Voilà ce que nous devons incessamment nous enseigner les uns aux autres , et voilà sur-tout de quoi les peres et les meres sont tenus d’instruire leurs enfants. Qu’une vierge soit la -mere de son créateur : qu’elle ait enfanté Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s'est joint ; que la substance du pere et du fils soit la même , ou ne soit que semblable; que l’esprit procédé de l’nn des deux qui

sont le même, on de tous deux conjointement ; je ne vois pas que la décision de ces questions , en apparence essentielles, importe plus à l’espece humaine, que de savoir quel jour de la lune on doit célébrer la pique , s’il faut dire le chapelet , jeûner , faire maigre, parler latin ou francois à l’église, orner les murs d’images , dire on entendre la messe, et n’avoir point de femme en propre. Que chacun pense là-dessus comme il lui plaira : j’ignore en quoi cela peut intéresser les autres ; quant à moi , cela ne m’intéresse point du tout. Mais ce qui m’intéresse , moi et tous mes semblables , c’est que chacun sache qu’il existe un arbitre du sort des humains duquel nous sommes tous les enfants, qui nous prescrit à tous d’être justes, de nous aimer les uns les autres, d’être bienfaisants et miséricordieux, de tenir nos engagements envers tout le monde , même envers nos ennemis et les siens; que l apnarent bonheur de celte vie n’est rien ; qu’il en est une autre après eile, dans laquelle cet Etre suprême sera le rémunérateur des bons et le juge des méchants. Ces dogmes et les dogmes semblables sont ceux qu il imjiorte d’enseigner à la jeunesse et de persuader à tous les c.tovens. Quiconque les combat mérite châtiment, sans doute; il est le perturbateur de l’ordre et l’ennemi de la société. Quiconque les passe , et veut nous asservir à ses opinions particulières, vient au même poiut par une route opposée ; pour établir l’ordre à sa maniéré, il trouble la paix ; dans son téméraire orgueil , il se rend l’interprcte de la Divinité , il exige en son nom les hommages et les respects deî hommes , il se fait Émile. 3. n

i3» ÉMILE.

Diea tant qu’il peut à sa place : ou devrait le punir comme sacrilege, quand od ne le punirait pas comme intolérant.

Négliger donc tous ces dogmes mystérieux qui ne sont pour nous que des mots sans idées, toutes ces doctrines bizarres, dont la vaine étude lient lieu de vertus à ceux qui s’v livrent , et sert plutôt aies rendre fous que bons. Maintenez toujours vos enfants dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur bien qu'il n’v a rien pour nous d’utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes et des raisonneuses; ne leur apprenez des choses du ciel que ce qui sert à la sagesse humaine : accoutumez-les à se sentir toujours sous les veux de Dieu, à l’avoir pour témoin de leurs actions, de leurs pensées , de leur vertu , de leurs plaisirs ; à faire le bien sans ostentation, parcequ’il l'aime; à souffrir le mal sans murmure, part i qu’il les en dédommagera ; à être enfin, tons les jours de leur vie , ce qu’elles seront bien aises d’avoir été lorsqu’elles comparaîtront devant lui. Voilà la véritable religion , voilà la seule qui n’est susceptible ni d'abus, ni d’impiété, ni de fanatisme. Qu’on en prêche tant qu’on voudra de plus sublimes ; pour moi, je n’en reconnois point d’autre que celle-là.

Au reste il est bon d’observer que, jusqu’à l’âge où la raison s’éclaire et où le sentiment naissant fait parler la conscience, ce qui est bien ou mal pour les jeunes personnes est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce qu’on leur commande est bien, ce qu'on leur défend est mal ; elles n’en doi-

vent pas savoir davantage : par où l’on voit de quelle importance est, encore plus pour elles que pour les garçons , le choix des personnes qui doivent les approcher et avoir quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des choses par elles-mêmes , et alors il est temps de changer le plan de leur éducation.

J’en ai trop dit jusqu’ici peut -être. A. quoi réduirons-nous les femmes , si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publies? Rabaissons pas à ce point le sexe qui nous gouverne, et qui nous honore quand nous ne l'avons pas avili. Il existe ponr toute l’espece humaine une réglé antérieure à l’opinion. C'est à l’inflexible direction de cette réglé que se doivent rapporter toutes les autres : elle juge le préjugé même; et ce n’est qu’autant que l’estime des hommes s’accorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous.

Cette réglé est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit ci-devant; il me suffit de remarquer que si ces deux réglés ne concourent à l’éducation des femmes, elle sera toajours défectueuse. Le sentiment sans l’opinion ne leur donnera point cette délicatesse d’aine qui pare les bonnes mœurs de l’honneur du monde ; et l’opinion sans le sentiment n’en lera jamais que des femmes fausses et déshonnêtes , qui mettent l’apparence à ja place de la vertu.

Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve d’arbitre entre les deux guides, qui ne laisse point éjarer la conscience , et qui redresse les erreurs du préjugé. Cette faculté est la raison. Mais

r$4 ÉMILE.

à ce mot que de questions s’élèvent! Les femmes sont-elles capables d’un solide raisonnement ? Itnporte-t-il qu’elles le cultivent? Le cultiveront-elles avec succès? Cette culture est-elle utile aux fonctions qui leur sont imposées? est-elle compatible avec la simplicité qui leur convient?

Les diverses maniérés d’envisager et de résoudre ces questions font que , donnant dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre et filer dans son ménage avec ses servantes , et n’en font ainsi que la première servante du maître : les autres , non contents d’assurer ses droits , lui font encore usurper les nôtres ; car la laisser au-dessus de nous dans les qualités propres à son sexe, et la rendre notre égale dans tout le reste, qu’est-ce autre chose que transporter à la femme la primauté que la nature donne au mari ?

La raison qui mene l'homme à la connoissance de ses devoirs n’est pas fort composée; la raison qui mene la femme à la connoissance des siens est plus simple encore. L’obéissance et la fidélité qu'elle doit à son mari, la tendresse et les soins qu’elle doit à ses enfants, sont des conséquences si naturelles et si sensibles de sa condition, qu'elle ne peut sans mauvaise foi refuser son consentement au sentiment intérieur qui la guide , ni méconnoitre le devoir dans le penchant qui n’est point encore altéré.

Je ne blâmerois pas sans distinction qu’une femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe , et qn’on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste ; mais il faudroit pour cela des mœurs publiques très simples , très saines, ou une maniéré

de vivre très retirée. Dans de grandes villes et parmi des hommes corrompus, cette femme seroit trop facile à séduire ; souvent sa vertu ne tiendroit qu’aux occasions : dans ce siecle philosophe il lui en faut une à l’épreuve ; il faut qu’elle sache d’avance et ce qu’on lui peut dire et ce qu’elle en doit penser.

D'ailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime ; elle doit sur-tout obtenir celle de son époux ; elle ne doit pas seulement lui faire aimer sa personne, mais lui faire approuver sa conduite ; elle doit justilier devant le public le choix qu’il a fait , et faire honorer le mari de l’honneur qu’on rend à la femme. Or comment s’y prendra-t-elle pour tout cela , si elle ignore nos institutions, si elle ne sait rien de nos usages , de nos bienséances, si elle ne connoit ni la source des jugements humains, ni les passions qui les déterminent? Dès-là quelle dépendais fois de sa propre conscience et des opinions des autres, il faut qu’elle apprenne à comparer ces deux réglés , à les concilier , et à ne préférer la première que quand elles sont en opposition. Elle devient le juge de ses juges , elle décide quand elle doit s'y soumettre et quand elle doit les récuser. Avant de rejeter ou d’admettre leurs préjugés , elle les pese ; elle apprend à remonter à leur source, à les prévenir, à se les rendre favorables ; elle a soin de ne jamais s’attirer le blâme quand son devoir lui permet de l’éviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit et sa raison.

Je reviens toujours au principe , et il me fournit

Li solution (le toutes mes difficultés. J’étudie ce qui est, j’en recherche la cause , et je trouve enliu que ce qui est est bien. J’entre dans des maisons ouvertes dont le maître et la maîtresse font conjointement les honneurs. Tous deux ont en la même éducation, tous deux sont d'une égale politesse, tous deux également pourvus de goût et d’esprit, tous deux auimés du même désir de bien recevoir leur monde et de renvoyer chacun content d’eux. Le mari n’omet aucun soin pour être attentif à tout: il va , vient , fait la ronde et se donne mille peines; il voudroit être tout attention. La femme reste à sa [ lace; un petit cercle se rassemble autour d’elle et semble lui cacher le reste de l’assemblce; cependant il ne s’y passe rien qu’elle n'appercoive , il ti en sort personne à qni elle n'ait parlé ; elle n'a rien omis de ce qui pouvoit intéresser tout le monde; elle n'a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable, et, sans rien troubler à l’ordre, le moindre de la compagnie n’est pas plus oublié que le premier. Ou est servi, l’on se metà table: l'homme, instruit des gens qui se conviennent , les placera selon ce qu’il sait, la femme, sans rien savoir, ne s’y troni] era pas; elle aura déjà lu dans les yeux, dans ie maintien , toutes les convenances, et chacun se trouvera placé comme il veut l’être. Je ne dis po.nl qu’au service personne n’est oublie. Le maître de la maison en faisant la ronde aura pu n’oublier personne ; mais la femme devine ce qu’on regarde avec plaisir et vous en offre ; en parlant à son voisin elle a l’œil au hout de la table : elle discerne celui qui ne niante point parcequ’il n’a pas faim, cl celui qui n’ose m

servir ou demander parcequ’il est mal-adroil; ou timide. En sortant de table chacun croit qu’elle n’a songé qu’à lui ; tous ne pensent pas qu’elle ait eu le temps de manger un seul morceau; mais la vérité est qu’elle a mangé plus que personne.

Quand tout le monde est parti , l’on parle de ce qui s’est passé. L’homme rapporte ce qu’on lui a dit, ce qu’ont dit et fait ceux avec lesquels il s’est entretenu. Si ce n’est pas toujours là-dessus que la femme est le plus exacte , en revanche elle a vu ce qui s'est dit tout bas à l’autre bout de la salle; elle sait ce qu’un tel a pensé, à quoi tenoit tel propos ou tel geste ; il s’est fait à peine un mouvement expressif dont elle n’ait l’interprétation toute prête, et presque toujours conforme à la vérité.

Le même tour d’esprit qui fait exceller une femme du monde dans l'art de tenir maison fait exceller une coquette dans l’art d'amuser plusieurs soupirants. Le manege de la coquetterie exige un discernement encore plus lin que celui de la politesse: car, pourvu qu’une femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait; mais la coquette perdroit bientôt son empire par cette uniformité mal-adroite : à force de vouloir obliger tous ses amants elle les rebuteroit tous. Dans la société , les maniérés qu’on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun; pourvu qu’on soit bien traité, Ion n'y regarde pas de si près sur les préférences: mais, en amour, une laveur qui n’est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroit cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous les antres , et ce qui lui peut arti-

r.JS EMILE.

ver de pis est de n’être point distingué. Il faut donc qn une femme qui vent conserver plusieurs amants persuade a chacun d’eux qu'elle le préféré, et quelle le lui persuade sous les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens.

^ oulcz-vous voir un personnage embarrassé ? placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons sécrétés, puis observez quelle sotte ligure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, et sûrement l’exemple ne sera pas plus rare , vous serez émerveillé de l'adresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux et fera que chacun se rira de l'autre. Or, si cette femme leur témoignoit la même confiance et prenoit avec eux la même familiarité . comment seroient-ils un instant ses dupes? En les traitant également , ne montreroit-elle pas qu’ils ont les mêmes droits sur elle? Oh! qu’elle s’v prend bien mieux que cela! loin de les traiter de la même maniéré, elle aflecle de mettre entre eux de l’inégalité; elle fait si bien qne celui qu’elle flatte croit que c’est par tendresse, et que celui qu’elle maltraite croit que c’est par dépit. Ainsi chacun, content de son partage, la voit toujours s'occuper de lui , tandis qu'elle ne s’occupe en effet que d’elle seule.

Dans le désir général de plaire, la coquetterie suggéré de semblables moyens: les caprices ne feroient que rebuter , s’ils n'étoient sagement ménagés ; et c’est en les dispensant avec art quelle en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves.

Usa ogn’arte la donna , onde sia colto

Nella tua rete alcun novello amante ;

Ne con tutti , ne sempre , un stesso volto Serba ; ma cangia a tempo atto e semblante.

A quoi tient tout cet art , si ce n’est à des observations fines et continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes , et qui la disposent à porter à chaque mouvement secret qu’elle apperçoit la force qu'il faut pour le suspendre ou l’accélérer? Or cet art s'apprend-il? Non; il naît avec les femmes; elles l’ont tontes, et jamais les hommes ne l’ont au même degré. Tel est un des caractères distinctifs du sexe. La présence d’esprit, la pénétration , les observations fines , sont la science des femmes ; l’habileté de s’en prévaloir est leur talent.

Toilà ce qui est, et l’on a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses , nous dit-on. Elles le deviennent. Le don qui leur est propre est l’adresse et non pas la fausseté : dans les vrais penchants de leur sexe, même en mentant , elles ne sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche quand ce n’est pas elle qui doit parler? Consultez leurs yeux , leur teint, leur respiration , leur air craintif, leur molle résistance : voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours non, et doit le dire; mais l’accent qu’elle y joint n'est pas toujours le même, et cet accent ne sait point mentir. La femme n'a-t-elle pas les mêmes besoins que l’homme sans avoir le même droit de les témoigner? Son sort seroit trop cruel , si . même dans les désirs légitimes, elle n’avoit un langage équivalent à celui qu elle n’ose tenir, l'art il que sa pudeur la rende malheureuse? Ne lui faut-

ig° t ÉMILE.

il pas dd art de communiquer ses penchants sans les découvrir ? De quelle adresse n’a-t-elle pas besoin pour faire qu’on lui dérobe ce qu'elle brûle d accorder ! Combien ne lui importe-t-il point d apprendre à toucher le cœur de l’homme sans paroitre songer à lui! Quel discours charmant n'est-ce pas que la pomme de Galathée et sa fuite mal adroite' Que faudra-t-il qu’elle ajoute à cela? Ira-t-elle dire an berger qui la suit entre les saules qu elle n’v fuit qu'à dessein de l'attirer ? U lie mentiroit, pour ainsi dire; car alors elle ne l’attireroit plus. Plus une femme a de réserve , plus elle doit avoir d'art, même avec son mari. Oui, je soutiens qu'en tenant la coquetterie dans ses limites , on la rend modeste et vraie, on en fait une loi de l’honnêteté.

La vertu est une, disoit très bien un de mes adversaires ; on ne la décompose pas pour admettre une partie et rejeter l'autre. Quand on l aitue, on l’aime dans toute son intégrité; et l’on refuse son cœur quand on peut, et toujours sa bouche, aux sentiments qu on ne doit point avoir. La vérité morale n’est pas ce qui est . mais ce qui est bien ; ce qui est mal ne devroit point être, et ne doit point être avoué, sur-tout quand cet aveu lui dunne un effet qu'il n’auroit pas eu sans cela. Si j'étois tenté de voler, et qu en le disant je tentasse un autre d’être mon complice, lui déclarer ma tentation ne seroitce pas y succomber? Pourquoi dites-vous que la pudeur rend les femmes fausses? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste pins vraies qne les autres? 1 ant s'en faut; elles sont plus fausses mille fois. On n arrive à ce point de dépravation qu a

force de vices, qu’on garde tons , et qui ne régnent qu’à la faveur de l'intrigue et du mensonge(io). Au contraire , celles qui ont encore de la honte , qui ne s’enorguellissent point de leurs fautes , qui savent cacher leurs désirs à ceux mêmes qui les inspirent, celtes dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine, sont d’ailleurs les plus vraies, les plus sincères, les plus constantes dans tous leurs engagements, et celles sur la foi desquelles od peut généralement le plus compter.

Je ne sache que la seule mademoiselle de l’Enclos qu’on ait pu citer pour exception connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de l’Enclos a-t-elle passé pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe elle avoit, dit-on, conservé celles du nôtre : on vante sa franchise , sa droiture , la sùrete de son commerce, sa lidélité dans l'amitié : enfin, pour achever le tableau de sa gloire , on dit qu’elle s’étoit faite homme. A la bonne heure. Mais, avec toute sa haute réputation , je n’atirois pas plus voulu

(10) Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se faire valoir de cette franchise, et jurent qu’a cela près il n’y a rien d’estimable qu’on ne trouve en elles; mais je sais bien aussi qu elles 11’ont jamais persuadé cela qu’a des sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-il qui les rctii une? et de quel honneur feront-elles cas après avoir renoncé a celui qui leur est propre? Ayant mis une fois leurs passions a 1 aise , elles n’ont plus aucun intérêt d’y résister: Kec foemina, amissa pudicitia, alia aunitbit. Jamais auteur connut-il mieux le cœur humain dans les deux sexes qne celui qui a dit cela?

de cet homme-là pour mon ami que pour ma maîtresse.

Tout ceci n'est pas si hors de propos qu'il paroit être. Je vois où tendent les maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe et sa fausseté prétendue; et je vois qne l’effet le plus assuré de cette philosophie sera d’ôter aux femmes de notre siecle le peu d’honneur qui leur est resté.

Sur ces considérations je crois qu’on peut déterminer en général quelle espece de culture convient à l’esprit des femmes, et sur quels objets on doit tourner leurs réflexions dès leur jeunesse.

Je l’ai déjà dit, les devoirs de leur sexe sont plus aisés à voir qu'à remplit". La première chose qu’elles doivent apprendre est à les aimer par la considération de leurs avantages; c’est le seul moyen de les leur rendre faciles. Chaque état et chaque âge a ses devoirs. On conçoit bientôt les siens pourvu qu’on les aime. Houorez votre état de femme, et, dans quelque rang que le ciel vous place, vous serez toujours une femme de bien. L’essentiel est d’être ce que nous fit la nature; on n’est toujours que trop ce que les hommes veulent que l’on soit.

La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées , n’est point dn ressort des femmes; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c’est à elles à faire l’application des principes que l’homme a trouvés , et c'est à elles de faire les observations qui mènent l’homme à l'établissement des principes. Toutes les

réflexions des femmes, en ce qni ne tient pas immédiatement à leurs devoirs , doivent tendre à l’étude des hommes ou aux connoissances agréables qui n'ont que le goût pour objet ; car quant aux ouvrages de genie ils passent leur portée; elles n’ont pas non plus assez de j ustesse et d’attention pour réussir aux sciences exactes; et, quant aux connoissances physiques, c’est à celui des deux qui est le plus agissant , le plus allant, qui voit le plus d’objets, c'est à celui qui a le plus de force, et qui l’exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles et des lois de la nature. La femme , qui est foible et qui ne voit rien au dehors, apprécie et juge les mobiles qu’elle peut mettre en oeuvre pour suppléer à sa foiblesse , et ces mobiles sont les passions de l'homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par luiinêrae , et qui lui est nécessaire ou agréable , il faut qu’il ait l’art de nous le faire vouloir; il faut donc qu’elle étudie à fond l’esprit de l’homme, non par abstraction l’esprit de l’homme en général, mais l’esprit des hommes qui l’entourent , l’esprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l’opinion. Il faut qu’elle apprenne à pénétrer leurs sentiments par leurs discours , par leurs actions , par leurs regards , par leurs gestes. Il faut que par ses discours , par ses actions, par ses regards , par ses gestes, elle sache leur donner les sentiments qu’il lui plaît , sans même paroitre y songer. Ils philosopheront mieux qu’elle sur le coeur humain; mais elle lira mieux qu’eux dans les cœurs

des hommes. C’est aux femmes à trouver pour ainsi dire la morale expérimentale , à nous à la réduire en système. La femme a plusd’esprit, et l'homme 2>lus de génie; la femme observe, et l'homme raisonne : de ce concours résultent la lumière la plus claire et la science la pins complété que l’entendement humain puisse acquérir dans les choses morales , la plus sûre connoissance , en un mot, de soi et des autres qui soit à la portée de notre espece. Et voilà comment l’art peut tendre incessamment à perfectionner l’instrument donné par la nature.

Le monde est le lrvre des femmes : quand elles y lisent mal , c’est leur faute, ou quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mere de famille, loin d’ètre une femme du monde , n’est guere moins recluse dans sa maison que la religieuse dans son cloître. Il faudroit donc faire , pour les jeunes personnes qu’on marie, comme on fait ou comme on doit faire pour celles qu'on met dans des couvents ; leur montrer les plaisirs qu’elles quittent avant de les y laisser renoncer, de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs cœurs et troubler le bonheur de leur retraite. En France, les filles vivent dans des couvents , et les femmes courent le monde. Chez les anciens , c’étoittout le contraire; les filles avoient , comme je l’ai dit, beaucoup de jeux et de fêtes publiques; les femmes vivoient retirées. Cet usage étoit plus raisonnable , et maintenoit mieux les mœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier, s’amuser est leur grande affaire. Les femmes sut d'antres soins chez elles , et n’ont plus de maris

à chercher; mais elles ne trouveroient pas leur compte à cette réforme, et malheureusement elles donnent le ton. Meres, faites du rnoius vos compagnes de vos filles. Doauez-leur un sens droit et une ame honnête, puis ne leur cachez rien de ce qu’un oeil chaste peut regarder. Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre, tout ce qui , mal vu , fait le charme d'une imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des veux sains. ^lieux elles verront ces bruyants plaisirs , plutôt elles en seront dégoûtées.

J 'entends la clameur qui s'élève contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux exemple ? A peine ontelles vu le monde que la tête leur tourne à toutes ; pas une d’elles ne veut le quitter. Cela peut être: mais , avant de leur offrir ce tableau trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion ? Leur avez-vous bien annoncé les objets qu’il représente? Les leur avez-vous bien peints tels qu’ils sont? Les avez-vous bien aimées contre les illusions de la vanité ? Avez-vous porté dans leurs jeunes cœurs le goût des vrais plaisirs, qu’on ne trouve point dans ce tumulte? Quelles précautions, quelles mesures avez-vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare ? Loin de rien opposer dans leur esprit à l’empire des préjugés publics, vous iesy avez nourries ; vous leur avez fait aimer d'avance tous les frivoles amusements qu’elles trouvent. Vous les leur faites aimer encore en s’y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n ont d’autre gouvernante que leur mere, souvent plus folle qu’elles, et qui ne peut leur montrer les objets autrement qu’elle ne

les Toit. Son exemple , plus fort que la raison même, les justifie à leurs propres yeux, et l’autorité de la mere est pour la fille une excuse sans réplique. Quand je veux qu’une mere introduise sa fille dans le monde, c’est en supposant qu’elle le lui fera voir tel qu’il est.

Le mal commence plutôt encore. Les couvents sont de véritables écoles de coquetterie, non de cette coquetterie honnête dont j’ai parlé, mais de celle qui produit tous les travers des femmes et fait les plus extravagantes petites maîtresses. En sortant de là pour entrer tout d’on coup dans des sociétés bruvantes, de jeunes femmes s’v sentent d’abord à leur place. Elles ont été élevées pour y vivre; fautil s’étonner qu’elles s’v trouvent bien ? Je n’avancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation ; mais il me semble qu’en général , dans les pays protestants , il v a plus d’attachement de famille , de plus dignes épouses , et de plus tendres meres, que dans les pays catholiques ; et si cela est , on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie à l’éducation des couvents.

Pour aimer la vie paisible et domestique il faut la connoitre; il fant en avoir senti les douceurs dés l’enfance. Ce n’est que dans la maison paternelle qu'on prend du goût pour sa propre maison; et toute femme que sa mere n’a point élevée n’aimera point élever ses enfants. Malheureusement il n’y a pins d’édneation privée dans les grandes villes. La société y est si générale et si mêlée qu'il ne reste plus d’asylepour la retraite, et qu’on est en public jus-

qne chez soi. A force de -vivre avec tout le monde, on n’a plus de famille, à peine connoit-on ses parents: on les voit en étrangers , et la simplicité des mœurs domestiques s'éteint avec la douce familiarité qui en faisoit le charme. C’est ainsi qu’on suce avec le lait le goût des plaisirs du siecle et des maximes qu’on y voit régner.

On impose aux filles nne gène apparente pour trouver des dupes qui les épousent sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes; sous nn air contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore, et déjà on lit dans lenrs yeux l'ardent désir d'imiter lenrs meres. Ce qu’elles convoitent n’est pas nn mari , mais la licence du mariage. Qu'a-t-on besoin d’un mari avec tant de ressources ponr s’en passer? Mais on a besoin d’un mari pour couvrir ces ressources (n). La modestie est sur leur visage, et le libertinage est an fond de leur coeur : cette feinte modestie elle-même en est un signe ; elles ne l’affectent qne pour pouvoir s’en débarrasser plutôt. Femmes de Paris et de Londres, pardonnez-le moi, je vous supplie. Nul séjour n’exclut les miracles ; mais ponr moi je n’en connois point ; et si une seule d’entre vous a Famé vraiment honnête, je n’entends rien à nos institutions.

Tontes ces éducations diverses livrent également

(i i) La voie de l’homme dans sa jeunesse étoit une des quatre choses que le sage ne pouvoit comprendre : la cinquième étoit l'impudence de la femme adultéré , Qüae

COMEDIT ET TERGENS OS SÜUM DICIT : Noît SUAI OPERATA

UALi si. Pror. XXX, 20.

t98 Émile.

de jeunes personnes au goût des plaisirs du grand monde , et aux passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les gran des villes la dépravation coiu= menceavec la vie, et dans les petiteselle commence avec la raison. De jeunes provinciales, instruites à mépriser l’heureuse simplicité de leurs mœurs, s'empressent à venir à Paris partager la corruption des nôtres; les vices, ornés du beau nom de talents, sont l’unique objet de leur voyage ; et honteuses en ai rivant de se trouver si loin de la noble licence des femmes du pays, elles ne tardent pas à mériter d’être aussi de la capitale. Où commence le mal , à votre avis ? dans les lieux où l'on le projette, ou dansceux où l’on l'accomplit?

Je ne veux pas que de la province une mere sensée a mene sa fil le à Paris pour lui montrer ces tableaux si pernicieux pour d’autres ; mais je dis que quand cela seroit, ou cette fille est mal élevée , ou ces tableaux seront peu dangereux pour elle. Avec du goût . du sens, et l'amour des choses honnêtes , on ne les trouve pas si attrayants qu’ils le sont pour ceux qui s’eu laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes écervelees qui viennent se bâter de prendre le ton du pays , et se mettre à la mode six mois d urant pour se faire siffler le reste de leur vie : mais qui est-ce qui remarque celles qui, rebutées de tout ce fracas, s’en retournent dans leur province , contentes de leur sort, après l’avoir comparé à celui qu’envient les autres? Combien j’ai vu déjeunes femmes amenées dans la capitale par des maris complaisautset maîtres des’v fixer, les en détourner elles-mêmes, repartir plus volontiers quelles n'é-

toient venues , et dite avec attendrissement la veille de leur départ: Ah! retournons dans notre chaumière, on y vit plus heureux que dans les palais d ici On ne sait pas combien il reste encore de bonnés gens qui n ont point fléchi le genou devant l idole , et qui méprisent son culte insensé. Il n’y a de bruyantes que les folles; les femmes sages ne font point de sensation.

Que si, malgré la corruption générale , malgré les préjugés universels, malgré la mauvaise éducation des li 1 les , plusieurs gardent encore un jugementà 1 épreuve, que sera-ce quand ce jugement aura été nourri par des instructions convenables , ou , pour mieux dire . quand on ne l'aura point altéré par des instructions vicieuses ? car tout consiste toujours à conserver on rétablir les sentiments naturels. Il ne s'agit point pour cela d’ennuyer de jeunes filles de vos longs prônes, ni de leur débiter vos seches moralités. Les moralités pour les deux sexes sont l'a mort de toute bonne éducation. De tristes leçons ne sont bonnes qu’â faire prendre en haine et ceux qui les donnent et tout ce qu’ils disent. Il ne s'agit point en parlant à de jeunes personnes de leur faire peur de leurs devoirs, ni d'aggraver le joug qui leur est imposé par la nature. Eu leur exposant ces devoirs soyez précise et facile; ne leur laissez pas croire qu on est chagrine quand on les remplit ; point d’air fâché, point de morgue, lout ce qui doit passer au cœur doit en sortir; leur catéchisme de morale doit etre aussi court et aussi clair que leur catéchisme •le religion , mais il ne doit pas être aussi grave. Montrez-leur dans les mêmes devoirs la source de

leurs plaisirs et le fondement de leurs droits. Est-il si pénible d’aimer pour être aimée, de se rendre aimable pour être heureuse, de se rendre estimable pour être obéie, de s’honorer pour se faire honorer ? Que ces droits sont beaux ! qu’ils sont respectables ! qu’ils sont chers au cœur de l’homme quand la femme sait les faire valoir ! Il ne faut point attendre les ans ni la vieillesse pour en jouir. Son empire commence avec ses vertus; à peine ses attraits se développent, qu’elle régné déjà par la douceur de son caractère et rend sa modestie imposante. Quel homme insensible et barbare n’adoucit pas sa fierté et ne j>rend pas des maniérés plus attentives près d’une fille de seize ans, aimable et sage, qui parle peu, qui écoute, qui met de la décence dans son maintien et de l’honnêteté dans ses propos , à qui sa beauté ne fait oublier ni son sexe ni sa jeunesse, qui sait intéresser par sa timidité même . et s’attirer le respect qu’elle porte à tout le monde ?

Ces témoignages , bien qu’extérieurs , ne sont point frivoles; ils ne sont point fondés seulement sur l’attrait des sens; ils partent de ce sentiment intime que nous avons tous que les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes. Qui est-ce qui veut être méprisé des femmes? personne au inonde, non pas même celui qui ne veut plus les aimer. Et moi , qui leur dis des vérités si dures, croyez-vous que leurs jugements me soient indifférents? Non ; leurs suffrages me sont plus chers que les vôtres, lecteurs, souvent plus femmes qu’elles. En méprisant leurs mœurs , je veux encore honorer leur jus-

tice : peu m’importe qu’elles me haïssent, si je les force à m’estimer.

Que de grandes choses on feroit avec ce ressort, si l’on savoit le mettre en œuvre ! Malheur au siecle où les femmes perdent leur ascendant et où leurs jugements ne font plus rien aux hommes ! c’est le dernier degré de la dépravation. Tous les peuples qui ont eu des mœurs ont respecté les femmes. Vovez Sparte, voyez les Germains, voyez Rome, Rome le siégé de la gloire et delà vertu, si jamais elles en eurent un sur la terre. C’est là que les femmes honoroient les exploits des grands généraux, qu’elles pleuroient publiquement les peres de la patrie, que leurs vœux ou leur deuil étoient consacrés comme le plus solemnel jugement de la république. Toutes les grandes révolutions y vinrent des femmes : par une femme Rome acquit la liberté , par une femme les plébéiens obtinrent le consulat , par une femme Unit la tyrannie des décemvirs . parles femmes Rome assiégée lut sauvée des mains d’un proscrit. Galants Français , qu’eussiez-vous dit en voyant passer cette procession si ridicule à vos yeux moqueurs ? vous l’eussiez accompagnée de vos huées. Que nous vovons d'un œil dilférent les mêmes objets! et peut-être avons-nous tous raison. Formez ce cortege de belles dames françaises, je n’en connois point de plus in décent : mais composez-le de Romaines, vous aurez tous les yeux des Volsqnes et le cœur de Coriolan.

Je dirai davantage, et je soutiens que la vertu n’est pas moins favorable à l’amour qu’aux autres droits de la nature , et que l’autorité des maîtresses

n'y gagné pas moins que celle «les femmes et des meres. Il n’y a point de véritable araonr sans enthousiasme , et point d’enthousiasme sans un objet de perfection réel on chimériqne , mais toujours existant dans l’imagination. De quoi s'enflammeront des amants pour qui cette perfection n’est plus rien , et qui ne voient dans ce qu’ils aiment que l’objet du plaisir des sens? Non . ce n’est pas ainsi que l’ame s’échauffe, et se livre à ces transports sublimes qui font le délire des amants et le charme de leur passion. Tout n’est qu’illusion dans l’amour, je l’avoue ; mais ce qui est réel , ce sont les sentiments dont il nous anime pour le vrai beau qu’il nous fait aimer. Ce beau n’est point dans l’objet qn’on aime, il est l’ouvrage de nos erreurs. Eb! qu'importe? En sacrifie-t-on moins tous ses sentiments bas à ce modèle imaginaire? En pénetre-t-on moins son cœur dis vertus qu'on prête à ce qu’il chérit ? S’en détachet-on moins de la bassesse du moi humain ? Où est le véritable amant qui n’est pas prêt à immoler sa vie à sa maîtresse ? et où est la passion sensuelle et grossière dans un homme qui veut mourir? Nous nous moquons des paladins ! c'est qu’ils connoissoient l’amour, et que nous ne connoissons plus que la débauche. Qnand ces maximes romanesques commencèrent à devenir ridicules , ce changement fut moins l’ouvrage de la raison que celui des mauvaises moeurs.

Dans quelque siecle qne ce soit les relations naturelles ne changent point; la convenance ou disconvenance qui en résulie reste la même, les préjugés sous le vain nom de raison n’cn changent que

l’apparence. Il sera toujours grand et beau de régner sur soi , fùt-ce pour obéir à des opinions fantastiques ; et les vrais motifs d’honneur parleront toujours au cœur de toute femme de jugement qui saura chercher dans son état le bonheur de la vie. La chasteté doit être sur-tout une vertu délicieuse pour une belle femme qui a quelque élévation dans l’ame. Tandis qu elle voit toute la terre à ses pieds, elle triomphe de tout et d'elle-même : elle s’élève dans son propre coeur un trône auquel tout vient rendre hommage; les sentiments tendres ou jaloux mais toujours respectueux des deux sexes , l’estime universelle et la sienne propre , lui paient sans cesse en tribut de gloire les combats de quelques instauts. Les privations sont passagères , mais le prix en est permanent. Quelle jouissance pour une ame noble, que l'orgueil de la vertu jointe à la beauté! Réalisez une héroïne de roman , elle goûtera des voluptés plus exquises que les Lais et les Cléopatres; et quand sa beauté ne sera plus, sa gloire et ses plaisirs resteront encore ; elle seule saura jouir du passé.

Si la route que je trace est agréable , tant mieux : elle en est plus sûre, elle est dans l’ordre de la nature ; et vous n’arriverez jamais au but que par celle-là.

Plus les devoirs sont grands et pénibles , plus les raisons snr lesquelles on les fonde doivent être sen» sibles et fortes. Il y a un certain langage dévot dont , sur les sujets les plus graves, on rebat les oreilles des jeunes personnes sans produire la persuasion. De ce langage trop disproportionné à leurs idées , et du peu de cas qu'elles en font en secret , naît la

facilité de céder à leurs penchants, faute de raisons d v résister tirées des choses mêmes. L ue fille élevée sagement et pieusement a sans doute de fortes armes contre les tentations; mais celle dont on nourrit uuiquement le cœur ou plutôt les oreilles du jargon de la dévotion devient infailliblement la proie du premier séducteur adroit qui l’entreprend. Jamais une jeune et belle personue ne méprisera son corps , jamais elle ne s’affligera de bonne foi des grands [léchés que sa beauté fait commettre, jamais elle ne pleurera sincèrement et devant Dieu d’ètre uu objet de convoitise, jamais elle ne pourra croire en ellemcme que le plus doux sentiment du cœur soit une invention de Satan. Donnez-lui d’autres raisons en dedans et pour elle-même , car celles-là ne pénétreront pas. Ce sera pis encore si l’on met , comme on n’y manque guere ,de la contradiction dans ses idées, et qu’après l’avoir humiliée en avilissant son corps et ses charmes comme la souillure du péché , on lui fasse ensuite respecter comme le temple de Jésus- Christ ce même corps qu’on lui a rendu si méprisable. Les idées trop sublimes et trop basses sont également insuffisantes et ne peuvent s’associer: il faut une raison à la portée du sexe et de l’âge. La considération du devoir n a de force qu’autant qu on y joint des motifs qui nous portent à le remplir :

Quæ quia non liceat non facit, ilia lacit.

On ne se douteroit pas que c’est Ovide qui porte un jugement si sévere.

Toulez-vous donc inspirer l’amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes? sans leur dire inces-

samment , soyez sage , donnez-leur nn grand intérêt à l’être ; faites-leur sentir tout le prix de la sagesse , et vous la leur ferez aimer. Il ne suffit pas de prendre cet intérêt au loin dans l’avenir ; montrez-le leur dans le moment même, dans les relations de leur âge , dans le caractère de leurs amants. Dépeignezleur l’iiorarue de bien, l’homme de mérite; apprenez-leur à le reconnoitre , à l'aimer, et à l’aimer pour elles ; prouvez-leur qu’amies , femmes ou maitresses , cet homme seul peut les rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison : faites-leur sentir que l'empire de leur sexe et tous ses avantages ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite, à ses moeurs . mais encore à celles des hommes ; qu’elles ont peu de prise sur des âmes viles et basses , et qu’on ne sait servir sa maîtresse que comme on sait servir la vertu. Soyez sûre qu’alors en leur dépeignant les mœurs de nos jours vous leur en inspirerez un dégoût sincere ; en leur montrant les gens à la mode vous les leur ferez mépriser ; vous ne leur donnerez qu’éloignement pour leurs maximes , aversion pour leurs sentiments .dédain pour leurs vaines galanteries; vous leur ferez naître uneambition plus' noble , celle de régner sur des âmes grandes et fortes , celle des femmes de Sparte, qui étoit de commander à des hommes. Une femme hardie, effroutée , intrigante, qui ne sait attirer ses amants que par la coquetterie , ni les conserver que par les faveurs . les fait obéir comme des valets dans les choses serviles et communes : dans les choses importantes et graves elle est sans autorité sur eux. Mais la femme à la fois honnête , aimable et sage , celle ÉMIT.E. 3. 12

qai force les siens à la respecter , celle qni a de la réserve et de la modestie , celle en un mot qui soutient l'amour par l’estime , les envoie d'un signe au bout du monde , au combat , à la gloire , à la mort , où il lui plait (i 2). Cet empire est beau , ce me semble , et vaut bien la peine d’être acheté.

"Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée, avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant sou goût qu’en le gênant. Disons maintenant un mot de sa personne , selon le portrait que j’en ai fait à Emile , et selon qu’il imagine lui-même l’épouse qui peut le rendre heurenx.

Je ne redirai jamais trop que je laisse à part les prodiges. Emile n’en est pas un, Sophie n’en est pas un non plus. Emile est homme , et Sophie est femme; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes

(12) Brantôme dit que, du temps de François I, une jeune personne avant un amant babillard lui imposa un silence absolu et illimité, qu’il garda si fidèlement deux ans entiers, qu’on le crut devenu muet par maladie. Un jour, en pleine assemblée, sa maîtresse, qui, dans ces temps où l’amour se faisoit avec mystère, n’éloit point connue pour telle, se vanta de le guérir sur-le-champ , et le fit avec ce seul mot, Parlez. >"y a-t-il pas quelque chose de grand et d’héroïque dans cet amour-la? Qu’eût lait de plus la philosophie de Pythagore avec toutson faste ? rTimagineroit-on pas une divinité donnant à un mortel, d’un seul mot, l’organe de la parole? On ne me fera point croire que la beauté sans la vertu fît jamais un pareil miracle. Toutes les femmes de Paris , avec tous leurs artifices , seroient bien en peine d’en faire un semblable aujourd’hui.

qui régné entre nous, c’est presque un prodige d'être du sien.

Sophie est bien née, elle est d’un bon naturel; elle a le cœur très sensible , et cette extrême sensibilité lui donne quelquefois une activité d’imagination difficile à modérer. Elle a l’esprit moins juste que pénétrant , l’humeur facile et pourtant inégale , la figure commune , mais agréable , une physionomie qui promet une ame et qui ne ment pas ; on peut l’aborder avec indifférence , mais non pas la quitter sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lni manquent ; d’autres orut à plus grande mesuro celles qu’elle a ; mais nulle n’a des qualités mieux assorties pour faire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes , et si elle étoit plus parfaite elle plairoit beaucoup moins.

Sophie n’est pas belle; mais auprès d’elle les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d’elles-mêmes. A peine estelle jolie au premier aspect , mais plus on la voit et plus elle s’embellit ; elle gagne où tant d’autres perdent, et ce qu’elle gagne elle ne le perd plus. On peut avoir de plus beaux yeux , une plus belle bouche , une figure plus imposante ; mais on ne sauroit avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche , nn pied plus mignon , un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse ; elle charme, et l’on ne sauroit dire pourquoi.

Sophie aime la parure et s’y connoit ; sa mere n'a point d’antre femme-de-charabre qu’elle: elle a beaucoup de goût pourse mettre avec avantage ; mais elle

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hait les riches habillements; on voit toujours clans le sien la simplicité jointe à l’élégance; elle n'aime point ce qui brille , mais ce qni sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qni lui sont favorables. Il n’y a pas une jeune personne qui paroisse mise avec moins de ‘recherche , et dont l’ajustement soit plus recherché; pas une piece du sien n’est placée au hasard, et l’art ne paroit dans aucune. Sa parure est très modeste en apparence et très coquette en effet ; elle n’étale point ses charmes, elle les couvre, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. En la voyant on dit. Voilà une fille modeste et sage; mais tant qu’on reste auprès d’elle , les yeux et le cœur errent sur toute sa personne sans qu’on puisse les en détacher, et l’on diroit que tont cet ajustement si simple n’est mis à sa place que pour çn être ôté piece à piece par l'imagination.

Sophie a des talents naturels ; elle les sent et ne les a pas négligés ; mais n’ayant pas été à portée de mettre beaucoup d’art à leur culture, elle s’est contentée d’exercer sa jolie voix à chanter juste et avec goût, ses petits pieds à marcher légèrement, facilement, avec grâce , à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gène et sans mal-adresse. Du reste elle n’a eu de maître à chanter que son pere , de maîtresse à danser que sa mere; et un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d accompagnement qu elle a depuis cultivé seule. D’abord elle ne songeoit qu’à faire paroître sa main avec avantage sur ces touches noires ; ensuite elle trouva que le son aigre et sec du clavecin ren-

doit pins doux le son de la voix; pen-à-pen elle devint sensible à l’harmonie; enfin en grandissant elle a commencé de sentir les charmes de l’expression , et d’aimer la musique pour elle-même. Mais c’èst nn goût plutôt qu’un talent; elle ne sait pas déchiffrer un air sur la note.

Ce que Sophie sait le mieux, et qu’on lni a fait apprendre avec le plus de soin-, ce sont les travaux de son sexe , même ceux dont on ne s’avise point , comme de tailler et coudre ses robes. Il n’v a pas un ouvrage à l’aiguille qu’elle ne sache faire , et qu’elle ne fasse avec plaisir ; mais le travail qu'elle préféré à tout autre est la dentelle , parceqn’il n’y en a pas nn qui donne une attitude plus agréable et où les doigts s’exercent avec pins de grave et de légèreté. Elle s’est appliquée aussi à tous les détails du ménage.- Elle entend la cuisine et l’office ; elle sait les prix des denrées, elle en connoit les qualités; elle sait fort bien tenir les comptes , elle sert de maitred'hôtel à sa mere. Faite pour être un jour mere de famille elle-même . en gouvernant la maison paternelle elle apprend à gouverner la sieune; elle peut suppléeranx fonctions des domestkjuesetlefait tonjours volontiers. On ne sait jamais bien commander que ce qu'on sait exécuter soi-même : c’est la raison de sa mere pour l’occuper ainsi. Pour Sophie, elle ne va pas si loin : son premier devoir est celui de fille , et c’est maintenant le seul qu’elle songe à remplir. Son unique vue est de servir sa mere, et de la soulager d’une partie de ses soins. Il est pourtant vrai qu elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple, quoiqu'elle- soit gourmande, elle

n’aime pas la cuisine; le détail en a quelque chose qui la dégoûte ; elle n’y trouve jamais assez de propreté. Elle est là-dessus d'une délicatesse extrême , et cette délicatesse poussée à l’excès est devenue un de ses défauts : elle laisseroit plutôt aller tout le dîner par le feu, que de tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de l'inspection du jardin par la même raison. La terre lui paroît mal-propre ; sitôt qu elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odenr.

Elle doit ce défaut aux leçons de sa mère. Selon elle, entre les devoirs de la femme, nn des premiers est la propreté ; devoir spécial, indispensable, imposé par la nature. Il n’y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu’une femme mal-propre, et le mari qui s’en rebute n’a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfauce , elle en a tant exigé de propreté sur sa personne, tant pour scs hardes, pour son appartement , pour son travail , pour sa toilette, que toutes ces attentions, tournées en habitude, prennent une assez grande partie de son temps et président encore à l’autre : en sorte que bien faire ce qu’elle fait n’e«t que le second de ses soins : le premier est toujours de le faire proprement.

Cependant tout cela n’a point dégénéré en vaine affectation ni en mollesse; les raffinements du luxe n’v sont pour lien. Jamais il n’entra dans son app irtemeut que de l’eau simple ; elle ne connoit d’autre parfum que celui des fleurs, et jamais son mari n’en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur ne lui fait pas oublier qu’elle doit sa vie et sou temps à des soins

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plus gobies : elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l ame ; Sophie est bien plus que propre, elle est pure.

•l'ai dit que Sophie étoit gourmande. Elle l’étoit naturellement ; mais elle est devenue sobre par habitude , et maintenant elle l’est par vertu. Il n’en est pas des filles comme des garçons, qu’on peut jusqu’à certain point gouverner par la gourmandise. ,Ce penchant n’est point sans conséquence pour le sexe ; il est trop dangereux de le lui laisser. La petite Sophie , dans son enfance, entrant seule dans le cabinet de sa mere , n'en reveuoit pas toujours à vuide, et n’étoit pas d’une fidélité à toute épreuve sur les dragées et sur les bonbons. Sa mere la surprit, la reprit, la punit, la fit jeûner. Elle vint enfin à bout de lui persuader que les bonbons gâtoient les dents , et que de trop manger grossissoit la taille. Ainsi Sophie se corrigea : en grandissant elle a pris d’autres goûts qui l’ont détournée de cette sensualité basse. Dans les femmes comme dans les hommes , sitôt que le cœur s’anime , la gourmandise n’est plus un vice dominant. Sophie a conservé le goût propre de son sexe; elle aime le laitage et les sucreries; elle aime la pâtisserie et les entremets, mais fort peu la viande; elle n’a jamais goûté ni vin ni liqueurs fortes: au surplus elle mange de tout très modérément ; son sexe, moins laborieux que le nôtre , a moins besoin de réparation. En toute chose elle aime ce qui est bon et le sait goûter ; elle sait aussi s’accommoder de ce qui ne l’est pas, sans que cette privation lui coûte.

Sophie a l'espr.t agréable sans être brillant, et

an ÉMILE.

solide sans être profond, un esprit dont on ne dit rien, parceqmon ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu’à soi. Elle a toujours celui qui plait aux. gens qui lui parlent, quoiqu’il ne soit pas fort orné, selon l’idée que nous avons de la culture de l’esprit des femmes; car le sien ne s’est point formé par la lecture, mais seulement par les conversations de son pere et de sa mere , par ses propres réflexions, et par les observations qu’elle a faites dans le peu de monde qu'elle a vu. Sophie a naturellement de lu gaieté, elle étoit même folâtre dans son enfance; mais peu-à-peu sa mere a pris soin de réprimer ses airs évaporés, de peur que- bientôt un changement trop subit n’instruisit du moment qui l’avoit rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste et réservée même avant le temps de l’être; et maintenant que ce temps est venu , il lui est plus aisé de garder le ton qu’elle a pris , qu’il ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement. C’est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d’habitude à des vivacités de l’enfance, puis tout d’un coup rentrer en elle-même , se taire , baisser les yeux et rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges participe un peu de chacun des deux.

Sophie est d’une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d’humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort importune aux autres ; c’est à elle seule qu’elle fait du mal. Qu’on dise un seul mot qui la blesse , elle ne boude pas , mais son cœur se gonfle ; elle tâche dé s’échapper pour aller pleurer. Qu’au milieu de

ses plenrs son pere on sa mere la rappelle et dise un seul mot , elle vient à l’instant jouer et rire en s’essuyant adroitement les yeux et tâchant d’étouffer ses sanglots.

Elle n’est pas non plus tont-à-fait exempte de caprice. Son humeur, un peu trop poussée, dégénéré en mutinerie, et alors elle est sujette à s'oublier. Mais laissez-lui le temps de revenir à elle, et sa maniéré d’effacer son tort lui en fera presque un mérite. Si on la punit, elle est docile et soumise, et l’on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien, jamais elle ne manque de la réparer d’elle -même, mais si franchement et de si bonne grâce, qu'il n’est pas possible d’en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier domestique, sans que cet abaissement lui lit la moindre peine; et sitôt qu’elle est pardonnée , sa joie et ses caresses montrent de quel poids son bon cœur est soulagé. En un mot elle souffre avec patience les torts des autres, et répare avec plaisir les siens. Tel est l’aimable naturel de son sexe avant que nous l’avons gâté. La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même sou injustice. Vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point: le sentiment intérieur s’élève et se révolte en eux contre l’injustice ; la nature ne les lit pas pour la tolérer.

Gravem

Pelidæ stomachum cedere nescii.

Sophie a de la religion . mais une religion raisonnable et simple , peu de dogmes et moins de pra-

tiques de dévotion; ou plutôt , ne connoissant de pratique essentielle que la morale, elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les instructionsqueses parents lui ont données snree sujet, ils l’ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lai disant toujours: «Ma fille, ces con- « noissances ne sont pas de votre âge : votre mari « vons en instruira quand il sera temps». Du reste, au lieu de longs discours de piété , ils se contentent de la lui prêcher par leur exemple, et cet exemple est gravé dans son coeur.

Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l'aime pareequ’il n’v a rien de si beau que la vertu ; elle l’aime pareeque la vertu fait la gloire de la femme , et qu’une femme vertueuse lui paroît presque égale aux anges ; elle l’aime comme la seule route du vrai bonheur , et parcequ’elie ne voit que misere, abandon, malheur, opprobre, ignominie, dans la vie d’une femme déshonnête ; elle l’aime enfin comme chere à son respectable pere , à sa tendre et digne mere : non contents d’être heureux de leur propre vertu , ils veulent l’être aussi de la sienne, et son premier bonheur à elle-même est l’espoir de faire le leur. Tous ces sentiments lui inspirent un enthousiasme qui lui éleve lame, et tient tous ses petits penchants asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu’à son dernier soupir ; elle Ta juré dans le fond de son ame, et elle l’a juré dans nu temps où elle sentoit déjà tout ce qu’un tel serinent coûte à tenir ; elle Ta juré quand elle en auroit dû révoquer l'enga-

gement , si ses sens étoient faits ponr régner sur elle.

Sophie n’a pas le bonheur d’être une aimable Française, froide par tempérament et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire , cbercbaut l'amusement et non le plaisir. Le seul besoin d’aimer la dévore, il vient la distraire et troubler son cœur dans les fêtes : elle a perdu son ancienne gaieté ; les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle; loin de craindre l'ennui de la solitude elle la cherche ; elle y pense à celui qui doit la lui rendre douce : tous les indifférents l’importunent; il ne lui faut pas une cour, mais un amant; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme , et lui plaire toujours, que d’élever en sa faveur le cri de la mode , qui dure un jour, et le lendemain se change en huée.

Les femmes ont le jugement plutôt formé que les hommes ; étant sur la défensive presque dés leur enfance et chargées d’un dépôt difficile à garder , le bien et le mal leur sont nécessairement plutôt connus. Sophie , précoce en tout, parceque son tempérament la porte à l’être, a aussi le jugement plutôt formé que d’autres filles de son âge. Il n’v a rien à cela de fort extraordinaire ; la maturité n’est pas par-tout la même en même temps.

Sophie est instruite des devoirs et des droits de son sexe et du nôtre. Elle connoit les défauts des hommes et les vices des femmes; elle connoit aussi les qualités, les vertus contraires, et les a toutes empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l’honnête femme que celle qu'elle eu a conçue, et cette idée ne l’épon-

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vante point ; mais elle pense avec plus de complaisance à l’honnête homme, à l’homme de mérite ; elle sent qu’elle est faite pour cet homme-là , qu’elle en est digne, qu’elle peut lui rendre le bonheur qu’elle recevra de lui ; elle sent qu’elle saura bien le reconnoitre; il ne s’agit que de le trouver.

H.es femmes sont les juges naturels du mérite des hommes, comme ils le sont du mérite des femmes : cela est de leur droit réciproque , et ni les uns ni les autres ne l’ignorent. Sophie connoit ce droit et en use , mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse, à son inexpérience , à son état; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée, et elle n’en ju"e que quand cela sert à développer quelque maxime utile. Elle ne parle des absents qu’avec la plus grande circonspection, snr-tout si ce sont des femmes. Elle pense que ce qui les rend médisantes et satyriqnes est de parler de leur sexe: tant qu’elles se bornent à parler du nôtre elles ne sont qu’équitables. Sophie s’y borne donc. Quant aux femmes, elle n’en parle jamais que pour en dire le bien qu’elle sait : c’est un honneur qu’elle croit devoir à son sexe ; et pour celles dont elle ne sait aucun Lien à dire , elle n’en dit rien du tout, et cela s’entend.

Sophie a peu d’usage du monde ; mais elle est obligeante , attentive , et met de la «race à tout ce qu’elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d’art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules , qui n'est point asservie aux modes, qui ne change point avec elles, qui ne fait rien par usage , mais qui vient d’un vrai désir de plaire, et qui plait. Elle ne sait point les

compliments triviaux, et n’en invente point de plus recherchés , elle ne dit pas qu’elle est très obligée , qu'on lui fait beaucoup d’honneur, qu’on ne prenne pas la peine , etc. Elle s'avise encore moins de tourner des phrases. Pour une attention .pour une politesse établie , elle répond par une révérence oïl par un simple Je 'vous remercie , mais Ce mot dit de sa bouche en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parler son coeur, et ce n’est pas un cohipliment qu’il trouve. Elle n’a jamais souffert que l’usage françois l’asservît au joug des simagrées , comme d’étendre sa main en passant d’une chambre à l’autre , sur un bras sexagénaire qu’elle auroit «rande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service, elle laisse l’ofiicieux bras sur l’escalier et s’élance en deux sauls dans la chambre, en disant qu’elle n’est pas boiteuse. En effet , quoiqu’elle ne soit pas grande , elle n’a jamais voulu de talons h;ints; elle a les pieds assez petits pour s’en passer.

Non seulement elle se tient dans le silence et daus le respect avec les femmes, mais même avec les hommes mariés, ou beaucoup plus âgés qu elle ; elle 11’acccptera jamais de place àu-dessUs d’eux que par obéissance , et reprendra la sienne au-dessous sitôt qu’elle le pourra ; car elle sait que les droits de l’âge vont avant ceux du sexe , comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse qui doit être honorée avant tout.

Avec les jeunes gens de son âge, c’est autre choSe ; elle a besoin d’un ton différent pour leur en imposer , et elle sait le prendre sans quitter l’air modeste qui lui convient. S’ils sout modestes et réservés ciia-

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mêmes, elle gardera volontiers avec eux l 'aimable familiarité de la jeunesse, leurs entretiens pleins d’innocence seront badins, mais décents: s’ils deviennent sérieux, elle veut qu’ils soient utiles : s’ils dégénèrent en ladeurs , elle les fera bientôt cesser : car elle méprise sur-tout le petit jargon de la galanterie comme très offensant pour son sexe. Elle sait bien que l’homme qu’elle cherche n’a pas ce jargon-là , et jamais elle ne souffre volontiers d’un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du cœur. La hante opinion qu’elle a des droits de son sexe , la fierté d ame que lui donne la pureté de ses sentiments, cette énergie de la vertu qu’elle sent en elle-même, et qui la rend respectable à ses propres v eux, lui font écouter avec indignation les propos doucereux dont on prétend l’amuser. Elle ne lès revoit point avec une colere apparente, mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte, ou d un ton froid auquel on ne s’attend point. Qu’un beau Phébus lui débite ses gentillesses, la loue avec esprit sur le sien, sur sa beauté, sur ses grâces , sur le prix du bonheur de lui plaire , elle est lille à l’irterrompre, en lui disant poliment : « Monsieur, j’ai grand peur de savoir ces « choses-là mieux que vous; si nous n avons rien de « plus curieux à dire , je crois que nous pouvons >• iiuir ici l’entretien ». Accompagner ces mots d’une grande révérence, et puis se trouver à vingt pas de lui . n’est pour elle que l’affaire d'un instant. Demandez à vos agréables s’il est aisé d’étaler longtemps son caquet avec un esprit aussi rebours que eelui-là.

Ce û’est pas pourtant qu’elle n'aime fort à être louée, pourvu que ce soit tout de bon, et qu’elle puisse croire qu’on pense en effet le bien qu’on lui dit d’elle. Pour paroitre touché de son mérite il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l’estime peut flatter son cœur altier, mais tout galant persiflage est toujours rebuté ; Sophie n’est pas faite pour exercer les petits talents d’un baladin.

Avec une si grande maturité de jugement, et formée à tous égards comme une fille de vingt ans , Sophie, à quinze, ne sera point traitée en enfant par ses parents. A peine appercevront-ils en elle la première inquiétude de la jeunesse , qu’avant le progrès ils se bâteront d’y pourvoir; ils lui tiendront des discours tendres et sensés. Les discours tendres et sensés sont de son âge et de son caractère. Si ce caractère est tel que je l’imagine, pourquoi son pere ne lui parleroit-il pas à-peu-près ainsi :

•< Sophie , vous voilà grande fille , et ce n’est pas « pour l’être toujours qu’on le devient. Nous vou- « Ions que vous sovez heureuse ; c’est pour nous que « nous le voulons, parceqne notre bonheur dépend « du vôtre. Le bonheur d’une honnête fille est de « faire celui d’un honnête homme; il faut donc penn ser â vous marier; il y faut penser de bonne heure, « car du mariage dépend le sort de la vie, et l’on n’a à jamais trop de temps pour y penser.

<r Rien n’est plus difficile que le choix d’un bon « mari , si ce n’est peut-être celui d’une bonne femme. « Sophie , vous serez cette femme rare .vous serez la « gloire de notre vie et le bonheur de nos vieux « jours ;mais de quelque mérite qucvous soyez pour-

« vae, la terre ne manque pas d’hommes qui en ont « encore plus que vous. Il n’y én a pas un qui ne dût » s’honorer de vous obtenir, il y en a beaucoup qui « vous honoreroient davantage. Dans ce nombre il a s’agit d’en trouver un qui vous convienne, de le « connoitre et de vous faire connoître à lui.

«Le plus grand bonheurdumariagèdépeûd detant « de convenances , que c’est une folie de les vouloir a toutes rassembler. Il faut d'abord s’assurer des plus a importantes ; quand les autres s’v trouvent, on s'en <r prévaut ; quand elles manquent , on s’en passe. Le a bonheur parfait n’est pas sur la terre ; mais le plus a grand des malheurs , et celui qu’on peut toujours a éviter, est d’être malheureux par sa faute.

a II y a des convenances naturelles , il \ en a d’ina stitntion, il y en a qui ne tiennent qu’à l’opinion « seule. Les parents sont juges des deux dernieres « especes , les enfants seuls le sont de la première, a Dans les mariages qui se font par l’autorité des a peres, on se réglé uniquement sur les convenances a d'institution et d’opinion; ce ne sont pas les pera sonnes qu’on marie , ce sont les conditions et les a biens : mais tout cela peut changer; les personnes a seules restent toujours, elles se portent par-tout a avec elles : en dépit de la fortune , ce n’est que par a les rapports personnels qu’un mariage peut être a heureux ou malheureux.

a Votre mere étoit de condition, j’étois riche; a voilà les seules considérations qui portèrent nos » parents à nous unir. J’ai perdu mes biens, elle a « perdu son nom ; oubliée de sa famille, que lui sert a aujourd'hui d’être née demoiselle? Dans nos dé-

« sastres , l’union de nos cœurs nous a consolés de « tout ; la conformité de nos goûts nous a fait choisir « cette retraite ; nous y vivons heureux dans la pau- « vreté, nous nous tenons lieu de tout l’un à l’autre. « Sophie est notre trésor commun ; nous bénissons le « ciel de nous avoir donné celui-là et de nous avoir ■< ôté tout le reste. Voyez, mon enfant, où nous a « conduits la Providence : les convenances qui nous « firent marier sont évanouies ; nous ne sommes heu- « reux que par celles que l’on compta pour rien.

« C'est aux époux à s’assortir. Le penchant mutuel « doit être leurpremierlien : leurs yeux, leurs cœurs, » être leurs premiers guides; car comme leur pre- « mier devoir, étant unis , est de s’aimer, et qu’aimer « ou n’aimer pas ne dépend point de nous-mêmes , ce « devoir en emporte nécessairement un autre, qui « est de commencer par s’aimer avant de s’unir. C’est « là le droit de la nature que rien ne peut abroger: « ceux qui l’ont gênée par tant de lois civiles ont eu « plus d'égard à l’ordre apparent qu’au bonheur du « mariage et aux mœurs des citoyens. Vous vovez , « ma Sophie , que nous ne vous prêchons pas une « morale difficile. Elle ne tend qu’à vous rendre « maîtresse de vous-même , et à nous en rapporter à « vous sur le choix de votre époux.

« Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisr a ser une entière liberté, il est juste de vous parler a aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma fille, «vous êtes bonne et raisonnable, vous avez de la «droiture et de la piété, vous avez les talents qui « conviennent à d'honnêtes femmes , et vous n’êtes « pas dépourvue d'agréments ; mais vous êtes pauvre,:

u vous avez les biens les pins estimables , et vous « manquez de ceux qu’on estime le plus. N’aspirez « donc qu’à ce que vous pouvez obtenir, et réglez « votre ambition, non snr vos jugements ni sur les nôtres, mais sur l’opinion des hommes. S’il n'étoit ■< question que d’une égalité de mérite , j’ignore à « qnoi je devrois borner vos espérances : mais ne les ■< élevez point au-dessus de votre fortune, et n'oubliez « pas qu’elle est au plus bas rang. Bien qn’un homme « digne de vous ne compte pas cette inégalité pour « un obstacle , vous devez faire alors ce qu’il ne fera « pas : Sophie doit imiter sa mere , et n’entrer que « dans une famille qui s’honore d’elle. Nous n’avez « point vunotre opulence, vous êtes née durant notre « pauvreté ; vous nous la rendez douce et vous la « partagez sans peine. Croyez-moi , Sophie , ne cher- « chez point des b.ens dont nous bénissons le ciel de « nous avoir délivrés ; nous n'avons goûté le bon- « heur qu’après avoir perdu la richesse.

« Vous êtes trop aimable pour ne plaire à per- « sonne, et votre misere n’est pas telle qu’un hon- « nète homme se trouve embarrassé de vous. Vous a serez recherchée , et vous pourrez l'être de gens qui « ne vous vaudront pas. S’ils se montroient à vous « tels qu’ils sont , vous les estimeriez ce qu ils valent ; « tout leur faste ne vous en iiuposeroit pas long- « temps :mais , quoique vous avez le jugement bon et o que vous vous counoissiez en mérite, vous man- « qnez d’expérience et vous ignorez jusqu’où les « hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit » peut étudier vos goûts pour vous séduire, et fein- « dre auprès de vous des vertus qu’il n aura point. Il

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«.vous perdroit, Sophie, avant que vous vous eu « fussiez appercue , et vous ne eonnoitriez votre er- « reur que pour la pleurer. Le plus dangeienx de « tous les piégés, et le seul que la raison ne peut « éviter, est celui des sens ; si jamais vous avez le « malheur d'y tomber, vous ne verrez plus qu’illu- « sions et chimères, vos yeux se fascineront, votre « jugement se troublera, votre volonté sera corrom- « pue , votre erreur même vous sera chere ; et quand « vous seriez en état de la connoitre, vous n’en vou- « driez pas revenir. Ma fille, c’est à la raison de So- « phie que je vous livre; je ne vous livre point au « penchant de son coeur. Tant que vous serez de sang «froid, restez votre propre juge; mais sitôt que « vous aimerez, rendez à votre mere le soin de « vous.

«.le vous propose un accord qui vous marque « notre estime et rétablisse entre nous l’ordre natu- « rel. Les parents choisissent l’époux de leur li lie et « ne la consultent que pour la forme: tel est l’usar.e. « Mous ferous entre nous tout le contraire; vous « choisirez , et nous serons consultés. Usez de votre «droit, Sophie; usez-en librement et sagement. « L’époux qui vous convient doit être de votre « choix et non pas du nôtre; mais c’est à nous de «juger si vous ne vous trompez pas sur les eonve- « nances , et si, sans le savoir, vous ne laites j oint « autre chose que ce que vous voulez. La naissance, «les biens , le rang, l’opinion, n’entreront pour « rien dans nos raisons. Prenez un honnête homme «dont la personne vous plaise et dont le caractère «vous convienne; quel qu’il soit d’ailleurs, nous

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« l’acceptons pour notre gendre. Son liien sera tcu- * jours assez grand , s’il a des bras, des mœurs, et qu’il s aime sa famille. Son rang sera toujours assez illus- » tre, s’il l’ennoblit par la vertu. Quand toute la « terre nous blàmeroit , qu’importe ? nous ne cher- « chons pas l'approbation publique , il nous suffit de «. votre bonheur, »

Lecteurs, j’ignore quel effet feroitun pareil discours sur les filles élevées à votre maniéré. Quant à Sophie, elle pourra n’y pas répondre par des paroles; la honte et l’attendrissement ne la laisseroient pas aisément s’exprimer : mais je suis bien sûr qu’il restera gravé dans son cœur le reste de sa vie , et que si l’on peut compter sur quelque résolution humaine , ç’est sur celle qu’il lui fera faire d’ètre digne de l’estime de ses parents.

Mettons la chose au pis , et donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende pénible nne longue attente ; je dis que son jugement , ses connoissances, son goût, sa délicatesse, et snr-tout les sentiments dont son cœur a été nourri dans son enfance , opposeront à l’impétuosité des sens un contrepoids qui lui suffira pour les vaincre, ou du moins pour leur résister long-temps. Elle mourroit plutôt martyre de son état, que d’affliger ses parents, d’épouser un homme sans mérite, et de s'exposer aux malhenrs d'un mariage mal assorti. La liberté même qu elle a reçue ne fait que lui donner une nouvelle élévation d’ame , et la rendre plus difficile sur le choix de son maître. Avec le tempérament d’une Italienne et la sensibilité d’une Angloise , elle a , pour contenir son cœur et ses sens , la fierté d'une Espagnole , quf5

même en cherchant un amant , ne trouve pas aisément celui qu’elle estime digne d’elle.

Il n’appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort l’amour des choses honnêtes peut donner à l'ame, et quelle force on peut trouver en soi quand on veut être sincèrement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qui est grand paroit chimérique , et qui , dans leur basse et vile raison, ne connoîtront jamais ce que peut sur les passions humaines la folie même de la vertu. Il ne faut parler à ces geus-là que par des exemples : tant pis pour eux s’ils s’obstinent à les nier. Si je leur disois que Sophie n’est point un être imaginaire , que son nom seul est de mon invention , que son éducation , ses mœurs, son caractère , sa figure même , ont réellement existé , et que sa mémoire coûte encore des larmesà toute une honnête famille, sans doute ils n’en croiroient rien : mais enlin, que risquerai-je d’achever sans détour l’histoire d’une fille si semblable à Sophie , que cette histoire pourroit être la sienne sans qu’on dût en être surpris? Qu’on la croie véritable ou non, peu importe; j’aurai, si l’on veut, raconté des fictions, mais j’aurai toujours expliqué ma méthode, et j’irai toujours à mes fins.

La jeune personne , avec le tempérament dont je viens de charger Sophie, avoit d’ailleurs avec elle tontes les conformités qui pouvoient lui en faire mériter le nom ,et je le lui laisse. Après l'entretien que j’ai rapporté, son pere et sa mere , jugeant que les partis ne viendroient pas s’offrir dans le hameau qu'ils habitoient, l’envoyerent passer un hiver à la \ille , chez une tante qu’ou instruisit eu secret du sujet Je ce

voyage : car la Cere Sophie portoit aa fond de son. cànrle noble orgueil de savoir triompher d'elle ; et, quelque besoin quelle eût d’un mari, elle fût morte lille plutôt que de se résoudre à l'aller chercher.

Pour répondre aux vues de ses parents , sa tante la présenta dans les maisons, la mena dans les sociétés, dans les fêtes, lui fit voir le monde, ou plutôt l’y fit voir, car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu’elle ne fuyoit pas les jeunes gens d’une figure agréable qui paroissoient décents et modestes. Elle avoit dans sa ré erve même un certain art de les attirer, qui ressenibloit assez à de la coquetterie : mais après s’être entretenue avec eux deux ou trois fois, elle s’en rebntoit.Rientôt,à cet air d’autorité qui semble accepter les hommages, et qui est la première faveur du sexe, elle substituoil un maintien plus humble et une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même ,elle ne leur iaissoit plus l’occasion de lui rendre le moindre service : c’étoit dire assez qu’elle ne vouloit pas être leur maîtresse.

Jamais les cœurs sensibles n’ aimèrent les plaisirs bruvants, vain et stérile bonheur des gens qui ne sentent rien, et qni croient qu’étourdir sa vie c’est en jouir. Sophie ne trouvant point ce qu elle cherchoit , et désespérant de le trouver ainsi , s’ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parents, rien ne la dédommageoit d'eux, rien n’étoit propre à les lui faire oublier ; elle retourna les joindre longtemps avant le terme fixé pour son retour.

A peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle , qu’on vit qu’en gardant la même

conduite elle avoit changé d’humeur. Elle avoit des distractions , de l'impatience ; elle étoit triste et rêveuse, elle se cachoit pour pleurer. Ou crut d’abord qu’elle aimoit et qu’elle en avoit honte : on lui en parla , elle s’en défendit. Elle protesta n’avoir vu personne qui put toucher son cœur, et Sophie ne mentoit point.

Cependant sa langueur augmentoit sans cesse , et sa santé commenroit à s’altérer. Sa mere, inquiété de ce changement, résolut enlin d’en savoir la cause. Elle la prit en particulier, et mit eu œuvre auprès d'elle ce lançage insinuant et ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer :Ma fille, toi que j’ai portée dans mes entrailles et que je porte incessamment dans mon cœur, verse les secrets du tien dans le sein de ta mere. Quels sont donc ces secrets qu’une mere ne peut savoir ? Qui est-ce qui plaint tes peines, qui est-ce qui les partage, qui est-ce qui veut les soulager, si ce n’est ton pere et moi ? Ah! mon enfant, veux-tu que je meure de ta douleur sans la connoitre ?

Loin de cacher ses chagrins à sa mere, la jeune fille ne demandoit pas mieux que de l’avoir pour consolatrice et pour confidente ; mais la honte l’emp échoit de parler, et sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état aussi peu digne d’elle, que l'emotion qui troubloit ses sens malgré qu’elle en eût. Enfin , sa honte même servant d’indice à la mere, elle lui arracha ces humiliants aveux. Loin de l’affliger par d’injustes réprimandes ,' 'elle la consola , la plaignit , pleura sur elle : elle étoit trop sage pour lui faire un crime d’un mal que sa vettu

seule rendoit si cruel. Mais pourquoi supporter sans nécessité un mal dont le remede étoit si lacile et si légitime ? Que n’usoit-elle de la liberté qu’on lui avoit donnée ? que n'acceptoit-elle un mari ? que ne le choisissoit-elle ? Ne savoit-elle pas que son sort dépendoit d’elle seule, et que, quel que fut son choix, il seroit confirmé, puisqu'elle n'en pouvoit faire un qui ne fût honnête? On l’avoit envoyée à la ville , elle n’y avoit point voulu rester ; plusieurs partis s’étoient présentés , elle les avoit tous rebutés. Qu’altendoit-elle donc? que vouloit-elle ? Quelle inexplicable contradiction !

La réponse étoit simple. S’il ne s’agissoit que d’un secours pour la jeunesse „ le choix seroit bientôt fait : mais un maître pour toute la vue n’est pas si facile à choisir; et, puisqu’on ne peut séparer ces deux choix, il faut bien attendre, et souvent perdre sa jeunesse, avant de trouver l’homme avec qui l’on veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie : elle avoit besoin d'un amant, mais cet amant devoit être un mari ; et pour le cœur qu’il falloitau sien, l'un étoit presque aussi difficile à trouver que l’autre. Tous ces jeunes gens si brillants n’avoient avec elle que la convenance de l’âge , les autres leur manquoient toujours ; leur esprit superficiel , leur vanité , leur jargon, leurs moeurs sans réglé, leurs frivoles imitations , la dégoùtoient d’eux. Elle cherchoit un homme, et ne trouvoit que des singes ; elle cherchoit une aine , et n’en trouvoit point.

Que je suis malheureuse ! disoit-elle à sa mere ; j’ai besoin d’aimer, et ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu attirent mes sens.

Je n’en vois pas nn qui n’ excite mes désirs , et pas nn qui ne les réprime; un goût sans estime ne peut durer. Ah ! ce n’est pas là l’homme qu’il faut à -votre Sophie ! Son charmant modèle est empreint trop avant dans son ame. Elle ne peut aimer que lui , elle ne peut rendre heureux que lui , elle ne peut être heureuse qu’avec ini seul. Elle aime mieux se consumer et combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse et libre, que désespérée auprès d’un homme qu'elle n’aimeroit pas , et qu’elle rendroit malheureux lui-même; il vaut mieux n’être plus, que de n'être que pour souffrir.

Frappée de ces singularités, sa ruere les trouva trop bizarres pour n’y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n’étoit ni précieuse ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée avoit-elle pu lui convenir , à elle à qui l’on n’avoit rien tant appris dés son enfance qu’à s'accommoder des gens avec qui elle avoit à vivre . et à faire de nécessité vertu ? Ce modèle de l’homme aimable, duquel elle étoit si enchantée , et qui revenoit si souvent dans tons ses entretiens, fit conjecturer à sa mere que ce caprice avoit quelque autre fondement qu’elle ignoroit encore , et que Sophie n’avoit pas tout dit. L’infortunée , surchargée de sa peine secrete , ne cherchoit qu’à s'épancher. Sa mere la presse ; elle hésite relie se rend enfin , et , sortant sans rien dire , elle rentre un moment après, un livre à la main : Plaignez votre malheureuse fille, sa tristesse est sans remede , ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la cause : eh bien ! la voilà , dit-elle en jetant le livre sur la table. La mere prend le livre et l’ouvre : c'é-

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toient les Aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d'abord à cette énigme : à force de questions et de réponses obscures, elle voit enfin, avec une surprise facile à concetoir, que sa fille est la rivale d’Eucharis.

Sophie aimoit Télémaque, et l’aimoit avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt que son pere et sa mere connurent sa manie, ils en rirent, et crurent la ramener par la raison. Ils se trompèrent : la raison n’étoit pas toute de leur côté; Sophie avoit aussi la sienne, et savoit la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnements, en leur montrant qu’ils avoient fait tout le mal eux-mêmes, qu’ils ne l’avoient point formée pour un homme de son siecle ; qu’il faudroit nécessairement qu’elle adoptât les maniérés de penser de son mari , ou qu’elle lui donnât les siennes ; qu’ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la maniéré dont ils l'avoient élevée , et que l’autre étoit précisément ce qu’elle cberchoit ! Donnez-moi, disoitelle, un homme imbu de mes maximes , ou que j’y puisse amener, et je l’épouse ; mais jusqnes-lâ pourquoi me grondez-vous? Plaignez-moi. le suis malheureuse , et non pas folle. Le cœur dépeud-il de la volonté? Alon pere ne l’a-t-il pas dit lui-même? Est-ce ma faute si j’aime ce qui n’est pas? .le ne suis point visionnaire ; je ne veux point un prince, je ne cherche point Télémaque , je sais qu'il n’est qu’une fiction ; je cherche quelqu'un qui lui ressemble. Et pourquoi ce quelqu'un ne peut-il exister , puisque j’existe , moi qui me sens un caur si semblable au

sien ? Non , ne déshonorons pas ainsi l’hnmanité ; ne pensons pas qu’nn homme aimable et vertueux ne soit qn’une chimere. Il existe , il vit, il me cherche peut-être ; il cherche une ame qui le sache aimer. Mais qn'est-il P Ou est-il ? Je l’ignore : il n’est aucun de ceux que j’ai vus ; sans doute il n’est aucun de ceux que je verrai. O ma mere ! pourquoi m'avezvous rendu la vertu trop aimable ? Si je ne puis aimer qu’elle, le tort en est moins à moi qu’à vous.

Araenerai-je ce triste récit jusqu’à sa catastrophe? Dirai-je les longs débats qui la précédèrent ? Représenterai-je une mere impatientée changeant en rigueurs ses premières caresses ? Montrerai-je un pere irrité oubliant ses premiers engagements, et traitant comme une folle la plus vertueuse des lilles ? Peindrai-je eulin l’infortunée , encore plus attachée à sa chimere par la persécution qu elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort, et descendant dans la tombe an moment qn’on croit l’entrainer à l’autel? Non , j’écarte Ces objets funestes. Je n’ai pas besoin d’aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me semble , que, malgré les préjugés qui na ssent des mœurs du siecle , l’enthousiasme de l’honnête et du beau n’est pas plus étranger aux femmes qu'aux hommes , et qu’il n’y a rien que, sons la direction de la nature, on ne puisse obtenir d’elles comme de nous.

On m’arrête ici pour me demander si c’est la nature qui nous prescrit de prendre tant de peines pour réprimer des désirs immodérés. Je réponds que non . mais qu'anssi ce n'est point la nature qni tlous donne tant ifc- désirs immodérés. Or, tout ce

qui n’est pas d’elle est contre elle ; j’ai prouvé ct-Ia mille fois.

Rendons à notre Emile sa Sophie ; ressuscitons cette aimable fille pour lui donner une imagination moins vive et un destin pins heureux. Je voulois peindre nne femme ordinaire ; et à force de lui élever lame , j’ai troublé sa raison; je me suis égaré moimême. Revenons sur nos pas. Sophie n'a qu’un bon naturel dans nne ame commune ; tout ce qu’elle a de plus que les autres femmes est l'effet de son éducation.

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